III
Quand Rodolphe se fut rasé, lavé, peigné, cravaté, il était bien près de midi.
--Quelle absurdité, pensa-t-il, que de transformer le jour en nuit! On y perd son temps et sa santé. Heureusement que cela ne m'arrive pas souvent..... Je vais dîner avec ma tante et ma cousine, pour les voir d'abord, ces deux charmantes personnes, et pour savoir comment a fini cette soirée....
Il fit comme il disait.
--O mon cher cousin, s'écria la jeune Ida, quand elle le vit entrer, quel dommage que tu sois parti si tôt! tu aurais entendu un récit bien intéressant! La Longue chevelure est cet indien sioux qui sauva la vie à ton père et à ses compagnons, dans les Montagnes Rocheuses, il y a vingt ans.
Quelqu'un frappa; le silence se fit. C'était le notaire qui entrait. Madame Villor ne le connaissait pas. Ce n'est pas elle qui s'occupait de chercher des logements ou d'aller payer les termes. Elle était d'une santé fort délicate et ne sortait guère. Ida, sa fille, et l'instituteur se mettaient de bon coeur à son service et géraient fort bien les petites affaires de la maison.
--Je vous demande pardon si je suis indiscret, madame, fit Vilbertin en saluant profondément, mais j'ai cru vous faire plaisir en vous apportant cette quittance.
Il tendait à sa locataire un papier soigneusement plié.
Madame Villor prit le papier et le parcourut des yeux.
--Mon loyer est payé jusqu'au premier de mai! dit-elle, toute surprise.
--Jusqu'au premier de mai, madame.
--Est-ce M. Duplessis?...
--Non, non, c'est moi... que diable! il faut faire un peu de bien si l'on veut se sauver...... C'est peu, mais c'est cela. Et plus tard..... on verra. Je ne dis rien; cela dépendra....
Il essayait de rire, le notaire; l'effort était visible.
Madame Villor, les larmes aux yeux, se confondait en remerciements. Rodolphe se joignit à elle pour féliciter le généreux notaire. Ida pensait qu'il était bien bon, ce gros homme dont on avait tant peur.
--Vous n'étiez donc pas sérieux, l'autre jour monsieur le notaire, quand vous nous menaciez de nous mettre dehors? demanda cette dernière.
Le gros Vilbertin, un peu décontenancé, répondit cependant:
--Bah! un moment d'humeur, une parole sans réflexion. J'ai comme cela des mouvements brusques, mais c'est l'écorce qui est rude. Le coeur n'est pas mauvais. Tenez, pour vous prouver que je ne déteste point mes semblables, et que je fais ma petite somme de bien comme les autres, j'ai cherché comment je pourrais venir en aide à monsieur Rodolphe que voici, votre neveu, madame, et l'objet de votre plus tendre affection, après mademoiselle votre fille, cela se comprend.
--Et puis, qu'avez-vous trouvé? demanda Rodolphe un peu sceptique?
--Aimeriez-vous à vivre à la campagne?
--Je me plais beaucoup à la campagne. La vie des champs a ses délices. C'est une vie calme comme la nature qui vous entoure. Les pensées y sont douces, les passions, tendres. On y est plus ignoré, moins envié par conséquent. On y vit de peu. Le luxe insensé des villes n'a pas encore pénétré partout. Pour celui qui n'a point trop d'ambition, qui ne recherche point les plaisirs enivrants, qui sait lire dans les oeuvres de Dieu, il y a vraiment du bonheur à demeurer loin des villes.
--Vous avez la sagesse d'un vieillard, docteur, répliqua le notaire, et vos goûts révèlent un jeune homme vertueux. Un de mes amis qui demeure à Notre-Dame-des-Anges, tout en m'annonçant, hier, la mort du médecin de l'endroit, me demanda si je ne connaissais pas quelqu'un qui pût le remplacer. La clientèle serait considérable. Je vous engage à prendre la chose en considération.
--Notre-Dame-des-Anges ou ailleurs, cela importe peu. La campagne est à peu près la même partout. Au reste, il y a, comme distraction, la pêche et la chasse. J'avoue que je suis du nombre de ces imbéciles qui se tiennent avec patience au bout d'une perche de ligne, pendant des heures entières, pour attendre qu'un innocent poisson vienne s'accrocher à l'hameçon. Ce qui fait que la chose est agréable, c'est qu'on ignore le butin que le lac ou la rivière nous réserve. L'homme est ainsi fait que rien ne l'amuse comme d'ignorer ce qui l'attend et de pouvoir espérer toujours ce qu'il n'aura jamais.
--Alors je vous conseillerais d'aller vous établir en ces lieux. Vous aurez un vaste champ pour exercer votre art et vos talents, et vous recueillerez, j'en suis sûr, une excellente moisson de dollars.
