VII
LES PIONNIERS
Quitte ta famille et ta patrie pour aller au pays que je te montrerai!
GENÈSE, XII, 1.
· · ·
Suis ta consigne; laboure et sème. Mais ne demande pas: pourquoi? Tu peux bien poser la question, mais tu n’es pas à la hauteur de la réponse. Un seul sait pourquoi, et celui-là t’aime. Que cela te suffise!
VA, DIS-LEUR!
L’AMI.--Va, dis-leur!
--Hélas! tu me demandes l’impossible: ces choses-là ne se disent pas!
L’AMI.--Quelle est cette raison: «cela ne se dit pas»? Je ne t’en fais pas mon compliment. Dans un certain monde, la déclaration est péremptoire. Il y est pourtant bien porté de mentir. Faire ce que la conscience défend est un signe de souplesse d’esprit. A cela se reconnaît un caractère émancipé. Ce même monde a pour signalement de porter des vêtements sur mesure, et de se contenter d’idées toutes faites. Mieux vaut avoir des idées à sa mesure et se contenter de vêtements tout faits.
Ce que je te demande est-il juste? Y a-t-il quelque nécessité, quelque franchise, quelque courage à le dire? Voilà la question. Après cela, si ces choses ne se disent pas, tu trouveras peut-être, dans cette routine même, un motif nouveau et puissant de t’en charger une bonne fois!
DE QUEL DROIT
--Si le scribe me demande: «De quel droit fais-tu cela?» Que lui répondrai-je?
L’AMI.--Ne t’inquiète pas du scribe. Peut-être faut-il des scribes aussi. «Es muss auch solche Käuze geben[3]», a dit Gœthe, d’un autre et fort malicieux personnage.
[3] De ces particuliers-là, il en faut aussi.
Le scribe est gendarme de la pensée. Peut-on se passer du gendarme? Je t’accorde que sa poigne est lourde, et que la forme ordinaire de son action est la gaffe. Pour lui, tout libre croyant est un vagabond: il mettrait la main au collet de l’Esprit, s’il soufflait en dehors des consignes.
Mais, ne t’inquiète pas du scribe et ne le redoute pas! Réponds-lui, si cela te convient, mais ne te figure pas qu’il t’écoutera!--Réponds-lui: De quel droit je fais cela?--Du droit qu’a le brin d’herbe de devenir flambeau sous le rayon du matin, du droit dont la source murmure, dont rugit le chêne, dont choit le caillou, d’où s’élance l’aile.
Si le scribe, après cela, n’est pas satisfait, envoie-le demander ses papiers à la brise, et son passeport à l’ouragan.
AVANT LE COMBAT
--Le combat sera rude. Sommes-nous en nombre, au moins?
L’AMI.--Pour quels biens allons-nous à la bataille? Pour des sacs de riz, de charbon ou d’argent?
--Non; nous défendons le bon droit, la vérité, la paix, la liberté.
L’AMI.--Dès lors, à quoi bon demander combien nous sommes? S’il s’agit d’exercer des violences, le nombre est la grosse affaire. Jamais on n’est assez de monde. Après la bataille, le danger une fois passé, les difficultés commencent. La question se pose de faire durer ce qu’on a établi par la force, de transformer, par l’accoutumance, l’iniquité en justice, le mensonge en vérité, le rapt en possession légitime. Besogne colossale; aucune multitude, aucune arme n’y suffit: elle est toujours à refaire.
Le bon combat se livre dans des conditions tout autres. Tant mieux s’il y a des compagnons; mais ne nous plaignons pas d’être seuls. Il suffit d’une voix pour signaler une imposture, ou annoncer que le soleil se lève. Si cette voix se taisait, les pierres clameraient. Si elle crie, les pierres lui font écho.
OSE ÊTRE!
(FÉLIX PÉCAUT.)
--Combien il est donc difficile de se retrouver au milieu des attaques, des critiques, surtout lorsque la crainte de se tromper nous anime! Si les adversaires étaient des hommes mauvais, dépourvus de lumières, on n’aurait que la douleur d’être assailli par l’injustice, ou d’être mal compris. Mais se trouver combattu par d’honnêtes gens, de braves cœurs, et des têtes éclairées, quelle épreuve! L’honnêteté des antagonistes m’impressionne. Je sens la force de leurs arguments. Parfois je voudrais qu’ils aient toute la vérité, pour pouvoir leur rendre les armes.
L’AMI.--Attention! La fauvette dit son chant, la rose donne son éclat. As-tu vu pour cela l’alouette renoncer à sa mélodie, l’œillet quitter sa parure, afin de leur devenir semblables? Prends exemple! Tu comprendras alors que d’aucuns aient raison de te combattre, et toi, de leur résister. Votre devoir à tous est de vous affirmer dans ce que chacun a de plus individuel, afin de réaliser le maximum d’utilité pour l’ensemble. Prends garde à toi! Donne ta couleur, fais vibrer ta note! Tu es là précisément pour cela. Reste ferme, remplis ta fonction: sois toi-même et sois vrai! Vrai surtout, dans ta pensée, dans l’expression par laquelle tu la traduis. Avec la plus parfaite vénération envers le trésor traditionnel, le plus filial attachement au passé, fuis, comme la peste, les conventions vides, choses mortes qui font mourir! Évite les ornières de la vie où les meilleures forces s’embourbent; les ornières de la pensée qui font dévier du chemin droit! Être soi-même, être sincère, donner sa pensée authentique, voilà le salut!
Mais qui donc est simple, limpide? Qui donc ose l’être? Qui donc a compris que la vérité sauve? qu’elle seule est forte, belle, puissante? L’avenir germe et veut naître; mais le poids du mensonge l’écrase. Chacun suit sa sagesse myope, son intérêt mal vu, le mirage d’une grandeur illusoire. Pourtant une seule chose est sage, nous importe vraiment et nous fait grands: être un témoin sacrifié et heureux de cette vérité qui fait vivre tout ce qui meurt pour elle. Ne te laisse intimider par personne! Trace en paix ton sillon!
