‹ L'affaire SougraineChapitre 11 sur 68 · X

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En attendant le quadrille d'honneur on causait.

--Quelles nouvelles, monsieur Duplessis? Demandait le notaire Vilbertin; la société St-Vincent de Paul a-t-elle bien de la besogne cet hiver?

--Monsieur le notaire, soyez sûr qu'il ne manque pas de gens qui lui en taillent de la besogne, répondit l'instituteur en regardant d'aplomb l'avare notaire.

--Il faut qu'il y ait des pauvres, reprenait celui-ci, afin que la charité des bonnes âmes puisse s'exercer.... Que ferait mademoiselle Léontine, par exemple, si elle n'avait point à qui distribuer ses douces paroles et ses nombreuses aumônes?

Il regardait mademoiselle D'Aucheron en souriant et voulait détourner l'attention qui s'attachait à lui.

--Monsieur Vilbertin, répondit la jeune fille, nous devrions former une société tous les deux; je distribuerais les paroles et vous, les écus....

--Une société avec vous?... je vous prends au mot... mais une vraie société que vous n'aurez pas le droit de dissoudre.

--Une vraie société de bienfaisance. Ouvrez votre bourse, monsieur, payez.

--Ouvrez votre bouche adorable, mademoiselle, parlez....

--Remettez à madame Villor le prix de son loyer... jusqu'au mois de mai prochain. J'ai parlé.

--Rien que cela? fit le notaire un peu décontenancé, mais riant toujours cependant. Vous commencez bien; n'importe, pour vous, je m'exécuterai.

--Il faut que ce soit pour l'amour de Dieu... pas pour l'amour de moi.

--Cela n'est point dans le contrat. Pas de clauses frauduleuses, mademoiselle. Vous n'avez rien à voir aux motifs. C'est pour l'amour de vous. J'y tiens.

--Excusez-moi, l'on me demande, fit Léontine qui se leva pour courir au devant de quelques jeunes dames qui entraient.

--Diable! fit le notaire à madame D'Aucheron, votre fille est bien jolie.

Il lorgnait Léontine qui s'en allait d'un pas gracieux et vif.

--Oh! oui, soupira la vaniteuse femme, c'est à son tour à porter le trouble dans les coeurs.

--Veillez sur elle, on pourrait vous l'enlever.

--L'enlèvement est à la veille de s'accomplir. Vous en entendrez parler. Cette soirée, si vous êtes observateur, vous dira que...

--L'honorable monsieur Jean-Baptiste-Oscar Le Pêcheur! cria tout à coup le garçon de sa voix la plus retentissante.

--Le Pêcheur en eau trouble, chuchota quelqu'un.

Madame D'Aucheron resta court une fois de plus. Elle ne put résister au mouvement qui la poussait, se leva, courut plutôt qu'elle ne marcha, les mains tendues vers le jeune ministre....

--Comme vous êtes aimable de nous honorer ainsi de votre présence! s'écria-t-elle.

--Oui, oui, mon cher Le Pêcheur, que vous êtes aimable! répéta D'Aucheron qui s'était avancé en même temps.

--Tout l'honneur est pour moi, mes chers amis, croyez-le, répondit le jeune ministre.

--Permettez-moi de vous présenter ma fille adoptive, demanda madame D'Aucheron.

--Il me tarde d'offrir mes hommages à mademoiselle Léontine.

Léontine causait avec les jeunes dames qui venaient d'entrer. Elle s'interrompit et salua froidement l'honorable personnage qui s'inclinait jusqu'à terre, comme un huissier de la verge noire, aux jours de gala.

--Elle est intimidée, pensa le ministre. Ces gens-là croient que nous ne sommes point des êtres ordinaires. À leurs yeux nous sommes des divinités. S'ils savaient!...

--J'aurai le bonheur de dire bientôt à mademoiselle Léontine l'admiration que m'inspirent ses hautes qualités, ajouta-t-il, et il passa.

