VI
CEINS TES REINS!
L’homme est très petit et très grand. Il est grand du côté de Dieu et de sa destinée, par où il s’ignore et se méprise. Il est petit du côté de lui-même, dans son rôle factice et sa gloire empruntée. Et c’est là qu’il se gobe. Tel ce fou qui avait élu domicile dans le chenil de son propre château.
LA ROUILLE
L’AMI.--Le fer se couvre de rouille, et les meubles de poussière. Quiconque a un outil, un instrument de précision, un objet d’art à garder, doit craindre cette lente invasion des oxydes et des poussières.
L’esprit a les siennes, comme le corps. Tout homme est guetté par la rouille.
Les membres ont l’ankylose; l’intelligence, la routine; la volonté, l’imperceptible amollissement.
Personne n’est à l’abri, s’il ne veille. Sans cesse il faut s’exercer, astiquer, se dégourdir. Jamais on ne peut se flatter d’être brossé pour plus d’un jour. Le lendemain, c’est à recommencer.
Tant pis, si le laisser-aller a pour toi du charme! Il est le prodrome de toutes les décadences. Je serais ton ennemi, si je ne sonnais le clairon d’alarme à travers ton esprit assoupi.
Regarde les hommes qui se négligent, les peuples qui dorment sur leurs lauriers, les Églises qui dorment sur leurs doctrines.
Leur sentence de mort est écrite, par le doigt du destin, sur la poussière dont se couvre leur tête.
L’avenir est aux vaillants qui ne souffrent point de nuage au métal de leurs armes.
Debout, mon fils, ne te relâche point. Toute main qui nous secoue est une main amie. Guerre à l’indolence! guerre à la rouille!
BONNE HUMEUR
L’AMI.--La mauvaise humeur où nous plongent les choses est une preuve de la victoire qu’elles ont remportée sur nous. Elles nous font porter la livrée grise des vaincus et des forçats.
Garde ta bonne humeur! C’est un signe de défaite pour tous les ennemis de l’âme; un honneur rendu à Dieu, du sein des obscurités; un acte de foi parmi les plus hauts et les plus purs.
CHAINES
--Oh! ces chaînes!
L’AMI.--Plonge-les au feu, au feu vivace de l’amour! Forge-les d’un marteau vaillant sur l’enclume de la patience! Et tes chaînes deviendront des armes. Ce qui fut une entrave se convertira en force.
HEURES MOLLES
L’AMI.--C’est par l’effet de la même faiblesse que nous sommes sans défense devant la douleur, et sans résistance devant le plaisir. Hier, la tristesse te noyait; aujourd’hui, l’ivresse des sens t’emporte... A la surface tout est changé. Tu n’es plus le même. Et pourtant, tu as seulement changé de maître. Sous ta livrée nouvelle bat ton vieux cœur d’esclave.
SOIS PRÊT!
L’AMI.--Sois prêt! L’imprévu nous guette; attends-le sous les armes! Et lorsque l’heure t’appelle, réponds-lui: Me voici! L’essentiel n’est pas d’être heureux ou malheureux, bien portant ou malade, mais de rester disponible. Il ne faut pas que l’occasion frappe à ta porte et trouve visage de bois. Nous sommes, à travers les phases changeantes de la vie, les exécuteurs d’une volonté qui nous dépasse et par là même nous soutient. Mettons-nous de bon cœur à son service comme des instruments dociles! Maintiens sèche ta poudre, et ton épée fourbie!
LE BEAU RISQUE
L’AMI.--La peur empêche l’homme de connaître le bonheur, car c’est dans les entreprises qu’elle déconseille que se rencontrent les grandes et fortes émotions dont vibrent les cœurs généreux. Se mouvoir calme au milieu des circonstances redoutables, préoccupé par le seul souci de marcher vers le but, quelle belle vie libre et purifiée! De combien d’humiliantes misères s’affranchit la volonté qui sait virilement accepter le beau risque!
LA PEUR
S’il m’était donné de formuler un vœu, je demanderais que la peur me soit ôtée et que la paix règne dans mon cœur.
L’AMI.--Tu ne saurais rien souhaiter de meilleur et de plus rare.
La fausse sécurité, celle qui dort sur les deux oreilles, en s’imaginant posséder des «valeurs de tout repos» est assez ordinaire. La majorité des hommes se reposent sur ce qui n’a que l’apparence de la solidité. Mais ils ne connaissent pas la paix résultant, pour le cœur, de la certitude qu’on peut se fier à la divine volonté qui besogne au fond des choses, et lui accorder un crédit sans limites. De cette méfiance sur le point essentiel naît le grand mal de la peur. La peur est la reine des maux. On a nommé la mort le roi des épouvantements! Mais sans l’épouvante, que serait le roi? Tout son prestige vient de la peur. C’est d’elle aussi que tiennent leur puissance la tyrannie humaine, les malheurs, les calamités, tout le mal qui nous menace.
La menace vit d’emprunts audacieux; la peur est son bailleur de fonds; mais que le prêteur ferme sa caisse, et la menace n’est plus qu’une lettre de change refusée.
La plupart des hommes sont esclaves de la peur. S’ils s’en rendaient compte, la liberté pourrait être par eux conquise. Ils sont malheureusement si rongés par le mal qu’ils ne le sentent même plus.
J’ai parfois essayé de faire un parallèle entre les peurs du sauvage et celles du civilisé. Une telle comparaison peut jeter de la lumière sur ce que nous appelons: LE PROGRÈS. Un sauvage a quelques peurs rudimentaires. Des fauves redoutables lui disputent l’usufruit de la forêt: il peut craindre leur visite. D’autres sauvages convoitent son gibier, ses armes, sa femme, la peau d’ours qui le garantit du froid. L’orage, la foudre, l’inondation, le froid peuvent être par lui justement redoutés. Mais somme toute, semblable en cela aux oiseaux, le sauvage, toujours sur ses gardes, l’oreille tendue, l’œil ouvert, n’en connaît pas moins, comme l’oiseau lui-même, le calme et la tranquillité d’esprit. Ses craintes sont de nature simple, de nombre réduit.
Le civilisé, lui, armé de moyens extraordinaires de se garantir, se protéger, se mettre à l’abri, devrait avoir l’esprit plus en repos que le sauvage. Tant de lois veillent sur lui, tant d’institutions appuient son droit. A comparer son sort à celui du sauvage, il jouit de privilèges exceptionnels. A sa place, le sauvage serait entièrement rassuré. Et cependant le civilisé a des peurs plus nombreuses, plus raffinées que son ancêtre des bois.
