L’ARCHIDUCHESSE. - L’ARCHIDUCHESSE. - L’ARCHIDUCHESSE.
Il peut, pour ta cause, tout faire!
LE DUC.
Ah! s’il voulait!...
Promets de ne t’enfuir jamais Qu’après avoir tenté près de lui...
LE DUC, lui tendant la main.
Je promets.
L’ARCHIDUCHESSE, après avoir topé, respirant, comme rassurée.
Ça, c’est gentil!...
(Et gaiement.)
Il faut que je te récompense!
LE DUC, souriant.
Vous, ma tante?
Ah! on a sa petite influence! Cet étonnant Prokesch dont on vous a privé... J’ai tant dit!... J’ai tant fait!... Bref,--il est arrivé!
(Elle frappe trois fois le parquet de son ombrelle. La porte s’ouvre. Prokesch paraît.)
LE DUC, courant vers Prokesch.
Vous!--Enfin!...
(L’archiduchesse s’esquive discrètement pendant que les deux amis s’étreignent.)
SCÈNE IV
LE DUC, PROKESCH.
PROKESCH, à mi-voix, regardant autour de lui avec méfiance.
Chut! on peut écouter!
LE DUC, tranquillement, à voix haute.
On écoute. Mais on ne redit rien, jamais.
PROKESCH.
Quoi?
LE DUC.
Dans le doute, J’ai proféré, pour voir, des mots séditieux: On n’a rien répété jamais.
PROKESCH.
C’est curieux!
LE DUC.
Je crois que l’écouteur que la police paye Lui vole son argent et qu’il est dur d’oreille.
PROKESCH, vivement.
Et la Comtesse?--Rien de nouveau?
LE DUC.
Rien!
PROKESCH.
Oh!
LE DUC, avec désespoir.
Rien! Elle m’oublie!... ou bien, on l’a surprise!... ou bien... --Oh! l’an passé, n’avoir pas fui, quelle folie!... Non! j’ai bien fait... je suis plus prêt!--mais on m’oublie!...
PROKESCH.
Chut!...
(Il regarde autour de lui.)
Vous travaillez là? C’est charmant!
LE DUC.
C’est chinois. --Oh! ces oiseaux dorés! oh! ces magots sournois Tapissant tout le mur de sourires à claques! Ils me logent ici, dans le Salon des Laques, Pour que sur le fond noir de ce sombre décor, Mon uniforme blanc ressorte mieux encor!
PROKESCH.
Prince!
LE DUC, allant et venant, avec agitation.
Ils ont composé de sots mon entourage!
PROKESCH.
Que faites-vous ici, depuis six mois?
LE DUC.
Je rage.
PROKESCH, remonté vers le balcon.
Je ne connaissais pas Schœnbrunn.
LE DUC.
C’est un tombeau!
PROKESCH, regardant.
La Gloriette, au fond, sur le ciel, c’est très beau!
LE DUC.
Oui, pendant que mon cœur de gloire s’inquiète, J’ai ce diminutif, là-bas: la Gloriette!
PROKESCH, redescendant.
Vous avez tout le parc pour monter à cheval.
LE DUC.
Le parc est trop petit!
PROKESCH.
Vous avez tout le val!
LE DUC.
Le val est trop petit pour que l’on y galope!
PROKESCH.
Et que vous faut-il donc pour galoper?
LE DUC.
L’Europe!
PROKESCH, voulant le calmer.
Chut!
LE DUC.
Et quand je relève un front éclaboussé De gloire par mon livre, et lorsque du passé Je ressors ébloui, quand je ferme Plutarque, Quand je saute, ô César, en pleurant, de ta barque, Quand je quitte mon père, Alexandre, Annibal...
UN LAQUAIS, paraissant à une porte de gauche.
Quel habit Monseigneur mettra-t-il pour le bal?
LE DUC, à Prokesch.
Voilà!
(Au laquais, violemment.)
Je ne sors pas!
(Le laquais disparaît.)
PROKESCH, qui feuillette des livres, sur la table.
On vous laisse tout lire?...
LE DUC.
Tout!... Il est loin le temps où Fanny, pour m’instruire, Apprenait des récits par cœur!--Plus tard j’obtins Que quelqu’un me passât des livres clandestins.
PROKESCH, souriant.
La bonne archiduchesse?
LE DUC.
Oui. Chaque jour, un livre. Dans ma chambre, le soir, je lisais: j’étais ivre. Et puis, quand j’avais lu, pour cacher le délit, Je lançais le volume en haut du ciel-de-lit! Les livres s’entassaient dans ce creux d’ombre noire, Si bien que je dormais sous un dôme d’Histoire. Et, le jour, tout cela restait tranquille, mais Tout cela s’éveillait dès que je m’endormais; De ces pages, alors, qui les pressaient entre elles, Les batailles sortaient en s’étirant les ailes! Des feuilles de laurier pleuvaient sur mes yeux clos; Austerlitz descendait tout le long des rideaux; Iéna se suspendait au gland qui les relève, Pour se laisser tomber, tout d’un coup, dans mon rêve! --Or, un jour que chez moi, Metternich gravement, Me racontait mon père, à sa guise!... au moment Où, très doux, j’avais l’air tout à fait de le croire, Voilà mon baldaquin qui croule sous la gloire! Cent livres, dans ma chambre, agitent un seul nom En battant des feuillets!
PROKESCH.
Metternich bondit?
LE DUC.
Non. Calme, il me dit, avec son sourire d’évêque: «Pourquoi placer si haut votre bibliothèque?» Et sortit... Depuis lors, je lis ce que je veux.
PROKESCH, désignant un volume.
Même Le Fils de l’homme?
LE DUC.
Oui.
PROKESCH.
Ce livre odieux?
LE DUC.
Oui. Ce livre français--car la haine est injuste!-- Prétend qu’on m’empoisonne, et parle de Locuste. Mais, France, s’il se meurt, ton prince impérial, Pourquoi diminuer la beauté de son mal? Ce n’est pas d’un poison grossier de mélodrame Que le duc de Reichstadt se meurt: c’est de son âme!
PROKESCH.
Monseigneur!
LE DUC.
De mon âme et de mon nom!... ce nom Dans lequel il y a des cloches, du canon, Et qui tonne, sans cesse, et sonne des reproches A ma langueur, avec son canon et ses cloches! Salves et carillons, taisez-vous!--Du poison? Comme si j’en avais besoin dans ma prison!
(Il est remonté vers la fenêtre.)
Oh! vouloir à l’histoire ajouter des chapitres, Et puis n’être qu’un front qui se colle à des vitres!
(Il redescend vers Prokesch.)
Je tâche d’oublier, quelquefois.--Quelquefois Je m’élance à cheval, éperdument. Je bois Le vent; je ne suis plus qu’un désir d’aller vite, De crever mon cheval et mon rêve; j’évite De regarder courir au loin les peupliers Pareils à des bonnets penchés de grenadiers; Je vais; je ne sais plus quel est mon nom; je hume Avec enivrement la forte odeur d’écume, De poussière, de cuir, de gazon écrasé; Enfin, vainqueur du rêve, heureux, brisé, grisé, J’arrête mon cheval au bord d’un champ de seigle, Lève les yeux au ciel,--et vois passer un aigle!