Ne dis pas non plus: il en viendra de meilleurs, de plus forts après nous, des jeunes gens, des hommes nouveaux, nos fils peut-être. Est-ce là ton affaire? Renvoyer au jour de demain est mauvais. Plus mauvais encore est de remettre à l’avenir et laisser le présent s’écouler stérile. C’est faire acte de médiocre citoyen envers la cité d’aujourd’hui comme envers la cité future. Comment la fleur pourrait-elle paraître, si le bourgeon ne se forme à son heure? Et toi, bourgeon obscur où s’agite et se prépare ce qui doit être un jour, te trouveras-tu trop petit pour oser accomplir ton œuvre? Si aujourd’hui ne fait pas la tâche d’aujourd’hui, comment naîtra l’avenir? Il périra dans l’embryon.
Courage! c’est par la splendeur intérieure du feu sacré que vivent les pionniers, non par l’éclat de l’œuvre accomplie et du succès. Qu’ils marchent par la foi! Une voix les a appelés, qu’ils répondent: «Nous voici!» Qu’ils suivent la consigne sans s’occuper des commentaires! Sans doute, le semeur d’avenir, humble ouvrier, peut se dire: Qui suis-je pour accomplir cette œuvre? Mais un plus grand inspire le semeur et lui répond: «Ne crains rien, je suis avec toi!» Le monde est plein de mystères, l’histoire pleine d’énigmes. L’Esprit souffle où il veut. Cela te regarde-t-il? Laisse-le agir en toi! Il nous rend capables d’accomplir des œuvres qui nous dépassent de toutes parts.
DISCUSSIONS
--Ces maudites discussions m’énervent et m’attristent. Et cependant comment faire avancer la vérité, sans se mesurer avec les adversaires, réfuter leurs raisons, les pousser dans leurs derniers retranchements?
L’AMI.--Discuter c’est trop souvent perdre son temps. Prouve le mouvement en marchant; on te suivra. Si, par arguments dialectiques, tu essaies de persuader les autres que le mouvement existe, un plus habile que toi leur prouvera peut-être par sophisme qu’il n’existe pas. J’ai vu bien des discussions. Quand elles sont finies, le vainqueur triomphe; l’autre, le vaincu, s’en va, confus mais fortifié dans son idée. A défaut de bonnes raisons, l’entêtement maintient l’homme dans ses positions.
Quant aux assistants, ils comptent les coups, ils parlent de la joute comme d’une rencontre sur le terrain. Ils ont pris parti pour l’un ou l’autre, mais le fond du débat les touche peu: avoir raison, voir son champion l’emporter, voilà leur désir! A quoi cela les avance-t-il? A devenir pires qu’avant. Et dans tout cela où est la vérité? Elle s’est voilé la face et pleure à l’écart.
La méthode sûre pour amener ses semblables à profiter des convictions que l’on peut avoir, c’est de faire porter à celles-ci leurs fruits, c’est de les vivre. Que la parole ne soit que le commentaire des actes!
Endoctriner les uns et les marquer ensuite aux initiales du troupeau auquel soi-même on appartient; harceler et combattre les idées des autres: deux formes courantes de propagande. Dans l’une, les idées servent de licou pour guider les esprits et les tenir en laisse; dans l’autre, ce sont des armes dont on transperce le prochain ou dont on l’assomme. Si le rare bonheur vous est échu d’avoir une idée, quel dommage de l’employer à pareille besogne!
Comme il y aurait plus de profit pour tous à la faire rayonner par la vie, la bonté active, le sacrifice libérateur!
Ne discute pas, sois!
FAUX DIEU
--Il y en a dont le Dieu est toujours du côté du plus fort. Quand les affaires se gâtent dans un parti, il l’abandonne. Ce Dieu doit être riche, car il se met contre le pauvre et, pour prouver sa grandeur, broie les petits. Dans les conflits d’intérêt, il se trouve parmi les plus habiles; dans les conflits d’opinion ou de croyance, il est avec les autorités. Et lorsqu’un innocent succombe, il approuve, par amour de l’ordre établi, la sentence qui l’accable.
C’est le Dieu des diplomates, des conquérants, des vainqueurs, des hommes de proie, des hommes d’Église, le Dieu du fait accompli et du statu quo. Il a de la surface, de l’influence, des places à donner. Il soigne ses adorateurs, les aide à se pousser dans le monde et leur fait en outre, à des conditions avantageuses, des promesses d’outre-tombe fort brillantes.
L’AMI.--Méfie-toi de ce Dieu, quels que soient les quartiers de noblesse exhibés par ses champions! Ne te laisse pas intimider par sa foudre! Perce à jour son imposture! Brave sa colère et ris-toi de sa rancune! Lorsqu’il t’appelle, fuis-le! Fuis-le, car il ment! Il prend ce qui ne lui appartient pas, ses mains sont teintes de sang. Un mot le juge et le précipite de son trône usurpé: Ce Dieu n’est pas un honnête homme.
AIME LES VAINCUS!
--Fils de mon temps, je l’aime de tout mon cœur. Mais il est bien déconcertant. Sa science établit, par droit de sélection, la prééminence du plus fort. Il déduit des faits, très sérieusement, qu’il est bon, juste que certains disparaissent.
Mais son cœur est doux aux vaincus. La violence lui fait horreur. Se trouver du côté du manche lui apparaît comme une bassesse. Comment sortir de cette contradiction?
