‹ L'amiChapitre 2 sur 21 · II

II

HALTES ET SOLITUDES

O Tag, wenn deine Farben blassen Und wenn erlosch dein bunter Schein, Dann kann sich erst die Seele fassen, Der Geist kehrt in sich selber ein! Wenn Stille sinkt auf Wald und Triften Und Schatten ruht auf Stadt und Feld, Dann hört der Mensch aus dunklen Lüften Die Stimmen einer andren Welt.

GEROK (Palmblätter).

O Jour, lorsque tes couleurs pâlissent Et que s’évanouit ta clarté luxuriante, L’âme enfin peut se ressaisir, L’esprit rentre en lui-même. Quand le silence descend sur la forêt et la prairie, Et que l’ombre s’étend aux villes, aux champs, Alors dans les airs voilés d’obscurité, L’homme perçoit les voix d’un autre monde.

ASSIEDS-TOI DANS LE SILENCE

--L’avenir est loin; la marche en avant, pénible, la tâche, immense, et nos moyens, misérables. Il y a des heures où la lassitude nous gagne.

L’AMI.--En ces heures, arrête-toi pour reprendre des forces! Ne t’obstine pas, même au labeur sacré! Tu fournirais un travail médiocre dont la fragilité nuirait à la cause et à ton courage. Pense au réconfort! Fais une halte!

Constituons une solitude aimée où notre idéal soit compris, afin de nous y consoler des rudes contacts, des mépris et des anathèmes. Reprenons barre au foyer qui réchauffe notre âme! Exposons-la au rayon bienfaisant, à la rosée rafraîchissante! Quittons la foule dévorante, afin de refaire des provisions; laissons là les contradicteurs, pour la retraite accueillante et l’accord!

O Béthanie! O Thabor! ô nuits sur la montagne! ô douces intimités! agapes où tous sont un même cœur! Nous avons besoin de vous comme l’enfant, du sein maternel; le pèlerin, de l’auberge; l’exilé, de la patrie!

O selige Oed’ auf sonniger Höh![1]

[1] O bienheureux désert, sur la hauteur ensoleillée!

AU DÉSERT

L’AMI.--N’aspire pas à fuir le monde! le salut n’est pas dans la fuite. Il est dans la lutte, ardente et magnanime, dans le don de soi; la diffusion du levain à travers la pâte. Mais que peut l’arc affaibli par une tension trop longue? Que devient le levain, si sa puissance de fermentation est perdue, faute de soin?

Les trois quarts du travail sont du travail intérieur. S’affermir soi-même dans son idéal, augmenter sa foi, voilà l’essentiel, la première condition de toute action vraie. Tout pionnier doit connaître le désert. Il est bon qu’il en sorte; mais qu’il y retourne souvent pour s’inspirer, réparer ses armes, écouter la voix du silence, et laisser les flots soulevés et troublés par la lutte se filtrer à travers les gisements profonds du monde intérieur.

HORIZONS FERMÉS

--Il y a des jours où l’esprit semble moins apte à embrasser les grandes vues d’ensemble. Les infinis et les immensités nous échappent. Tout cela est loin, enseveli dans quelque brume impénétrable.

L’AMI.--En ces jours, pour sentir le contact des réalités permanentes, assieds-toi sur la mousse des sentiers, sur la racine des arbres, et regarde près de toi la fourmi courir parmi les minuscules graminées. La goutte qui tremble aux feuilles dentelées du fraisier, est parente de Sirius, scintillant à la frange du ciel. Dieu est si grand qu’il est à toutes les hauteurs: c’est de la poussière que souvent monte sa voix.

Si l’on ne peut correspondre par voie aérienne, on a recours au fil souterrain. Si les deux nous manquent, il reste la télégraphie sans fil. Et la rupture même du câble n’est plus un malheur sans remède.

DISETTE

--Mon âme est comme la steppe aride. J’ai ce sentiment que rien ne vibre, ni ne vit plus. On dirait un hiver morne et glacé, où tout se fige et s’engourdit.

L’AMI.--Comme la terre, l’esprit a ses saisons. Il ne faut pas s’en étonner, mais prendre des mesures en conséquence. Employons les beaux jours à faire des provisions. Il y a un temps pour semer, un temps pour moissonner, un autre pour hiverner et vivre du produit des jours féconds. Lorsque chaque buisson est couvert d’églantines, on ne se doute pas quel plaisir peut vous donner un seul bouton de rose, au cœur des saisons rigoureuses.

