VII
A l'heure du souper, comme on se mettait à table, le professeur Duplessis arriva avec six pauvres, des vieillards. Il entra malgré la servante qui voulait aller prendre les ordres de sa maîtresse.
--Je suis invité, dit-il, et priez madame de me pardonner si je me trouve en retard. Au reste, les premiers à la table sont les derniers à l'ouvrage.
Quand il était avec ses protégés il devenait hardi, presque gouailleur. Il puisait de l'audace dans le bien qu'il faisait.
Madame D'Aucheron se présenta, suivie de près par son mari. Elle était de bonne humeur à la perspective de la belle maison, des chevaux et des voitures qu'on allait acheter.
--Ce ne sont pas des convives brillants comme ceux de l'autre soir, que vous m'amenez-là, dit-elle en minaudant, mais enfin....
--Ce sont ceux-là que Notre Seigneur choisissait, repartit le père Duplessis.
--Nous sommes loin du temps de Notre Seigneur, continua madame D'Aucheron.
--Vous avez raison, madame, nous en sommes loin, trop loin.... c'est à vous, les riches, à nous aider à y revenir.... C'est songer à soi que de secourir les malheureux.
Elle fit passer les pauvres dans la cuisine.
--Notre Seigneur les faisait asseoir à sa table, murmura le professeur.
Il fut entendu.
D'Aucheron se frotta les mains en riant. Il était tout ragaillardi ce soir-là. Il approuva vivement:
--Pas mal donné, pas mal, mon vieux Duplessis. C'est superbe. Attrape, femme païenne!
Madame D'Aucheron répondit, en faisant une moue significative:
--Ah! bien, s'ils ne sont pas contents....
Elle acheva par un geste non moins significatif.
--Ce sont de braves gens, allez! reprit le père Duplessis.
--Braves tant que vous voudrez, croyez-vous que je vais les recevoir à ma table. Je n'ai pas déjà trop d'appétit....
--Ces pauvres en ont bien, eux, de l'appétit, je vous le jure, surtout, la vieille Marie. Une vieille qui ne fait point ses trois repas tous les jours.
--Je crois que Léontine m'a parlé de cette vieille femme. Elle vit seule?
--Toute seule dans une petite chambre mal éclairée, mal aérée, mal chauffée.... La pauvre vieille! elle est bien bonne et elle a beaucoup souffert.
--Vraiment! Il y en a tant qui ont souffert! il y en a tant qui souffrent encore!
--C'est vrai, mais celle-là plus que bien d'autres, parce qu'elle a souffert dans ses affections les plus pures: dans son mari, dans ses enfants!... Vous savez, une mère qui se voit délaissée de ses enfants, c'est cruel, allez!....
Madame D'Aucheron, qui voulait changer le sujet de la conversation, pensa à Léontine.
--Je vais appeler ma fille, dit-elle, peut-être qu'elle sera contente de voir sa vieille protégée...
Et elle courut à la chambre de la jeune fille. La porte était fermée.
--Léontine, cria-t-elle, le père Duplessis nous a amené des convives: six pauvres. Si tu aimes à les voir, descends, mon enfant. Les pauvres, tu sais, ce sont les amis du bon Dieu....
A cette dernière parole, Léontine ne put s'empêcher de sourire à travers ses larmes. Lorsqu'elles tombent de certaines lèvres les paroles les plus sacrées deviennent des plaisanteries. Mademoiselle D'Aucheron baigna dans l'eau froide son front pâle et ses yeux rougis afin de dissimuler mieux les chagrins dont elle était accablée, puis elle descendit à la salle à manger où se trouvaient ses parents et l'excellent instituteur.
--Où sont donc vos amis? M. Duplessis, demanda-t-elle, d'un air surpris.
Elle savait bien qu'ils étaient à la cuisine. Madame D'Aucheron se hâta de répondre:
--Ils sont attablés en bas. Catherine en prend soin. Ils sont bien servis.
Léontine descendit à la cuisine et prit la place de Catherine.
--C'est moi qui suis la servante des pauvres, dit-elle, laissez-moi faire.
Jamais ces déshérités de la terre ne firent un aussi bon dîner. Ils riaient, pleuraient, chantaient tour à tour ou à la fois, comme dans une orgie. L'orgie de la charité et de l'amour de Dieu. Quand ils eurent fini leur agape, Léontine les fit monter au salon, se mit au piano et trouva, pour les réjouir, des harmonies d'une suavité toute nouvelle, des chants d'une incomparable douceur. Elle était inspirée par sa profonde douleur et sa foi naïve. Les six pauvres qui l'entendaient croyaient voir la porte du paradis s'ouvrir et des vagues de mélodies célestes se précipiter vers eux.