L’AMI.--Aime les vaincus. Ils sont plus intéressants que les vainqueurs. La victoire est hideuse d’orgueil. Le meilleur homme et la meilleure cause y dégénèrent. Il y a une fatalité contre le triomphateur. Le jour de sa gloire est celui de son jugement. Et dès qu’il a posé le pied sur la cime dominatrice, ses actions commencent à baisser aux yeux de l’Esprit. Terrassée, la cause la plus odieuse devient sympathique, par un côté; triomphante, la plus belle cause devient subitement laide, d’une laideur jusqu’alors inconnue. L’or pur se change en plomb.
Aime les vaincus! Donne ton cœur à ceux qu’on outrage et qu’on persécute! Sois du côté de l’enclume et non de celui du marteau!
Oh! l’horrible divinité que celle qui se manifeste contre les petits, les faibles, les déshérités, les opprimés et les misérables; propice aux puissants, aux satisfaits! Je la hais, elle, ses temples, ses autels, ses encens, ses prêtres et ses fidèles!
Bas sectaires de la Force, qui allez promenant par le monde ce dogme: nous sommes les plus forts parce que les meilleurs. En vain essayerez-vous de mettre de votre côté la science! Vous ne nous convertirez pas au Dieu des victoires, à sa religion obséquieuse, à ses Te Deum hypocrites.
Depuis que la croix est devenue dans ce monde un symbole, les vaincus se sont éclairés dans l’âme humaine d’un jour nouveau.
Ce sont précisément les meilleurs qui succombent dans cette vie injuste et brutale. La terre est fécondée par le sang des martyrs. Les vaincus sont le sel de la terre et la lumière du monde. Sans eux, il y a longtemps que l’humanité aurait péri de ses tristes victoires.
Quelles sont les idées les plus fortes dans le monde? Celles qu’on a le plus persécutées.
Quelles sont les idées qui déclinent et perdent du terrain dans l’âme? Celles qui ont célébré le plus de triomphes, opprimé le plus de consciences, réduit au silence le plus de penseurs indépendants.
QUITTE TA FAMILLE ET TA PATRIE!
--J’ai de toute forme ancienne une vénération invincible. Elle s’étend aux vieux meubles et même aux vieux habits. Et pour les symboles vénérables de la foi des pères, mon respect est plus grand encore. Pourquoi toute ma vie a-t-elle consisté en adieux?
L’AMI.--Ne te plains pas! Il en est qu’une voix appelle à quitter leur famille et leur patrie. Que chacun écoute sa voix! A ceux qui savent lui être fidèles, l’humanité doit tous ses abris. Le sort de ceux qui les trouvent ou les construisent est d’avoir dû souvent coucher à la belle étoile. Cela aussi est nécessaire, et si tu paies ainsi ta dette, ne le regrette pas! Après tout, les vieux symboles ne valent que par leur esprit, et celui-là ne peut se perpétuer que si quelques-uns ont le courage de le suivre partout, même au delà de la lettre. L’essentiel est de rester fidèle à l’inspiration première. As-tu songé parfois que pour obéir à l’esprit du maître qui vous dit: «Va», il faut s’éloigner de lui selon la chair? Partir pour demeurer près de lui «en esprit», voilà ta vie d’adieux et de fidélité! Qui est le plus fidèle aux traditions des Pères? Celui qui respecte leur demeure au point de ne la point réparer, sous prétexte qu’il faudrait y toucher, ou celui qui hardiment y met la main et répare? Qui est le plus fidèle encore aux mêmes traditions? Celui qui voyant la maison menacer ruine, la quitte et en construit une autre, comme ses pères jadis, ou celui qui se cramponne aux murs croulants, au toit délabré, dût-il y perdre la santé et la vie et celles de ses enfants?
Cette question se répond à elle-même.
Va, ne pense pas aux pères avec tristesse. Pionniers ils furent, ils aiment les pionniers. Ils reconnaîtront leur sang.
--Ce ne sont pas les Pères que je redoute, ni le Christ, ni les Prophètes, ce sont les frères, mes contemporains, chair de ma chair et qui croient servir Dieu en nous appelant des infidèles. Je souffre de leur exclusion bien plus que si elle était juste.
L’AMI.--Les frères n’ont jamais apprécié les travailleurs d’avenir. C’est une loi du monde qu’il faut subir en homme. Ne demande pas l’impossible aux autres, ni même ce qui est difficile! Aime-les, mais ne les écoute pas! N’écoute que la voix qui, depuis Abraham, a dit aux croyants: «Je suis le Dieu tout-puissant, marche!»
DANS LES PATURAGES
--L’alpage immense ondule sous le ciel. Les troupeaux épars y pâturent. Ils ont, vus de ces hauteurs, l’aspect de bandes de fourmis. Là-bas, perdu dans ce creux désolé, un troupeau de moutons noirs fait l’effet d’une poignée de suie tombée de la main du ramoneur.
Au son des clochettes, que les échos des rochers se renvoient, tout cela broute, broie, rumine.
L’herbe a sucé la terre, la bête mange l’herbe. L’homme boira le lait de la bête et consommera sa chair.
L’AMI.--Tout cela n’est qu’une similitude. Elle traduit et rend sensibles des faits du monde intérieur. La vérité brute, non encore humanisée, ressemble à la terre massive, à la matière inorganique. Les éléments capables d’alimenter l’esprit y sont renfermés, mais inaccessibles au commun des mortels et totalement indigestes. Il faut des organes spéciaux pour en profiter et les rendre assimilables à d’autres. La pensée robuste de certains hommes, munis d’une faculté particulière, remplit cette fonction. Ils vivent là où d’autres périraient; des pierres ils font du pain. Quand ils ont passé dans un domaine jusque-là inhospitalier et infertile, ils l’ont en quelque sorte rendu habitable et fécond. Ce sont les initiateurs et les pionniers. Le reste des hommes vit à leur ombre et de leur main; ils sont leurs nourrissons. Mais le nourrisson est ingrat de nature: il frappe le sein qui l’allaite. Et l’humanité persécute et tue ceux qui la font vivre.
