‹ L'affaire SougraineChapitre 20 sur 68 · II

II

Les incidents de la soirée de madame D'Aucheron furent cause de bien des émotions, la plus surprise, la plus troublée, la plus inquiète de toutes les personnes qui s'y trouvaient fut bien madame D'Aucheron elle même. Elle avait fait un grand effort pour reprendre une apparente tranquillité, mais l'orage grondait toujours au fond de son coeur, et rien ne pouvait dissiper le sombre nuage qui l'enveloppait.

--Ces récits d'enlèvement, de brigandage, d'assassinat, disait-elle à son mari, me font une impression des plus douloureuses; J'aurais mieux aimé que ces indiens ne fussent pas venus. Rien que les voir me fait peur maintenant.... Sont ils partis?

Monsieur D'Aucheron se moqua de ses vaines frayeurs et prétendit que ce n'était qu'un jeu des nerfs.

Léontine, s'étant mise au piano, jouait des motifs aimés de Rodolphe et chantait des vers pleins de tristesse et d'amour. Le chant et la musique sont les expressions de la douleur comme de la joie.

Madame D'Aucheron pensait:

--Elle ne l'oubliera pas aisément son Rodolphe. Il faut qu'elle l'oublie cependant. Plus que jamais son mariage avec monsieur Le Pêcheur est nécessaire. On ne touche pas à la belle mère d'un ministre.

--Ma Léontine, dit-elle, tu vas être raisonnable, n'est-ce pas? tu vas obéir aux voeux de ton excellent père, de ta petite mère qui t'aiment tant; tu vas consentir à devenir madame Le Pêcheur.... Voyons, sois soumise et le bon Dieu te bénira....

La pauvre enfant ne répondit pas, mais ses doigts tremblants s'arrêtèrent sur les touches d'ivoire et la douce romance finit dans un soupir.

Madame D'Aucheron allait continuer quand la servante lui dit qu'un indien désirait la voir.

--Un indien! fit-elle avec terreur, non, je ne reçois point; je suis malade.... Dites que je suis malade, et que je ne puis voir personne....

La servante obéit.

--Mon Dieu! comme vous voilà pâle, petite mère, qu'avez-vous donc? demanda Léontine....

--Rien, ce ne sera rien.... Je vais me reposer un peu.

Elle se leva pour sortir du salon. La servante apparut de nouveau.

--L'indien insiste, madame. Il dit qu'il reviendra tantôt, demain, tous les jours s'il le faut.

--Est-ce la Longue chevelure, demanda Léontine? Vous savez? ce beau sauvage avec de grands cheveux noirs et des diamants.

--Non, mademoiselle, ce n'est pas celui-là.

--Ce n'est pas la Longue chevelure?... répéta madame D'Aucheron, qui se remit un peu.

--Non, madame, j'en suis bien certaine.

--Peut-être, après tout, que je pourrais recevoir. Pourvu qu'il ne demeure pas trop longtemps.... Eh bien! faites-le entrer.

Des pas retentirent dans l'escalier. Un individu que nous connaissons déjà se présenta dans le salon. C'était la Langue muette.

--Tiens! pensa madame D'Aucheron, mon indien. Il vient me présenter ses hommages. Il a vraiment du goût et il est bien élevé.

La Langue muette salua poliment. On lui indiqua un siège. Il s'assit en roulant dans ses mains dont il ne savait que faire, son casque de chat sauvage. Il avait l'air abasourdi. C'était bien la première fois qu'il se trouvait seul dans un salon aussi somptueux. Il demeura quelques instants sans parler.

--J'espère que vous ne regrettez pas d'être venu à notre soirée, demanda madame D'Aucheron.

--A ta soirée? oh non! l'on ne le regrette pas.

--Pourtant, reprit Léontine, il me semble que vous ne vous être guère amusé....

--Guère amusé...? Oh! oui, l'on s'est bien amusé.

--Laissez-vous bientôt Québec?

--Laisser bientôt Québec? l'on ne sait pas.

--Il est assez laconique, pensa la jeune fille. Il est bien nommé Langue muette.

--La Longue chevelure est-il parti? demanda madame D'Aucheron.

--La Longue chevelure? oh! non, pas encore parti, oh! non.

--Quand part-il?

--La semaine qui vient.... ou plus tard.

--Ne serait-il pas aussi intelligent que je croyais, se dit-elle? C'est sans doute la gêne.

Après une vingtaine de minutes d'une conversation par questions et par réponses, l'indien se leva pour sortir. Madame D'Aucheron, tout à fait remise de ses terreurs, s'avança vers la porte du salon pour le reconduire.

--Vous reviendrez nous voir avant de partir? dit-elle.

--Avant de partir? oh! oui. On reviendra demain, après demain, et encore....

Elle fit un pas en arrière et parut surprise.

--L'indien voudrait te voir seule, ajouta Sougraine....

--Pourquoi?

--Parce qu'il a bien des choses à te dire, vois-tu.

--Vous? mais qui êtes-vous? Je ne vous ai jamais vu.

Elle s'était remise à craindre.

--Demain l'indien te fera souvenir. L'indien n'oublie pas, lui. Il est comme l'oiseau qui revient à son nid quand la neige s'en va.

Le piano remplissait le salon de ses accords et Léontine n'entendait rien. La Langue muette sortit et madame D'Aucheron rentra dans sa chambre en proie aux plus vives inquiétudes.

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