S’il est riche, que n’a-t-il à redouter? Il a beau enfermer ses titres: la rente baisse au coffre-fort sans que personne y ait touché. Aujourd’hui vous y enfermez une fortune. Demain, parce que des spéculateurs auront conspiré à l’autre bout de la terre, vous en retirerez du papier sans valeur. Conservateur, le civilisé est livré aux plus effrayants cauchemars. Il tremble pour l’état social présent, le voyant battu en brèche de toutes parts. En quel recoin tranquille peut-il se tapir? Partout les novateurs ont pénétré. Au-dessus des toits fragiles établis par les institutions des hommes, et dont les abris troués recouvrent des murs pleins de brèches et de lézardes, il redoute l’écroulement de l’édifice vénérable des croyances. Cette crainte, si ridicule aux yeux de nos ancêtres gaulois, la crainte que le ciel ne s’écroule, il l’éprouve et la savoure. Il voit dans l’avenir le ciel s’effondrer, les astres pâlir et choir dans l’abîme, pêle-mêle avec les divinités mortes.--Le civilisé découvre les dangers de si loin, qu’il se rend malheureux pour des accidents à survenir après son décès, sinon après la disparition du genre humain. L’angoisse de voir le soleil se refroidir, la terre perdre sa fécondité, les mines de charbon tarir en ses entrailles, il en connaît la torture. Il a tant appris de choses que sa science le traque et le suit comme une meute en forêt suit le gibier. Dans chaque goutte d’eau, le guettent des myriades de microbes, il les respire, les mange, les boit, les nourrit de son sang. Sans doute il leur oppose l’antisepsie, mais il sait bien que ce n’est jamais qu’une précaution imparfaite. On ne saurait fermer les portes à un ennemi pour qui la plus petite fissure est une route nationale, et le moindre coin invisible un vaste continent.
Le civilisé cultive-t-il les lettres? Pendant ses études, il craint les examens; après, il tremble devant ses supérieurs. Qui mettra dans une balance les terreurs d’un fonctionnaire subalterne, ses craintes de déplaire à celui-ci, à celui-là, qu’on ne peut satisfaire tous deux cependant, leurs exigences étant contraires! La civilisation, prise par un certain côté, est la culture de l’inquiétude, de l’agitation. Il n’y a plus ni repos ni répit pour personne. Partout où elle règne en maîtresse, il n’y a plus ni jour ni nuit. Elle obscurcit le jour par sa fumée, ses bâtisses et ses poussières. Elle profane la nuit par ses engins d’éclairage, et de tout cela résulte une mentalité noctambule, affolée, impatiente, trépidante, qu’excite de son mieux et qu’exaspère encore l’usage des liqueurs fortes, des lectures capiteuses, l’incessant chauffage des passions par les exploiteurs et les meneurs de l’opinion. Quant à ceux-ci, ils connaissent leur public et savent que si la peur le ronge, il ne saurait pourtant s’en passer. Comme les enfants, le soir, demandent avec insistance aux nourrices de leur raconter des histoires de revenants, qui les empêcheront ensuite de dormir, nous demandons à notre journal de nous faire peur. Sous une forme ou une autre, c’est par la peur que chaque parti croit avancer ses affaires. Aussi les citoyens ont peur les uns des autres et s’attribuent mutuellement les plus noirs desseins. Dans l’obscurité favorable aux folles imaginations, chacun apparaît à l’autre comme un monstre. Notre politique est celle de la peur; notre morale n’a pas de plus puissant ressort. La peur est aussi la clef de voûte de la religion. Agiter des spectres diversement habillés, voilà la méthode de la plupart de ceux qui parlent au peuple pour l’endoctriner, le convaincre, l’améliorer. Aussi nos progrès en terreur sont-ils incessants. Nous sommes montés si haut dans l’art de faire et d’avoir peur, que le moment est venu d’aspirer à descendre.
Comment se convertir de la peur?
Copierons-nous le sauvage? On perd son temps à regretter ce qui ne saurait nous être rendu. N’avons-nous pas d’autres moyens de retrouver la paix du cœur? Connaître son mal est déjà une chance d’en être un jour délivré. Entraînons-nous à la confiance, au calme. La peur se trompe et nous trompe. Avoir peur, c’est avoir tort. Notre sagesse, faite de craintes sans nombre, mériterait plutôt le nom de folie, étant basée sur la croyance à un univers livré au hasard et à l’anarchie. Le sage, c’est celui qui, parmi toutes les voix frappant son oreille, parvient de plus en plus à distinguer celles qui lui disent: ne crains rien; car la vérité doit être rassurante. La fleur qui pousse en paix, l’oiseau qui dit son chant, l’étoile qui suit sa course, l’homme qui suit sa conscience, sont d’accord avec la source des êtres et se reposent en elle. La paix les enveloppe, et d’eux se communique à qui sait les comprendre.
Fuir ce qui augmente la peur, rechercher ce qui fait naître et cultive la haute confiance, voilà la règle à suivre, pour quiconque est las de trembler.
CONTRARIÉTÉS
L’AMI.--Ne te plains pas des contrariétés, des difficultés! Les choses déplaisantes font notre éducation.
Une vie régulière et facile serait la meilleure condition de progrès, si l’homme n’avait pas besoin d’être excité pour travailler. Mais les natures qui peuvent se passer d’aiguillon sont rares. Existent-elles?
Presque toujours, ce qui nous pousse en avant, a sa source à l’extérieur. Le ressort intérieur, sans doute, est la chose essentielle. Mais fonctionnerait-il, sans être préalablement tendu, comprimé? Les actions les plus énergiques sont souvent des réactions, et nous devons une grande partie de nos conquêtes aux nécessités qui nous font violence.
Plus d’un, faisant un retour sur lui-même, s’est aperçu de ceci: Combien de temps précieux et calme n’avais-je pas à tel moment de ma vie, et quel emploi médiocre en ai-je tiré!
On travaille, non parce qu’on a le temps de travailler, mais parce que la vie vous y contraint. Un homme doué, quand il est sollicité, fournit plus dans ses heures de loisir, qu’un homme engourdi de repos, dans sa journée entière. L’activité, une fois stimulée, a une tendance à augmenter. Une entreprise soutient et provoque l’autre. Mais si l’existence entière est seulement loisir, on ne trouve plus le temps de rien faire. Il est bon de lutter, de souffrir, d’être jeté à l’eau avec obligation de se débrouiller. Ce que vous perdez en confort, vous le gagnez en énergie. Or, de toutes les armes de l’homme la plus précieuse est l’énergie.
SERVITUDES
--Je veux bien combattre, mais pourquoi ces entraves? Je veux bien gravir le sentier ardu, mais que ce fardeau me soit ôté!