RESPECT DE L’AME
L’AMI.--Celui qui mène Orion comme un troupeau a mis pour limite à sa puissance la liberté d’une âme. Il n’en violente aucune, même dans l’intérêt du salut. Pour toucher un misérable qui se souille et s’égare, il se fait petit, presque suppliant. Quelle leçon donnée à l’homme toujours enclin à imposer sa volonté; aux justes regardant les pécheurs du haut de leur justice! Nous sommes trop grands devant les petits, c’est le meilleur signe de notre médiocrité morale. Dominer, régenter, diriger, contraindre, voilà notre méthode à nous! Les résultats sont déplorables: soumission feinte, adhésions superficielles, indifférence, révolte.
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Peser sur les consciences, est de pratique courante. Chacun fait intervenir les mobiles qui lui paraissent qualifiés pour provoquer une détermination. Les parents pèsent sur leurs enfants. Ils remplacent la juste autorité par l’abus de leur privilège d’aînesse. Ils déforment le caractère et la volonté de leur propre chair.
Les Églises font de même. Partout l’âme est sacrifiée à l’alignement. L’Écriture a dit: «Tu ne passeras pas le rasoir sur la tête de mes prophètes!» Ce sont ces têtes-là qu’on rase le plus. Bien mieux: on les supprime.
Ne contraignons personne, n’endoctrinons personne! C’est un abus immoral de peser sur les esprits. Faisons de la lumière, simplement! Éclairons la vie par cette clarté que propage l’amour vrai! Ainsi notre influence sera libératrice, vivifiante, créatrice d’activité nouvelle et de conviction personnelle. Nous n’éteindrons pas l’esprit. Nous enfanterons des âmes à la vie supérieure, au lieu de transformer quelques semblables en automates, et quelques germes d’âmes en momies.
LA BIBLE ET LA CRITIQUE
L’AMI.--On fait à plaisir une mauvaise réputation à ces deux puissances.
La Bible prétendrait à des privilèges. La critique aurait à son égard des intentions malicieuses.
Faux bruits, fumées que tout cela! Mettons les choses au point!
La Bible est. La critique s’emploie à la reconnaître en elle-même et par elle-même, non sur la foi de tierces personnes. Il faut très simplement penser que la Bible doit gagner à être connue telle qu’elle est. Cela peut mettre d’accord tous les esprits droits et qui n’ont point d’intérêt «à côté».
--Je suis entièrement de ton avis. Mais j’en ai un autre encore que je ne me laisserai pas prendre. Les questions d’authenticité sont fort intéressantes. Toutefois, avant qu’elles soient résolues, il coulera bien de l’eau sous les ponts. Alors, après m’y être appliqué de mon mieux et selon le devoir strict, je reprends ma vieille Bible, et je lui dis: Telle quelle, je t’aime, toi qui pleures de toutes nos larmes et chantes de toutes nos joies. Il m’est doux de te relire comme te lirait un ignorant, grande de ton anonymat et de ton éternité. Tes auteurs et tes actes de naissance me sont indifférents. L’âme humaine t’a enfantée, dans sa douleur comme dans son espérance. Tu donnes la mesure de sa misère et de sa noblesse. Et j’aime en toi tous ceux qui ont bu à tes sources, reposé sous tes abris, posé sur toi leur tête pour le dernier sommeil.
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La Bible est fourmillante de paroles de vie, comme le ciel d’étoiles. Et, pareilles aux étoiles, ces paroles sont des mondes.
PRENDS GARDE!
--Que l’Évangile est plus simple que les conciles, les Pères, les théologiens de toute race! Comme une parole du Christ est plus fortifiante que leurs doctes broussailles! Qui nous délivrera du fatras des scribes, pour nous faire entendre encore la Voix sur la montagne?
L’AMI.--Prends garde! ne commets pas d’injustice. Il faut beaucoup de bonne théologie, pour nous empêcher d’en faire de la mauvaise. Par méfiance du médecin, on risque de tomber dans les rebouteurs.
Tout le patrimoine humain a besoin d’être contrôlé. Pas de bon pain sans bon blé. Pas de blé net sans crible. Cribleurs de textes, trieurs d’idées, fonctions indispensables. Rendons-leur justice, tout en constatant leur insuffisance à donner la vie!
De temps en temps, d’ailleurs, ce travail, je te le concède, est agaçant. Il produit l’effet des moulins dont le tic-tac et les grincements assourdissent. Alors jouis de ta liberté, va ailleurs! Redeviens enfant, épanouis ton âme au soleil de Dieu, et bois sa rosée sans te soucier du reste!
ATHÉISME
--C’est un athée!
L’AMI.--Hum! Que crois-tu avoir dit par là? Il ne faut pas confondre les diverses sortes d’athéisme. Les distances entre elles sont capitales. Autant de façons de croire en Dieu, autant d’athéismes. De quel Dieu êtes-vous athée? C’est ce qu’il importe de définir. On a appelé Socrate un athée, Jésus un blasphémateur. Dieu certainement doit être athée de toutes les fausses divinités, c’est-à-dire de bien des formes sous lesquelles il est invoqué, enseigné, caricaturé dans le monde.
L’athéisme a une racine mauvaise quand il est le fruit de l’impiété. L’homme entier se trouve vicié par l’impiété. Elle est l’absence de tout respect, de toute vénération, de tout sentiment de la valeur des êtres. Un esprit de souillure et de profanation l’anime. Sous cette forme, l’athéisme n’est pas une doctrine, mais une dépravation criminelle. Il n’est pas permis de confondre avec lui des états d’esprit respectables. D’ailleurs, cette sorte d’athéisme, qui n’est que profanation et impiété, peut se rencontrer chez des hommes faisant profession de croire en Dieu. Ne nous y trompons point! Croire en Dieu, ce n’est pas prononcer son nom et jurer par un credo. Si le cœur est impur, haineux, méprisant des droits, des idées, des croyances d’autrui, dépourvu de respect, de tendresse, de scrupule, nous sommes en face du pire athéisme, hypocritement décoré, à la surface, d’une étiquette religieuse. Cette forme d’athéisme, je le crains, est très répandue.