(Il tombe assis,--reste un instant accoudé sur la table, la tête dans ses mains.--Puis, d’une voix plus sourde:)
--Encor, si je pouvais en moi-même avoir foi!
(Il lève sur Prokesch un regard d’angoisse.)
Vous qui me connaissez, que pensez-vous de moi? Ah! Prokesch! Si j’étais ce qu’on dit que nous sommes, Que nous sommes souvent, nous, les fils de grands hommes! Ce doute, avec des mots, Metternich l’entretient! Il a raison,--et c’est son devoir d’Autrichien!-- J’ai froid quand, pour y prendre un mot de sa manière, Il ouvre son esprit comme une bonbonnière! --Vous, dites-moi quelle est au juste ma valeur? Vous qui me connaissez... puis-je être un empereur?
(Avec désespoir.)
Que de ce front, mon Dieu, la couronne s’écarte, Si sa pâleur n’est pas celle d’un Bonaparte!
PROKESCH, ému.
Prince...
LE DUC.
Répondez-moi! Dois-je me dédaigner? Parlez-moi franchement: que suis-je?--Pour régner, Ai-je le front trop lourd et les poignets trop minces?-- Que pensez-vous de moi?
PROKESCH, gravement, lui prenant les deux mains.
Prince, si tous les princes Connaissaient ces tourments, ces doutes, ces effrois, Il n’y aurait jamais que d’admirables rois.
LE DUC, avec un cri de joie, l’embrassant.
Merci, Prokesch!--Ah! ce seul mot me réconforte! --Travaillons, mon ami!
SCÈNE V
LE DUC, PROKESCH, puis THÉRÈSE.
(Un laquais entre, pose sur la table un plateau avec des lettres, et sort. C’est celui que le duc a désigné tout à l’heure comme le gardant la nuit, l’homme que l’huissier a appelé le Piémontais.)
PROKESCH.
Le courrier qu’on apporte.
(Il montre les lettres au duc.)
Beaucoup de lettres.
LE DUC.
Oui... de femmes. Celles-là, On les laisse arriver.
PROKESCH.
Que de succès!
LE DUC.
Voilà Ce que c’est que d’avoir l’auréole fatale!
(Il prend une lettre que Prokesch lui passe, décachetée.)
«Dans votre loge, hier, comme vous étiez pâle!...» Je déchire.
(Il déchire, et en prend une autre.)
«Oh! ce front qui...» Je déchire.
(Il déchire, et Prokesch lui en passe une troisième.)
«Hier Je vous vis, à cheval, passer sur le Prater...» Je déchire.
(Même jeu.)
PROKESCH.
Toujours?
LE DUC, prenant encore une lettre.
«Prince, votre jeunesse, Votre inexpérience...» Ah! c’est la chanoinesse! --Je déchire.
(La porte s’ouvre doucement, et Thérèse paraît.)
THÉRÈSE, timidement.
Pardon...
LE DUC, se retournant à sa voix.
Petite Source, vous?
THÉRÈSE.
Mais pourquoi donc toujours ce surnom?
LE DUC.
Il est doux. Il est pur. Il vous va.
THÉRÈSE.
Je pars demain pour Parme. Votre mère m’emmène.
LE DUC, avec un sourire forcé.
Essuyons une larme!
THÉRÈSE, tristement.
Parme!...
LE DUC.
C’est le pays des violettes.
THÉRÈSE.
Oui...
LE DUC.
Si ma mère ne le sait pas, dites-le-lui!
THÉRÈSE.
Oui, Monseigneur.--Adieu.
(Elle remonte lentement pour sortir.)
LE DUC.
Reprenez votre course, Petite Source!
THÉRÈSE, s’arrêtant.
Mais... pourquoi «Petite Source»?
LE DUC.
Mais parce qu’elle m’a rafraîchi bien des fois, L’eau qui dort dans vos yeux et court dans votre voix. --Adieu...
THÉRÈSE remonte, puis, sur le seuil, comme attendant, espérant encore.
Vous n’avez pas autre chose à me dire?
LE DUC.
Pas autre chose.
THÉRÈSE.
Adieu, Monseigneur...
(Elle sort.)
LE DUC.
Je déchire.
SCÈNE VI
LE DUC, PROKESCH.
PROKESCH.
Oh! je vois!
LE DUC, rêveur.
Elle m’aime... et j’aurais pu vraiment...
(Changeant de ton.)
--Mais faisons de l’histoire et non pas du roman! Travaillons... Reprenons notre cours de tactique.
PROKESCH, déroulant un papier qu’il a apporté et l’appliquant sur la table.
Je vous soumets un plan. Faites-m’en la critique.
LE DUC, débarrassant la grande table, écartant les livres et les armes pour ménager un champ de bataille.
Attends! Prends-moi d’abord--là, dans ce coin, tu vois?-- La grande boîte où sont tous mes soldats de bois! Ma démonstration, je vais bien mieux la faire Avec notre petit échiquier militaire.
PROKESCH, apportant au duc la boîte de soldats.
Prouvez-moi que ce plan est des plus hasardeux.
LE DUC, posant la main sur la boîte, dans un retour de mélancolie.
Voilà donc les soldats de Napoléon Deux!
PROKESCH, avec reproche.
Prince!...
LE DUC.
La surveillance est tellement étroite, Que même mes soldats--tu peux ouvrir la boîte!-- Que même mes soldats de bois sont Autrichiens! --Passe-m’en un.--Posons notre aile gauche...
(Il prend sans le regarder le soldat que lui passe Prokesch, cherchant de l’œil sa place sur la table, le pose, et, brusquement, le voyant.)
Tiens!
PROKESCH.
Quoi donc?
LE DUC, avec stupeur, reprenant le soldat et le regardant.
Un grenadier de la garde!
(Prokesch lui en passe un autre.)
Un vélite!
(A chaque soldat que lui passe Prokesch.)
Un guide!--Un cuirassier!--Un gendarme d’élite! --Ils sont tous devenus Français! On a repeint Chacun de ces petits combattants de sapin!
(Il se précipite vers la boîte, et les sort lui-même avec un émerveillement croissant.)
Français!--Français!--Français!
PROKESCH.
Quel est donc ce prodige?
LE DUC.
Quelqu’un les a repeints et resculptés, te dis-je!
PROKESCH.
Quelqu’un?
LE DUC.
Et ce quelqu’un... est un soldat!
PROKESCH.
Pourquoi?
LE DUC, lui faisant regarder de près les petits soldats.
