L’ARCHIDUCHESSE.
Adieu, Franz!... Tu m’as fait beaucoup de peine!
(Elle sort sans se retourner.)
LE DUC, la suivant des yeux.
Bah! Dans la claire amitié cette goutte tomba, Qui fait qu’en amour trouble elle se précipite! Attendons!...
(Il aperçoit Thérèse de Lorget qui, depuis un instant arrêtée au fond, joue distraitement à tremper dans l’eau du bassin les longues herbes qui pendent de ses épaules.--Avec étonnement.)
Tiens!... Comment! Vous êtes là, petite? Vous ne roulez donc pas vers le ciel Parmesan?
(Il regarde le déguisement de Thérèse.)
Mais que d’herbe! En quoi donc êtes-vous?
THÉRÈSE, souriante et les yeux baissées.
Je suis en Petite...
LE DUC, se souvenant.
Ah! oui! c’est vrai!
(Mélancoliquement.)
Sur sa roche lointaine Mon père, pour amie, avait une fontaine. Elle le consolait d’un geôlier. C’est pourquoi Il fallait qu’à Schœnbrunn, ma Sainte-Hélène à moi, Mon âme ne fût pas tout à fait sans ressource, Et qu’ayant le geôlier, elle eût aussi la Source!
THÉRÈSE.
Vous évitiez pourtant, vers moi, de vous pencher?...
LE DUC.
Parce que je songeais à m’enfuir du rocher. Mais c’est fini!
THÉRÈSE.
Comment?
LE DUC.
Plus d’espoir!... J’abandonne Tout rêve!...
THÉRÈSE, se rapprochant vivement de lui.
Vous souffrez?
LE DUC, d’une voix de tendresse suppliante.
Il faut qu’elle me donne, Ma Source,--sa fraîcheur, son murmure!...
THÉRÈSE, tout près de lui.
Elle est là.
LE DUC, lentement.
Et même si je veux la troubler?
THÉRÈSE, levant sur lui des yeux limpides.
Troublez-la.
LE DUC, changeant de ton, à voix tout d’un coup basse et brutale.
Viens ce soir. Tu sais bien, la maison tyrolienne, Sous bois, mon pavillon de chasse...
THÉRÈSE, avec un recul effrayé.
Que je vienne?...
LE DUC, précipitamment.
Ne dis pas non. Ne dis pas oui. J’attendrai.
THÉRÈSE, bouleversée.
Mais...
LE DUC, reprenant sa voix câline et triste d’enfant malheureux.
Songe combien je suis malheureux désormais: J’ai perdu tout espoir de jouer un grand rôle. Je n’ai plus qu’à pleurer: j’ai besoin d’une épaule.
(Il a presque laissé tomber sa tête sur l’épaule nue de la Petite Source, lorsque le bruit d’un pas sur le gravier les fait se séparer vite. C’est Tiburce, drapé dans sa cape de spadassin, qui passe au fond, ayant au bras une femme. En les voyant, il cesse de causer, et arrête sur Thérèse un regard de menace. Elle lui répond d’un œil dédaigneux, et disparaît vers le bal. Tiburce, reprenant sa galante conversation, s’éloigne. Le duc, qui n’a même pas reconnu Tiburce, appelle d’un signe un des laquais debout à la sortie de droite, et tire de son frac un feuillet de papier qu’il griffonne sur son genou.)
SCÈNE VI
LE DUC, UN LAQUAIS, puis FANNY ELSSLER et L’ATTACHÉ FRANÇAIS.
LE DUC, tendant au laquais le mot qu’il vient d’écrire.
Au château, pour mes gens. Je ne rentrerai pas. Je vais au pavillon. Vite quelqu’un là-bas. Voilà. Rapporte-moi que la chose est comprise.
LE LAQUAIS, s’inclinant.
C’est tout?
LE DUC.
C’est tout.--Demain matin, la jument grise.
(Le laquais sort. Fanny Elssler, toujours masquée, repasse en courant, se retournant pour regarder si elle est poursuivie. Elle s’arrête en apercevant le duc, dont le manteau violet laisse voir l’uniforme blanc.)
FANNY ELSSLER, s’approchant du duc, et récitant mystérieusement.
... Son uniforme sous un manteau...
LE DUC, sursaute, et achevant la phrase du billet reçu par Prokesch.
... violet.
(Ironiquement.)
Il était d’une femme, ô Prokesch, le billet!
FANNY, montrant au duc l’attaché français qui vient d’apparaître.
Le temps de dépister ce masque qui m’obsède, Et je reviens!
LE DUC, souriant.
J’attends...
(Fanny fuit à travers les ruines, essayant de perdre l’attaché.--Le duc se promène de long en large, et avec une sorte de rage.)
C’est mon destin!--Je cède!-- Aimons!
(La musique est de plus en plus énervante. Des couples passent au fond, cherchant l’ombre.)
Ayons au cœur un furieux avril! Aimons...
(Il montre un couple très tendre qui se dirige vers le banc.)
comme ceux-là!... comme tous!...
(Mais, soudain, il tressaille et se jette derrière un oranger, qui le cache; car le couple parle, se croyant seul; et dans ce couple qu’il a désigné d’un geste méprisant, il reconnaît Marie-Louise et son chambellan Bombelles.)
SCÈNE VII
MARIE-LOUISE, BOMBELLES,--LE DUC, derrière un oranger.
BOMBELLES, continuant une conversation commencée.
Était-il Très épris?
MARIE-LOUISE, riant.
C’est de lui que vous parlez encore?
BOMBELLES.
Oui.
LE DUC, d’une voix étranglée.
Bombelles!... ma mère!...
BOMBELLES.
Il vous aimait?
MARIE-LOUISE, s’asseyant. Bombelles reste debout, un genou sur le banc.