Une autre l’est encore plus. Quand une routine séculaire a pétrifié la croyance, elle se maintient chez des milliers d’hommes à l’état de corps étranger, sans lien avec l’organisme, sans action sur la vie. C’est de l’athéisme pratique. La majorité des hommes n’ont pas d’autre religion. Ils sont frères des athées routiniers, niant Dieu avec indifférence comme les autres y croient.
L’athéisme philosophique provient de plusieurs causes. Certains esprits engagés dans la conception mécanique du monde, considèrent l’idée de Dieu comme une inutile superfétation. Elle ne leur paraît répondre à rien de positif. Ils l’éliminent, par conséquent, ou s’imaginent l’éliminer. Ils ont souvent l’athéisme jovial.
Chez d’autres, l’athéisme est le résultat d’une impossibilité de croire, douloureusement ressentie.
Mais, au fond, quel Dieu nient-ils? La plupart nous prouvent par leurs écrits et leurs propos que c’est une simple abstraction, une image imprécise, divinité mort-née tombant de l’arbre comme un fruit maladif. Leurs négations ne détruisent qu’un fantôme. Le noyau résistant de l’idée de Dieu, ils le gardent et, sous d’autres noms, en font des pièces essentielles de leur pensée. La mort des dieux est une de leurs thèses favorites. Mais ils travaillent, sans le savoir, à leur résurrection.
La forme la plus intéressante de l’athéisme est celle où une conception, jusqu’alors acceptée, de la divinité s’effondre devant les progrès de la conscience humaine. Quand l’homme est devenu plus grand, plus désintéressé, plus équitable, et en somme meilleur que son Dieu, l’image de celui-ci pâlit et s’éteint au for intérieur. Ces cas d’athéisme supérieur existent. En regardant de près le Dieu officiel, on est obligé d’avouer qu’il n’a que ce qu’il mérite. Si l’ancienne mythologie attribuait aux dieux des mœurs dont rougiraient des humains quelque peu propres, nous ne surprenons que trop souvent dans l’enseignement religieux courant, des doctrines sur Dieu, injustifiables devant la conscience. Puérile, tracassière, rancunière, arbitraire, sa mentalité rappelle celle du despote oriental n’ayant de compte à rendre à personne. Il exige une justice qu’il ne pratique pas, impose des douleurs dont il est lui-même exempt. Sa partialité tient du prodige; son inaltérable sérénité fait un scandaleux contraste avec la misère humaine. Devant un cœur d’homme sincère, dévoué, droit, équitable, clément, cette figure manque de prestige moral. Et l’attitude de ses défenseurs achève de la compromettre. Ils ont mêlé leur Dieu à trop d’affaires injustes, ils ont trop souvent solidarisé sa cause et la leur, substitué leur masque à son visage.
Qui sait si le vrai Dieu n’a pas rompu avec ses champions attitrés pour aller habiter incognito le cœur de ceux qui ne le nomment pas, mais vivent de sa vie? En tout cas la situation est grave. Elle exige les réflexions et les efforts de tous les hommes religieux, et principalement de ceux qui ont charge d’âmes. Par quel filtre de repentir, de douleur, de labeur obstiné, ne devra pas passer notre conception de Dieu, pour ressortir limpide, salutaire, libératrice, comme elle jaillissait du cœur des vieux Prophètes et de Jésus.
Mais ils se trompent, les athées convaincus qui parlent de la disparition de Dieu, ou qui pensent devoir le déraciner de nos âmes, afin d’en extirper les tares d’une religion momifiée, démoralisante, schismatique, étroite, adversaire de la liberté et du progrès humain. L’homme a besoin de Dieu. Plutôt que de s’en passer, il serrera dans ses bras de pauvres fétiches. Si vous voulez le délivrer de l’esclavage des doctrines étouffantes, donnez-lui une conception de Dieu où l’on respire à l’aise.
Le mal ne doit pas nous faire oublier le bien. L’idée de Dieu a brillé sur l’humanité d’une immense clarté. Vous-même, par atavisme, en restez imprégnés. On ne la remplacera jamais par rien que par elle-même, purifiée, remise au point du degré nouveau de conscience et de vie sociale. Que tous les hommes de bonne volonté suivent chacun leur chemin, fassent leur œuvre désintéressée! Un jour, ils auront amassé dans la peine et l’angoisse les matériaux d’un édifice religieux nouveau, largement ventilé, hospitalier, digne de Dieu et de l’humanité.
Ce jour-là, nous devrons une reconnaissance particulière aux travailleurs de la première heure, y compris les pieux athées, que l’insuffisance des religions existantes avait jetés dans la négation et fait se replier sur eux-mêmes pour chercher mieux.
SOCIALISME
--Es-tu socialiste?
L’AMI.--Non.
--Pas possible! Moi qui te croyais corps et âme acquis à cette grande cause du peuple, de la femme, de toutes les libérations et de toutes les réparations! Et tu n’es pas socialiste? Quelle contradiction!
--C’est plutôt de la logique.
--Tu es conservateur, alors, et bourgeois?
L’AMI.--Encore bien moins. Pour éviter de me perdre en Charybde, me précipiterai-je dans Scylla? Écoute: si le socialisme n’était que la tendance désintéressée vers une plus haute justice pour tous, je serais socialiste avant la lettre. Mais le socialisme est tant d’autres choses, que je dois fuir cet isme comme tous les autres. La cause du peuple, j’en suis. De ceux qui s’en attribuent l’intelligence unique et la défense exclusive, je n’en suis pas. Les uns sont violents, injustes, haineux; comment les suivrais-je? Les autres sont à tel point particularistes, que leur penchant naturel les entraîne sans cesse aux scissions. Ils ne s’entendent, même entre partisans, qu’à titre provisoire. L’excommunication est une de leurs principales formes d’activité.
