‹ L'amiChapitre 3 sur 21 · L’ESSENTIEL

L’ESSENTIEL

L’essentiel est d’être affermi en Dieu. Le reste suit.

N’attends pas qu’un regard de soleil t’apporte le droit d’être en sécurité; qu’une haute volonté humaine se décide en ta faveur; que le facteur, un jour, te remette le bonheur dans une lettre! Ne crains pas non plus que le malheur descende sur toi de quelque nuage, te saisisse, par la main d’un ennemi, ou fasse, inattendu, irruption dans ta demeure! Heur ou malheur, tout ce qui t’attend au détour du chemin, derrière les portes fermées, dans les replis cachés de la pensée humaine, ou sous le voile de l’avenir, dépend de ce que tu as dans le cœur. Sache-le, une paix existe que le monde ne donne pas et qu’il ne saurait ravir!

MEMENTO!

L’AMI.--Une fois pour toutes, retiens cela:

Il n’y aura jamais de paix parfaite amenée par les événements. Les causes d’angoisse et de souci changent avec les jours. Et le bonheur te fera peur, si le malheur t’a lâché. Que tes enfants soient petits ou grands, dans ta maison ou établis ailleurs, malades ou bien portants, ils te seront une cause de préoccupations. Et il en est de même de tout ce que l’homme peut posséder ou perdre, prendre ou désirer. Si tu attends, pour être au calme, que l’occasion le permette, tu n’y seras jamais. Sois un homme et aspire à la paix supérieure! Tu marcheras d’un pas plus ferme sur les sentiers changeants. Car tu auras un abri intérieur, un point à jamais stable. Aucun événement isolé, aucun concours de circonstances même graves, ne remettra tout en question. Enracine-toi dans la seule chose nécessaire: l’amour infini du Père! Le bien qui en résultera pour toi sera grand. Et tu deviendras un refuge aux autres, à ceux que tu aimes, à l’étranger même dont la route par hasard croisera la tienne.

LE TROUBLE EST EN NOUS

L’AMI.--Comment ne pas se rendre à l’évidence? La paix de l’homme est-elle dans les circonstances? Les événements peuvent-ils l’apporter et l’emporter? Voilà bien la vieille et funeste illusion!

Lorsqu’un sujet de trouble disparaît, il est aussitôt remplacé par un autre, inaperçu avant. Le trouble est en nous. Ce ne sont pas les objets dont, par occasion, il s’entretient, qui le feront disparaître en s’éloignant. Il trouvera toujours des objets, futiles ou sérieux. Que notre pauvre cœur tremblant soit rassuré et guéri, et nous aurons la paix que plus rien n’enlève! Elle est en Dieu seul.

--Je le sens bien, la paix existe; la vraie vie n’est pas si loin de nous. Sans cesse elle côtoie cette pauvre et fragmentaire existence où nous nous égarons. Lorsque pour un seul instant elle apparaît, elle éclaire tout ce qui l’entoure. Si nous pouvions la saisir, la réaliser, il n’est pas une situation, triste, compliquée, perdue, dont elle ne ferait jaillir de la lumière.

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Je t’aime, ô Fils de l’homme, pour ta force et ta douceur, ta simplicité, ta vaillance, ton infinie tendresse, pour ton regard qui rassure et pardonne, enflamme et soulève, pour tout ce que tu nous as apporté de consolant, de chaud, de réconfortant. Reste avec nous! Enseigne-nous à voir dans chaque pierre de la route l’étincelle divine qui s’y trouve enfouie!

A L’ALTITUDE

--Après l’ascension lente et la montée pénible, le repos, ici, est plein de charmes. Un horizon immense dédommage des fatigues. L’air pur et vif vous régénère.

Tout autour de nous à perte de vue, les pâturages s’étendent ondulés, couverts d’herbe drue et de petites fleurs aux couleurs intenses. Des papillons variés, d’innombrables coléoptères, des oiseaux que la plaine ne connaît pas, frappent la vue. Plus bas s’étendent les belles forêts qui tout à l’heure nous abritaient. Au-dessous d’elles, les vignes, les champs dorés et le fleuve fuyant au loin.

Mais toujours le regard se reporte sur ce cercle de glaciers bordant l’horizon.

En face, voici, autour de l’échancrure sinueuse appelée Val d’Anniviers, le glacier du Rothhorn. Il a la forme d’une large coulée de lave figée, s’épandant vers la vallée. D’énormes murailles l’encadrent, blanches, dentelées. Des arêtes immaculées courent sur des amas de neige. L’œil, en les suivant, parcourt des champs éblouissants, monte sur des sommets, descend en de profondes vallées. C’est le désert silencieux couvert d’un linceul éternellement vierge.

A l’extrême droite, là-bas, plus loin que le mont Pleureur et l’Aiguille rouge d’Arolla, une féerie grandiose éclate sous le soleil. Autour de parterres cotonneux se dressent des crêtes, surgissent des tours, des dents, se voûtent des dômes, toute une assemblée de rocs hauts et sombres, étincelants sous une armure de glace. C’est le mont Blanc hérissé de pics, coupé de précipices et de crevasses béantes confinant aux vastes plaines neigeuses du glacier du Trient.

Tout cela donne une impression de durée, de solidité, de grandeur calme. De ces hauteurs, que le monde paraît grand et l’homme petit!

L’AMI.--Remplis-toi l’âme de ce spectacle! Emporte-le dans ton souvenir! Quand tu respireras l’air enfumé des villes, des salles de spectacle où s’entassent les foules, des chambres où gémissent les malades; quand tu te sentiras empoisonné par les miasmes au sein desquels siègent les diplomates, complotent les hommes d’église, calculent les financiers, pontifient les pédants, se pavanent les sots: ferme les yeux et reporte-toi ici! Cela te réconfortera.