J’ignore. Mais je sentais très bien que je l’intimidais. Même sur son estrade aux lauriers d’or pour dais, Il se sentait moins haut que moi par la naissance; Alors, il m’appelait, pour prendre un air d’aisance: «Bonne Louise»!... eh! mon Dieu! oui!... C’était d’un goût! --J’aime le sentiment!... Je suis femme, après tout!
BOMBELLES.
Avant tout!
MARIE-LOUISE.
C’est mon droit!
(D’un petit ton sec et léger.)
On s’est mis en colère Pour un mot que j’ai dit quand ce bon Saint-Aulaire M’annonça le désastre, à Blois. J’étais au lit; Mon pied nu dépassait, et sur le bois poli, Posé comme ces pieds que cisèle Thomire, Du meuble Médicis faisait un meuble Empire. Soudain, voyant glisser les yeux de l’envoyé, Je souris et je dis: «Vous regardez mon pied?» --Et malgré les malheurs de sa patrie, en somme, C’est parfaitement vrai qu’il regardait, cet homme!-- Je fus coquette?... Eh bien! le grand crime! Mon Dieu, Que voulez-vous? c’est vrai, je restais femme un peu, Et dans l’écroulement trop prévu de la France, La beauté de mon pied gardait son importance!
LE DUC, voulant fuir, mais ne pouvant pas, comme dans un cauchemar, et saisissant l’oranger pour ne pas tomber.
Oh! je voudrais m’enfuir! oh! je reste!
BOMBELLES, se penchant sur le bras de Marie-Louise.
Quel est Ce caillou gris que vous portez en bracelet?
MARIE-LOUISE, tout d’un coup très émue.
Ah! je ne peux le voir qu’avec des yeux humides. Ça... voyez-vous... c’est un morceau...
BOMBELLES, vivement.
Des Pyramides?
MARIE-LOUISE, sentimentale.
Mais non, voyons!... C’est un vrai morceau du tombeau Où Juliette dort auprès de Roméo!
(Elle soupire.)
Ce souvenir me vient...
BOMBELLES, respectueusement crispé.
Vous n’allez pas, de grâce, Me parler de Neipperg!
MARIE-LOUISE.
Oui, Neipperg vous agace! Pourquoi parler de l’autre, alors?
BOMBELLES, avec la conviction d’un homme qui préfère être préféré à Napoléon Ier qu’à Monsieur de Neipperg.
C’est différent!
(Et avec plus de curiosité que de jalousie.)
Vous,--l’aimiez-vous?
MARIE-LOUISE, qui n’y est déjà plus.
Qui donc?
BOMBELLES.
L’Autre!
MARIE-LOUISE.
Ça vous reprend?
BOMBELLES.
Un si grand homme, on doit...
MARIE-LOUISE.
Quant à cela, je nie Qu’on ait jamais aimé quelqu’un pour son génie! --Et puis, ne parlons plus de lui, parlons de nous.
(Coquettement.)
Cela vous plaira-t-il, Parme?
BOMBELLES.
Était-il jaloux?
MARIE-LOUISE.
Jusqu’à chasser Monsieur Leroy, tailleur-modiste, Parce qu’en m’essayant un peplum, cet artiste N’avait pu voir, sans un cri d’admiration,
(Elle a laissé glisser derrière elle, sur le banc, la grande cape qui couvrait sa robe décolletée.)
Mes épaules.
(Et ses épaules, couvertes de diamants, apparaissent.)
BOMBELLES, flatté dans son amour-propre d’homme et dans sa haine de royaliste.
Jaloux?... Alors, Napoléon...
MARIE-LOUISE, regardant autour d’elle, avec effroi, à ce nom trop indiscrètement prononcé.
Chut!...
BOMBELLES, avec une satisfaction croissante.
... n’aurait pas aimé me voir les trouver belles, Vos épaules,--ce soir... Il n’aurait pas...
MARIE-LOUISE, le rappelant à l’ordre.
Bombelles!
BOMBELLES, dégustant le plaisir de se venger de la Gloire.
... Aimé m’entendre dire à Votre Majesté...
(Il s’assied sur le banc, près d’elle.)
LE DUC.
Oh! mon père, pardonnez-moi d’être resté!...
BOMBELLES, regardant l’édifice de nattes à la mode du jour qui coiffe la tête de Marie-Louise d’une sorte de bonnet d’Arlésienne.
... Qu’elle est coiffée un peu comme nos filles d’Arles, Mais qu’elle est bien plus belle, étant plus blonde...
MARIE-LOUISE, faiblement.
Charles!
BOMBELLES, joignant le geste à la parole.
... Il n’aurait pas aimé que me penchant ainsi...
(Mais ses lèvres n’ont pas atteint l’épaule de Marie-Louise qu’il a été saisi à la gorge, arraché du banc, jeté à terre par le Duc de Reichstadt bondissant et criant.)
LE DUC.
Pas ça! Je ne veux pas! Je vous défends!
(Il recule, étonné de ce qu’il vient de faire, épouvanté; passe la main sur son front, et tout à coup:)
Merci! Merci! Je suis sauvé!
MARIE-LOUISE, défaillante.
Franz!
LE DUC.
Car ce cri, ce geste Ne furent pas de moi!... Moi, toujours, il me reste Le respect de ma mère--et de sa liberté! C’est donc... c’est donc Celui dont j’étais habité, Qui vient, là, hors de moi, de bondir avec force! Merci! Je suis sauvé! C’était un sursaut corse!
BOMBELLES, qui s’est relevé, faisant un pas vers le duc.
Monsieur...
LE DUC, reculant avec une hauteur glaciale.
Rien entre nous!
(Bombelles s’arrête, sentant qu’en effet rien n’est possible entre eux, et le duc, se tournant vers sa mère, la salue profondément.)
Madame, mes respects! Au palais de Sala retournez vivre en paix! Ce palais n’a-t-il pas deux ailes, dont une aile Est un petit théâtre et l’autre une chapelle? Vous allez vous sentir, habitant au milieu, Dans un juste équilibre entre le monde et Dieu! --Mes respects! mes respects!