L’AMI.--Tu ne serais pas un homme, si tu n’éprouvais ce désir. Mais resterais-tu semblable aux autres, si ce désir s’accomplissait? Les servitudes, grandes ou petites, ont dans l’existence un caractère accidentel. Mais l’accident, par sa régularité, se rapproche de l’essentiel. Qui donc est exempt de servitudes? Lorsque les grandes difficultés s’éloignent, les petites misères apparaissent. Nous passons le temps à changer de servitudes. Demande son secret à chacune d’elles! Ne les retiens pas inutilement, mais profite de leur passage! Si elles deviennent chroniques, apprivoise-les; qu’elles se rendent utiles dans la maison! Selon leurs aptitudes, fais-leur cultiver ton âme ou cirer tes souliers!
Il faut des servitudes! afin de s’initier à la vie, et surtout pour comprendre les embarras des autres. Tout joug est une révélation à celui qui le porte en conscience. Chaque misère, de quelque nom distingué ou vulgaire qu’elle se nomme, est une messagère capable de nous expliquer ceux de nos frères qui en sont atteints. Elle nous offre la clef d’un mystère. Profite de la clef; ouvre la porte fermée! Ce que tu apprendras sera le prix de ce que tu auras souffert. Ne te plains pas d’être astreint à des soins vulgaires, indignes d’un homme d’esprit; ne te plains pas des irritants détails, des heures perdues à entendre bavarder des fâcheux! A supposer qu’on te force tous les matins à balayer une rue, balaye de bon cœur et fraternise avec ceux qui balayent comme toi! Ce sera là ta prière du matin, ton élévation en fraternité.--Arrive l’occasion ensuite de parler à tes semblables ou de prendre la plume, ta pensée aura ce goût authentique conféré par l’expérience directe, et que rien ne remplace. C’est au balai que tu le devras.
MÉCONTENT
Je suis mécontent, archimécontent.
L’AMI.--Sais-tu pourquoi? Dans ce cas il n’y a que demi-mal. Car il y a des nuances dans le mauvais. Le pire mécontentement est celui qui ignore sa cause.
--Je n’en suis pas là. Je sais fort bien pourquoi je suis mécontent, et tu vas voir qu’il y a de quoi:
J’ai averti, on ne m’a pas écouté, signalé les dangers, on s’y est précipité. J’ai donné aux jeunes des conseils excellents, qui les eussent gardés des pièges. Mes conseils ont été méprisés.
Et maintenant, tout ce que je craignais est arrivé. Oh! la triste chose de prêcher aux sourds, de montrer l’évidence aux aveugles!
Quand je pense que tout ce qu’ils se sont attiré dans leur folie eût pu être évité, je suis indigné.
Et les suites, pour qui donc sont-elles? Pour moi.
Autant ils méprisaient mes avertissements, autant, à cette heure, ils comptent sur moi.
Ils se sont jetés à l’eau avec préméditation et presque en me narguant, alors que je leur criais: casse-cou! Maintenant ils se noient et m’appellent au secours. Et je devrais me jeter à l’eau pour cette espèce-là?
L’AMI.--Tes raisons d’être mécontent sont bonnes. Je le reconnais. Mais peut-être as-tu tort quand même.
--Cela me paraît difficile à soutenir.
L’AMI.--Cependant c’est simple. On peut avoir d’excellentes raisons de faire une chose, et des raisons encore meilleures de ne la point faire.
Ton mécontentement est légitime, il ne saurait l’être plus. Ce qui t’arrive est tout bonnement révoltant, mais ici comme en toute autre circonstance, la règle à suivre est celle-ci: faire ce qu’il y a de mieux.
Dans le cas présent, ta juste indignation, est-elle ce que tu peux fournir de plus utile? Et peut-il en sortir du bien et le plus grand bien dont tu sois capable?
--Voilà une question que je ne me suis pas posée. On a, je pense, le droit de s’indigner; cela soulage.
L’AMI.--Certainement, et tu uses de ce droit en pleine liberté. Personne ne peut te le disputer. Mais, y renoncer serait peut-être plus digne de toi que de t’en servir. Et d’abord, cela te rend-il très heureux d’être mécontent? Trouves-tu à cet état d’âme des charmes qui méritent qu’on se livre à leur attrait?
--En aucune façon. Quand je suis mécontent je suis malheureux. Il me semble que tout est sorti de l’harmonie: chaque objet fait une figure déplaisante. Le monde grimace autour de moi. Je suis, en outre, dégoûté de tout et voudrais ne plus jamais rien entreprendre.
L’AMI.--Un pareil état d’esprit est abominable. Pourquoi se l’infliger?
--C’est plus fort que moi.
L’AMI.--Je m’en aperçois. Mais pour irrésistibles que soient ces mouvements intérieurs qui s’emparent de notre personne, ne peut-on, du moins, les haïr en raison du mal qu’ils nous font? Et si d’aventure ils nous surprennent, pourquoi nous y complaire?
--Voudrais-tu par hasard que je sois content?
L’AMI.--Comment le serais-tu, sans mentir? Avant tout, soyons francs! Mais je veux seulement te préserver du danger de submersion. Un flot noir monte autour de ton esprit. L’assaut est organisé contre ta bonne volonté. A l’abri d’une juste indignation, l’ennemi pénètre dans la place. Prends garde à toi! Fais serrer les rangs à toutes les puissances amies! Élève ton regard vers les hauteurs! Pense à tout ce qui peut te réconforter! Cherche les contacts amis! Sors-toi de cette atmosphère où l’asphyxie te guette!
Et s’il s’est fait du mal que tu avais prévu, si des fautes ont été commises, graves, et par des gens dûment avertis, essaie de réparer le dommage, même celui qui arrive par mépris de tes conseils! Ne va pas répétant ces paroles d’une sagesse mesquine: «Je vous l’avais bien dit!» Renonce à ces médiocrités! Si le dégât est réparable, répare! S’il est irréparable, regrette-le sans amertume! Passe ton chemin et sois un homme, ne perds pas le temps à maugréer! S’ils ont organisé le désordre et le gâchis, fais en silence une œuvre d’avenir! Plante un arbre, sème une graine! Cela vaut mieux que le plus magistral mécontentement.
Surtout que Dieu te préserve de devenir un mécontent de profession! Ces gens-là sont des pestes.
Et s’il te faut être mécontent de temps en temps, afin de ne pas laisser inactive cette corde de ton âme: sois mécontent de toi-même! Cela, du moins, peut avoir un bon côté, à condition qu’on n’en fasse pas son pain quotidien.
RÉSIGNATION
--Que faut-il penser de la résignation?
