VI
Léontine à son retour à la maison, trouva sa mère tout en pleurs.
--Que veut dire ce chagrin, bonne petite mère? demanda-t-elle, il n'y a pas longtemps je t'ai laissée tout à fait joyeuse.
--Puisqu'il faut te l'avouer, Léontine, c'est à ton sujet que je pleure.
--A mon sujet?
--Oui, c'est ta résistance à nos volontés qui va me faire mourir de chagrin....
--Ce n'est donc pas mon bonheur que vous cherchez?
--Tu serais heureuse avec l'honorable monsieur Le Pêcheur.... et quelle belle position tu occuperais dans la société!
--Je n'aime guère les grandeurs, et les jouissances intimes de la famille ont plus de charmes à mes yeux que l'éclat des fêtes mondaines.
--Il faut pourtant, ma fille, que ce mariage se fasse, oui, il le faut.....
--Mais! je ne l'aime point moi, cet homme.
--L'amour! une belle folie de jeunesse.... On se marie pour s'établir, pour avoir une position... C'est ton bonheur que je veux; tu le verras plus tard.
--Laissez-moi donc le chercher où mon coeur espère le trouver.
--Je t'en supplie, Léontine, obéis, fais le sacrifice de ta volonté et le bon Dieu te bénira; oui, mon enfant, il te bénira.
En parlant ainsi madame D'Aucheron entourait de ses bras le cou de sa fille et déposait un baiser sur son front pur.
--Pauvre enfant, continua-t-elle, tu serais bien récompensée de ton dévouement, va! tu sais: Père et mère tu honoreras afin de vivre longuement....
Léontine se sentait envahir par une poignante amertume. Les rêves d'or qu'elle venait de faire avec son cher Rodolphe, elle les voyait s'en aller comme la fumée sous le souffle de la tempête. Elle n'osait croire que l'ambition seule pût donner à sa mère une pareille ténacité. Elle devinait un mystère et craignait de le découvrir. N'y a-t-il pas des âmes nées pour souffrir? et ne suis-je pas un enfant de malheur pensait-elle? N'est-il pas de mon devoir de tout sacrifier, amour, joie, espérances, félicités, tout, tout, pour ceux qui m'ont comblée de biens depuis mon enfance?.... Pauvre Rodolphe!....
Elle s'échappa des étreintes de sa mère et se renferma dans sa chambre. Elle se jeta à genoux. Les mains jointes, les yeux levés vers le petit crucifix d'ivoire qui surmontait la tête de son lit blanc, elle implorait celui qui s'est sacrifiée pour sauver le monde. Pauvre enfant, comme elle souffrait! comme elle priait!
Madame D'Aucheron sourit quand elle vit l'affaissement de sa fille.
--Elle ne se révolte point, pensa-t-elle, c'est bon signe. Elle aura du chagrin, versera des larmes, mais finira par céder. Le chagrin passera, les larmes se dessécheront, et elle sera madame Le Pêcheur.
Monsieur D'Aucheron rentra vers le soir, la tête remplie de projets insensés. Il achetait une magnifique maison, des chevaux, des voitures. Il aurait des cochers en livrée, comme d'autres qui ne sont pas plus que lui. Il fallait éblouir les gens, faire parler de soi. On paierait avec les jobs du gouvernement. Quand on a pour gendre un ministre, on peut bien avoir sa part de la curée. Il souriait en songeant à l'étonnement des naïfs qui l'avaient vu battre la pavé jadis et qui n'avaient pas su faire leur chemin..... Vilbertin fournirait l'argent. Ce diable de notaire, il en avait bien de l'argent.... Il aurait sa part du gâteau, il entrerait dans la société. Il le savait et comptait là-dessus. Il n'avait pas une fille à jeter en pâture à une des sommités du monde politique, lui, pour en obtenir des faveurs, mais il possédait des pièces d'or et cela valait autant.
Madame D'Aucheron, qui n'était pas moins vaniteuse que son mari, approuva en tous points les projets nouveaux qu'on faisait miroiter à ses yeux, et se chargea de choisir un ameublement digne de la nouvelle demeure.
Il y a, comme cela, des gens qui ne voient jamais le revers de la médaille, et, quand ils achètent, ils n'ont pas l'air de se douter qu'il faudra payer. Ils ne veulent pas que leur plaisir soit gâté par une pensée triste.