MARIE-LOUISE, d’une voix tremblante.
Mon fils!
LE DUC.
Mais oui, Madame, Mais oui! c’est votre droit de n’être qu’une femme! Allez être une femme au palais de Sala! Mais dites-vous, dites-vous bien, et que cela Soit la revanche amère et triste de sa gloire, --Veuve qui n’a pas su garder la robe noire!-- Dites-vous, désormais, qu’on ne fait les yeux doux Qu’au prestige immortel qu’il a laissé sur vous, Et que vous n’êtes belle, et que vous n’êtes blonde, Que parce qu’autrefois il a conquis le monde!
MARIE-LOUISE, atteinte au plus sensible.
Mais... Bombelles, venez!... ne restons pas ici!...
LE DUC.
Retournez à Sala! Je suis sauvé! Merci!
MARIE-LOUISE, qui va pour sortir, suivie de Bombelles.
Adieu, Monsieur!
LE DUC, immobile, ne les regardant plus.
O mains, mains froides, dans la tombe, O mains tristes encor de leur anneau qui tombe, Mains où posa le front de celle qui jadis Sanglotait parce que je n’étais pas son fils, Mais dont je sens les doigts sur mon âme orpheline, Je vous baise en pleurant, ô mains de Joséphine!
MARIE-LOUISE, à ce nom se retourne, et laissant éclater une haine de femme.
La Créole!... Et crois-tu donc qu’à la Malmaison Elle n’a pas?...
(Et l’on sent que tous les racontars vont défiler...)
LE DUC, d’une voix terrible.
Silence!
(Elle recule intimidée, se tait; et lui reprend avec force.)
Ah! si c’est vrai, raison De plus, raison de plus pour moi d’être fidèle!...
(Marie-Louise gagne la sortie de droite, quittant la fête avec Bombelles. Et le duc reste là, transformé, redressé, frémissant d’indignation et d’énergie,--sauvé comme il vient de le dire. Ce n’est plus, ainsi que tout à l’heure, l’être d’ennui et de volupté, le blondin d’une grâce perverse; c’est, de nouveau, le jeune homme ardent et douloureux. A ce moment reparaît Metternich, achevant sa conversation avec Sedlinsky.)
SCÈNE VIII
LE DUC; METTERNICH et SEDLINSKY, un instant; puis FANNY ELSSLER.
METTERNICH, concluant d’un ton satisfait, à Sedlinsky.
Oui, j’ai brisé l’orgueil de cet enfant rebelle!
(Mais il pousse un cri en apercevant, debout devant lui, le prince qu’il a laissé, la nuit dernière, gisant au pied d’un miroir.)
Hein?--Vous ici!
(Et comme le prince, en bondissant sur Bombelles, a laissé glisser son manteau, Metternich ajoute, choqué de le voir en colonel autrichien dans cette fête masquée.)
Dans cet uniforme?... Comment?
LE DUC.
Ne doit-on pas venir sous un déguisement?
SEDLINSKY, bas à Metternich.
Cet orgueil, qu’hier soir brisa Votre Excellence, Garde, même en morceaux, toute son insolence!
METTERNICH, maîtrisant sa colère et essayant de badiner.
A quoi donc vient rêver ici, fuyant le bal, Le petit colonel?
LE DUC.
Au petit caporal.
METTERNICH, sur le point de s’emporter.
Oh! je...
(Se calmant, à Sedlinsky.)
Mais le courrier, là-bas, qui me réclame!
(Et il sort par la droite, au bras du préfet de police, en disant entre ses dents.)
C’est à recommencer!
FANNY ELSSLER, rentrée depuis un instant, s’avance vivement dès qu’ils ont disparu et, tout bas, derrière le duc.
Prince...
SCÈNE IX
LE DUC, FANNY ELSSLER.
PASSAGE DE MASQUES
LE DUC, se retourne, reconnaît la femme masquée qu’il a accepté tout à l’heure d’attendre là, et avec, maintenant, un recul violent.
Ah! non!... Cette femme!... Non! Je ne veux plus...
FANNY, malicieusement, se démasquant une seconde.
Fuir?
LE DUC, avec un cri de surprise.
Fanny!--Toi?--Fuir?
(Changeant de ton et se rapprochant.)
Comment? Quand?
FANNY, lui désignant du coin de l’œil des couples qui passent.
Feignez avec moi de causer galamment. C’est grave. Écoutez bien. Mais souriez sans cesse.
(Et elle lui dit en minaudant.)
Votre cousine est là, dans ce bal.
LE DUC, très ému, mais d’un air penché.
La Comtesse?
FANNY.
Oui.
(Elle prend la main du duc et la met sur son cœur.)
--Tiens, j’ai--comme un soir de première--le trac! --Elle a sous son manteau ton habit blanc, ce frac Avec lequel l’Aiglon a l’air d’une mouette! Elle te ressemblait, déjà, de silhouette, Mais depuis qu’elle a teint en blond ses cheveux noirs, Prince, elle te ressemble à tromper les miroirs! Donc, pendant qu’on jouera,
(Elle montre, à gauche, la porte du petit théâtre.)
là, Michel et Christine, Tu changes de manteau, vite, avec ta cousine...
LE DUC, comprenant.
Je me masque...
FANNY.
Tu disparais comme en un truc...
LE DUC.
Cependant qu’apparaît un faux duc!
FANNY.
Le faux duc Sort ostensiblement...
(Elle montre la sortie de gauche.)
LE DUC.
En sortant, me délivre Des agents qui, dehors, m’attendent pour me suivre...
FANNY.
Rentre à Schœnbrunn...
LE DUC.
S’enferme en ma chambre avec soin...
FANNY.
Et s’éveille si tard demain...
LE DUC.
... que je suis loin! --Seulement...
FANNY.
Vous voyez un seulement?