Lorsque l’un d’eux se distingue, il devient aussitôt suspect. Je trouve leur fraternité trop batailleuse, leur égalité trop soupçonneuse, leur liberté trop éprise d’alignement. On peut admettre des fautes, et tout le monde en commet; mais il n’y a pas d’anomalie, à exiger d’un homme la mentalité de son idéal. Plus le grand idéal d’humanité m’attire et me fascine, plus ses champions attitrés m’apparaissent mesquins. Je crains que le socialisme actuel ne soit antisocial par plusieurs de ses tendances prédominantes.
--Tu es d’une sévérité excessive. Pense à toutes les difficultés de la lutte pour l’avenir, au misérable point de départ, aux ténèbres sociales où les esprits sont plongés. Ceux-là, sortis du milieu, peuvent-ils n’en pas porter les tares? Que deviendrait le bourgeois, si tu lui appliquais la mesure que tu appliques aux socialistes?
L’AMI.--Nos sévérités les plus grandes, nos scrupules les plus exigeants doivent être du côté de la cause préférée. Contre une foule de socialistes d’étiquette, j’ai ceci: qu’ils sont aussi bourgeois que les bourgeois, avec l’hypocrisie en plus. Ils revendiquent un autre monde, mais ils sont conservateurs des principaux vices de celui-ci. Où est le désintéressement? Désirer une situation meilleure dont les frais seraient pour autrui, et pour vous les avantages, ne me semble pas un mérite suffisant. Depuis quand l’arrivisme est-il une vertu? Je vois ici, dans la foule, des appétits; chez les meneurs, de l’ambition. Par quel privilège ces appétits valent-ils mieux que ceux du bourgeois; par quelle grâce de parti cette ambition est-elle moins impure? Pas plus que l’esprit repu et satisfait, l’esprit de revendication ne constitue une force libératrice.
--Tu ne vois que le mal. Est-ce moi maintenant qui te montrerai le bien? Tant de généreuse dépense de soi-même, tant de souffrances endurées pour la cause, d’esprit de sacrifice mis en œuvre et patiemment semé, en vue de temps meilleurs! Une somme incalculable de courage, d’endurance, une invincible poussée en avant, malgré la misère du présent et ses charges écrasantes! Le peuple a pris tout mon cœur. Je le trouve si bon, si magnanime, si prompt au pardon, si lent à la colère, si admirable dans son espérance d’une humanité plus belle.
L’AMI.--Le peuple est une chose, la politique et l’économie politique des partis socialistes en est une autre. Vivre du peuple n’est pas vivre de la vie du peuple. Se réclamer du peuple, n’est pas lui appartenir de cœur. Exploiter une cause n’est pas la servir. Si l’on passait au crible du bon sens et de l’équité tous ces socialismes laïques et ecclésiastiques, il ne resterait pas beaucoup de bon froment pour les semailles de l’avenir. Dans tout cela, j’aperçois en outre un partage inégal: les uns font le bruit, ils sont au premier plan et prétendent tout conduire; les autres font la besogne, et tout le monde les ignore. Nous enrôlerons-nous parmi les mouches du coche?
--Hélas! évidemment il y a beaucoup de vrai dans ces critiques; mais le socialisme n’en est pas moins une des grandes forces pour le bien et le progrès, actives à l’heure présente.
L’AMI.--D’accord; mais il aura du mal à se dégager de ses patrons, les socialistes attitrés, et de leurs formules. A supposer que ne règne ici qu’un esprit détaché des bas appétits et des vulgaires ambitions, un immense désir de voir le mieux se réaliser, et naître une société moins criminelle et moins incohérente, que peut-on attendre de bien de cette rage de théorétiser? La plupart de ces prétendus hommes d’avenir sont ivres de formules, fanatiques de symétrie. La société qu’ils rêvent est un casier à musique. De plus, ils balaient du domaine de l’esprit tout ce qui, à première vue, ne cadre pas avec leur système. On tarit les sources de la vie avec ces procédés-là. Au commencement des grands mouvements, il y a les pionniers, les éclaireurs, les prophètes, beaucoup de souffle, de ressort, de puissance expansive. Les mandarins viennent sur le tard. Ils creusent à l’idée des canaux pour y circuler, en attendant qu’ils lui creusent une tombe qu’ils scelleront de leur sceau. Ici, les doctrinaires, les marchands de formules, les scolastiques et les pédants encombrent le début.
Ne vois-tu pas aussi l’incohérence de leur philosophie? Champions de l’opprimé, défenseurs du faible, la plupart adoptent en bloc une doctrine matérialiste. Ils sont en lutte contre l’égoïsme, le droit du plus fort, et proclament une théorie de l’Univers où la faiblesse est le vice par excellence, où l’égoïsme est la première des vertus. Pour faire surgir une société nouvelle, large, altruiste, fraternelle, de l’utilitarisme inférieur, tel qu’il sévit sous nos yeux, un autre idéal est nécessaire, d’autres motifs d’action, une vue plus nette et plus sûre de la vraie nature humaine. Je vois nos tares profondes, nos plaies horribles. Tu ne me rencontreras jamais au rang des satisfaits, ni des résignés à l’iniquité et à la misère. Il faut que ce monde soit vaincu et qu’il n’en reste pas pierre sur pierre. Mais on vaincra le monde mauvais par l’Esprit, l’injustice par la justice, la haine par l’amour, l’esclavage par la liberté, l’exploitation par le sacrifice, le mensonge par la vérité. La bête humaine ne fondera pas la Cité de l’Avenir. Voilà pourquoi je ne me convertirai pas au socialisme existant. J’estime, au contraire, qu’il a lui-même le plus urgent besoin de se convertir au socialisme supérieur, comme les médecins à l’hygiène, les juges à la justice, la Synagogue aux Prophètes, et les Chrétiens à l’Évangile.