L’AMI.--Expliquons-nous! Si, par ce mot, tu devais entendre la disposition passive, décidée à tout supporter, je te mettrais en garde contre ce vice. Être d’avance décidé à se laisser faire, à accepter tout ce qui plaira aux événements ou ce que décréteront sur nous les volontés des hommes, n’est pas digne de nous. Es-tu un instrument aux mains d’un autre, une pâte à pétrir selon son caprice? Non, tu es quelqu’un, et tu dois compter. Même en passant sur toi, les forces supérieures sentiront que tu es là. Il ne leur est pas accordé de t’annihiler. Sois donc ce que tu es, une énergie consciente se sentant tenue d’agir pour le bien! Garde avec soin le tourment du mieux qui habite en toi! Ose affirmer ce que tu aimes, ce que tu sais juste! Ne crains pas de dire ta conviction et, s’il le faut, de la crier! Sache qu’il est des heures où se résigner au silence est une lâcheté! Lève-toi, insurge-toi, et si la force de compression grandit, que ta résistance grandisse avec elle jusqu’à l’explosion!
On a fait tort à la résignation, en abritant sous ce nom la paresse d’esprit, l’indifférence, l’amour de la paix à tout prix, la perpétuelle capitulation devant les obstacles et la menace. L’humeur passive qui jamais ne résiste a été appelée: bon esprit. Mensonge que tout cela, pour excuser les âmes sans vigueur et rendre faciles toutes les tyrannies! Arrière cette résignation qui souvent, ô ironie! est tout simplement la résignation à la douleur des autres! Ce qu’il faut crier sur les toits, c’est l’insurrection de l’esprit contre toutes les forces contraires. Jamais ne nous contentons du statu quo, sous prétexte qu’il est le calme, l’ordre, la convention respectée, car il est, hélas! un oreiller de mollesse pour les satisfaits et une couronne d’épines pour les opprimés! La résignation au statu quo, c’est l’injustice perpétuée, le droit tombé en prescription, l’iniquité sociale érigée en ordre social, les vieilles erreurs consacrées en formules et imposées comme vérités.
Qui donc nous a dit que le christianisme enseignait cette résignation-là? Il serait bien loin de ressembler à son fondateur. Jésus était un lutteur toujours prêt, un arc toujours tendu, indomptable, animé d’une immense espérance de vaincre, un jour, le mal et de transformer la terre en un royaume de Dieu. Il a comparé son esprit au levain, c’est-à-dire à la chose du monde la plus active et la plus énergique, n’ayant de repos que lorsqu’il a fait lever la pâte. Et cet esprit n’a jamais accepté de compromis avec rien ni personne. Intangible, incorruptible, il n’a pas abaissé son idéal sublime au niveau des égoïsmes et des prétentions d’un monde résigné à sa propre médiocrité. Aucun effort ne lui a semblé trop dur, aucune bataille trop rude, aucune souffrance ne l’a fait reculer.
Depuis qu’il est entré dans l’histoire, il a été de toutes les levées de boucliers pour la lumière, la liberté, la fraternité. Le bien a toujours été accompli par ceux qui ne pouvaient prendre leur parti d’un état de choses offensant leur conscience. Et de ceux-là, il faut en être.
Mais eux seuls aussi connaissent la résignation véritable. Et voici en quoi elle consiste: Elle consiste à accepter les conditions de l’existence, quitte à en tirer le meilleur parti possible. Les révoltés n’acceptent pas la vie, ils la maudissent, la méprisent et passent leur temps en récriminations. Ils perdent la vie aussi bien que les trop résignés.
La vraie résignation prend la vie telle qu’elle est, comme inévitable point de départ. Mais elle commence aussitôt à la transformer. Je compare l’existence, avec ses douleurs et ses difficultés, à un champ à défricher. L’être passif se couche dessus, le révolté s’y promène en maugréant. Nous autres, nous l’acceptons: en attendre un autre serait une illusion vaine; mais nous y mettons immédiatement la pioche et la charrue.
L’HOMME.--N’y a-t-il pas cependant des choses auxquelles on ne peut rien changer? La mort de ceux qu’on aime, par exemple.
L’AMI.--Non, ces faits n’existent pas. Même la mort est transformable. Toute calamité, toute douleur, tout deuil est un champ inculte. Ce que vous appelez la fatalité, dans votre esprit enténébré, est un terrain où il s’agit de porter le pic. Notre espérance de vaincre est illimitée. Toute chose dépend de la forme qu’elle prend dans l’esprit. Même la mort peut s’y transformer en vie, et la fatalité peut devenir un élément de libération. Il nous faut labourer.
Vois ce rocher nu, aride. Rien n’y germe. Demain, grâce aux spores qu’apporte le vent, un lichen presque imperceptible y naîtra. De sa poussière se nourrira une mousse. Elle vivra d’air et de l’eau du ciel, mais le rocher lui cédera des parcelles. Après la mousse, une graminée germera, et les végétations mourront les unes sur les autres, laissant après elles de quoi en faire vivre d’autres. Un jour, sur cette pierre, une forêt surgira. De leur effort, les plantes auront créé la terre. Voilà ce que l’homme fait de la fatalité. Pas de caillou qui ne finisse par le nourrir!
Résignons-nous donc au champ austère, à la pluie, au vent, mais labourons, labourons toujours, labourons tout, et le désert lui-même fleurira!
VOLONTÉ DE DIEU
L’HOMME.--Heureux celui qui peut dire avec simplicité: «Que ta volonté soit faite!»
L’AMI.--Oui, car il se repose dans l’éternel, et l’agitation éphémère ne trouble plus sa paix. Il a jeté l’ancre sur le roc. Prenons garde, cependant, de ne point nous abuser! Pour quelques-uns, la volonté de Dieu c’est le «fait accompli». Il suffit qu’une chose soit arrivée, pour qu’ils y voient le doigt de Dieu. Il l’a voulue, permise du moins, autrement elle ne serait pas. Ceci est très grave. Il y a là de quoi nous plonger dans le marasme, l’immoralité, le doute horrible. Mais il faut reconnaître que le raisonnement est simple et paraît irréfutable.
Un pays se gouverne lui-même par le concours de ses enfants, et jouit de toutes les libertés. Soutenu par une conspiration, un tyran entreprend de renverser les institutions que ce pays s’est données. Si les citoyens font bonne garde, sa tentative échoue. Mais si le contraire arrive, si elle réussit, ce nouveau gouvernement sera-t-il légitime par cela même qu’il a pratiqué l’usurpation avec succès? Pourra-t-on, en vérité, lui appliquer la parole singulièrement facile à exploiter: Toute autorité vient de Dieu? La veille, tous les honnêtes gens avaient pour devoir de le combattre. Le lendemain ils doivent acclamer leur vainqueur. Quelle est la conscience droite qui ne se soulève en face d’une semblable prétention? Je crois qu’il faut suivre sa conscience et faire opposition.
Tu t’es bâti une maison, à force d’économies, et tu l’habites en paix avec tes enfants. Le feu du ciel y tombe et la consume, que feras-tu?