Lions des gerbes, cueillons des souvenirs le long des routes, mettons à profit le temps de grâce où l’esprit donne du fruit, la vie des résultats encourageants, où des portes semblent ouvertes sur les mystères surhumains! L’heure arrive de la disette, de la sécheresse. Rien alors ne prospère ni ne marche plus. Si tu attends cette heure pour t’approvisionner, tu es pareil à l’insensé qui, s’étant laissé manquer de pain, mettrait la charrue à la plaine quand le sol est gelé.

Lorsque le contact est établi entre la source de vie et nous-mêmes, toute heure est une heure de grâce. Puisons à l’instant propice, afin de ne pas manquer du nécessaire au moment où la source est verrouillée!

Telle expérience faite en des jours d’épreuve peut empêcher un homme de s’affadir dans le succès. Et tel bon moment de repos, d’expansion, de joie libre et sereine, a le don de nous réchauffer encore intérieurement, après que trois pieds de neige sont tombés sur notre bonheur.--Aimons nos amis quand ils sont là, aimons-les avec usure, afin que le souvenir demeure riche, inépuisable, une fois les séparations venues!

Fortifions-nous dans l’espérance, dans la confiance en Dieu, tant que les occasions existent! Ne laissons pas venir la misère, les détresses morales, pour frapper à la porte de la maison paternelle! Qui sait si nous garderons alors assez de clairvoyance pour en prendre le chemin? Il est si triste de manquer du nécessaire, de se trouver en face du vide intérieur, incapable d’y remédier, et avec cette constatation terrible: trop tard!

SE CONTENTER

Au surplus, il faut apprendre à être pauvre et à vivre de peu. Aurions-nous la mentalité des enfants gâtés qui ne savent se priver de rien? On doit se faire à tout. Croire au Dieu des jours mauvais, c’est plus nécessaire que de croire au Dieu des beaux jours. Une merveilleuse puissance d’adaptation agit dans les hommes de bonne volonté. Ils savent s’organiser selon ce que l’heure demande. L’esprit les met à la hauteur des événements. Les autres attendent que des vents favorables enflent leurs voiles. Le vent tourne, ils sont désorientés; il tombe, les voilà en panne! Roseaux que chaque souffle incline selon sa fantaisie, ils ne connaissent pas le secret de la force intérieure. Ils ne vivent pas, ils se laissent vivre.

Faisons effort! Gagnons la terre solide, la terre de la Foi!

Dieu nous aime, peu importe ce que les jours amènent! Même les choses mauvaises sont obligées de se plier à sa volonté et de nous servir. Tout concourt au bien de ceux qui aiment Dieu. Remarque ce beau détail de la traduction de Luther: Denen die Gott lieben, müssen alle Dinge zum Besten dienen[2].

[2] Il faut que toutes choses concourent au bien de ceux qui aiment Dieu.

Les mains qui nous frappent, les chiens qui nous mordent, les maladies qui nous rongent, les fardeaux qui nous accablent, sont obligés de se transformer en auxiliaires. Le choc reçu devient un coup de main donné; le piège dressé dans l’intention de nous perdre, un moyen de préservation et de salut. Et les pierres mêmes lancées pour nous écraser, s’amoncellent en rempart pour nous défendre.

STA VIATOR!

L’AMI.--Sta Viator! Passant, courbé sous ton fardeau, arrête-toi; arrête-toi, près de ce torrent qui descend au vallon! Assieds-toi sur ce vieux tronc! Ton âme est harassée. Pourquoi attendrais-tu, pour te reposer en Dieu, que telles choses soient accomplies que tu espères, ou d’autres écartées, que tu crains? Ne sais-tu pas de quelle inquiétude tu te rends esclave? Et rien jamais ne te délivrera. Ton espoir s’accomplit, le malheur suspendu sur ta tête est éloigné: combien de temps le ciel restera-t-il pur? Plus il sera bleu, plus tu trembleras de le voir se ternir.

Ce n’est pas un pacte conditionnel qu’il faut conclure, mais un pacte au-dessus de toutes les conditions. Assure-toi en Dieu, non parce que la route est sûre et l’horizon serein; mais que la route soit sûre ou non, le ciel chargé ou limpide, ne fais pas dépendre ta paix d’un rayon de soleil! Que l’essentiel te devienne plus ferme, et les choses qui viennent et vont t’agiteront moins!

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