Il y a sept boutons à l’habit bleu de roi! Les collets sont exacts. Les revers sont fidèles. Torsades, brandebourgs, trèfles, nids d’hirondelles, Tout y est! Ce quelqu’un ne peut être indécis Ni sur un passe-poil, ni sur un retroussis! Les lisérés sont blancs, les pattes ont trois pointes... Oh! toi, qui que tu sois, ami, c’est à mains jointes Que je te remercie, ô soldat inconnu, Qui je ne sais comment, je ne sais d’où venu, As trouvé le moyen, dans ce bagne où nous sommes, De repeindre pour moi tous ces petits bonshommes! Petite armée en bois, le héros, quel est-il, --Seul un héros peut être à ce point puéril!-- Qui vient de t’équiper afin que tu me ries De toutes les blancheurs de tes buffleteries? Mais comment a-t-il fait pour échapper aux yeux? Oh! quel est le pinceau tendre et minutieux Qui leur a mis à tous des petites moustaches, Qui timbra de canons croisés les sabretaches, Et qui n’oublia pas de se tremper dans l’or Pour mettre aux officiers la grenade ou le cor!
(S’exaltant de plus en plus.)
Sortons-les tous!... La table en est toute couverte! Voici les voltigeurs à l’épaulette verte, Voici les tirailleurs, et voici les flanqueurs! Sortons-les, sortons-les, tous ces petits vainqueurs! Oh! regarde, Prokesch, dans la boîte, enfermée, Regarde! il y avait toute la Grande Armée! --Voici les Mamelucks!--Tiens, là, je reconnais Les plastrons cramoisis des lanciers polonais! Voici les éclaireurs culottés d’amarante! Enfin, voici, guêtrés de couleur différente, Les grenadiers de ligne aux longs plumets tremblants Qui montaient à l’assaut avec des mollets blancs, Et les conscrits chasseurs aux pompons verts en poires Qui couraient à la Mort avec des jambes noires!
(Soupirant.)
Pareil au prisonnier rêveur qui se ferait Toute une frémissante et profonde forêt Avec l’arbre en copeaux d’un jardin de poupée, Rien qu’avec ces soldats je me fais l’Épopée!
(Il s’éloigne à reculons de la table.)
--Mais c’est vrai! Mais déjà je ne vois plus du tout La rondelle de bois qui les maintient debout! Cette armée, on dirait, Prokesch, lorsqu’on recule, Que c’est l’éloignement qui la rend minuscule!
(Il revient, d’un bond, et disposant fiévreusement les petites troupes.)
Alignons-les! Faisons des Wagram, des Eylau!
(Il saisit un sabre posé parmi les armes sur la console,--et le place en travers de son champ de bataille.)
Tiens! ce yatagan nu va représenter l’eau! C’est le Danube!
(Il désigne des points imaginaires.)
Essling!... Aspern, là, dans la boîte!
(A Prokesch.)
Lance un pont de papier sur l’acier qui miroite! --Passe-moi deux ou trois grenadiers à cheval! --Il faut une hauteur: prends le Mémorial! --Là, Saint-Cyr!... Molitor, vainqueur de Bellegarde! Et là, passant le pont...
(Depuis un instant Metternich est entré, et, debout derrière le duc qui, dans le feu de l’action, s’est agenouillé devant la table pour mieux arranger les soldats,--il suit les manœuvres.)
SCÈNE VII
LE DUC, PROKESCH, METTERNICH, puis UN LAQUAIS.
METTERNICH, tranquillement.
Passant le pont?
LE DUC, tressaille, et se retournant.
La Garde!
METTERNICH, regardant avec son lorgnon.
Alors, toute l’armée est française, aujourd’hui? D’où vient qu’on ne voit pas d’Autrichiens?
LE DUC.
Ils ont fui.
METTERNICH.
Tiens! tiens!
(Il prend un des petits soldats, le retourne.)
Qui vous les a peinturlurés?
LE DUC, sèchement.
Personne.
METTERNICH.
C’est vous?... Vous abîmez les joujoux qu’on vous donne?
LE DUC, pâlissant.
Mais, Monsieur!...
(Metternich sonne. Un laquais paraît. C’est le même que tout à l’heure.)
METTERNICH, au laquais.
Emportez et jetez ces soldats! On en rapportera de neufs.
LE DUC.
Je n’en veux pas! Si j’en suis au joujou, du moins qu’il soit épique!
METTERNICH.
Quelle mouche, ou plutôt quelle abeille, vous pique?
LE DUC, marchant sur lui les poings crispés.
Sachez que l’ironie étant peu de mon gré...
LE LAQUAIS, qui emporte les soldats, en passant derrière le duc, bas et vite.
Taisez-vous, Monseigneur, je vous les repeindrai.
METTERNICH, qui remontait, se retourne à la menace du duc, et avec hauteur.
Plaît-il?
LE DUC, calmé subitement, avec une humilité forcée.
Rien.--Un moment d’humeur involontaire. Pardonnez-moi...
(A part.)
J’ai quelqu’un là. Je peux me taire!
METTERNICH.
J’amenais justement votre ami.
LE DUC.
Mon ami?
METTERNICH.
Le maréchal Marmont.
PROKESCH, avec une indignation contenue.
Marmont!
METTERNICH, regardant Prokesch.
Il est parmi Ceux qu’il me plaît de voir ici...
PROKESCH, entre ses dents.
J’aime à le croire.
METTERNICH.
Il est là.
LE DUC, très aimablement.
Mais qu’il vienne!
(Metternich sort. A peine la porte fermée, le duc s’abat dans le fauteuil, et se cognant avec désespoir la tête contre la table.)
Ah! mon père!... la gloire!... Les aigles!... le manteau!... le trône impérial!...
(On entend la porte se rouvrir. Il se redresse, immédiatement calme et souriant, et très naturellement, à Marmont qui entre avec Metternich.)
Comment vous portez-vous, Monsieur le Maréchal?
METTERNICH, désirant emmener Prokesch.
Prokesch, venez un peu voir la chambre qu’habite Le duc...
(Il lui prend le bras et l’emmène. Le duc et Marmont restent seuls.)
SCÈNE VIII
LE DUC, MARMONT, un instant METTERNICH et PROKESCH.
MARMONT, s’asseyant sur un signe du duc.
C’est, Monseigneur, ma dernière visite, Car, sur lui, je n’ai plus à vous apprendre rien.
LE DUC.
C’est vraiment désolant; vous en parliez si bien!
MARMONT.
J’en ai fait un portrait fidèle à Votre Altesse.
LE DUC.
Fidèle!--Alors, plus rien?
MARMONT.
Plus rien.
LE DUC.
Sur sa jeunesse, Plus aucun souvenir?
MARMONT.
Aucun.
LE DUC.
Résumons-nous: Il fut très grand.
MARMONT.
Très grand.
LE DUC.
Mais, peut-être, sans vous, Aurait-il...
MARMONT.
J’ai parfois empêché...
LE DUC.
Le désastre.
MARMONT, encouragé.
Dame! il avait le tort de trop croire...
LE DUC.
A son astre.
MARMONT, satisfait.
Nous nous rencontrons bien dans nos conclusions.
LE DUC.
Et ce fut, n’est-ce pas? comme nous le disions...
MARMONT, s’abandonnant tout à fait.
Ce fut un général, certes, considérable; Mais enfin on ne peut pas dire...
LE DUC.
Misérable!
MARMONT, se levant.
Hein?
LE DUC.
Puisque j’ai fini de vous prendre aujourd’hui Tout ce qui vous restait de souvenirs de lui, Tout ce qui, malgré vous, en vous, était splendide,-- Je vous jette à présent,--puisque vous êtes vide.
