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Ce fut au bal de madame D'Aucheron que la Longue chevelure apprit pour la première fois, les noms et la demeure de quelques uns des voyageurs qu'il avait jadis sauvés de la mort. Le lendemain, un habitant d'une paroisse éloignée l'emmena chez lui. Son voisin avait fait autrefois le voyage de la Californie. Il savait peut-être quelque chose. Vain espoir. Ce voyageur avait traversé les Montagnes Rocheuses deux ans après Houde et Pérusse. Ils les avait vus cependant, là-bas, et avait travaillé avec eux dans les mines. Leroyer revint à Québec. Il lui semblait, malgré tout, qu'un horizon nouveau, tout or et tout lumière, s'ouvrait devant ses yeux. Une confiance inaccoutumée remplissait son âme et il éprouvait d'étranges enivrements. Il lui tardait maintenait de voir madame Villor. S'il avait su, il n'aurait pas fait ce voyage inutile,... Peut-être aurait-il trouvé sa fille aujourd'hui....
Il peigna ses longs cheveux, mit un gros diamant à sa cravate, car il était cravaté comme un bourgeois, passa dans ses doigts des anneaux où scintillaient les plus belles pierres, s'enveloppa dans une large écharpe comme un seigneur espagnol, chaussa des mocassins de caribou, comme un coureur des bois, mais des mocassins garnis de vraies perles, enfonça sur sa tête un casque de loutre et se rendit chez Rodolphe, le jeune docteur. Il voulait s'en faire accompagner.
Rodolphe était sur le chemin de Saint Raymond.
Le professeur à l'école normale, qui ne perdait pas une occasion de faire le bien et ne souffrait pas une minute de retard dans l'exécution d'un projet, venait d'apprendre qu'on demandait un médecin en cet endroit. Saint Raymond, une belle, grande et riche paroisse, comme vous savez. Il courut chez madame Villor, qui dépêcha sa fille à Rodolphe. Il fallait faire diligence, les bonnes paroisses sont rares. Une heure après le jeune médecin était en route. Saint Raymond était bien plus avantageux que Notre-Dame-des-Anges.
La Longue chevelure pensa qu'il devait aller présenter ses hommages à madame D'Aucheron, il verrait madame Villor en revenant. Ce serait mieux, on pourrait s'attarder longtemps ici.
Quand il entra, monsieur, madame et mademoiselle D'Aucheron, assis tous trois dans le salon, en face d'un âtre flamboyant, étaient engagés dans une conversation fort animée.
Il s'agissait encore du mariage de Léontine.
--Je ne parle pas souvent, disait le chef de la famille, mais quand je parle je veux être écouté; je dois l'être. Il faut que ce mariage ait lieu prochainement. Il y va de mon honneur: j'ai engagé ma parole; il y va de ma fortune politique: l'honorable monsieur Le Pêcheur me promet une place de conseiller législatif. On dira: si jeune et déjà conseiller! Pas d'élection à subir. On se moque du peuple. C'est la couronne qui nous choisit et non pas une foule ignorante et préjugée.... Le titre d'honorable jusqu'à ce que mort s'en suive... jusqu'à la mort, je veux dire. Je deviendrai ministre. Oui Le Pêcheur me l'a dit et je le crois. Je le sais; je connais ma valeur.... Un homme qui se connaît apprend aux autres à le connaître.... Ton mari ministre, ton père ministre, ma Léontine, est-ce assez de chance comme cela?
--Et pourquoi, mon enfant, reprenait madame D'Aucheron, pourquoi serais-tu récalcitrante? ne nous dois-tu pas tout ce que tu es, tout ce que tu as?
--Exploitez-vous une industrie? demanda la jeune victime, tout-à-coup blessée, suis-je donc un objet de commerce?
--L'entends-tu? s'écria le futur conseiller législatif.
--Seigneur Dieu! fit madame D'Aucheron, la révolte dans une âme que je me suis efforcée de rendre angélique.
--Pardon, fit Léontine, je ne voulais pas oublier le respect que je vous dois.
Elle se mit à regarder jouer les flammes légères du foyer qui s'élançaient en flèches ardentes vers la cheminée; son âme aussi, dans ses brûlantes aspirations, s'élançait vers un avenir encore rempli de ténèbres.
Ce fut en ce moment que la Longue chevelure se présenta. Il s'aperçut qu'il arrivait un peu trop tôt ou un peu trop tard. Il y avait du mécontentement sur les figures, de la gêne dans les manières.
--Nous sommes heureux de vous voir, lui dit monsieur D'Aucheron.
--Ce n'est pas sûr, cela, pensa le sioux.
Quelques instants après, mademoiselle D'Aucheron, priant le visiteur d'être indulgent, lui dit qu'elle devait sortir. On l'attendait: elle était en retard déjà.
Vilbertin survint. Il parut regretter l'absence de Léontine.
Il n'était pas gêné avec D'Aucheron, le gros notaire; avec personne. Au reste, il était le plus intime ami de la maison. Il amena la causerie sur le mariage de mademoiselle D'Aucheron.
La présence du sioux ne comptait point à ses yeux....
--Ce sera un brillant mariage, dit monsieur D'Aucheron.
--Un mariage heureux, ajouta sa femme.
L'indien, surpris, questionna du regard. Il n'aurait pas osé se mêler à cette conversation.
--Elle fait bien quelques petites résistances, observa madame D'Aucheron, mais elle a trop de bon sens et elle nous aime trop pour ne pas consentir à cette splendide union.
--Ce serait un grand malheur pour moi que la rupture de ce projet, reprit le chef de la maison, en regardant La Longue chevelure.
--Je sais que dans votre société civilisée, remarqua alors le siou, il y a des mariages de convenance que l'on ne connaît pas chez nous, dans nos forêts. Vous vous mariez pour avoir de l'or, des honneurs, une position, nous nous marions pour avoir la personne que nous aimons. Vous avez souvent des chagrins intimes, nous n'en avons jamais. Il faut que le coeur aime et nulle puissance au monde ne peut l'empêcher de rechercher l'objet qu'il a choisi. S'il ne le possède pas par le mariage il le possédera malgré le mariage.
--Vous êtes naïfs, vous autres les indiens, dit en riant l'homme d'affaire, et vous placez encore l'amour parmi les choses sérieuses. Il y a longtemps que la civilisation l'a mis à sa place. C'est l'égoïsme qui prime tout, mais un égoïsme revu et corrigé: le soin de son bien-être. Vous comprenez? Ne pas souffrir. C'est moi qui ai trouvé ce mot. C'est très large et très juste. Songez-y. L'amour! c'est un passe-temps, une distraction, quelquefois une malice. C'est moi qui ai trouvé ce mot-là aussi. Il a son application.
--Mademoiselle votre fille ne me semble pas partager votre manière de voir, fit l'indien, qui se leva pour prendre congé.
--Elle est jeune, répondit D'Aucheron, et la jeunesse donne encore dans les vieilles idées, laissez-la vieillir, elle acceptera bien les nouvelles.
Vilbertin ne trouvait pas fort rassurantes les dispositions de son ami. Il se mit à parler affaires. L'achat de la maison de la Grande allée était chose faite. On ne le regrettait point. On paierait cela comme le reste, d'un coup de dé. Tous les spéculateurs ont des veines de chance; on l'attendait avec assurance, la veine, et les yeux fermés. Il y en a comme cela qui ferment les yeux pour ne pas voir leur folie.