Et si d’aventure l’orgueil te prend, compare ta taille à ce que tu vois ici. Tu pourras en tirer des leçons salutaires qui te remettront à ta place. Et tu ne risqueras pas de devenir semblable, en ta vanité de chair, au moucheron à la fois impudent et fragile, qui s’enivre d’un rayon de soleil.

Mais ne va pas plus loin. N’abaisse pas l’esprit devant le colosse matériel. Ne te laisse pas aller à mesurer l’humanité à l’aune, ni la valeur de ta vie à sa longueur! Mesure-t-on la toile du peintre à la toise? ou l’œuvre du poète à la balance et au boisseau?

Ta taille est de peu de coudées, ta durée de quelques couples d’années. Mais tu n’as pas le droit, devant les monts, géants de l’espace et de la durée, de te déclarer petit. En toi vit une grandeur par eux ignorée. Quelle que soit la majesté de ces lignes, la beauté de ces paysages, ce sont seulement des signes destinés à te révéler à toi-même, à te figurer l’esprit dont tu portes en toi la marque. Tel que tu es, petit, fragile, éphémère, tu n’en peux pas moins, en un instant rapide de ta vie, concevoir des pensées, éprouver des réalités, qui furent avant que les montagnes fussent nées, et demeureront quand elles seront réduites en poussière. Tu peux, dans la souffrance ou dans l’action, atteindre des profondeurs et des hauteurs pour lesquelles il n’y a pas de mesure dans le monde visible.

La pauvre femme accablée de soucis, mais qui espère, aime et travaille; le penseur et le croyant qui marchent dans la nuit, gardant leur confiance à la lumière; le pauvre soulageant le pauvre; l’affligé consolant l’affligé; l’offensé qui pardonne; les martyrs mourant pour la science, la foi, la justice, la patrie, sont plus grands que ces sommets. En eux habite une beauté plus pure que le bleu du ciel et la blancheur des névés. L’homme demeurant ferme en son âme, en face des obstacles ou des entreprises du mal, inaccessible aux menaces comme à la corruption, ne craignant pas d’être seul en face des foules contraires, cet homme-là est un rempart plus solide, et plus digne d’être salué que le mur abrupt de l’abîme, quand il se dresse et dit: Tu ne passeras point!

AIME TES AMIS

L’AMI.--Aime tes amis, et ne t’en prive pas! Dis-le-leur, et répète-le souvent! Prouve-le-leur, et réitère la preuve! Mets ton cœur au large en les aimant royalement! Fais-leur fête, rends-les heureux, mets du soleil sur leur chemin; que ta maison leur sourie! Toute heure passée près d’eux est une heure de grâce. Les occasions qu’on regrette le plus sont celles d’aimer et qu’on a perdues.

AUX OISEAUX

C’est donc bien sérieux, ce que tu dis, petite fauvette, ce que tu chantes en montant toujours, alouette légère. Puisque vous le répétez si souvent, craignez-vous qu’on ne l’ait point compris? Comme on sent, à vous entendre, que c’est arrivé! Si vous pouviez en persuader l’homme qui n’y croit plus!

EN FORÊT

--Parmi les plus doux moments de la vie, je compte ceux passés à manger des cerises à l’arbre ou des fraises en forêt. Cela me rappelle d’abord le jeune temps, ce temps au doux visage où l’on vit dans l’accord universel, compris des arbres, des insectes et des fleurs, et les comprenant. Aucun plaisir raffiné n’égale celui de se balancer au faîte d’un cerisier en compagnie des moineaux et des loriots. S’en souvenir plus tard est une joie pure où l’âme se réchauffe comme le lézard au soleil.

Piété pour les jeunes années ou profond attachement à la vie de simplicité, j’aime encore ces plaisirs comme au premier jour. Il me semble vivre, dans cette combe inconnue, un moment d’éternité.

Les sapins antiques lèvent leur tête solitaire parmi de vieilles roches blanchies par le temps. Une épaisse végétation de genêts couvre le sol comme d’une toison d’or, et çà et là, entre des buissons dont le soleil surchauffe les senteurs, quelques pieds de fraisier sauvage ont poussé. Leurs fruits mûrs embaument l’air et s’offrent à la cueillette. J’accepte.

J’en cueille pour toi d’abord, cher enfant, que la douleur tient immobile au logis. Il te semblera, en y goûtant, retrouver dans leur arome une pensée de l’âme des grands bois.

Et puis, à mon tour, j’en mange avec délices, communiant à la grande table universelle: hôte du bon Dieu, convive de la fauvette et du grillon qui boit la rosée au creux humide des feuilles. Le saxifrage et les campanules sont les bouquets de la table; et de siège, en est-il un meilleur que cette grosse racine garnie de mousse qui, non contente de vous porter, vous prend le corps et vous soutient comme un bras?

L’AMI.--Jouis de cette heure, sans trouble, sans regret! Redeviens enfant! Abreuve-toi de force et de simplicité! Laisse-toi dire ce que les fleurs des bois savent mieux que l’homme à la sagesse courte et craintive! Prends racine au cœur des choses; puise de l’énergie pour les futures batailles, les chaudes rencontres, les spectacles douloureux! Clarifie ton âme et l’assainis aux rayons de ce soir clément! Le mystère consolant fleurit dans les genêts et tremble aux rameaux dans une goutte de rosée. Puisse l’esprit qui ranime et soutient, passer de ce coin de forêt au livre de ton âme, en y marquant sa trace indélébile!

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