LE DUC.
Énorme! Si, voyant le faux duc sortir en uniforme, Quelque masque, croyant me parler, lui parlait?
FANNY.
Impossible. Tout est réglé comme un ballet. Pour qu’il sorte sans crainte et puis que tu te sauves, Douze femmes sont là,--douze dominos mauves Elles vont, coquetant, riant, jouant de l’œil, L’accaparer, l’une après l’autre, jusqu’au seuil, --Et, comme un volant blanc, de raquette en raquette Le faux duc sortira de coquette en coquette!
UNE BANDE, passant au fond à la poursuite d’un masque à tête de loup.
Quel est ce loup?
LE LOUP, poursuivi, se retournant vers eux.
Hou! hou!
(Il disparaît dans le bois.)
LA BANDE, se précipitant alors à la poursuite d’un Triboulet qui passe en gambadant.
Quel est ce fou?
LE FOU, se sauvant et agitant sa marotte.
Tzing! tzing!
(Tout disparaît dans des éclats de rire.)
FANNY, reprenant, au duc.
Puis, toi, tu sors du parc...
LE DUC.
Par la porte d’Hietzing?
FANNY.
Non!
LE DUC.
Par où?
FANNY.
Prenez garde. On passe.--Je m’évente... Regardez l’éventail de votre humble servante...
LE DUC.
Eh! bien?
FANNY, tout en s’éventant coquettement.
J’ai dessiné dessus le plan du parc. Voyez-vous le chemin? En rouge. Il fait un arc. Suivez-vous? Les petits carrés blancs sont des marbres, Et les petits pâtés vert pomme sont des arbres. On évite, par là, les gardes malfaisants, On tourne à gauche, on prend du côté des faisans...
LE DUC, les yeux sur l’éventail.
Les hachures, qu’est-ce que c’est?
FANNY.
C’est quand ça monte, --On redescend. On tourne au gros triton de fonte. Et l’on sort Empereur par ce petit portail... Tout est-il bien compris? Je ferme l’éventail.
LE DUC, avec une fièvre joyeuse.
Empereur!
FANNY, plaisantant.
C’est cela, le carrosse du Sacre, Tout de suite!
LE DUC.
Et l’on trouve à ce portail?
FANNY.
Un fiacre.
LE DUC.
Hein?
FANNY.
Très bien attelé! Ne sois pas inquiet!
LE DUC.
Et qui me mène?
FANNY.
Au lieu de rendez-vous!
LE DUC.
Qui est?
FANNY.
A deux heures d’ici--c’est vrai, ça vous écarte,-- Mais la comtesse y tient: Wagram!
LE DUC, souriant.
La Bonaparte! --Et Prokesch?
FANNY.
Prévenu par moi. Sera là-bas.
LE DUC.
Et Flambeau? Vais-je le revoir?
FANNY.
Je ne sais pas.
(Tout en causant, elle l’a conduit vers la gauche. Il y a de ce côté, au pied d’une grande urne antique d’où retombent de longues branches de lierre, un tas de décombres parmi des touffes d’herbe. Un fût de colonne, au coussin de mousse, offre une sorte de siège, et--près d’un fragment de bas-relief posé sur le sol, à plat, comme une large dalle--la tête énorme et barbue d’une statue cassée ouvre ses yeux blancs et sa bouche d’ombre.)
Il faut attendre... Asseyons-nous, au clair de lune, Vous, sur ce bloc...
(Et elle désigne le fût de colonne.)
Moi, sur la tête de Neptune.
(S’adressant à la tête de pierre, avec une révérence comique.)
Neptune, c’est permis de s’asseoir?
LA TÊTE DE NEPTUNE, d’une voix caverneuse.
C’est permis!
(Fanny fait un bond en arrière, et la tête ajoute d’une voix cordiale.)
Seulement, vous savez, il y a des fourmis!
FANNY, se réfugiant dans les bras du duc.
Dieu!... la tête qui parle!...
LE DUC, qui comprend et se souvient tout à coup.
Ah! c’est là, sous le lierre, C’est vrai, qu’on sort du trou...
LA VOIX, tranquillement.
Par une fourmilière!...
LE DUC, se penchant vers les décombres dont il essaie d’écarter les herbes.
Flambeau!
SCÈNE X
LE DUC, FANNY, FLAMBEAU, d’abord invisible.
DES MASQUES, de temps en temps.
LA VOIX DE FLAMBEAU, jovialement.
Dans la cachette à Robinson...
UNE BANDE DE MASQUES, qui passe au fond à la poursuite d’un Paillasse.
Ohé!
FANNY, se penchant vivement et mettant sa main sur la bouche de Neptune.
Chut! des masques!
LES MASQUES, disparaissant.
Bravo! Très drôle!
(Leurs voix se perdent.)
LA VOIX DE FLAMBEAU, achevant avec le plus grand calme.
Crusoé.
LE DUC.
Quoi! depuis hier soir?...
FLAMBEAU, toujours invisible.
Oui, je fume ma pipe...
LE DUC.
Dans ce trou?...
FLAMBEAU.
Que tu fis à l’instar de ce type, Inventeur du bonnet à poil, à ce qu’on dit, Et dont le Mameluck s’appelait Vendredi!
LE DUC, examinant les pierres et les mousses.
Je ne retrouve plus la place exacte!
FLAMBEAU.
A droite! Juste où je souffle, avec ma pipe, un peu d’ouate!
(Et par une fente de la grosse pierre posée à plat, on voit s’élever une fumée qui se met à floconner dans l’air calme.)
FANNY, la montrant au duc.
Là,--le petit Vésuve!
LE DUC, se penchant vers la pierre, d’un ton désolé.
Oh! tu dois être...
FLAMBEAU, qui lance les mots entre des bouffées de fumée.
Mal! Mais
(Une bouffée.)
je vous avais dit
(Une bouffée.)
que je viendrais au bal!