Il est des contrées où de telles demeures ne sont jamais rebâties. Non pas que leur emplacement ait été reconnu dangereux à la suite d’une première catastrophe. Mais le feu du ciel semble une manifestation directe de la volonté divine. Relever ce qu’il a détruit est un acte de révolte contre Dieu.
Lorsque Franklin trouva le paratonnerre, on vit son invention de mauvais œil dans certains milieux dits pieux. Cet homme ne tentait-il pas d’enlever à Dieu une de ses principales armes de châtiment? A suivre ce raisonnement, dont la forme est loin d’être absurde ou impie, on en arriverait à considérer comme sacrilège l’arrosage des jardins ou l’irrigation des prairies en temps de sécheresse. S’il plaît à Dieu de refuser la pluie à la terre, de quel droit y supplées-tu par ton industrie?
Dans le même ordre d’idées, assainir un marais, percer un tunnel, détourner le lit d’un fleuve, sont des infractions à l’ordre établi par Dieu.
Quelques-uns n’usent d’aucun remède dans leurs maladies, et réprouvent l’art du médecin. D’autres soignent les malades, mais il suffit que ceux-ci meurent pour que leur fin apparaisse comme un accomplissement de la volonté de Dieu. Si tel est le cas, pourquoi soignez-vous les malades? N’est-ce pas une façon d’entraver la volonté divine? Si elle veut leur guérison, ils se rétabliront même sans soins; si elle veut leur mort, tous vos soins seront inutiles. Que pourrait-on bien objecter contre ce raisonnement? Absolument rien. Pourquoi donc n’a-t-il jamais prévalu, même auprès des hommes les plus résignés à la volonté de Dieu? C’est parce que, juste en apparence, il est impie au fond. On ne saurait ériger le fatalisme en règle de l’homme. Si de telles théories sont vraies, pourquoi donc as-tu une intelligence, un vouloir?
La volonté de Dieu est que le bien soit. A notre égard, elle est le salut. Voilà qui est vrai, d’une vérité absolue. Mais c’est une entreprise pleine de péril, de vouloir interpréter en détail cette volonté et de se servir de son propre doigt pour indiquer celui de Dieu. De graves méprises, de cruelles injustices résultent infailliblement de cette prétention. Elle est odieuse surtout, quand elle s’exerce sur la destinée des autres. Dire que Dieu a frappé un tel, châtié telle nation; traduire les intentions divines cachées dans les événements historiques, comme les reporters traduisent la volonté des souverains et des hommes d’État, à travers ce qui apparaît de leurs combinaisons, quelle œuvre d’orgueil et de folie, de la part de la créature! Que le prophète a bien dit, qui a mis dans la bouche de Dieu cette déclaration si vraiment empreinte d’humilité humaine: «Mes pensées ne sont pas vos pensées!»
L’HOMME.--Mais, à ce compte, nous sommes absolument incapables de savoir quelle est la volonté de Dieu?
L’AMI.--Non pas, mais il n’a chargé personne de nous expliquer son plan par le détail. La clef du monde et des destinées est trop colossale pour que les mains d’une créature la soulèvent. N’est-il pas suffisant de savoir que Dieu veut faire concourir toutes choses à notre bien, même le mal que nous font nos ennemis, contrairement à sa volonté. Il n’est donné à personne de sortir de l’Univers, d’organiser une création dans la création. Le poète a dit: «Et l’oiseau le plus libre a pour cage un climat.»
L’homme le plus méchant, le plus absolument insurgé contre l’humanité et contre Dieu, vit et meurt au sein des lois éternelles. Il en arrive à contribuer à l’équilibre qu’il essaie de détruire, comme le menteur, par ses artifices, accumule les matières inflammables pour le jour de la lumière. Personne ne se permettra de dire, cependant, que le menteur ment au service de Dieu et par son ordre. Non, il ment à son compte, mais il tombe malgré lui dans l’addition d’où résultent sa faillite et la victoire de la vérité.
--Et comment me résumeras-tu ma ligne de conduite?
L’AMI.--Voici: Tu es un mousse à bord d’un bâtiment colossal dont les dimensions mêmes t’échappent. Mais tu as ta bonne consigne à exécuter à ton poste. Agis, en toute circonstance, selon tes meilleures lumières loyalement consultées! Tu seras sûrement alors dans la ligne indiquée par celui qui tient le gouvernail. Le vaisseau est solide, le capitaine bon. Tu peux avoir confiance. Rien de définitivement mauvais ne peut t’arriver, ni à toi ni aux tiens. Toutes les plus rudes péripéties ne sont que des incidents de route. La volonté qui nous guide et contre laquelle rien ne prévaudra est «qu’aucun de nous ne périsse». Les cheveux mêmes sur notre tête sont comptés. Travaille, lutte, peine, et puis repose-toi sur l’Éternel! Et si parfois tu es obligé de dire en pleurant: «Que ta volonté soit faite!» parce que tu auras les mains en sang et le cœur déchiré, tu ne le diras pas comme un écrasé résigné à l’écrasement, mais comme le vaincu d’aujourd’hui certain de la victoire future.
PRIÈRE
O Dieu, que ta figure paternelle me sauve de la face indéchiffrable des noires fatalités! Ne laisse pas mon âme s’user contre l’incompréhensible, l’incohérence et la brutalité, l’injustice des hommes et des choses! Mets dans mon cœur ta clarté familière; donne-moi ta paix, malgré le chaos où je me débats! Fais-moi comprendre que le désordre tient à mon point de vue! A ma hauteur, tout est embrouillé. Plus haut apparaît l’harmonie. Sauve-moi du désordre de ma pensée!
MAITRISE DE SOI
L’AMI.--Un de tes malheurs consiste à t’identifier complètement avec tes impressions du moment.
--N’est-ce pas là plutôt une force et ce que la franchise réclame?
L’AMI.--Sans doute, c’est une force que de vibrer avec énergie à tout contact et de traduire avec entrain l’impression ressentie. Une des conditions d’une vie saine est là. Ceux-là seuls ont de la chaleur et savent en communiquer, qui ressentent profondément et traduisent avec simplicité et de toute leur âme.
--Alors que me veux-tu? Lorsque je pleure, je ne dérobe pas mes larmes; lorsque je ris, je ne cache pas mes dents. J’y vais de tout cœur. Pour dire ma sympathie, je ne mets pas de sourdine, et pour exprimer mon indignation, je ne mets pas de gants. Tu trouves cela mauvais? Ce jugement me surprend. N’est-ce pas de toi que j’ai appris la vie droite, la parole sans fard, cette vérité de tout l’être qui nous habitue à vivre et penser au grand jour? Aurais-je ton approbation, si je ne me donnais pas avec entrain et tel que je suis; si je m’enveloppais de réserve, de demi-teintes, d’hésitations? Me serrerais-tu la main, si, quand je la donne, j’avais en même temps l’air de la retirer?