MARMONT, blême.
Mais je...
LE DUC.
L’avoir trahi, duc de Raguse,--toi! Oui vous vous disiez tous, je sais: «Pourquoi pas moi?» En voyant empereur votre ancien camarade. Mais toi! toi! qu’il aima depuis le premier grade! --Car il t’aimait au point de rendre mécontents Ses soldats!--toi qu’il fit maréchal à trente ans!...
MARMONT, rectifiant sèchement.
Trente-cinq!
LE DUC.
Et voilà! c’est le traître d’Essonnes! Et pour dire: trahir! le peuple--tu frissonnes!-- Le peuple a fabriqué le verbe raguser!
(Se levant tout d’un coup et marchant sur lui.)
Ne vous laissez donc pas en silence accuser! Répondez! Ce n’est plus le prince François-Charle, C’est Napoléon Deux maintenant qui vous parle!
MARMONT, qui recule, bouleversé.
Mais on vient!... Metternich!... Je reconnais sa voix...
LE DUC, lui montrant la porte qui s’ouvre, fièrement.
Eh bien! trahissez-nous une seconde fois!
(Les bras croisés, il le brave du regard. Silence. Metternich reparaît avec Prokesch.)
METTERNICH, traversant le fond avec Prokesch.
Ne vous dérangez pas. Causez! causez!... J’emmène Prokesch, au fond du parc, voir la Ruine Romaine Où j’organise un bal.--Dernier représentant D’un monde qui mourra, dit-on, dans un instant, J’aime assez que ce soit sur des ruines qu’on danse! A demain...
(Ils sortent. Un temps.)
MARMONT, d’une voix sourde.
Monseigneur, j’ai gardé le silence.
LE DUC.
Il n’aurait plus manqué que vous ragusassiez!
MARMONT, saisissant une chaise.
Vous pouvez conjuguer ce verbe; je m’assieds.
LE DUC.
Comment?
MARMONT.
Je vous permets de conjuguer ce verbe, Car vous avez été, tout à l’heure, superbe!
LE DUC.
Monsieur!...
MARMONT, haussant les épaules.
J’ai dit du mal de l’Empereur? j’en dis Toujours... depuis quinze ans, c’est vrai: je m’étourdis! Ne comprenez-vous pas que le duc de Raguse Espère se trouver, à lui-même, une excuse? --La vérité... c’est que je ne l’ai pas revu. Si je l’avais revu, je serais revenu! Bien d’autres l’ont trahi, croyant servir la France! Mais ils l’ont tous revu! Voilà la différence! Tous ils étaient repris!--et je le suis, ce soir!
LE DUC.
Pourquoi?
MARMONT, avec une brusque chaleur.
Mais parce que je viens de le revoir!
LE DUC, auquel échappe presque un cri de joie.
Comment?
MARMONT, tendant la main vers le duc.
Là, dans le front, dans la fureur du geste, Dans l’œil étincelant!... Insultez-moi. Je reste.
LE DUC.
Ah!... tu réparerais un peu, si c’était vrai! Et c’est toi, par ton cri, qui m’aurais délivré De ce doute de moi, si triste, et qu’on exploite. Quoi! malgré mon front lourd et ma poitrine étroite?...
MARMONT.
Je l’ai revu!
LE DUC.
D’espoir je suis réenvahi! Je voudrais pardonner!--Pourquoi l’as-tu trahi?
MARMONT.
Ah! Monseigneur!...
LE DUC.
Pourquoi,--vous autres?
MARMONT, avec un geste découragé.
La fatigue!
(Depuis un instant, la porte du fond, à droite, s’est entr’ouverte sans bruit, et on a pu apercevoir, dans l’entrebâillement, le laquais qui a emporté les petits soldats, écoutant. A ce mot: la fatigue, il entre et referme doucement la porte derrière lui, pendant que Marmont continue, dans un accès de franchise.)
Que voulez-vous?... Toujours l’Europe qui se ligue! Être vainqueur, c’est beau, mais vivre a bien son prix! Toujours Vienne, toujours Berlin,--jamais Paris! Tout à recommencer, toujours!... On recommence Deux fois, trois fois, et puis... C’était de la démence! A cheval sans jamais desserrer les genoux! A la fin nous étions trop fatigués!
LE LAQUAIS, d’une voix de tonnerre.
Et nous?...
SCÈNE IX
LE DUC, MARMONT, FLAMBEAU.
LE DUC et MARMONT, se retournant et l’apercevant debout, au fond, les bras croisés.
Hein?
LE LAQUAIS, descendant peu à peu vers Marmont.
Et nous, les petits, les obscurs, les sans-grades, Nous qui marchions fourbus, blessés, crottés, malades, Sans espoir de duchés ni de dotations; Nous qui marchions toujours et jamais n’avancions; Trop simples et trop gueux pour que l’espoir nous berne De ce fameux bâton qu’on a dans sa giberne; Nous qui par tous les temps n’avons cessé d’aller, Suant sans avoir peur, grelottant sans trembler, Ne nous soutenant plus qu’à force de trompette, De fièvre, et de chansons qu’en marchant on répète; Nous sur lesquels pendant dix-sept ans, songez-y, Sac, sabre, tournevis, pierres à feu, fusil, --Ne parlons pas du poids toujours absent des vivres!-- Ont fait le doux total de cinquante-huit livres; Nous qui, coiffés d’oursons sous les ciels tropicaux, Sous les neiges n’avions même plus de shakos; Qui d’Espagne en Autriche exécutions des trottes; Nous qui, pour arracher ainsi que des carottes Nos jambes à la boue énorme des chemins, Devions les empoigner quelquefois à deux mains; Nous qui, pour notre toux n’ayant pas de jujube, Prenions des bains de pied d’un jour dans le Danube; Nous qui n’avions le temps, quand un bel officier Arrivait, au galop de chasse, nous crier: «L’ennemi nous attaque, il faut qu’on le repousse!» Que de manger un blanc de corbeau, sur le pouce, Ou vivement, avec un peu de neige, encor, De nous faire un sorbet au sang de cheval mort; Nous...
LE DUC, les mains crispées aux bras de son fauteuil, penché en avant, les yeux ardents.
Enfin!...
LE LAQUAIS.
... qui, la nuit, n’avions pas peur des balles, Mais de nous réveiller, le matin, cannibales; Nous...
LE DUC, de plus en plus penché; s’accoudant sur la table, et dévorant cet homme du regard.
Enfin!...
LE LAQUAIS.
... qui marchant et nous battant à jeun, Ne cessions de marcher...
LE DUC, transfiguré de joie.
Enfin! j’en vois donc un!
LE LAQUAIS.
... Que pour nous battre,--et de nous battre un contre quatre, Que pour marcher,--et de marcher que pour nous battre, Marchant et nous battant, maigres, nus, noirs et gais... Nous, nous ne l’étions pas, peut-être, fatigués?
MARMONT, interdit.
Mais...
LE LAQUAIS.
Et sans lui devoir, comme vous, des chandelles, C’est nous qui cependant lui restâmes fidèles! Aux portières du roi votre cheval dansait!...
