‹ L'amiChapitre 9 sur 21 · V

V

PRÈS DES JEUNES

JEUNES ET VIEUX

L’AMI.--Pourquoi ce regard de compassion attristée, sur cette jeune et joyeuse compagnie?

--Il me semble voir s’agiter de pauvres fous.

L’AMI.--Explique-toi.

--Le monde est plein de misère et de calamités. Ici, on meurt de faim. Là, l’héroïsme et la liberté succombent sous le nombre. Ailleurs, on massacre, ou bien le sol vomit des flammes sur ses habitants. Les mauvaises passions sont déchaînées entre semblables, l’avenir est sombre. Ces jeunes gens qu’ont-ils à espérer? Les fils deviendront de la chair à canon, les filles de pauvres épouses maltraitées, des mères élevant péniblement leurs enfants, avant l’âge fanées par les soucis et la douleur.

Où sont ceux qui dansaient et riaient ainsi, il y a vingt ans. L’engrenage de la vie les a saisis, la joyeuse folie est envolée.

Par delà le mur du cimetière prochain, je vois des croix sur des tombes trop tôt ouvertes. Danseurs d’autrefois, de combien d’entre vous contiennent-elles les os? Tout cela me rend triste à mourir. Tu ne sais pas ce que je souffre en les voyant là, insouciants, les yeux allumés, allant à la vie, pleins d’une confiance réservée aux pires désillusions.

L’AMI.--Je comprends. Ta douleur est vraie, j’en prends ma part; mais après? Qu’allons-nous leur proposer? De prendre le deuil en prévision des calamités futures? De se coucher pour attendre les balles des ennemis, l’éclosion des maladies dont le germe peut-être en secret les travaille? Pourrions-nous du moins dire à chacun de ces jouvenceaux à quel sujet il doit consacrer ses larmes d’avenir? A une mort prématurée; à une vieillesse traînante, infirme, asseulée? Et s’ils se chargeaient le cœur du pressentiment des malheurs réunis? Si, d’avance, ils expiraient en esprit, victimes de toutes les épidémies, proies des microbes les plus contradictoires, s’ils se voyaient dans leur carrière de demain, trahis, persécutés, lentement détruits par les peines de cœur? Y verrais-tu pour eux quelque profit? Les aurions-nous conviés à des tristesses fécondes?

--Je sens la portée des remontrances, mais une douleur invincible m’étreint devant tant de joie insouciante, guettée par tant de pièges.

L’AMI.--Il y a des douleurs ennemies; je crains que la tienne n’en soit. Elle ne peut faire que du mal à toi-même et aux autres. Aucun des malheurs lointains et imprévus qui te hantent, elle ne l’empêchera. Mais elle est puissante pour détruire la paix du moment présent. Se réjouir est bon. Ta tristesse est un témoignage de méfiance envers Dieu lui-même.

La fauvette qui réchauffe ses œufs, nourrit ses petits, chante ses amours sur la branche frêle, malgré les dangers présents, les orages et les hivers futurs, est, plus que toi, dans le vrai.

Le cimetière est près d’ici; nous le savons. Tôt ou tard, dans le monde visible, tout doit finir là. Mais est-ce donc une si terrible éventualité que de dormir un jour sous la garde de Dieu? Je ne veux même pas parler des immensités lumineuses sur lesquelles s’ouvre ce trou noir qu’est la tombe. Les morts ne sont pas de ton avis. Ils sont doux au malheur; cléments et indulgents à la jeunesse rieuse. Les troncs brisés étendus sous la mousse font partie de la forêt, et ceux qui dorment sont de cœur avec nous. Quand des voix claires et vibrantes célèbrent la vie, l’entrain, la joie, les morts chantent la basse, et c’est l’harmonie. N’aimes-tu pas les fleurs?

--Elles font mes délices; je leur attribue une âme. Elles disent avec une grâce naïve des choses grandes et inconnues. Ce sont les petites sœurs des étoiles et, comme leurs aînées, sur nos chemins sombres sèment des rayons divins.