· · ·
L’AMI.--Si chacun voulait vivre et pratiquer la centième partie de son socialisme, nous serions sauvés. Les joueurs de flûte sont légion, les danseurs très rares, et par une perversion fâcheuse de l’altruisme, chacun fabrique du socialisme... pour l’exportation, pour le prochain.
AIME L’IDÉAL!
L’AMI.--Au sanctuaire de l’âme, prépare le royaume des cieux! Mets en honneur ce qui sur terre est à la peine! Environne de beauté ce que la vie courbe et flétrit! Libère les opprimés; à l’exilé donne une patrie, un foyer au déshérité, un compagnon au solitaire! Pose la couronne sur la tête des vaincus; répare les injustices, comble les distances!
C’est en nous que commence la victoire sur le monde, si d’abord nous avons en nous lavé, effacé la vieille tache d’iniquité, rejeté la haine, voulu le bien de toute la force de nos résolutions, accepté le sacrifice. Ne fais pas baisser pavillon à l’idéal, devant les démonstrations d’une réalité grossière! En haut ton cœur, mon fils! Lorsqu’en dehors le fait brutal triomphe, que la sottise ou la méchanceté s’étalent, unies à la force, et reçoivent l’hommage qui va au succès, le moment est venu d’offrir à l’idéal un hommage intérieur. Fais-lui fête, pavoise, illumine! Ne l’aime pas à moitié, avec mollesse et regret, comme une chose impossible et d’avance condamnée! Aime-le de toute ta foi! Marche à sa clarté! Et la nuit même, autour de toi, deviendra le jour.
Il faut que l’œuf soit couvé, pour éclore. Aimé, réchauffé dans nos cœurs, l’avenir plus beau, lentement prend figure. Un jour, la coque pesante, la prison où le retiennent ses ennemis coalisés, se rompt sous la poussée vivante, et l’idéal déploie ses ailes en pleine réalité.
HAUTE ÉGLISE
L’AMI.--Vers la sainte Église, une, universelle, toutes les autres devraient être des voies ouvertes, amenant du Nord et du Midi, de l’Orient et de l’Occident, à travers les diversités de la vie et des pensées, les fragments d’humanité à l’humanité intégrale. Vestibules visibles d’un invisible sanctuaire, visant toujours plus haut qu’elles-mêmes, et plus loin, ainsi m’apparaissent dans leur beauté, humbles mais collaboratrices d’un dessein grandiose, les Églises.
Pratiquement, elles sont de vieilles et respectables raisons sociales, cultivant, sous des formes différentes et en concurrence, la religion mise en formules. Elles enferment leurs adeptes dans le vestibule, et la porte est murée qui devrait conduire au sanctuaire supérieur. Abaissement regrettable!
Mais voici qui l’est plus encore. Les Églises constituent des milieux conservateurs bien clos, où se pratique, par la concentration de toutes les peurs, l’obstruction à tous les progrès.
Le bien très réel, accompli dans ces milieux, est neutralisé par leurs mutuelles rivalités. L’esprit d’étroitesse s’y installe à la longue, presque fatalement. La pratique est si loin de l’idéal, qu’elle en est à peu près la négation. De fait, les Églises comptent parmi les principaux agents de division entre les hommes. Il n’y a pas d’obstacles plus décidés sur le chemin qui conduit à l’universelle fraternité.
--D’une semblable réalité comment passer à l’idéal?
L’AMI.--Ce sera long, car le mal est chronique, et il se considère comme le plus grand des biens. Il n’y a qu’un remède: la douleur des croyants, pacifiques et fraternels. Rien n’est ingénieux comme la souffrance. Je vais te signaler un moyen qu’elle m’a suggéré.
Tu sais quel âpre combat les êtres se livrent entre eux pour le pain. C’est une de leurs principales causes de conflits. Qu’ont-ils trouvé de plus significatif dans le but de symboliser une autre mentalité que celle du féroce acharnement autour du pain? Ils ont trouvé l’hospitalité. L’hospitalité consiste à dire pendant une heure à son semblable: Ma maison est ta maison, ma table ta table, mon pain ton pain. L’hospitalité nous apparaît donc au milieu du conflit sauvage des appétits comme une pierre d’attente d’une société meilleure, pacifiée dans l’entente et le mutuel dévouement.
Il y a là une indication à noter. Les Églises devraient faire ce que font les particuliers: exercer l’hospitalité mutuelle, large, généreuse, bienveillante, telle qu’elle s’exerce à certains foyers bienfaisants où l’hôte, même d’un jour, se sent chez soi, parce que accueilli, compris, aimé.
--Oh! mon ami, que tu es jeune, toi qui as tant vu d’hommes! Les galets du rivage déploieront leurs ailes parmi les blanches mouettes, avant que les cœurs endurcis, aigris, portés à l’antagonisme violent, ne suivent la pente de douceur où tu prétends les mener.
L’AMI.--Il me plaît d’aspirer avec force aux progrès difficiles. Sachons vouloir ce qui est légitime, espérer ce que nous aimons!
Désirons le bien avec une ardeur complète! Regardons-le, décrivons-le! Pour moi, lorsque la réalité grossière s’enfle sous mes regards, je salue en esprit ce qui devrait être.
Je rêve donc d’Églises, se recevant entre elles. La synagogue, aujourd’hui, ouvrirait toutes larges ses portes aux fidèles chrétiens. Demain, les chrétiens recevraient les Juifs dans leurs cathédrales et leurs temples. On ferait régner, ce jour-là, une cordialité générale, quelque chose de l’esprit qui devait souffler sous les tentes d’Abraham, lorsqu’il accueillait, le soir, des hôtes mystérieux. S’ouvrirait-il quelque part un culte nouveau, se bâtirait-il un sanctuaire neuf, on pendrait la crémaillère spirituelle en présence des frères des autres cultes. Tout cela, non avec l’arrière-pensée de se convertir mutuellement, mais pour marquer avec force ce qui unit les hommes et pour nous reconnaître frères en douleur comme en espérance, en misère comme en grandeur.