(Au duc.)
De sorte, Monseigneur, qu’à la cantine où c’est Avec l’âme qu’on mange et de gloire qu’on dîne... Sa graine d’épinard ne vaut pas ma sardine!
MARMONT.
Quel est donc ce laquais qui s’exprime en grognard?
LE LAQUAIS, prenant la position militaire.
Jean-Pierre-Séraphin Flambeau, dit «le Flambard». Ex-sergent grenadier vélite de la garde. Né de papa breton et de maman picarde. S’engage à quatorze ans, l’an VI, deux germinal. Baptême à Marengo. Galons de caporal Le quinze fructidor an XII. Bas de soie Et canne de sergent trempés de pleurs de joie Le quatorze juillet mil huit cent neuf,--ici, --Car la garde habita Schœnbrunn et Sans-Souci!-- Au service de Sa Majesté Très Française. Total des ans passés: seize; campagnes: seize. Batailles: Austerlitz, Eylau, Somo-Sierra, Eckmühl, Essling, Wagram, Smolensk... et cætera! Faits d’armes trente-deux. Blessures: quelques-unes. Ne s’est battu que pour la gloire, et pour des prunes.
MARMONT, au duc.
Vous n’allez pas ainsi l’écouter jusqu’au bout?
LE DUC.
Oui, vous avez raison, pas ainsi,--mais debout!
(Il se lève.)
MARMONT.
Monseigneur...
LE DUC, à Marmont.
Dans le livre aux sublimes chapitres, Majuscules, c’est vous qui composez les titres, Et c’est sur vous toujours que s’arrêtent les yeux! Mais les mille petites lettres... ce sont eux! Et vous ne seriez rien sans l’armée humble et noire Qu’il faut pour composer une page d’histoire!
(A Flambeau.)
Ah! mon brave Flambeau, peintre en soldats de bois, Quand je pense que je te vois depuis un mois, Et que tu m’agaçais avec tes surveillances!...
FLAMBEAU, souriant.
Oh! nous sommes de bien plus vieilles connaissances!
LE DUC.
Nous?
FLAMBEAU, avançant sa bonne grosse figure.
Monseigneur ne me remet pas?
LE DUC.
Pas du tout!
FLAMBEAU, insistant.
Mais un jeudi matin! dans le parc de Saint-Cloud!... --Le maréchal Duroc, la dame de service Regardaient Votre Altesse user d’une nourrice Si blanche, il m’en souvient, que j’en reçus un choc. «Approche!» me cria le maréchal Duroc. J’obéis. Mais j’étais troublé par trop de choses... L’enfant impérial, les grandes manches roses De la dame d’honneur, ce maréchal,--ce sein... Bref, mon plumet tremblait à mon bonnet d’oursin. Si bien qu’il intrigua les yeux de Votre Altesse. Vous le considériez rêveusement... Qu’était-ce? Et tout en lui faisant un rire plein de lait Vous sembliez chercher si ce qu’il vous fallait Admirer davantage en sa rougeur qui bouge, C’était qu’elle bougeât, ou bien qu’elle fût rouge. Soudain, m’étant penché, je sentis, inquiet, Que vos petites mains tripotaient mon plumet. Le maréchal Duroc me dit d’un ton sévère: «Laissez faire Sa Majesté!» Je laissai faire. J’entendais--ayant mis à terre le genou-- Rire le maréchal, la dame, et la nounou... Et quand je me levai, toute rouge était l’herbe, Et j’avais pour plumet un fil de fer imberbe. «Je vais signer un bon pour qu’on t’en rende deux!» Dit Duroc.--Je revins au quartier, radieux! «Hé! psitt! là-bas! Qui donc m’a déplumé cet homme?» Dit l’adjudant. Je répondis: «Le Roi de Rome.» --Voilà comment je fis connaissance, un jeudi, De Votre Majesté. Votre Altesse a grandi.
LE DUC.
Non, je n’ai pas grandi--c’est bien là ma tristesse!-- Puisque Sa Majesté n’est plus que Son Altesse.
MARMONT, bourru, à Flambeau.
Et qu’as-tu fait depuis que l’Empire est tombé?
FLAMBEAU, le toisant.
Je crois m’être conduit toujours comme un bon...
(Il va lâcher le mot, mais la présence du prince le retient, et il dit seulement.)
B. Je connais Solignac et Fournier-Sarlovèze, Conspire avec Didier, en mai mil huit cent seize; Complot raté; je vois exécuter Miard, Un enfant de quinze ans, et David, un vieillard. Je pleure. On me condamne à mort par contumace. Bien. Je rentre à Paris sous un faux nom. Je casse, Sous prétexte qu’il mit sa botte sur mes cors, Un tabouret de bois sur un garde du corps. Je préside des punchs terribles. Je dépense Soixante sous par mois. Je garde l’espérance Que l’Autre peut encor débarquer, dans le Var! Je me promène, avec un chapeau bolivar. Quiconque me regarde est traité de «vampire». Je me bats trente fois en duel. Je conspire A Béziers. Le coup rate. On me condamne à mort Par contumace. Bon. Je m’affilie encor Au complot de Lyon. On nous arrête en masse. Je file. On me condamne à mort par contumace. Et je rentre à Paris, où, comme par hasard, Je me trouve fourré du complot du bazar. Desnouettes (Lefèvre) étant en Amérique, Je l’y joins: «Général, que fait-on?»--«On rapplique!» Départ; naufrage; et comme un simple passager, Voilà mon général noyé. Je sais nager, Et je nage, en pleurant Lefèvre-Desnouettes... Bon, très bien. Du soleil, des flots bleus, des mouettes, Un navire, on me cueille... et je débarque, mûr Pour aller prendre part au complot de Saumur. Complot raté. Cour prévôtale. Je m’esbigne. Le commandant Caron du cinquième de ligne Conspirant à Toulon, j’y vole. Mais en vain, Car nous bavardons trop chez un marchand de vin: Tout rate. On me condamne à mort par contumace. Je vais me dérouiller en Grèce la carcasse Contre ces sales Turcs, que l’on écrabouillait! Enfin je rentre en France, un matin de juillet; Je vois faire un tas de pavés, j’y collabore; Je me bats; et, le soir, le drapeau tricolore Flotte au lieu du drapeau pâle de l’émigré. Mais comme à ce drapeau, quelque chose, à mon gré, Manquait encore, en haut de sa hampe infidèle, --Vous savez, quelque chose, en or, qui bat de l’aile!-- Je pars pour un complot en Romagne. Il rata. Une cousine à vous...
LE DUC, vivement.
Son nom?
FLAMBEAU.
Camerata! Me prend pour professeur d’escrime...
LE DUC, comprenant tout.
Ah!...
FLAMBEAU.
En Toscane! On conspire, en faisant du sabre et de la canne; Un poste dangereux était à prendre ici, On me donne de faux papiers, et me voici.