FANNY, regardant autour d’eux, avec inquiétude.
Si l’on nous voit causer avec une fumée!
FLAMBEAU.
Aï!
LE DUC.
Quoi donc?
FLAMBEAU.
Un retour offensif de l’armée Fourmi!... Depuis hier, tout le temps on se bat! --Aï!--Elles ont le nombre et moi j’ai le tabac!
(On l’entend souffler très fort.)
En soufflant la fumée à flots...
FANNY, riant.
Tu les canonnes!
FLAMBEAU, dont la voix se rapproche.
Puis-je lever ma pierre une seconde?
LE DUC, après avoir regardé si personne ne passe.
Oui!
(Alors un des côtés de la pierre se soulève lentement, entraînant ses tremblantes attaches de lierre, laissant pendre des cheveux d’herbe, et, de l’ombre humide du trou de Robinson, on voit sortir à demi un Flambeau mystérieux et cocasse, l’uniforme verdi, les moustaches pleines de brindilles, le nez terreux, l’œil gai.)
FLAMBEAU, tout en soulevant la pierre, entonnant d’une voix sépulcrale le grand air du dernier succès de l’Opéra.
Nonnes!...
LE DUC et FANNY, précipitamment.
Chut!
FLAMBEAU, s’accoudant au bord moussu du petit souterrain.
J’ai l’air de me mettre au balcon du tombeau!
LE DUC.
Fanny m’a tout conté. C’est pour ce soir, Flambeau!
FLAMBEAU.
Bon!--Craignez Metternich, seulement! L’œil du maître!
LE DUC.
Il a quitté le bal.
FLAMBEAU, vivement.
Mais pour me reconnaître Il n’y a plus personne, alors!
FANNY.
Tout ira bien.
FLAMBEAU.
Metternich est parti?... Vous ne me dites rien?
LE DUC.
Mais...
FLAMBEAU.
Et vous me laissez, à l’ombre de cette urne, Prendre un torticolis dans ma petite turne?
FANNY, vivement.
Des masques!
(Flambeau rentre dans son trou.--La scène est envahie par des masques qui dansent une ronde autour d’un magicien à grande barbe.)
LES MASQUES, cherchant à reconnaître qui se cache sous cette barbe.
C’est Blacas!--C’est Sandor!--C’est Zichy! --C’est Thalberg!--Non, Thalberg est en mammamouchi! --C’est Josika!--Non! c’est...
(Mais le magicien se baissant brusquement et passant sous les mains nouées de deux danseurs, s’échappe. Cris de tous les masques.)
Il fuit! qu’on le rattrape!
FLAMBEAU, soulevant sa pierre comme un diable le couvercle de sa boîte.
Partis?
LE DUC et FANNY.
Partis.
FLAMBEAU.
Alors...
(Il sort tranquillement du trou, dont il extrait son fusil et son bonnet à poil.)
LE DUC et FANNY.
Hein? Quoi?
FLAMBEAU, remettant la pierre en place.
Baissons la trappe!
LE DUC, épouvanté.
Que va-t-on dire en te voyant?
FANNY.
C’est effrayant! Rentrez vite!
FLAMBEAU.
Ce qu’on va dire en me voyant?
(Les masques reparaissent au fond.)
L’UN D’EUX, apercevant Flambeau, avec enthousiasme.
Et celui-là! Ho! ho!--en grognard de l’Empire!
FLAMBEAU, au duc et à Fanny.
Eh bien! mais le voilà, tenez, ce qu’on va dire!
LES AUTRES MASQUES, s’arrêtant en voyant Flambeau.
Bravo!--Très bien!
FLAMBEAU.
Je suis tranquille maintenant!
(Il remet son bonnet et fume sa pipe. A ce moment, la scène est envahie. Tout le monde revient du bal, car la cloche du théâtre sonne et un laquais vient de suspendre aux branches de la porte une affiche sur laquelle on lit:
MICHEL ET CHRISTINE. Vaudeville en un acte. De MM. Eugène Scribe et Henri Dupin
La plupart des masques, avant d’entrer au théâtre, s’arrêtent pour contempler Flambeau.)
SCÈNE XI
LES MÊMES, puis peu à peu TOUS LES MASQUES, DES LAQUAIS, THÉRÈSE, TIBURCE, etc.
UN TRIVELIN, appelant un Léandre.
As-tu vu le grognard?
LE LÉANDRE, frappé d’admiration.
Oh! il est étonnant!
(Le duc s’est un peu écarté, laissant Fanny avec Flambeau qui, en un clin d’œil, est entouré.)
L’ARLEQUIN, le regardant de près.
Excellents, les petits anneaux d’or aux oreilles!
UNE PETITE DIABLESSE, même jeu.
Et les gros sourcils gris, postiches! Des merveilles!
(Elle se hausse sur la pointe des pieds et essaie de les toucher. Flambeau recule.)
FLAMBEAU, bas à Fanny.
Mais sans manteau, comment sortirai-je bientôt?
FANNY, tirant de son gant un numéro de vestiaire qu’elle lui passe.
Le numéro de Gentz, tiens: un très beau manteau!
UN PETIT MARQUIS, à Flambeau.
Bonjour, grognard!
FLAMBEAU, poliment.
Honneur, plaisir.
UN SCARAMOUCHE, l’observant.
Je me demande Qui c’est?
(Il s’avance, et bouffonnant.)
Pour lors, Sergent, vous serviez?...
FLAMBEAU.
Dans la Grande!
(On rit.)
FLAMBEAU, à lui-même.
Ils riaient moins du temps, chez eux, qu’elle hivernait!
(Il se promène, de long en large.)
EXCLAMATIONS, en le voyant marcher.
C’est un Raffet!--C’est un Charlet!--C’est un Vernet!
LE LANSQUENET, s’avançant et tâtant l’uniforme.
Comme il est bien usé!... La poudre!... Les poussières!... Le nom du costumier?