L’AMI.--Nous sommes d’accord en tout cela. Je ne te demande pas de dissimuler, mais de te gouverner. Si tu es l’esclave de tes impressions, ta franchise même peut faire du mal. Il ne faut pas se détacher de ce que l’on ressent, ni faire tout ce qu’on fait comme ne le faisant pas. Ce serait inhumain, et tout ce qui est inhumain est mauvais. Mais autre chose est de faire corps avec ses impressions, autre chose de s’y livrer. Dans tes rapports avec tes semblables, si tu veux rester juste, domine-toi, sois maître de toi! Souviens-toi que tu es sujet à te tromper! Souviens-t’en surtout lorsque tu conçois une opinion défavorable! N’as-tu pas fait l’expérience que les impressions se suivent sans se ressembler? Rien n’égale leur mobilité, surtout chez ceux qui les ont vives. A quel résultat prétends-tu aboutir, en te livrant tour à tour et sans réserve aux effets contradictoires ressentis, leur donnant à toutes une traduction aussi énergique que possible? Ce sera de l’incohérence, et ce que tu nommes franchise n’aura servi qu’à faire de toi une énigme pour les autres. Il faut se gouverner, réfléchir à soi, ne pas donner tête baissée dans une direction, et cela par franchise autant que par sagesse. Mais j’avouerai que je ne pensais à aucune de ces choses en t’adressant ma critique amicale. Ta réponse seule m’a conduit à ces réflexions.
Voici ma préoccupation à ton endroit, pour ce qui concerne la vivacité des impressions. Trop facilement, tu suis certaines suggestions sombres des événements ou de la vie humaine. Et devant des faits regrettables et tristes qui te frappent, ta vue se trouble. Une brume noire et froide envahit ton âme. Tout te semble perdu, parce que le soleil s’est dérobé et que les contours familiers des objets se sont altérés. Déconcerté, égaré, tu souffres alors un martyre sans nom. L’épaisseur de tes nuits menace d’étouffer ton espérance. Cela est mauvais: il faut y remédier. Apprends à te dominer, à maintenir tes sentiments à leur rang! Tout ce que Dieu t’a fait voir de lumineux sera-t-il effacé par une heure de ténèbres? Accorderas-tu à tes impressions un tel crédit, qu’il suffira que l’une d’elles soit bien noire pour détruire tout le reste à tes yeux? Et ton âme serait-elle semblable à la surface des eaux changeantes où subsiste seulement le sillage du dernier navire? Aspire à mieux!
--A qui le dis-tu? Je souffre cruellement de cet empire des dispositions momentanées. Toute réalité nette m’en impose. Son empreinte est telle sur le fond sensible de mon être qu’elle prend, pour une heure, toute la place. Or une heure suffit à faire une folie, à s’abandonner au désespoir, à manquer de fermeté dans son devoir. Il y a des jours où je sens le monde crouler sur moi. Comme les messagers de malheur se succédant auprès de Job, des rencontres déconcertantes, des paroles d’égarement, des scènes où triomphent le mal et le désordre, frappent successivement aux portes de mon âme, et bientôt je suis la proie de leurs sinistres annonces. C’est une maladie. Autant au sein des difficultés pratiques je me suis senti encouragé et soutenu parfois au-dessus de toute attente, autant je me sens faible à réagir contre ces dispositions pessimistes. J’en suis venu à admirer comme des héros tous ceux qui savent garder une âme plus égale.
L’AMI.--Ceux-là ne sont pas toujours des héros, mais simplement des êtres aux nerfs épais. Tu ne saurais te procurer leur cervelle, ni changer la tienne. Mais surveille-toi mieux d’abord; ensuite appuie-toi sur Dieu! Sache te souvenir que si tes impressions du moment sont noires, elles n’ont qu’une valeur relative et très limitée! Ne leur permets pas de voiler le monde! Ce sont des lambeaux de brouillard qui traînent sur toi. La nuit que tu aperçois n’est qu’une tache dans le jour infini.
NE T’ÉCOUTE PAS!
La préoccupation du moi devient à la longue le pire des esclavages. La culture du moi est la culture de notre surface vulnérable; une complication pour vivre, aussi bien que pour mourir. Se détacher, c’est être vraiment. Se libérer de soi, c’est vivre largement, devenir capable de se réjouir de toutes choses en ne dépendant d’aucune.--Mon Dieu, que le bonhomme «Nous-même» est donc encombrant, pour nous encore plus que pour les autres!
Connais-toi, mais ne t’écoute pas! Marche, et ne te consulte pas!--Monsieur n’est pas disposé?--Qu’il marche tout de même! La disposition lui viendra ensuite.
CONFESSION MÉCANIQUE
L’AMI.--J’estime dangereuses pour la vie intérieure ces formules où l’on s’accuse en bloc de tous les péchés imaginables.
--Pourquoi? n’y a-t-il pas un fruit à espérer de ce retour navré sur notre misère morale?
L’AMI.--S’il était vrai, oui. Et encore ne faut-il rien exagérer. Accentuons dans le sens de l’encouragement! Relevons l’homme en lui inspirant confiance en son moi supérieur! Ne le replongeons pas perpétuellement dans sa souillure, sous prétexte de le sanctifier!
Prenons exemple sur Jésus! Il connaissait nos tares; et cependant il emploie des procédés plutôt optimistes. Quand il dit: «Va, ne pèche plus!» on sent qu’il nous en croit capables.
--Mais ces déclarations, ces aveux en gros ne m’inspirent qu’une médiocre confiance. Avec un peu d’exercice, vous parvenez à les répéter, sans sortir de l’attitude confortable d’une âme de juste endurci.
A ces habitués de la confession globale, se proclamant en théorie des monstres devant Dieu, signalez une faute pratique, une tache fraîche, et voyez comme on vous recevra! C’est un fait d’observation courante que les milieux où la corruption générale de l’humanité est le mieux admise et enseignée, sont extrêmement pointilleux quand il s’agit de reconnaître simplement une erreur, une faute, une simple vétille. L’humilité ne consiste pas à s’accuser des plus graves généralités, mais à convenir de ses manquements de détail. Or ici, je le crains, le gros nuit au détail.
CRITÉRIUM
L’AMI.--Ne conclus pas à la modestie d’un homme parce qu’il aura baissé les yeux devant l’éloge! Rien de plus commun, de plus facile et de plus fallacieux!
Regarde plutôt s’il ne relève pas la tête devant une juste critique!... Tu peux t’appliquer la règle à toi-même. Comment supportes-tu le blâme? Tout est là.--Ils sont rares, ceux dont la modestie résiste à l’essai.