(Il se frotte les mains, rit silencieusement, et, clignant de l’œil:)
--Je suis là. Mais je vois, chaque jour, la comtesse. J’ai trouvé, dans le parc, ce trou que votre Altesse Creusa jadis avec son précepteur Colin Pour jouer au petit Robinson;--moi, malin, Je m’y cache; c’est un couloir à deux sorties, L’une dans des fourmis, l’autre dans des orties; J’attends; votre cousine, un album dans les mains, Vient en touriste; et là, près des machins romains, Elle sur un pliant, et moi dans de la glaise, Elle ayant l’air de dessiner comme une Anglaise, Et moi parlant du fond d’un trou comme un souffleur,-- Nous causons des moyens de vous faire empereur.
LE DUC, après un léger silence d’émotion.
Et pour un dévouement d’une suite pareille, Que me demandes-tu?
FLAMBEAU.
De me tirer l’oreille.
LE DUC.
De?...
FLAMBEAU, gaiement.
Que peut demander un ex-grognard?
LE DUC, un peu troublé par sa familiarité soldatesque.
Un ex?...
FLAMBEAU.
J’attends!... Mais allez donc!... Oui... le pouce... et l’index...
(Le duc lui tire l’oreille, maladroitement, d’un geste, malgré lui, hautain. Flambeau fait la moue.)
Ah! ce n’est pas ainsi, Monseigneur, qu’on la pince! Vous, vous ne savez pas; vous,--vous êtes trop prince!
LE DUC, tressaillant.
Ah! tu crois?
MARMONT.
Maladroit, de lui dire ce mot!
FLAMBEAU.
Quand le prince est Français, c’est un demi-défaut!
LE DUC, anxieusement.
Mais... me sent-on Français dans ce palais d’Autriche?
FLAMBEAU.
Oh! oui!
(Regardant autour de lui.)
Vous n’allez pas ici. C’est lourd! C’est riche!
MARMONT.
Comment, tu vois ça, toi?
FLAMBEAU.
Mon frère est tapissier, Et travaille, à Paris, pour Fontaine et Percier. Ça veut nous imiter. Mais ils vous ont, tonnerre! Un Louis-Quinze, ici,--qui n’est pas ordinaire! Je ne suis pas un grand connaisseur, mais j’ai l’œil!
(Il saisit un fauteuil que sa large main enlève comme une plume, et désignant le lourd bois doré, d’un goût allemand.)
Est-ce assez siroté, le bois de ce fauteuil!
(Il le repose, et montrant la tapisserie montée dans ce bois.)
Mais la tapisserie!... hein? ce goût!... ce mystère!... Ça chante!... Ça sourit!... ça fiche tout par terre! Pourquoi? Vous le savez: ce sont des Gobelins! Et comme on voit que ça, c’est fait par des malins! Ça jure, là-dedans, ce goût, cette élégance!... --Vous aussi, Monseigneur, on vous a fait en France.
MARMONT, au duc.
Il faut y retourner!
FLAMBEAU.
Et sur la croix d’honneur Venir faire remettre un petit empereur!
LE DUC.
Mais qui donc ont-ils mis à sa place?
FLAMBEAU.
Henri Quatre. Dame! il fallait trouver quelqu’un qui sût se battre... Mais, basta! l’Empereur Napoléon sourit D’avoir, pour fausse barbe, un jour, le roi Henri!... --Avez-vous jamais vu la croix?
LE DUC, mélancoliquement.
Dans des vitrines.
FLAMBEAU.
Monseigneur, il fallait voir ça sur des poitrines! Là, sur le drap bombé, goutte de sang ardent Qui descendait, et devenait, en descendant, De l’or, et de l’émail, avec de la verdure... C’était comme un bijou coulant d’une blessure.
LE DUC.
Ce devait être beau, mon ami, je le crois. Sur ta poitrine, là.
FLAMBEAU.
Moi?... Je n’ai pas la croix!
LE DUC, sursautant.
Après ce que tu fis, modeste et grandiose?
FLAMBEAU.
Pour l’avoir, il fallait faire bien autre chose!
LE DUC.
Tu n’as pas réclamé?
FLAMBEAU, simplement.
Quand le petit Tondu Ne donnait pas l’objet, c’est qu’il n’était pas dû.
LE DUC.
Eh bien! moi, sans pouvoir, sans titre, sans royaume, Moi qui ne suis qu’un souvenir dans un fantôme! Moi, ce duc de Reichstadt qui, triste, ne peut rien Qu’errer sous les tilleuls de ce parc autrichien, En gravant sur leurs troncs des N dans la mousse... Passant qu’on ne regarde un peu que lorsqu’il tousse! Moi qui n’ai même plus le plus petit morceau De la moire rouge, hélas! dans mon berceau! Moi dont ils ont en vain constellé l’infortune!
(Il montre les deux plaques de sa poitrine.)
Moi qui ne porte plus que deux croix au lieu d’Une! Moi malade, exilé, prisonnier... je ne peux Galoper sur le front des régiments pompeux En jetant aux héros des astres!... mais j’espère, J’imagine... il me semble enfin que, fils d’un père Auquel un firmament a passé par les mains, Je dois, malgré tant d’ombre et tant de lendemains, Avoir au bout des doigts un peu d’étoile encore... Jean-Pierre-Séraphin Flambeau, je te décore!
FLAMBEAU.
Vous?
LE DUC.
Dame! ce ruban n’est pas le vrai...
FLAMBEAU.
Le vrai, C’est celui qu’on reçoit en pleurant.--J’ai pleuré.
MARMONT.
D’ailleurs, c’est à Paris que ça se légalise!
LE DUC.
Mais que faire pour y rentrer?
FLAMBEAU.
Votre valise!
LE DUC.
Hélas!
FLAMBEAU, rapidement.
Non! plus d’hélas!--C’est aujourd’hui le neuf; Si vous voulez, le trente, être sur le Pont-Neuf, Assistez--et, le trente, on reverra la Seine!-- Au bal que demain soir donne Népomucène.
LE DUC et MARMONT.
Qui?
FLAMBEAU.
Metternich (Clément-Lotaire-Wenceslas- Népomucène). Allez au bal,--et plus d’hélas!
MARMONT.
Mais tu dis devant moi des choses bien secrètes!
FLAMBEAU, gaiement, l’enrôlant d’un geste.
Vous n’éventerez pas un complot--dont vous êtes!
LE DUC, avec un haut-le-corps.
Non! pas Marmont!
MARMONT.
Mais si! je m’en mets!
(A Flambeau.)
C’est égal, Tu ne m’auras pas pris avec un madrigal! Tu m’as fait tout à l’heure une sortie... outrée!
FLAMBEAU.
Oui, mais ça me faisait une jolie entrée.
MARMONT.
C’était très imprudent!
FLAMBEAU.
C’est vrai... mais mon défaut C’est d’en faire toujours un peu plus qu’il ne faut! Aux consignes, toujours, j’ajoute quelque chose: J’aime me battre avec, à l’oreille, une rose! Je fais du luxe!
MARMONT.
Donc, si la Camerata Veut m’employer...
LE DUC, avec violence.
Non! pas Marmont!
FLAMBEAU.
Tara ta ta! Laissez-le donc se racheter!
LE DUC.
Non!
MARMONT, à Flambeau.
J’ai des listes Très bien faites!... Des mécontents, des royalistes, L’ambassadeur Maison est un de mes amis!