FLAMBEAU.
Ce sont des costumières. Une vieille maison: Guerre et Victoire, Sœurs.
UN LANSQUENET.
Ah! oui?
FLAMBEAU, remontant.
Nous n’avons pas les mêmes fournisseurs!
LE SCARAMOUCHE, le suivant.
Parbleu! mais c’est Zichy!...
(A Flambeau, en lui tendant la main.)
Cher comte...
(Il recule en recevant une bouffée de fumée dans la figure.)
FLAMBEAU, s’excusant et montrant sa pipe.
Ma bouffarde.
(On rit.)
LE SCARAMOUCHE, aux autres.
Oui, son langage, ainsi que son museau, se farde!
FLAMBEAU, chantonnant.
En allant à Krasnoé On avait soif; on avait froué!...
UN SEIGNEUR FLORENTIN, riant.
C’est qu’il est excellent!...
(S’avançant et lui prenant le bras.)
En Russie, hein! mon vieux, Nous avons eu très froid au nez?
(On rit.)
FLAMBEAU.
Oui... Pas aux yeux.
(Il chantonne.)
Mais, cristi, ça vous ravigote Rien que de voir sa redingote!...
L’ARLEQUIN, vient lui prendre le bras de l’autre côté, et finement.
Dis donc, sa redingote a besoin de reprises?
(On rit.)
FLAMBEAU.
Mais, dis donc,--elle vous en a fait voir de grises!
(Les rires jaunissent légèrement.)
PLUSIEURS, sans enthousiasme.
Ha! ha! très drôle!...
LE LANSQUENET, tiède.
Oui... très nature...
LE SCARAMOUCHE, froid.
Très exact!
L’ARLEQUIN, bas, aux autres.
Mais vous ne trouvez pas qu’il manque un peu de tact?
(Il les emmène vers le théâtre où, du reste, tout le monde entre peu à peu; la scène se vide. Fanny Elssler, qui a rejoint le duc, suit avidement des yeux les derniers masques qui se dirigent vers la petite porte.)
FANNY, au duc.
Sitôt qu’ils seront tous entrés pour voir la pièce...
FLAMBEAU, d’une voix de forain, rabattant les retardataires.
Entrez!
FANNY.
... j’irai chercher votre cousine.
(A ce moment, le laquais que le duc avait envoyé porter une lettre au château reparaît et s’approche vivement de lui.)
LE DUC.
Qu’est-ce?
FLAMBEAU, au fond.
Entrez!
LE LAQUAIS, au duc.
J’ai prévenu que Monseigneur irait Passer la nuit au pavillon de la forêt.
(Il s’éloigne.)
FANNY, qui a entendu.
Hein?
LE DUC, vite et bas à Fanny.
J’oubliais. J’ai dit qu’au pavillon de chasse Je passerai la nuit. C’est donc là qu’à ma place La comtesse devra se rendre. Préviens-la.
FANNY.
Je la préviens et vous l’amène. Restez là.
(Elle sort par le fond à gauche. Parmi les derniers masques qui sont revenus du bal, il y a Tiburce et Thérèse.)
FLAMBEAU, sur le seuil du théâtre.
Entrez!
TIBURCE, à sa sœur, lui désignant le théâtre.
Vous n’entrez pas?
THÉRÈSE.
Non. Je pars.
TIBURCE, la saluant.
A votre aise!
(Il entre au théâtre. Elle se dirige vers la sortie, à droite.)
LE DUC, l’apercevant.
Mais elle va peut-être au rendez-vous!
(Avec un mouvement vers elle pour l’avertir.)
Thérèse!
(Elle s’arrête sur le seuil, le regardant. Mais il se ravise, et à lui-même.)
Non! qu’elle y aille!... Il me sera doux de savoir Qu’elle fut faible au point d’y aller!
(Et à Thérèse, tendrement.)
A ce soir!
(Elle sort sans répondre.)
SCÈNE XII
LE DUC, FLAMBEAU, FANNY, LA COMTESSE.
FANNY, reparaissant, à Flambeau.
Surveille où l’on en est de la pièce de Scribe! C’est l’heure!
(Flambeau entre au théâtre. Elle fait un signe au fond et l’on voit venir un jeune homme masqué enveloppé d’un grand manteau brun.)
FLAMBEAU, sortant du théâtre.
En ce moment, plus d’un mouchoir s’imbibe, Parce que Stanislas est triste et Polonais!
(Il rentre dans le théâtre.)
FANNY, au duc.
Duc, voici la comtesse!
(Le jeune homme se démasque: c’est la comtesse. Ses cheveux, teints en blond, sont coupés et coiffés comme ceux du prince, avec la raie et la grande mèche sur le front. En descendant vers son cousin, elle ouvre son manteau et apparaît svelte et blanche, dans le même uniforme que lui.)
LE DUC.
Oh! je me reconnais! C’est moi qui viens vers moi dans l’ombre qui s’étonne!
(Fanny fait le guet.)
LA COMTESSE.
Bonsoir, Napoléon.
LE DUC.
Bonsoir, Napoléone.
LA COMTESSE.
Je suis très calme. Et toi?
LE DUC.
Je songe aux dangers fous Que vous allez courir pour moi!...
LA COMTESSE, vivement.
Oh! pas pour vous!
LE DUC.
Ah?
LA COMTESSE.
Pour le nom, la gloire, et mon sang sur le trône!
LE DUC, souriant.
Comme tu fais sonner ta cuirasse, Amazone!
LA COMTESSE, avec fierté.
Oui, ce serait moins beau si c’était par amour!
LE DUC, se rapprochant.
Mais, à propos d’amour, lorsque tu seras pour Me remplacer, ce soir, là-bas... si d’aventure, Une femme venait...
LA COMTESSE, tressaillant.
Ah! j’en étais bien sûre!
LE DUC.
Raconte-lui ma fuite; et tu vas me jurer...