L’AMI.--Mais où donc sont-elles plus adorables que sur les souches mousseuses des vieux chênes ou sur les murs croulants? Connais-tu quelque chose de plus souriant que ce contraste: Sur la ruine vénérable, des essaims voltigeants de campanules et d’œillets sauvages? Laisse là ta mélancolie! Elle t’inspire des pensées d’une qualité médiocre. Si ton cœur est semblable aux ruines écroulées, n’empêche pas le printemps d’y faire éclore ses fleurs! Sois d’accord! Fais mieux, si tu en es capable! Convertis-toi à la joie! Le fou, ici, c’est ton humeur noire. Bien moins fou serais-tu d’aller parmi ces enfants. C’est quelque chose qu’un ancien aimant assez les jeunes pour redevenir enfant avec eux. Si ta gravité te laisse du loisir, il n’existe pas de meilleur moyen de les employer. Sous tes cheveux gris, avec les traces par la douleur imprimées à ton front, sourire à la jeunesse, se réjouir pour elle d’une heure de joie, voilà ce que j’appelle connaître son métier d’ancien. La vie est obscure, tu en portes les preuves. Raison de plus; mettons de la lumière en son matin!

Aime-les bien, tous ces jeunes, et tant que tu le pourras, sois encourageant, réconfortant, rayonnant de la lumière intérieure!

La jeunesse a en elle une veine d’espérance que Dieu lui-même renouvelle à chaque génération. Prends garde de faire passer sur sa fleur gracieuse et fragile le souffle mauvais d’une sagesse déçue! Rallume plutôt ta flamme à leur flamme! Si tu sais sourire avec eux, ils sauront être sérieux avec toi, lorsque l’heure viendra de mettre, dans leur vin fougueux, un peu d’eau fraîche puisée à la source de ton expérience.

VIEILLIR

--N’est-il pas triste de vieillir?

L’AMI.--Dis plutôt que c’est un art difficile et que peu de gens ont appris. Mais où sont ceux qui connaissent leur métier? Les jeunes savent-ils être jeunes? Les riches savent-ils être riches? Savoir jouir de la santé est presque aussi rare que de savoir être malade. Chacun se mêle de faire le travail des autres et de leur donner des conseils.

Vieillir c’est triste. Oui, si tu veux empêcher les années de s’écouler, les cheveux de blanchir, les yeux de se ternir, les rides de se creuser. Mais si de toutes ces manipulations auxquelles te soumet la vie, tu retires un peu de sagesse, de profit, de bonté, vieillir c’est se libérer, se grandir et se clarifier. Une des plus belles choses en ce monde, c’est un ancien que l’expérience a rendu meilleur, plus indulgent, plus clément, un ancien qui aime l’humanité malgré ses misères et adore la jeunesse, tout en se gardant bien de vouloir concourir avec elle.

Celui-là est comparable à ces vieux Stradivarius dont le son est devenu si doux que le prix s’en est centuplé. Il semble qu’ils ont une âme.

PÈRES INQUIETS

--La jeunesse est trop hardie. Rien n’échappe à son esprit révolutionnaire. Mes grands fils disent à table des choses énormes. Ils tiennent couramment des propos subversifs qui font leur joie et me navrent. Que pourrais-je tenter pour les en empêcher?

L’AMI.--Ces jeunes Seigneurs se trouvent dans le tempérament de leur âge. Toi, reste dans le tien! Ils sont fougueux, sois sage et pondéré! Pourquoi veux-tu les empêcher de parler? Parce qu’ils disent de grosses bêtises, dangereuses pour la sécurité des familles et l’ordre établi? Et d’abord es-tu bien sûr que leurs idées soient toutes mauvaises? La vérité aussi est choquante, et tu sais qu’elle est souvent sur les lèvres des enfants. Mais ne diraient-ils que des bêtises, celles qu’on dit sont infiniment moins dangereuses que celles qu’on pense et cache. Les empêcher de parler? Veux-tu les faire mourir de confidence rentrée?