FLAMBEAU, vivement.
Oh! il peut nous servir!
LE DUC, douloureusement.
Déjà des compromis!
(Avec désespoir.)
Non! non! je ne veux pas que Marmont se consacre...
MARMONT, saluant.
Je vous obéirai, Monsieur, après le sacre. --Je vais voir de ce pas le maréchal Maison.
(Il sort.)
FLAMBEAU, fermant la porte, et redescendant.
Cette ancienne canaille a tout à fait raison.
SCÈNE X
LE DUC, FLAMBEAU.
LE DUC, allant et venant avec agitation.
Soit!... Je partirais bien!... mais la preuve! la preuve Que de mon père encor la France se sent veuve! Elles ont dû mourir, Flambeau, depuis le temps, Les tendresses pour nous de tous ces braves gens!
FLAMBEAU, lyrique.
Leurs tendresses pour vous?... Elles sont immortelles!
(Et de sa poche il tire quelque chose de long et de tricolore qu’il fait tournoyer glorieusement au-dessus de sa tête, puis remet dans les mains du duc.)
LE DUC.
Qu’est-ce que c’est que ça, Flambeau?
FLAMBEAU, tranquillement.
C’est des bretelles.
LE DUC.
Es-tu fou?
FLAMBEAU.
Regardez ce qu’il y a dessus.
LE DUC.
Mon portrait!
FLAMBEAU.
Ça se porte assez. Les gens cossus.
LE DUC.
Mais, Flambeau!...
FLAMBEAU, lui présentant une tabatière qu’il tire de son gousset.
Voulez-vous accepter une prise?
LE DUC, interdit.
Je...
FLAMBEAU, lui faisant signe de regarder.
Sur la tabatière, une tête... qui frise.
LE DUC.
C’est moi!
FLAMBEAU, déployant un grand mouchoir de soie comme en vendent les colporteurs.
Que pensez-vous de ce grand mouchoir bleu? Hein! ça fait bien, le Roi de Rome, au beau milieu?
(Il étale le mouchoir au dossier d’un fauteuil.)
LE DUC.
Mais...
FLAMBEAU, dépliant une sorte d’image d’Épinal.
Image en couleur, pour les murs. Ça se colle.
LE DUC.
C’est encor moi, sur un cheval...
FLAMBEAU.
Qui caracole! --Et comment trouvez-vous la pipe?
(Il lui présente une pipe.)
LE DUC, se reconnaissant dans la tête de pipe.
Mais, Flambeau!...
FLAMBEAU.
Ah! vous ne direz pas que vous n’êtes pas beau!
LE DUC, partagé entre l’émotion et le rire.
Je...
FLAMBEAU, sortant toujours de ses poches d’autres petits objets.
Cocarde!--On la met pour qu’elle soit saisie!
LE DUC.
Qu’est-ce encor?
FLAMBEAU.
Médaillon. Petite fantaisie!
LE DUC.
C’est toujours moi!
FLAMBEAU.
Toujours!... Et sur ce verre, en mat, Quels mots a-t-on gravés?
(Il a tiré un verre des basques de sa livrée.)
LE DUC, lisant sur le verre.
«François, duc de Reichstadt!»
FLAMBEAU, sortant de sous son gilet une assiette peinte.
Vous ne voudriez pas qu’il n’y eût pas l’assiette...
LE DUC, de plus en plus stupéfait.
L’assiette?
FLAMBEAU, disposant tout sur la table à mesure que ça sort de ses poches.
Le couteau!--Le rond de serviette! --Ah! sur le coquetier, vous avez l’air ravi!
(Il avance un fauteuil.)
Le couvert est complet: Monseigneur est servi.
LE DUC, tombant assis.
Flambeau!
FLAMBEAU, avec un enthousiasme croissant.
Enfin, de tout!--Et des cravates roses Où l’on vous voit brodé dans des apothéoses! --Des cartes à jouer dont vous êtes l’atout!
LE DUC, éperdu, au milieu des objets qui pleuvent autour de lui sur la table.
Flambeau!
FLAMBEAU.
Des almanachs!
LE DUC.
Flambeau!
FLAMBEAU.
De tout! de tout!
LE DUC, éclatant en sanglots.
Flambeau!
FLAMBEAU.
Hein? vous pleurez? Nom d’un petit bonhomme!
(Il saisit le foulard qu’il a mis au dossier du fauteuil.)
Essuyez-vous les yeux avec le Roi de Rome!
(Agenouillé près du duc et lui essuyant les yeux avec le mouchoir.)
Moi, je vous dis qu’on bat les fers lorsqu’ils sont chauds; Que vous avez le peuple avec les maréchaux; Que le roi, le roi même, à cette heure n’existe Qu’à la condition d’être bonapartiste; Qu’en vain, ils ont un coq qui se donne du mal Pour ressembler, de loin, à l’aigle impérial; Qu’on trouve irrespirable, en France, un air sans gloire; Qu’une couronne ne tient pas sur une poire; Que la jeunesse, autour de vous, va se ranger, En fredonnant une chanson de Béranger; Que la rue a frémi, que le pavé tressaille, --Et que Schœnbrunn est bien moins joli que Versailles.
LE DUC, debout.
J’accepte... je fuirai...
(On entend une musique militaire, dehors. Le duc tressaille.)
FLAMBEAU, qui a couru à la fenêtre.
Sur l’escalier d’honneur, C’est la musique de la garde.--L’Empereur Doit rentrer au château.
LE DUC, dégrisé.
Mon grand-père qui rentre! Ma promesse!...
(A Flambeau.)
Non! non! avant d’accepter...
FLAMBEAU, inquiet.
Diantre!
LE DUC.
Je dois tenter auprès de lui...! Mais si ce soir, Quand tu viendras ici me garder, tu peux voir Quelque chose... que tu n’y vois pas d’habitude, C’est que j’accepte alors de m’enfuir!...
FLAMBEAU, en gamin de Paris.
O Latude! --Que sera ce signal?
LE DUC.
Tu le verras!
FLAMBEAU.
Oui, mais...
(La porte s’ouvre. Il s’éloigne vivement du duc et a l’air de ranger dans la pièce. On voit paraître sur le seuil un garde-noble hongrois, rouge et argent, botté de jaune, la peau de panthère sur l’épaule, et le bonnet de fourrure surmonté d’un long plumet blanc à monture d’argent.)
SCÈNE XI
LE DUC, FLAMBEAU, UN GARDE-NOBLE.
LE GARDE-NOBLE.
Monseigneur...
FLAMBEAU, à part, regardant le Hongrois.
Les mâtins, ont-ils de beaux plumets!
LE DUC.
Qu’est-ce donc?
LE GARDE-NOBLE.
L’Empereur rentrait. On vint lui dire: «C’est aujourd’hui le jour de la semaine, Sire, Où Votre Majesté reçoit tous ses sujets... Bien des gens sont venus de très loin.»--«J’y songeais!» Répondit l’Empereur, toujours simple... «et j’espère Les recevoir. Je suis à Schœnbrunn en grand-père; Je serai chez le duc, tantôt, de cinq à six; Que mes autres enfants soient chez mon petit-fils!» --Peut-on monter?