FLAMBEAU, reparaissant sur le seuil du théâtre.
Le vieux soldat se tait...
FANNY.
Bien! bien!
FLAMBEAU, rentrant dans le théâtre.
... sans murmurer!
LE DUC.
... Si ce soir, elle vient, plus tard de me le dire!
LA COMTESSE.
Quoi! s’occuper d’un cœur quand, demain, c’est l’Empire!
LE DUC.
C’est parce que demain je vais être Empereur Que j’attache, ce soir, tant de prix à ce cœur!
LA COMTESSE, brutalement.
D’autres vous aimeront!
LE DUC.
Mais pourrai-je les croire Comme la triste enfant prête à tomber sans gloire Qui parce qu’elle veut tomber en consolant, Viendra ce soir, peut-être, à ce rendez-vous blanc?
LA COMTESSE, haussant les épaules.
Vous aimerez encor!
LE DUC.
Mais jamais plus, peut-être A quelque rendez-vous que, plus tard, je puisse être, Je n’attendrai dans l’ombre et n’ouvrirai les bras Comme à ce rendez-vous où je ne serai pas!
LA COMTESSE, avec dépit.
Je trouve Votre Altesse extrêmement émue!
LE DUC.
Moins que si tu me dis plus tard: «Elle est venue!»
FLAMBEAU, reparaissant.
Il faut se dépêcher, car les yeux vers le ciel Il chante quelque chose à son vieux colonel!
(Le duc et la comtesse se masquent rapidement.)
LA COMTESSE, dégrafant son manteau noir pendant que le duc détache son domino violet.
Changeons vite!
FLAMBEAU, regardant si personne ne sort du théâtre.
Au signal!... Ne craignez rien. Je guette. Attention!
(Il tire la baguette de son fusil qu’il lève solennellement.)
Par la vertu de ma baguette!...
LA COMTESSE, à Flambeau.
Tu vas, peut-être, faire un César, songes-y!
FLAMBEAU.
C’est pourquoi ma baguette est celle d’un fusil!
(Le duc de Reichstadt est à droite. La comtesse est à gauche. Ils enlèvent simultanément leurs manteaux. Une seconde, il y a, dans un éclair blanc, deux Ducs de Reichstadt. Mais l’échange se fait: le duc s’enveloppe du manteau noir, rabat le capuchon sur sa tête; la comtesse jette négligemment sur une épaule le domino violet de manière à ne pas cacher l’uniforme et les croix, reste tête nue pour bien laisser voir les cheveux blonds... Et il n’y a plus qu’un duc de Reichstadt, à gauche.)
SCÈNE XIII
LES MÊMES, TOUT LE MONDE.
FLAMBEAU, l’oreille tendue vers le théâtre d’où viennent des applaudissements et des rumeurs.
Il sort!
(Le duc se sépare de la comtesse. Une musique bruyante éclate. La scène s’éclaire vivement. Car de tous côtés des laquais entrent, roulant devant eux des orangers dont le feuillage est criblé de verres lumineux. Sur chaque caisse verte on a posé deux planches que recouvre un napperon de dentelle laissant passer par un trou le tronc de l’oranger, et sur chacune de ces petites tables d’où jaillit un arbre illuminé, un somptueux petit couvert est mis. Vaisselle de vermeil. Cristaux irisés. Luxe de fleurs. Nuée de laquais poudrés qui, en un clin d’œil, flanquent chaque caisse de quatre chaises légères, et habillent les deux orangers qui étaient déjà en scène comme les nouveaux venus.--Cependant tous les masques sortent du théâtre, en farandole, se tenant par la main, sur l’air de galop qu’attaque l’orchestre. En voyant la surprise que leur réservait Metternich, ils poussent des cris d’enthousiasme. La longue chaîne dansante, conduite par l’Archiduchesse et l’Attaché français, se met à serpenter autour des orangers,--et ce sont des éclats de rire, des appels, des interjections, parmi lesquels on entend à peu près:
Les orangers!--C’est ici que l’on soupe! --Vous marchez sur ma robe!--Hop! hop!--Je perds ma houppe! --Bravo, les orangers!--Dansons en rond!--Baron! --Marquise!--Hop! hop!--Plus vite!--Encor!--Toujours!--En rond! --Attention! Un, deux... à trois, on se sépare! Trois!
Et la farandole se disloque.)
TOUT LE MONDE, se précipitant vers les tables pour se placer.
Hourrah!
FANNY, au duc, lui montrant la comtesse qui, restée debout au premier plan, à gauche, a été immédiatement entourée par tous les dominos mauves.
Notre essaim de femmes l’accapare!
LES DOMINOS MAUVES, autour du faux duc, feignant de coqueter pour que personne ne l’approche.
Prince!--Duc!--Monseigneur!--Altesse!
GENTZ, qui les regarde en passant, avec une jalousie de vieux galantin.
Il n’y en a Que pour le Duc ce soir!
DES MASQUES, s’appelant pour souper ensemble.
Sandor!--Zichy!--Mina!
L’ARLEQUINE, masquée qu’on a appelée Mina, s’asseyant.
On me reconnaît donc?
LE POLICHINELLE.
A ce collier de jade!
LE SCARAMOUCHE, s’attablant et regardant les petites oranges de l’oranger.
Au dessert on pourra se faire une orangeade!
UN DOMINO MAUVE, minaudant, au faux duc.
Duc!...
L’OURS, qui a ôté sa tête pour souper, lisant le menu.
Sterlets du Danube!--Et caviar du Volga!
L’ARCHIDUCHESSE, qui va et vient, plaçant les soupeurs.
Mimi de Meyendorf à la table d’Olga!
(Tout le monde est assis, excepté la comtesse qui, toujours debout à gauche, continue à marivauder avec un domino mauve. Le duc, sans la quitter des yeux, s’est attablé, avec Flambeau et Fanny, à l’un des orangers. Rires. Murmures. Le souper commence.)
