L’AMBASSADEUR.
Ah! oui!--Je crois, soit dit sans le lui reprocher, Que c’est, dans mon jardin, une pierre.
GENTZ.
Un rocher!
DES VOIX, au fond.
On part!
L’ARCHIDUCHESSE, à Marie-Louise.
Viens-tu, Louise?
MARIE-LOUISE.
Oh! moi, non!
CRIS.
En voiture!
L’ARCHIDUCHESSE, au duc.
Et toi, Franz?
MARIE-LOUISE.
Non! mon fils déteste la nature!
(Avec pitié.)
Il galope lorsqu’il traverse Helenenthal!
LE DUC, sombre.
Oui, je galope.
MARIE-LOUISE.
Ah! tu n’es pas sentimental!
(Brouhaha.--Saluts.--Toute la compagnie sort dans un tumulte de voix.)
MONTENEGRO, déjà sur le perron.
Je connais un endroit pour goûter, où le cidre...
(Sa voix se perd.)
CRIS, au dehors.
Au revoir! au revoir!
GENTZ, sur le balcon, criant.
Ne parlez pas de l’hydre!...
(Éclats de rires.--Grelots des voitures qui s’éloignent.)
THÉRÈSE, à Tiburce, qui prend congé.
Adieu, mon frère.
TIBURCE, l’embrassant au front.
Adieu!
(Il s’incline devant Marie-Louise, et sort avec Bombelles.)
MARIE-LOUISE, aux dames d’honneur, leur confiant Thérèse.
Menez-la maintenant Chez elle...
(Thérèse sort, emmenée par les dames.--Le duc s’est assis, remuant distraitement des livres sur une table.--Marie-Louise fait signe en souriant à Scarampi, qui est restée, puis s’avance vers le duc.)
SCÈNE IX
LE DUC, MARIE-LOUISE, SCARAMPI, puis UN TAILLEUR et UNE ESSAYEUSE.
MARIE-LOUISE, au duc.
Franz...
(Il se retourne...)
Je vais vous égayer!
LE DUC.
Vraiment?
(Scarampi ferme soigneusement toutes les portes.)
MARIE-LOUISE.
Chut!--J’ai fait un complot!...
LE DUC, dont l’œil s’allume.
Vous! un complot?
MARIE-LOUISE.
Immense; Chut!--On nous interdit tout ce qui vient de France; Mais moi, j’ai fait venir, en secret, de Paris, De chez deux grands faiseurs...
(Elle lui donne une petite tape sur la joue.)
Allons, coquet, souris! Chut!... pour vous, un tailleur...
(Montrant Scarampi.)
Pour nous une essayeuse! Je crois que mon idée est vraiment!...
LE DUC, glacial.
Merveilleuse.
SCARAMPI, allant ouvrir la porte de l’appartement de Marie-Louise.
Entrez!
(Entrent une demoiselle--élégance de mannequin--qui porte de grands cartons à robes et à chapeaux, puis un jeune homme habillé comme une gravure de mode 1830, les bras chargés de vêtements pliés et de boîtes. Le tailleur descend vers le duc, tandis qu’au fond, l’essayeuse déballe les robes sur un canapé. Après un profond salut, il s’agenouille vivement, ouvrant les boîtes, défaisant les paquets, faisant bouffer des cravates, dépliant des vêtements.)
LE TAILLEUR.
Si Monseigneur daigne jeter les yeux... J’ai là des nouveautés charmantes! Ces messieurs Ont assez confiance en mon goût. Je les guide. Les cravates d’abord.--Un violet languide.-- Un marron sérieux.--On porte le foulard.--
(Regardant la cravate du duc.)
Je vois avec plaisir que Son Altesse a l’art De nouer son écharpe.
(Lui présentant un autre modèle.)
Un dessin en quinconce!
(Regardant de nouveau la cravate du duc.)
Oui, le nœud est parfait, il est noble, il engonce. --Et comment Monseigneur trouve-t-il ce gilet Sur lequel des bouquets s’effeuillèrent?
LE DUC, impassible.
Très laid.
LE TAILLEUR, continuant à faire un étalage sur le tapis.
Ceux-ci laisseront-ils Son Altesse de marbre? Poil de chèvre, pourtant! Tissu d’écorce d’arbre! --Redingote vert nuit. Les poignets très étroits. Est-ce hautain?--Gilet à six boutons, dont trois Restent déboutonnés en haut (grande élégance!) Est-ce spirituel, cette petite ganse? --Et ce frac par nos soins artistement râpé, Bleu, sur un pantalon de fin coutil jaspé: C’est tout à fait coquet, léger, garde-française! --Laissons cette jaunâtre et lourde polonaise (Hamlet peut-il porter le pourpoint de Falstaff?) Et venons aux manteaux, prince. Grand plaid en staff, Demi-collet figurant manches par derrière. Trop excentrique? Soit.--Cet autre, dit Roulière, Sobre, a je ne sais quoi de large et d’espagnol, Bon pour rendre visite à quelque doña Sol!
(Il le jette sur ses épaules, et marche superbement.)
Travail soigné, chaînette en argent, col en martre; Fait dans nos ateliers du boulevard Montmartre. Simple, mais d’une coupe!... Et la coupe, c’est tout!
MARIE-LOUISE, qui est restée debout près du duc, le voyant plus pâle, et les yeux fixes, comme s’il n’écoutait plus,--au tailleur.
Vous fatiguez le duc avec votre bagout!
LE DUC, se réveillant.
Non, laissez, je rêvais... car je n’ai pas coutume, Quand mon tailleur viennois vient m’offrir un costume, D’entendre tous ces mots pittoresques et vifs... Tout cela... tout ce choix amusant d’adjectifs, Tout cela, qui pour vous n’est qu’un bagout vulgaire, Cela me... cela m’a...
(Ses yeux se sont remplis de larmes, et brusquement:)
Non, rien, laissez, ma mère.
MARIE-LOUISE, remontant vers Scarampi et l’essayeuse.
Regardons nos chiffons!... Des manches à gigot?