‹ L'affaire SougraineChapitre 27 sur 68 · IX

IX

Avant de venir à Québec la Longue chevelure avait parcouru plusieurs des villages échelonnés sur les bords du grand fleuve, demandant partout sa fille tant regrettée. Il avait visité le canton iroquois du Saut St. Louis, les indiens d'Oka, sur le lac des Deux Montagnes, les Abénaquis de la rivière Saint François. Nulle part il ne recueillit ces agréables rumeurs qui font naître l'espérance et soutiennent le courage. Il se rendit à Notre-Dame-des-Anges, sur la rivière Batiscan. Les gens de l'endroit se souvenaient à peine de l'enlèvement d'Elmire Audet. Le père de la jeune fille était mort; ses frères et ses soeurs travaillaient dans les fabriques américaines, et la mère, vieille et souffrante, s'était réfugiée l'on ne savait où. Quelques Abénaquis de la rivière Bécancour lui apprirent, aux Trois-Rivières, que Sougraine comptait des parents parmi eux. Il avait même laissé deux enfants, deux petits garçons, chez un de ses beaux-frères. L'un de ces enfants mourut fort jeune: l'autre était devenu quelqu'un, un monsieur, comme on dit à la campagne. Mais l'on ne savait plus où il demeurait. Quant à la jeune fugitive, personne n'avait eu connaissance de son retour. Il était, en différent temps, arrivé des voyageurs de l'Ouest, des pays d'en haut, de la Californie, mais on ne savait plus guère où les retrouver.

La Longue chevelure suivit ces indiens à la rivière Bécancour.

Les Abénaquis, dispersés parmi les blancs, songeaient à se réunir pour de nouveau vivre en tribu, comme par le passé. Ils désignèrent le chef Metsalabanlé, Thomas et plusieurs autres des plus considérables pour solliciter, auprès du gouvernement, l'autorisation de se réorganiser et d'aller demeurer sur des réserves. La Longue chevelure s'achemina vers Québec en leur compagnie. Il voulait se rendre jusqu'aux rives du Golfe St. Laurent. Il devait traverser en faisant la chasse, la chaîne des Alleghanys, visiter la Baie des Chaleurs, puis se diriger vers le sud, fuyant les neiges du Canada, pour retourner enfin sous les climats plus doux des Etats Américains.

Le hasard le conduisait: le hasard ou plutôt la Providence, cette force mystérieuse qui nous pousse à notre insu, par une voie étrange, vers un but que nous n'apercevons point.

Sougraine venait d'arriver. Il cherchait quelqu'un lui aussi.

Souvent le souvenir de ses enfants s'était réveillé dans son coeur. Les folles passions d'autrefois, devenues calmes aujourd'hui, n'avaient pas étouffé pour toujours, au temps de leur éclosion, la sollicitude paternelle. Pendant qu'il errait dans les montagnes de la Californie, se faisant tour à tour mineur et trappeur; pendant qu'il s'égarait dans les villes, au milieu des flots d'aventuriers apportés, comme des épaves, de tous les coins du monde, flânant au soleil ou dormant à l'ombre, vidant la choppe de bière dans les tavernes du sous sol, ou grugeant des bananes sous l'auvent des marchandes de fruits; pendant qu'il parcourait, demandant son pain au travail de la ferme, les vastes champs couverts de maïs d'or et les prairies vertes comme des mers profondes, il songeait au pays, aux parents, aux amis, aux enfants, à tout ce qu'il avait aimé, ce qui est la vie, l'espoir, le bonheur, et il se trouvait bien malheureux. Des larmes mouillaient ses paupières. Ses enfants surtout, ses deux petits garçons, comme il aimait se les rappeler! Il évoquait leur souvenir, et ils apparaissaient devant lui dans la fraîcheur de leur enfance, comme aux jours de jadis. Il les voyait babiller comme des oiseaux. Il s'imaginait entendre leur voix dans le murmure des ruisseaux, dans le gazouillement des feuillages. Il voyait encore étinceler leurs yeux noirs, rire leur bouche mutine.

Mais eux se souvenaient-ils de lui? Voulaient-ils s'en souvenir? Le croyaient-ils coupable ou savaient-ils son innocence? Ils avaient peut-être oublié son nom.... Oublier le nom de son père!.... Ah! comme il eût donné cher pour les voir, n'aurait-ce été qu'un instant. Comme ils devaient être changés! Ils étaient devenus des hommes. Oui, ses petits enfants qu'il laissa un jour, pour se sauver avec sa honte et son déshonneur, ils sont des hommes aujourd'hui.... Et que font-ils dans le monde où il les abandonna?... Ceux qui en ont pris soin les ont ils protégés fidèlement? Vivent-ils pauvres, découragés, misérables, ou bien, dominant la fortune par leur énergie, se sont-ils fait une bonne place au soleil?... Pauvres enfants!

Il les reverra. Après plus de vingt ans d'exil on peut bien retourner dans la patrie. La vengeance doit être satisfaite et l'expiation assez grande. Et puis, on n'a peut-être pas retrouvé le cadavre de sa femme.... Et, si on l'a retrouvé, il n'a peut-être pas été reconnu.... Qui peut l'accuser après tout, lui Sougraine, d'avoir tué sa femme?.... Il a été bon, trop bon, peut-être, et c'est ce qui l'a perdu. Il ne fallait pas retourner à St. Jean pour la chercher. On ne l'aurait pas accusé. Ses enfants auraient juré qu'il ne l'avait pas tuée. Ils ne savaient pas, eux, ce qu'il allait faire tout seul, la nuit, sur la rive où était restée leur mère.... Si, encore, il n'avait pas fait la sottise d'oublier sa corde au cou de la malheureuse....

Et puis Elmire dont le sioux l'avait cruellement séparé, qu'était-elle devenue?... Elle serait aujourd'hui sa femme légitime, et des rayons de félicité tomberaient sur leur existence. Il regrettait d'avoir obéi à cet impérieux étranger et de s'être séparé d'elle. Elle était la femme d'un autre aujourd'hui sans doute, et elle repoussait, comme une vision infâme, le souvenir de l'homme qu'elle avait un jour trop aimé... O châtiment! l'amour qui se change en haine.

Toutes ces pensées venaient souvent à l'esprit de Sougraine et ne lui laissaient guère de repos. Elles le fatiguaient, elles ébranlaient ses premières résolutions, comme le pic du travailleur ébranle et démolit le mur qu'il frappe incessamment.... Il résolut enfin de revenir chez les siens et de soulever le voile qui lui cachait tant de secrets.

Il s'aventurait donc maintenant comme fantôme dans les rues étroites de la ville, recueillant toutes les rumeurs qui passaient dans l'air, interrogeant rarement et discrètement. Il n'avait pas osé se rendre directement à Bécancour, crainte de quelque mésaventure. Metsalabanlé était peut-être encore le chef de la petite tribu qui vivait en cet endroit, et cet homme intelligent mais impitoyable lui faisait peur. Il fallait s'assurer auparavant des dispositions des frères indiens.

Il rencontra les délégués de la tribu et put se joindre à eux sans éveiller de soupçons. Il se fit appeler la Langue muette.

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