GENTZ, se levant, un verre de champagne à la main.
Mesdames et Messieurs...
QUELQUES SOUPEURS, réclamant le silence.
Chut! Chut!
LE DUC, voyant la comtesse faire un pas vers la droite.
C’est la minute Terrible!...
GENTZ.
Je brandis cette première flûte En l’honneur...
LE DUC.
Elle va pour sortir...
GENTZ.
... de l’absent Qui régla nos plaisirs et s’en fut--nous laissant Ces musiques, ces fleurs et ces sorbets aux pêches,-- Travailler jusqu’à l’aube et dicter des dépêches!
(Applaudissements. La Comtesse profite de ce que l’attention est attirée par Gentz et se dirige, parmi les tables, vers la sortie. A mesure qu’elle avance--en imitant l’allure distraite du duc et sans avoir l’air de se presser--il se lève, de chaque table, sur son passage, un domino mauve qui l’accompagne un instant en lui faisant des agaceries, et ne la quitte que lorsqu’un autre domino mauve vient à son tour l’accaparer coquettement.)
FANNY, qui la suit des yeux, bas au duc.
Elle a bien attrapé votre pas nonchalant!
GENTZ, continuant d’une voix éclatante.
Au Prince Chancelier, Conseiller, Chambellan! Dédions ton premier grésillement, champagne, A Metternich, prince d’Autriche et grand d’Espagne, Seigneur de Daruvar et duc de Portella...
FANNY, regardant toujours la comtesse qui se rapproche de plus en plus de la sortie.
Elle avance! Voyez l’air tranquille qu’elle a.
GENTZ.
Chevalier de Sainte-Anne...
LE DUC, bas à Flambeau dont il serre convulsivement la main.
En parlant, il nous aide, Ce Gentz, sans le savoir!
GENTZ.
... Des Séraphins de Suède, De l’Éléphant Danois et de la Toison d’or!...
FLAMBEAU, bas.
Pourvu que Metternich ait des titres encor!
GENTZ.
Curateur des Beaux-Arts, Magnat héréditaire...
LE DUC, fébrilement, les yeux fixés sur la comtesse qui avance toujours.
Oh! mon pas n’est pas si traînant... elle exagère!
GENTZ, avec un enthousiasme croissant.
Bailli de Malte...
LE DUC, de plus en plus énervé, voyant la comtesse s’arrêter tout près de la sortie avec un domino mauve.
Eh bien! qu’attend-elle?
GENTZ.
Grand-croix Du Faucon, du Lion, de l’Ours, de Charles III!...
(Il s’arrête, s’épongeant le front.)
Ouf!...
LA VOISINE de droite de Gentz, à sa voisine de gauche.
Il va succomber! Il faut que tu l’éventes!
(Les deux éventails s’agitent avec une violence comique des deux côtés de Gentz.)
GENTZ, ranimé, concluant avec emphase.
Et Membre de plusieurs Sociétés savantes!
ENTHOUSIASME GÉNÉRAL.
Hourrah!...
(Tout le monde est debout. Les verres se choquent. La comtesse est arrivée à la sortie avec le dernier domino mauve; le pied sur le seuil, elle cause et rit nerveusement, s’attarde une seconde de peur de se trahir par un départ brusque, baise la main du domino mauve pour prendre congé.)
FLAMBEAU, bas au duc qui n’ose plus regarder.
Et pendant qu’ils trinquent de toutes parts, Prince, elle va sortir... elle sort!...
L’ARCHIDUCHESSE, qui depuis un instant suit des yeux le faux duc, à voix haute, de sa place.
Franz, tu pars?
(La comtesse chancelle, elle est obligée de s’adosser au treillage pour ne pas tomber.)
LE DUC, bas.
Tout est perdu!
FLAMBEAU.
Tonnerre!
L’ARCHIDUCHESSE, qui se lève et se dirige vers la comtesse.
Attends!
FANNY, atterrée.
L’archiduchesse N’est pas du complot!
L’ARCHIDUCHESSE, qui est arrivée près de la comtesse.
Franz!
(Elle lui prend le bras, et d’un doux ton de reproche.)
Tu blessas ma tendresse, Tout à l’heure, mais...
(Elle tressaille, en recevant à travers le masque un regard qu’elle ne reconnaît pas. Elle s’arrête, examinant de près le bas du visage, et presque sans voix.)
Ah!...
LE DUC, qui suit cette scène.
Perdu!
L’ARCHIDUCHESSE, reculant hésitante.
Mais...
(Puis, après le siècle d’une seconde, elle reprend sa voix naturelle, et très haut, tendant la main à la comtesse.)
A demain!
LA COMTESSE, à qui l’émotion, la peur qu’elle a eue, la gratitude font perdre un instant la tête.
Ah! Madame,--comment?...
L’ARCHIDUCHESSE, vite et bas.
Baisez-moi donc la main!
(La comtesse se ressaisit, baise tout à fait en duc de Reichstadt la main de l’Archiduchesse, se redresse, et sort.)
SCÈNE XIV
LES MÊMES, moins LA COMTESSE.
UN SOUPEUR, qui a vu sortir la Comtesse.
Il part déjà, le duc?
TIBURCE, haussant les épaules.
Oh! il est si fantasque!
(L’Archiduchesse, en regagnant son oranger, passe devant celui où sont assis le duc, Flambeau et Fanny.)
LE DUC, l’arrêtant au passage, d’une voix basse et émue.
Votre main... comme au duc de Reichstadt?...
L’ARCHIDUCHESSE, regarde un instant ce jeune homme encapuchonné et masqué, et lui tend la main.
Tiens, beau masque!
(Elle regagne sa place. Tout le monde soupe, rit, cause.)
GENTZ, se levant, un verre de champagne à la main.
Et maintenant...
(Rires et protestations.)
PLUSIEURS.
Encore!
GENTZ.
Un mot...