--Et tu pourras te marier bientôt, Rodolphe, ajouta madame Villor.
Le notaire fit une grimace dont personne ne comprit la signification.
--Il est bon, continua-t-il, de ne point se hâter trop en ces matières. C'est pour longtemps qu'on se marie. Je crois, du reste, qu'il est important de mettre le pain sur la planche avant d'aller chercher des marmots pour le manger.
--A Notre-Dames-des-Anges, reprit madame Villor, c'est là que demeuraient Sougraine et Elmire Audet dont la fuite, il y a vingt trois ans, fit joliment du bruit.
--J'étais jeune alors, dit le notaire, et je ne me souviens guère de cela. Est-ce que réellement cette affaire fit beaucoup de bruit?
--Beaucoup. Vous comprenez? un enlèvement et un meurtre....
--Un meurtre? êtes-vous bien sûre qu'il y eut un meurtre?
--La rumeur le disait.... Il est vrai qu'on doit ne se fier que peu à la rumeur.
--Avez-vous connu Sougraine, vous, madame Villor?
--Oui! il a passé deux ans à Lotbinière. Sa femme était d'une extrême habileté, et nulle part on n'a vu rien de joli comme les chapeaux qu'elle façonnait. Avec des écorces de frêne teintes des plus belles couleurs, elle imitait toutes les fleurs de la nature. Ils avaient deux enfants, deux petits garçons.
--Vous avez demeuré à Lotbinière, madame Villor? reprit le notaire, sans avoir l'air d'attacher d'importance à la réponse.
--Oui, monsieur; ma famille restait près du domaine. La famille Houde. Je suis la soeur de Léon Houde qui se trouvait au nombre des voyageurs surpris par les sioux dans les Montagnes Rocheuses. Pauvre Léon! il est mort des suites des blessures qu'il reçut alors.... Rodolphe est son fils.
--Vraiment! Ah! mais.... savez-vous que cela m'intéresse fort....
Votre mère vit-elle encore? monsieur Rodolphe?
--Non, elle n'a pu survivre à son malheur, reprit Rodolphe, et ma bonne tante a pris soin de moi; je suis devenu son fils....
--J'aurais bien voulu, dit madame Villor, prendre aussi la petite fille, mais je n'étais pas riche et j'ai dû conseiller à ma belle-soeur de la placer à l'hospice, avant de mourir.
--Ah! il y avait une petite fille? vous avez donc une soeur, M. Rodolphe?
--Pas du tout, monsieur le notaire, c'est une petite fille indienne que mon père avait apportée, l'enfant de son sauveur.... paraît-il....
--Mais je ne savais pas cela, moi! exclama Ida....
--Tu l'as sans doute oublié, car j'ai dû en parler devant toi, répondit madame Villor.
Trois petits coups furent alors frappés à la porte, et un beau vieillard entra. C'était le curé.
On le connaissait bien et il connaissait tout le monde, les pauvres surtout. Il prit le siége qu'on lui présentait et s'assit sans dire un mot, lui qui abondait en paroles gaies et détestait le silence en dehors de son oratoire. Il éprouvait certainement une surprise. Madame Villor, en femme d'esprit, se hâta d'ouvrir un champ à la conversation.
--C'est en vérité une bonne journée pour moi, fit-elle: la visite de mon neveu qui m'apporte toujours un rayon de joie, la visite de mon propriétaire qui me remet gracieusement le prix de mon loyer, la visite de mon curé qui, j'en suis certaine, va me dire de bonnes paroles.
Le curé se tourna vers le notaire.
--Comment, monsieur Vilbertin, vous êtes assez bon pour remettre à madame Villor le prix de son loyer.
--Jusqu'au premier de mai prochain, répondit le notaire en s'inclinant respectueusement.
--Ecoutez maintenant les rumeurs de la rue et fiez-vous donc aux gens, continua le curé! J'avais appris que madame Villor allait être mise sur le pavé et je venais lui offrir des consolations.
--Monsieur le curé, répondit l'excellente femme, si vous ne m'aidez pas à pleurer, vous m'aiderez à bénir la Providence et à remercier comme il le mérite ce bon M. Vilbertin.
--Non, ce n'est pas la peine, dit Vilbertin, l'air tout confus, ce que je fais n'est pas grand'chose.
--Monsieur le notaire, dit le curé, vous avez comme le prêtre, par votre état, de nombreux moyens de faire du bien aux malheureux.
--Oui, monsieur le curé, vous avez raison, cent fois raison, et je commence à voir le meilleur côté de ma profession, le côté qui en fait une espèce de sacerdoce.
--Monsieur le curé, dit Rodolphe, je vais peut-être aller me fixer à Notre-Dames-des-Anges.