SURPRISES
--La vie nous surprend à chaque instant. Dans l’ardeur de l’action, d’une minute à l’autre, on se trouve avoir dit ou fait des choses injustifiables devant les principes les mieux reconnus. Quelle misère! Je suis honteux d’y penser.
L’AMI.--Tu aurais tort de prendre à la légère ces inconséquences. Rien n’est humiliant comme de constater que nos mouvements irréfléchis jurent avec notre idéal. Se vouloir pondéré, équitable, large d’esprit, détaché des petites vanités, et se surprendre en flagrant délit de déséquilibrement, d’étroitesse, d’amour-propre vulgaire ou de sensualité, c’est un témoignage de faiblesse, douloureux à enregistrer. Aspirer à la vie haute et vraie et se sentir indécrottable, comment s’y résigner sans abdication?
Ta peine me paraît donc justifiée. En une certaine mesure elle t’honore. Mais que ce soit vraiment la douleur d’être insuffisant, injuste, faible ou méchant, et non de l’orgueil blessé. Les meilleurs sentiments sont exposés aux pires contrefaçons.
Ne t’abandonne pas cependant à la douleur d’être mauvais! Tu peux éprouver cette douleur, non lui appartenir. Le remords prolongé est une victoire de plus du mal sur nous. Acceptons-nous tels que nous sommes, mais attelons-nous bravement à l’action réparatrice! Alors nos manquements mêmes deviendront des forces, et d’avoir erré parfois nous servira à faire de la clarté.
Une conscience tranquille aide à dormir en paix. Rien de plus désirable.
Mais si la conscience d’avoir manqué nous tient éveillés, nous aiguillonne vers le mieux, nous anime du désir de réparer et de racheter, cela n’est-il pas bon aussi?
Les fautes qui enseignent à vivre sont préférables à la justice stérile, pleine de la satisfaction d’elle-même.
SIMPLICITÉ
Caché aux intelligents; révélé aux enfants.
--J’adore la simplicité.
L’AMI.--Tu as mille fois raison, c’est le trésor des trésors, mais attention! Méfie-toi de ses contrefaçons! Il y a des humbles rongés d’orgueil, des simples dont la rouerie déjoue l’esprit le plus avisé. Même dans ce qu’on pourrait appeler les milieux simples, rien n’est rare comme la vraie simplicité.
--Pourquoi faut-il que la source pure ait près d’elle la plante vénéneuse et sous le cristal de ses eaux abrite le reptile malfaisant?
L’AMI.--C’est la vie, cela. A la lumière la plus intense répond l’ombre la plus noire. Tu connais la parole du Christ sur les choses cachées aux intelligents, révélées aux enfants. La fausse simplicité peut transformer cette magnifique et véridique déclaration en une source d’erreurs et d’impostures.
--Comment cela?
L’AMI.--Derrière une semblable parole mal comprise, l’ignorance prétentieuse défie le savoir; la superstition grossière se rit de la foi authentique. Il y a un état d’esprit qu’on pourrait ainsi exprimer: Ceux qui n’ont rien appris en savent plus long que ceux qui ont pris la peine d’étudier. Une telle prétention paraît folle. Or, non seulement elle a toujours existé, mais elle a la vie dure et dispose d’un inépuisable crédit. On a pu parler de la faillite de la science; l’ignorance est à l’abri de semblables propos; ses affaires resteront toujours florissantes.
On verra toujours le rebouteur et l’empirique se dresser en face de la science médicale; les hommes n’ayant aucune idée de l’origine et de la composition de la Bible, défier ceux qui ont pieusement peiné sur les questions de critique. L’incompétence en toute matière donne une confiance et un aplomb que le savoir discret et modeste ne connaît pas. Et aux yeux de la foule, si la réserve, la peur de se tromper sont un signe de faiblesse, la suffisance est un indice de puissance.
Caché aux intelligents, révélé aux enfants! Tous les jours une odieuse parodie de cette pensée est fournie dans les milieux où les enfants se croient plus sages que les anciens. Souviens-toi du verbe haut de certains jeunes à table, lorsque les parents les écoutent, muets d’admiration si l’affection les aveugle, consternés s’ils voient clair!
--Dieu nous préserve de ce genre de simplicité d’esprit et de cette espèce d’enfants! Des simples, des enfants, ceux-là? Mais ce sont, au contraire, des vaniteux gonflés de puérilité prétentieuse!
L’homme d’expérience et de compétence, qui a cherché, interrogé les faits, dépensé sa vie à se renseigner, voilà le vrai humbl! Il ne prétend rien savoir par lui-même. Et c’est pour avoir su redevenir enfant, reconnaître son ignorance, recourir au labeur patient, qu’il a pu soulever un coin du voile et apprendre quelque chose.
L’AMI.--Il n’en reste pas moins une vérité de premier ordre dans cette parole: caché aux intelligents, révélé aux enfants.
Et d’abord:
Il y a une disposition d’esprit qui ne permet pas de profiter, de s’éclairer. Je l’appellerai: l’esprit fermé.
Dans cette disposition fermée sont tous ceux, tant perspicaces et intelligents soient-ils, qui sont des gens à systèmes et à formules, des sectaires envahis par l’esprit de parti et les préventions. Ils n’ont rien à apprendre, ils savent. Ils ne cherchent pas la vérité, ils la possèdent. Ils en sont les détenteurs patentés, l’offrent, l’exportent; mais ils n’importent plus. Eux seuls sont les vrais, les purs, les croyants, les intelligents. Aussi rien, désormais, ne peut plus entrer dans de semblables esprits. Imperfectibles, incorrigibles, incapables de s’amender et de réparer leurs tares, ils périssent, armés de la triple cuirasse de leur suffisance. Tous les mandarinats scientifiques, tous les dogmatismes religieux et philosophiques en sont là. Ils font le désespoir de quiconque travaille à établir quelque chose de bien, en dehors de tout ce qui est officiellement reconnu. Tout pionnier de l’avenir les trouve sur son chemin. Et le pessimisme n’est pas exagéré, qui s’exprime dans cette comparaison d’une rigueur presque choquante: «Les publicains et les femmes de mauvaise vie entreront au royaume avant vous.»
Les promoteurs d’idées scientifiques nouvelles n’ont-ils pas fait, pour leur part, et au milieu de combien d’amertumes, l’expérience que les esprits encore incultes étaient plus accessibles aux vérités neuves que ceux occupés, encombrés, saturés par des conceptions trop arrêtées.
Il faut s’examiner soi-même avec soin et tous les jours, pour échapper à ce danger. C’est le danger de mourir misérable, parce qu’on se croit trop riche.--Mais voici bien autre chose:
J’estime que rien n’est plus essentiel au développement moral et à l’équilibre humain que de s’en rendre compte. Caché aux intelligents, révélé aux enfants.