--Monsieur Antoine Duplessis, ancien instituteur, membre de la St. Vincent de Paul, et congréganiste, débita D'Aucheron en présentant l'instituteur.

--M. Duplessis, l'amitié, la confiance et l'aide d'un homme comme vous ne peuvent que m'être utiles et me flatter. J'espère que nous ferons tout à l'heure plus intime connaissance, et que nous nous comprendrons à merveille.

--M. le notaire Vilbertin, l'honneur et la gloire de la profession, continua D'Aucheron.

--L'on fait ce que l'on peut dans l'humble sphère où la Providence nous a placé, repartit le notaire en donnant la main au ministre.

--Votre état, M. le notaire, vous met en rapport avec bien des gens, et votre influence doit être grande, observa celui-ci.

--Je ne dis pas non, et si l'on voulait se livrer à la chose publique on pourrait peut être arriver à son tour.

--Le champ est ouvert à tous.

--C'est vrai, mais beaucoup d'appelés et peu d'élus, ajouta en riant D'Aucheron qui s'imaginait avoir inventé un mot drôle.

Jean Griflard, député multicolore et souvent en disponibilité, fut acclamé chaleureusement quand il entra avec sa femme, une joyeuse dondon à l'oeil clair, avec une rose sur la tête, une robe fantastique qui ne commençait nulle part et ne finissait jamais.

Monsieur et madame Laminon firent aussi une entrée triomphale. Ils venaient de se retirer des affaires. C'est un titre. Ils furent suivis de monsieur et madame Dupotain, de monsieur et madame Blanchoux, de Joachim Pichenette, le conseiller de ville, de Marc Blondole, l'échevin, d'Athanase Baudriol, le marchand de charbon, de Pierre-Jean-Louis Landeau, l'épicier; toute une légion. Tous les états se trouvaient représentés. C'était une bigarrure qui ne manquait pas d'avoir son côté drôle. Les femmes étaient mises avec ce goût particulier dont les a douées le Créateur. Il y avait peut-être un brin de coquetterie; il y en avait certainement. Chacune voulait paraître mieux que les autres; de là un déploiement de luxe inutile. Les chances restaient les mêmes qu'auparavant.

On retrouvait d'anciennes connaissances, on en formait de nouvelles; la conversation s'allumait comme un feu de broussailles, et le murmure des fraîches voix de femmes, le parler sonore des hommes, les frémissements de la soie, le bruissement des pieds sur les tapis, tout cela formait un bruit étrange et gai qui remplissait la maison et grisait tout le monde.

Léontine se montrait fort aimable. Elle avait une bonne parole, un sourire gracieux pour chacun des invités. Cependant elle semblait un peu inquiète, un peu mal à l'aise, et ses grands yeux noirs revenaient toujours se fixer vers la porte grande ouverte. Elle attendait quelqu'un. Et celui qu'elle appelait de tout son coeur ne venait point. Elle perdait toute sa gaieté et ne répondait plus que par monosyllabes à ceux qui lui adressaient la parole. Elle ne se contraignait pas longtemps. Avec son caractère vif, bouillant, un peu fantasque, comme disait le père Duplessis, elle ne pouvait pas feindre.

--Vos parents font vraiment bien les honneurs de leur maison, lui dit le jeune ministre, qui venait de s'asseoir auprès d'elle, aussi, comme tout le monde se livre à la joie; vous seule semblez un un peu ennuyée: n'aimez-vous donc pas ces fêtes.

--Mes invités à moi ne se montrent guère empressés, et cela me fait de la peine.

Elle souligna cette phrase.

--Ah! vous attendez quelqu'un?

--Deux amis seulement.

--Et s'ils ne viennent pas, ne vous laisserez vous point distraire ou consoler un peu par d'autres amis qui, pour être nouveaux, n'en seront pas moins dévoués et fidèles?

--Je tâcherai de déguiser mon désappointement, mais j'ai peur d'y mal réussir.

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