LE DUC.
Ouvrez toutes les portes closes!
(L’officier sort. Jusqu’à la fin de l’acte on entend jouer la musique de la garde dans le parc.)
SCÈNE XII
LE DUC, FLAMBEAU.
LE DUC, vivement, dès qu’il voit qu’ils sont seuls, montrant les objets épars sur la table.
Maintenant, fais-moi vite un paquet de ces choses; Dans ma chambre, à loisir, je compte les revoir!
FLAMBEAU, entassant rapidement tous les petits objets dans le foulard.
J’en fais un baluchon, tenez, dans le mouchoir! --Mais dites-moi ce que ce signal peut bien être?
LE DUC.
Flambeau, tu ne peux pas ne pas le reconnaître! --Les entends-tu jouer, en bas, l’air autrichien?
FLAMBEAU, ramenant les bouts du foulard pour terminer le paquet.
Ça ne vaut pas la Marseillaise, nom d’un chien!
LE DUC.
La Marseillaise!...--Eh bien! les bouts, tu les attaches?-- Oui, mon père disait: «Cet air a des moustaches!»
FLAMBEAU, nouant et serrant.
Il a des favoris, leur air national!
LE DUC, passant dans le paquet une badine qu’il vient de prendre sur la table, et la mettant sur son épaule.
Rentrer en France, à pied, ce ne serait pas mal, Avec son baluchon, comme ça, sur l’épaule!
(Il remonte vers sa chambre, d’un petit air crâne de conscrit, le paquet bleu se balançant derrière lui.)
FLAMBEAU, le suivant des yeux, brusquement attendri.
Que vous êtes gentil et que vous êtes drôle! --C’est la première fois que je vous vois ainsi.
LE DUC, qui va entrer dans sa chambre, se retourne.
Un peu jeune? un peu gai?... C’est vrai, Flambeau!
(Et avec émotion.)
Merci!
Rideau.
ACTE III
LES AILES QUI S’OUVRENT
Le même décor.
La fenêtre est toujours ouverte sur le parc. Mais la coloration du parc a changé avec l’heure. Ce sont maintenant les somptueuses teintes de la fin du jour. La Gloriette est en or.
On a repoussé la table chargée de livres vers la droite pour laisser un grand espace libre. On a apporté non pas un trône, mais une vaste bergère, pour que le vieil Empereur y soit à la fois majestueux et paternel.
Au lever du rideau, les gens que doit recevoir l’Empereur ont été introduits. Ils attendent, debout, causant à voix basse. Chacun tient à la main un petit papier où sa demande est écrite. Bourgeois endimanchés, veuves de militaires en deuil. Paysans et paysannes venus de tous les coins de l’Empire: Bohémiens, Tyroliens, etc. Bariolage de costumes nationaux.
Des arcières, un peu pareils à des suisses d’église (habit rouge galonné, parements et ceinturon de velours noir, culotte blanche, hautes bottes, bicorne à demi recouvert d’une retombée de plumes de coq) sont immobiles aux portes de droite. Un garde-noble hongrois va et vient, faisant des effets de pelisse.
Il refoule tout le monde vers le fond, devant la fenêtre, et à gauche, contre les portes fermées de la chambre du Duc.
SCÈNE PREMIÈRE
UN GARDE-NOBLE, DES ARCIÈRES, DES PAYSANS, DES BOURGEOIS, DES FEMMES, DES ENFANTS, etc., puis L’EMPEREUR FRANZ.
LE GARDE-NOBLE.
Rangez-vous!--Chut, le vieux!--Toi, le petit, sois sage!
(Il montre la porte du second plan, à droite.)
L’Empereur vient par là.--Laissez-lui le passage! --Le géant montagnard, ne râclez pas vos pieds!
UN HOMME, timidement.
Il passe devant nous?
LE GARDE-NOBLE.
En prenant les papiers. --Tenez bien vos petits papiers en évidence!
(Tous les petits papiers palpitent au bout des doigts.)
Ne lui racontez pas d’histoires!
(Tout le monde est rangé. Il va se placer près de la table,--puis se rappelant une recommandation à faire.)
Ah!... défense De se mettre à genoux quand il entre!
UNE FEMME, à part.
Défends! Ça n’empêchera pas...
(La porte s’ouvre. L’Empereur paraît. Tout le monde se met à genoux.)
L’EMPEREUR, très simplement.
Levez-vous, mes enfants.
(Il descend. Les petits papiers palpitent de plus en plus. Il a sa longue tête triste des portraits. Mais un grand air de bonté. Il est vêtu, avec une bonhomie voulue, du costume bourgeois qu’il affectionne: redingote de drap gris s’ouvrant sur un gilet paille; culotte de drap gris entrant dans des bottes. Il prend la supplique que lui tend une femme, la lit, et la passe au chambellan qui le suit, en disant:)
La pension doublée.
LA FEMME, se prosternant.
Ah! Sire!
L’EMPEREUR, après avoir lu la supplique que lui tend un paysan.
Hé! hé! la paire De bœufs! diable! c’est cher!...
(Il passe le papier au chambellan en disant:)
Accordé!
LE PAYSAN, avec effusion.
Notre père!
L’EMPEREUR, passant au chambellan la supplique d’une paysanne, qu’il vient de lire.
Accordé!
LA PAYSANNE, le bénissant.
Père Franz!...
L’EMPEREUR, s’arrêtant devant un pauvre homme qu’il reconnaît.
Encor toi?... Ça va bien A la maison?
L’HOMME, tournant son bonnet dans ses mains.
Pas mal.
L’EMPEREUR, après avoir passé la pétition au chambellan, arrive devant une vieille villageoise.
Eh bien? la vieille, eh bien?
LA VIEILLE, pendant que l’Empereur lit sa supplique.
Oui, tu comprends, le vent a fait mourir les poules...
L’EMPEREUR, passant la supplique.
Allons, soit!...
(Il prend un autre papier que lui tend un Tyrolien et, après avoir lu.)
Un chanteur?...
LE TYROLIEN.
Je sais iouler.
L’EMPEREUR, souriant.
Tu ioules? --Viens à Baden, demain, chanter chez nous.
LE CHAMBELLAN, annotant la supplique que lui passe l’Empereur.
Le nom?
LE TYROLIEN, vivement.
Schnauser.
L’EMPEREUR, arrêté devant un grand gaillard aux jambes nues.
Un montagnard?
LE MONTAGNARD.
Là-bas, à l’horizon J’habite le mont bleu qui jusqu’au ciel s’élève: Être cocher de fiacre, à Vienne, c’est mon rêve.
L’EMPEREUR, haussant les épaules.
Allons! tu le seras!
(Il passe la supplique au chambellan, et prend des mains d’un fermier cossu la suivante, qu’il lit à mi-voix.)
Un grand cultivateur Voudrait que Franz lui fît restituer le cœur De sa fille, que prit un verrier de Bohême...
(Lui rendant son placet.)
--Tu marieras ta fille au Bohémien qu’elle aime.
LE FERMIER, désappointé.
Mais...