Le professeur, monsieur et madame D'Aucheron vinrent aussi dans le salon pour être témoins des émotions de ces gens misérables à qui les délices de la terre étaient refusées.
Marie, la vieille femme, pleurait beaucoup.
--Je n'ai jamais rien entendu de si beau, disait-elle en branlant la tête, non jamais! que c'est donc beau, le ciel, puisque c'est encore plus beau que cela!
Sa voix chevrotante fit tressaillir madame D'Aucheron qui pensa:
--Je l'ai entendue quelque part.
Elle cherchait dans ses souvenirs.
--Venez souvent, fit mademoiselle D'Aucheron, venez, mère Marie. Je chanterai pour vous et pour vous je jouerai les plus belles symphonies.
--Si madame me le permet, repartit la vieille, de sa voix cassée, en regardant madame D'Aucheron, je reviendrai bien sûr; mais pas souvent peut-être, ni longtemps, car mes pieds achèvent leur course. Je me vois aller vite à la tombe. C'est aussi bon. Je n'ai plus personne qui m'aime et je suis un fardeau pour ceux qui m'entourent.
--Ne dites pas cela, mère Marie, reprit vivement Léontine, vous avez de bons amis.
--Je veux dire que je n'ai plus de famille.
--Vous avez la famille des âmes charitables, observa Duplessis, c'est la meilleure. Elle ne vous abandonnera point. Les puits dont on tire souvent de l'eau sont rarement à sec.
Madame D'Aucheron paraissait mal à l'aise. Elle aurait bien voulu dire quelque chose. Elle sentait qu'elle ne pouvait pas décemment garder plus longtemps le silence. Il faut au moins, quand on a des malheureux devant soi, ne pas leur refuser un mot de consolation.
--Je suis contente que ma fille vous ait prise sous sa protection, la mère, et je suis sûre qu'elle ne vous laissera manquer de rien. Je lui recommande chaque jour de bien s'informer de l'état de votre santé, de vous porter ces petites douceurs qui font tant de bien aux vieillards, et si elle vous oublie jamais, ce ne sera point ma faute.
Duplessis la regardait en souriant. Il savait bien qu'elle se vantait.
--Mon Dieu! que vous me rappelez une voix connue, chère Dame!
--Moi? fit madame D'Aucheron.
--Oh! oui, et plus vous parlez plus mon illusion est complète..... Il me semble entendre la voix de mon enfant, de ma fille.... Ah! la malheureuse, je l'aimais bien pourtant.....
Et la vieille femme fondit en larmes.
--Votre fille, demanda D'Aucheron, avec l'indifférence des âmes égoïstes, elle est morte?....
--Morte? peut-être... je n'en sais rien... Toute jeune encore elle a été enlevée par un sauvage... Je n'en ai plus entendu parler.
Madame D'Aucheron ne put retenir un cri. Elle faisait cependant un effort surhumain pour ne pas se trahir.
--Tiens! dit D'Aucheron, l'histoire du sioux qui revient. Puis il continua:
--Etes-vous la mère Audet, de Notre-Dame-des-Anges?
--Vous connaissez donc mes malheurs? répondit la vieille femme.
--L'affaire a fait du bruit dans le temps, paraît-il, et d'après ce que nous a raconté un sauvage de l'ouest, votre fille se serait séparée de son ravisseur, aux Montagnes Rocheuses, et serait revenue ici avec des voyageurs canadiens.
--L'on m'a dit cela, mais je ne l'ai jamais revue. Elle aurait dû savoir que le coeur d'une mère pardonne toujours; elle aurait dû venir se jeter dans mes bras. Oh! comme j'aurais été heureuse!...
Elle se mit à sangloter de nouveau.
--Chante donc, Léontine, ordonna madame D'Aucheron, pour se donner une contenance. La jeune fille répéta plusieurs romances dont les paroles s'adressaient à Rodolphe absent. Puis, pour ne pas abuser de l'extrême bonté des D'Aucheron, le père Duplessis ramena ses pauvres à leurs tristes réduits.
Alors madame D'Aucheron dit à sa fille:
--- Il vaut mieux que cette vieille ne revienne pas ici. A son âge, vois-tu, les émotions sont dangereuses. Tu lui porteras des secours à domicile. Sans compter qu'il y a plus de mérite à visiter les pauvres qu'à les faire venir chez soi.
Elle était contente d'avoir trouvé cette idée-là.