‹ L'affaire SougraineChapitre 12 sur 68 · XI

XI

La première danse s'organisait. Les instruments de musique jetaient les premières notes éveillées, comme des oiseaux qui essaient leurs jeunes ailes. Des vibrations sonores, des soupirs mélodieux, des fugues vives comme des fusées, arrivaient par vagues harmonieuses avec des bouffées d'arômes. Toutes les figures riaient, tous les yeux étaient chargés d'éclairs.

Le ministre dansa le premier quadrille avec mademoiselle Léontine. Ils avaient pour vis-à-vis M. D'Aucheron et madame Griflard. Le notaire Vilbertin eut l'honneur de danser avec la maîtresse de la maison. Duplessis refusa. Les figures du quadrille étaient pour lui d'inextricables dédales où il se serait invariablement perdu. Il danserait peut-être un cotillon, tantôt, après les autres. Le député flottant avait jeté son dévolu sur madame Baudriol, une blonde un peu fade, mais fort sentimentale. Elle parut bien heureuse de danser avec un député. Plus tard elle dansa avec un épicier et elle parut bien heureuse encore. Elle passa par le quadrille, le lancier, la caledonia, le cotillon, le Sir Roger de Coverly, etc., avec le député, l'épicier, le marchand de charbon, l'échevin et le conseiller, et elle parut toujours bien heureuse.

On dansait dans une grande salle voisine du salon. Ceux qui ne dansaient point regardaient danser et critiquaient en attendant qu'ils fussent critiqués.

--Savez-vous que ce bal est splendide? disait-on, d'un côté.

--Un peu bigarré, peut-être, mais enfin....

--Madame D'Aucheron ne vieillit pas.

--Elle attend son mari.

--En effet, il est bien plus jeune qu'elle.

--Une dizaine d'années.

--On dit que c'est un mariage d'argent.

--Elle n'est pas jolie dans tous les cas.

--Pas fine, non plus.

--Pas jolie, pas fine, pas jeune.... mais dorée sur tranche; le mystère est expliqué.

On disait ailleurs:

--Il n'y a pas très longtemps que D'Aucheron est à Québec. Il s'est marié aux Etats-Unis.

Et quelqu'un qui se targuait d'en savoir long expliquait à demi-voix, en s'inclinant vers les curieux.

--D'Aucheron est ici depuis une dizaine d'années, à peu près. Il vient de Lowell, Mass. C'est là qu'il a connu sa femme. Je le sais bien. Mon frère qui demeure en cette ville me l'a dit. Elle était modiste, elle, sur la rue Merrimack, la principale rue. Elle faisait d'excellentes affaires. Il était tout jeune, lui, et beau garçon. Il s'est laissé tenter par les écus.

--Ils n'ont jamais eu d'enfants, je crois.

--Pas depuis que je les connais. Ils ont pris une orpheline peu de temps après leur arrivée ici.

--C'est mademoiselle Léontine.

--C'est mademoiselle Léontine, un beau brin de fille....

D'autres causaient un peu plus loin sous les flots de lumière qui tombaient des lustres et ne se gênaient pas pour rire.

--Voyez donc madame chose, disait l'un, comme elle prend des airs de chatte.

--C'est son air; je vous jure qu'elle est sage, répondait l'autre. Elle a des griffes sous ses pattes de velours.

--Vous aurait-elle égratigné?

--Je me tiens toujours loin de ces charmants petits animaux-là.

--Mademoiselle Léontine danse bien, n'est-ce pas? Et notre jeune ministre, voyez donc s'il y met de l'entrain.

--Ce qui m'étonne c'est qu'il n'aille pas plus vite que le violon.

--Vilbertin garde bien la mesure, malgré son poids énorme.

--Ce serait la première chose qu'il ne garderait pas.

--Tiens, M. le député et madame Landeau qui arrivent après les autres.

--Ils auront passé par la chambre.

Au dessus des accords entraînants de l'orchestre on entendit un tintement joyeux et clair: le timbre de la porte. Léontine eut un vif tressaillement et perdit deux ou trois mesures.

--Venez donc, lui dit plaisamment le ministre, vous savez bien que nous devons marcher ensemble maintenant.

Il faisait allusion à leur union prochaine. Elle feignit de ne point entendre et continua la figure commencée tout en épiant l'arrivée des nouveaux convives.

C'était lui, Rodolphe, avec Ida, sa cousine.

--Est-elle assez simplement habillée, celle-là, remarqua l'une des robes de soie gros grains, en faisant une moue dédaigneuse.

--Elle s'est trompée de pièce, je crois, c'est à la cuisine qu'elle est attendue, répondit un corsage en rupture de ban.

--Elle n'est pas laide, cependant.

--Laissez donc! y a-t-il jolie fille sous pareille pelure? j'appelle cela une pelure, moi!

--Lui n'est pas trop mal, observa une longue jupe allongée sur le tapis comme un chien au pied de sa maîtresse.

--Lui! c'est un beau garçon, mais... ses manières ne sont pas des plus dégagées.

--C'est mal à D'Aucheron de n'être pas plus difficile dans le choix de ses invités. Quant à moi, je ne suis pas vaniteuse, cela ne m'offusque point; mais il y a ici des députés, un ministre, et ces hommes-là doivent être respectés.

--D'autant plus que le ministre, m'a-t-on assuré,--devient ce soir le fiancé de mademoiselle Léontine. C'est le prétexte de la fête.

--Qui vous a dit cela?

--Cela c'est su par les domestiques. Ils connaissent tout, les domestiques et ces gens là sont créés et mis au monde pour vendre les secrets de leurs maîtres.

--Voilà pourquoi D'Aucheron demandait au ministre, il y a un instant, comment il trouvait sa petite Léontine.

Le quadrille fini, les dames furent respectueusement conduites à leurs sièges, sauf Léontine qui vint souhaiter la bienvenue à Rodolphe et à sa chère Ida.

Elle était devenue toute autre. Elle subissait une transformation complète. Tout le monde remarqua son expansive et joyeuse humeur. Le ministre en prit ombrage. Il n'entendait point que le premier venu, même un docteur en médecine, vînt donner sur ses brisées. Il était bien décidé d'épouser Léontine, pour sa dot, d'abord, pour elle ensuite, et il l'épouserait. Il chercha l'occasion de lui parler. Il dut attendre un peu, car elle voulut danser un lancier avec Rodolphe. En attendant il aborda D'Aucheron.

--Est-ce que ce garçon recherche mademoiselle Léontine? demanda-t-il; il me semble la poursuivre plus que de raison. Je serais humilié d'avoir à lutter contre un pareil rival.

--Mon cher ministre, une amitié de jeunesse, vous savez ce que c'est. Autant en emporte le vent. Il n'oserait pas; non, il n'oserait pas. Et puis Léontine est avertie, bien avertie. Elle est cachée par exemple, elle est dissimulée, la coquine. Il est malaisé de savoir ce qu'elle pense.

--S'attend-elle à me voir lui demander sa main?

--Sans doute.

--Et si elle allait me la refuser?

--Elle ne le fera pas. Un ministre, allons! vous n'y pensez pas.

--Les jeunes filles... voyez-vous, c'est toujours ce rêve stupide d'une chaumière sous les bois, loin du monde, près des flots bleus, avec le bien aimé qui les a ravies... le bien aimé! un sot, très souvent, qui peut à peine dire oui, non, un gueux qui grignote un morceau de pain noir en chantant des stances amoureuses, un poète!

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