Nous possédons par instinct, par grâce, par droit de naissance, d’emblée et quelquefois sans nous en douter, d’immenses richesses que l’excès de réflexion et d’analyse, la rage de disséquer et de rationner nous fait perdre. Méconnaître cela, l’oublier, est un des plus grands malheurs de la vie.
--Ce malheur, je l’ai senti par moments s’approcher de mon âme. Je crains que ce ne soit un mal de ce temps plus encore que des précédents.
L’AMI.--La première condition de succès dans la lutte est la connaissance de l’ennemi. Un homme prévenu en vaut deux. La peine que nous prenons d’apprendre est une peine méritoire et juste. L’enfant est animé d’une heureuse curiosité qu’il faut tenir éveillée. Bien conduite, elle devient chez l’homme la soif de savoir, mère de toutes les conquêtes de l’intelligence.
Mais si l’homme, à force de peiner pour mieux savoir, devait arriver à constater qu’il a désappris ce qu’il savait, ce serait une perte irréparable, et il aurait lieu de regretter la sécurité de l’enfant. Apprenons, faisons usage de nos lumières; mais ne tuons pas l’enfant en nous, c’est-à-dire l’être confiant, primesautier, sincère, dont la vie d’une richesse infinie est alimentée par l’obscur contact avec la Source!
«A force de sagesse ils sont devenus fous!» Les âmes simples et droites reçoivent cette impression devant les hommes à culture raffinée, alambiquée, factice. Pour ces artificiels, les choses claires sont devenues obscures. Légistes qui à force de science légale ne voient plus la justice; théologiens embroussaillés ayant desséché le divin dans l’herbier de leurs subtilités; philosophes enlisés dans le scepticisme et finissant par se demander s’ils existent; moralistes ayant perdu la boussole, au point de ne plus distinguer la droite d’avec la gauche. Devant ces phénomènes d’aberration humaine, la vérité de la parole de Jésus reprend tous ses droits. C’est pour ces cas qu’elle a été dite.
Ce sont les âmes simples qui voient le plus clair dans le carrefour obscur où nous sommes. Le bon sens dans le raisonnement, la droiture dans la vie, la véritable éloquence, la plus haute puissance de l’art, le secret même du génie sont dans la simplicité. Et l’on peut affirmer que la simplicité suprême est celle des âmes à grande envergure qui ont beaucoup cherché, pensé, lutté, et ont su rester enfants, redevenir enfants, joindre aux conquêtes de l’homme le patrimoine de fraîcheur, de naïveté, de douce bonne foi qui fait le charme de l’enfant. Comparés à eux, les sages de ce monde ne sont que des déracinés.
NE DIS PAS
L’AMI.--Ne dis pas: Que peut une parole?
Il faut si peu pour secourir une âme.
Ne dis pas: Ce n’est qu’une parole.
Il faut si peu pour froisser une âme.
Pour empêcher le char de descendre la pente, pour faire buter le char qui monte, il suffit d’un caillou.
PATIENCE
L’AMI.--Je t’enseignerai la patience de tous les instants. Il est possible de garder le calme, au sein de la bourrasque.
--Connais-tu ce pénible résultat du frein longtemps opposé à l’indignation? On se domine, se retient; mais on se ronge intérieurement. Les eaux montent, montent, et tout à coup la digue se rompt, et le débordement est pire que s’il n’y avait pas eu de digue.
L’AMI.--Ne t’arrête pas là! C’est un accident d’apprenti. Il te passera. Pour l’apprenti, la patience est un effort qui lasse ou surexcite. Car il est patient malgré lui. Une fois que nous avons appris la bonté préalable, nous sommes patients par tempérament nouveau, et la patience devient un repos.
--Je la voudrais, cette paix profonde du cœur; j’en ai soif. Mais qui donc la possède?
L’AMI.--Elle vient de Dieu, par les fils du grand amour et de la grande confiance.
--Hélas! où sont-ils?
L’AMI.--Partout où une semence de vie éternelle a germé dans une âme. Je t’en parlerai, non en fervent d’une doctrine exclusive, appliqué à établir qu’un seul milieu est capable de les fournir, mais en observateur qui les a vus vivre un peu partout, dans de grandes différences de latitude et de doctrines. Une transformation s’est accomplie en eux, qui a mis toutes choses au point. Ils ont vu clairement ce qui importe et compte, et ne sont plus embarrassés du reste. De leur moi inférieur, notre pire ennemi à tous, ils ont délogé vers le moi supérieur où la vie consiste à aimer. D’esclaves, ils sont devenus libres; de tremblants, ils sont devenus fermes, amarrés au roc, ne passant plus leur temps à attendre ou à redouter des événements. Leur cœur est à l’abri. Mais ce ne sont pas des formules toutes faites qui les ont sauvés du néant des jours perdus et de la stérile agitation qui fait notre malheur. Un rayon de douce lumière est tombé dans leur âme, de lumière si riche qu’il leur en est resté un reflet pour toujours. Ils ont bu à la source qui désaltère à jamais, et perdu le goût de boire à celles que les hommes entre eux se disputent. Ils n’ont plus craint ce que redoute la foule, ni placé leur amour dans ce qui périt. La paix a inondé leur âme, leur donnant la patience. Ils sont devenus calmes, et sentent que l’essentiel est à l’abri.
Ces hommes, entre eux, ne se ressemblent pas. Chacun est une création nouvelle. Et cependant, qu’ils se connaissent ou non, quelque chose leur est commun: ils ont le don de calmer et de pacifier. Il est rare qu’on se dispute en leur présence. Ils paraissent, et les mauvais sentiments se taisent.
Ils sont respectueux aussi de l’âme humaine. Subjuguer, endoctriner, commander n’est pas leur affaire. Et pourtant, par une force intérieure et sans contrainte, les cœurs vont à eux comme tend la plante vers la lumière.
En eux, cette parole de la montagne s’accomplit: «Heureux les pacifiques, ils posséderont la terre!»
SOUHAIT
L’AMI.--Pour le bien de ceux qui vivent près de toi, autant que pour toi-même, je te souhaite la chose suivante:
Une humeur de bon soldat, au cœur chaud, à la tête calme.
Après les batailles gagnées ou perdues, si l’on est valide, on prend un repos mérité. Puis on astique et l’on repart. Si l’on est blessé, on se soigne, en rêvant de recommencer.
Mort, on a laissé aux autres un exemple vaillant. Et le courage leur revient en pensant à nous.
--Si je pouvais être un semblable petit soldat! Je commencerais mes jours par quelque chant vibrant qui serait la prière du matin. Et les cœurs les plus lassés reprendraient vigueur en l’écoutant. Dieu éternel, n’est-ce pas là vraiment la vie, la vie heureuse, la vraie vie, malgré toutes les misères?