--Notre-Dame-des-Anges, c'est dans le comté de Portneuf, sur la rivière Batiscan, ah! je connais parfaitement cette paroisse. J'ai été à la pêche maintes fois dans les lacs et les rivières d'alentour... le lac des sables, le lac Français, la rivière à Pierre, la rivière Tawachiche. La plus belle truite que j'aie prise en ma vie, ça été dans le lac Masketsy. On péchait sur un cajeu, à la mouche....Quelle belle pêche! C'est le malheureux Sougraine qui nous avait conduits. Nous sommes entrés dans sa cabane, au bord de la rivière, à deux milles de l'église. Il pêchait bien la truite, le malheureux! c'est dommage qu'il se soit mis à faire une pêche moins innocente. J'ai vu aussi cette jeune fille, Elmire Audet, dont l'enlèvement a fait tant de bruit! et Clarisse Naptanne, la femme de Sougraine, une grande et grosse micmacque, laide, sale, hargneuse, toujours la pipe à la bouche, souvent le verre à la main... Et, comme ça, tu vas aller demeurer à Notre-Dame-des-Anges?
--C'est M. Vilbertin qui me le conseille.
--Il ne faudrait pas tarder, ajouta Vilbertin, les bonnes paroisses sans médecin se font rares.
La conversation roula pendant quelque temps sur différents sujets, et le notaire, prétextant des affaires pressantes, reprit le chemin de son bureau. En s'en allant il songeait:
--Trente piastres de perdues.... pour le moment, du moins, mais plus tard, on ne sait pas. Il est bon d'obliger des gens qui peuvent devenir vos juges ou vos accusateurs.... Trente piastres... Dans tous les cas, on peut fort bien élever le prix des loyers, au printemps, et reprendre sur dix locataires ce que l'on donne à l'un deux. Vilbertin, tu n'es pas un sot.... Et puis, il faut qu'il s'éloigne mon rival.... mon rival! C'est la première fois de ma vie que je prononce ce mot menaçant.... L'absence tue l'amitié. On a beau dire, il faut se voir souvent pour s'aimer longtemps. Les amoureux sont unis par une chaîne quand ils sont près l'un de l'autre, par un fil quand ils sont éloignés. Je vais peut-être me fourrer dans un guêpier. Attention! Tout de même le bien trouve toujours sa récompense. Je viens de faire une bonne action.... et me voilà dédommagé au centuple. Tu as su des choses qui te regardent de près, mon brave Vilbertin. Qui m'aurait dit que j'avais pour locataire la soeur de Léon Houde?.... Elle me paraît avoir bonne mémoire....
Et le gros notaire, allant à pas courts et drus sur les trottoirs glissants, s'entretenait ainsi avec lui-même, parlant parfois tout haut comme pour se mieux entendre.
Le curé ne pouvait comprendre quelle grâce efficace avait touché l'avare notaire. Il admirait les voies mystérieuses que le Seigneur connaît pour aller aux âmes les plus endurcies, et trouvait un nouveau motif de publier sa bonté. Le Seigneur ne lui garda pas rancune de sa méprise.
Rodolphe se livrait aux espérances les plus douces. Il se voyait avec sa jeune amie, dans une charmante maisonnette, sous les grands arbres chargés de chants et de murmures, loin du tumulte de la ville, loin des regards jaloux. Et qui sait? plus tard il descendra peut-être, à son tour, dans l'arène politique. Mais, par exemple, jamais il ne transigera avec sa conscience. Ce n'est pas lui qui vendrait ses convictions pour les deniers de Judas. Il était trop profondément chrétien. Or les hommes d'une foi vive sont les seuls qui ne se heurtent point à ces pierres d'achoppement que la politique sème sur tous les chemins.
Il partirait dans quelques jours pour aller visiter cette paroisse où son existence allait peut-être s'écouler. Il voulait revoir Léontine, d'abord, pour lui demander conseil, et s'assurer que cette vie nouvelle au milieu de la solitude ne lui serait point trop désagréable.
Ida fut chargée de porter un billet à son amie. C'est elle qui était la messagère de leurs amours. Les rencontres des jeunes fiancés se faisaient d'ordinaire à la promenade, sur la rue St-Jean, à quatre heures de l'après-midi. La rue St-Jean, si elle pouvait parler!.... Ne craignez rien, amoureux de tous les âges, de toutes les formes, de tous les genres et de toutes les conditions, elle ne redira jamais les secrets qu'elle entend alors que vous marchez serrés l'un contre l'autre, par couples interminables, depuis la porte jusqu'à la barrière, et au delà, sous les arbres épais de la banlieue; elle ne dira jamais rien, si ce n'est au poète qui, du reste, devine tout, et au romancier qui a le droit de tout savoir.