--Hélas! tout cela est fort touchant, mais y penses-tu sérieusement? Va faire ta proposition aux chefs, de part et d’autre! C’est du mépris et de hautains refus que tu recueilleras.
L’AMI.--Il nous faut monter, avec notre volonté de bien faire, plus haut que les refus et les mépris. Les rivalités, les oppositions d’idées, les atavismes, sont comme des montagnes séparées par des crevasses. Élance-toi dans la région sereine de l’humanité réconciliée! Baigne ton corps dans la lumière clémente qui tombe de l’infini sur les pics neigeux, les gouffres noirs! Vis dans ce qui doit être, et tu transformeras ce qui est! Tu rapporteras, de tes séjours dans l’idéal, la force de ne jamais négliger le moindre détail pouvant conduire à mieux.
La virulence de l’esprit sectaire est incroyable, le monde aujourd’hui en est empoisonné. Raison de plus pour nous attacher à tout ce qui peut le combattre. Vivre et agir par la foi vaut mieux que de se laisser démoraliser par ce qu’on a sous les yeux de peu réconfortant. Te crois-tu seul? Ne suis-je pas avec toi? Ne penses-tu pas ce que je pense, ne le désires-tu pas? Aie donc le courage d’espérer la victoire pour ce qui est l’objet de ta profonde et invincible conviction! Certainement tu as des compagnons. Sors ton drapeau, ils s’assembleront! Que ceux qui croient à l’humanité pacifiée et fraternelle se reposent de temps en temps des scandales de l’esprit sectaire, en se rencontrant entre eux pour partager ce qu’ils ont de meilleur! Les droits de l’Idéal sont imprescriptibles.
Elle existe, quoique invisible, l’Église idéale, l’Église de Dieu. Des âmes vivent un peu partout, dans les milieux divers, qui ont plus de bonheur à constater un seul point commun, qu’à signaler cent motifs de division. Les pierres sont prêtes, d’une haute et lumineuse cité, où les âmes sevrées d’amour pourront lui chanter un hymne nouveau. A cet hymne grandiose, public, préludons par de chaudes fraternisations familiales, mettant le cœur au large! Et l’heure viendra où ce qui timidement se dit à l’oreille se criera sur les toits.
HUMANITÉ TRIOMPHANTE. HUMANITÉ MILITANTE
L’AMI.--Nous pouvons concevoir de loin, comme une figure idéale, l’humanité accomplie. Tous les travailleurs de l’avenir marchent à cette lumière. Dans les jours de tempête, comme dans ceux, plus énervants, de calme plat, cette haute figure de beauté les soutient.
--Et pourtant, malgré les splendeurs de l’idéal, malgré ce doux rayon qui tombe sur notre route, la marche m’intéresse plus que l’arrivée.
L’humanité militante, c’est l’humanité héroïque. Je la trouve plus belle de ses blessures et de ses luttes, qu’environnée de l’auréole de victoire. Aspirer me touche infiniment plus que posséder, et les promesses de l’aube naissante ont plus de charme à mes yeux que la clarté du plein midi.
«NUNC DIMITTIS»
--Enseigne-moi l’art de partir!
L’AMI.--Au petit nombre de ceux qui l’exercent, mesure sa difficulté!
Plusieurs savent presque tout, excepté s’en aller. Ils ne s’entendent pas à cesser en temps utile, l’œuvre accomplie. Ils ne peuvent se résigner à ramasser leurs outils pour quitter. Souvent ils gâtent le meilleur de leur travail par cette obstination à rester là.
Sachons cesser de bon cœur, et non lorsque la force des choses nous arrache de notre place pour nous signifier un congé brutal!
A l’orateur sacré, Luther donne ce conseil: «Tritt frisch auf; thu’ den Mund auf, und hör bald auf![4]» Ce conseil pourrait s’étendre de l’art de parler à l’art de vivre.
[4] Parais avec entrain; ouvre bien la bouche, et termine vivement.
Il en est qui ne trouvent pas leur péroraison. Ils s’endorment dessus, et leurs auditeurs de même.
Pareils aux orateurs qui ne savent pas conclure, sont les hommes qui ne savent pas se retirer, une fois l’heure venue.
Les institutions sont comme les individus. Le monde est encombré de vieilleries depuis longtemps mûres pour la retraite. Leur fonction terminée, elles sont restées là, se cramponnant à leur place, barrant la route de l’avenir, faisant un accueil féroce à tout ce qui veut naître et grandir.
Nunc dimittis! Laisse aller maintenant ton serviteur! Qu’elle est belle de douceur et de sérénité, la parole du vieux Siméon demandant à s’en aller en paix! Paraître avec entrain, tracer son sillon vigoureusement et, le labeur fourni, s’effacer, afin de ne pas gêner par son ombre le blé qui veut pousser, voilà la seule pratique virile, conforme à l’intérêt supérieur et au bonheur personnel!
Renoncer à temps, évite bien des misères, d’impuissants efforts, pour allier ces deux choses incompatibles: être et avoir été. Mais comme toutes les sciences, celle-ci est longue. On en acquiert les éléments dans les petites occasions. Si tu veux t’initier à ses secrets, applique-toi, en toute occurrence, à ne traîner sur rien. Les longues paroles, les longues lettres, les adieux interminables, les explications qui n’en finissent pas, tout ce qui, fait pour durer son temps précis, s’installe, s’éternise, devient chronique, doit être sévèrement évité. Ne nous attardons nulle part; c’est un excellent entraînement pour les heures décisives, où il s’agit de démarrer pour de bon.