Garde-toi bien de réprimer leur exubérance! Qu’elle se donne, sous tes yeux, libre carrière. S’il éclate un pétard, ne pousse pas des cris d’orfraie! Écoute et retiens! Que ta sagesse se prépare à servir leur inexpérience, lorsque les feux d’artifice tirés, il viendra des heures de calme raison! N’essaie pas de les réfuter séance tenante, quand l’ardeur les emporte et que le bruit de leurs paroles les grise! Tu serais emporté comme un fétu dans le torrent. Prends patience; tu passeras le torrent à gué, si tu sais observer l’instant propice. Il y a dans chaque jeune compagnon deux hommes. Un frondeur souvent d’apparence irrespectueuse, trouvant son plaisir à mettre en question ce qui est convenu, à contester l’autorité reconnue. Un disciple plein de déférence qui ne demande pas mieux que de suivre un maître. Le frondeur est gênant pour notre tranquillité. Mais il est nécessaire. Sa fonction consiste à empêcher les jeunes de devenir la chose des vieux. Le frondeur casse parfois les vitres; mais ses méfaits profitent à la ventilation. Laissons le frondeur accomplir sa fonction! Observons-le dans son répertoire, prêts à faire droit à ce qu’il apporte de juste! C’est la meilleure façon de lutter contre ce qui est faux et insalubre. Que ce frondeur ait pleine liberté de déballer son arsenal, de l’exposer au grand jour, à la bonne lumière où tout prend sa forme vraie et sa place équitable! Ainsi nous lui garderons sa confiance en nous, qu’il perdrait, rebuté, tyrannisé par notre autorité. Et notre façon cordiale de traiter le frondeur maintiendra toute sa bonne volonté au disciple, allié précieux dans la place, mais camarade fidèle du frondeur et toujours prêt à partager son exil et sa disgrâce.

LES MAMANS

--Nos grandes filles discutent avec nous à perte de vue. Les choses ne se passaient pas ainsi de notre temps. Nous respections nos parents.

Par quels moyens éviter ces pénibles rencontres d’opinions, ces échanges de paroles trop vives, regrettées ensuite? La paix familiale en est troublée, les bons rapports altérés.

L’AMI.--Pour discuter, il faut être deux, au minimum. Une discussion commence lorsque la fille répond à la mère et formule un avis différent. La mère s’efforce de ramener la fille sur son terrain; la fille défend ses positions... Dès lors il n’y a pas de raison que cela finisse.

--On ne peut cependant pas laisser le dernier mot à une enfant inexpérimentée.

L’AMI.--Avoir le dernier mot est effectivement le désir passionné de la jeunesse. C’est de l’enfantillage. Il est mauvais d’y tenir. Donnons l’exemple! Laissons-leur le dernier mot! Mais que ce dernier mot soit au début de la discussion. Établissons nettement notre idée, qu’il n’y ait point de malentendu! Cela fait: restons tranquilles! Les paroles inutiles font toujours du mal.

--Alors les enfants triomphent.

L’AMI.--Non; si nous restons fermes. Deux mots nets, appuyés par un esprit calme et une résolution sûre, valent mieux qu’un flot de paroles vives, précipitées, dont le sens premier, s’il fut équitable, s’altère et se ternit bientôt par la vivacité.

Vous parliez d’autrefois, de vos mères. Autrefois les parents étaient plus calmes et, par cela même, leur ascendant plus positif. Une résistance de la part des enfants pouvait les faire souffrir; mais ils gardaient le sang-froid et ne descendaient pas sur le terrain des opposants. Leur méthode était préférable.

Il faut laisser les enfants manifester leurs idées, les écouter, méditer leurs objections, en tirer ce qui est juste; mais non se mesurer avec eux en paroles: ils seraient les plus forts, étant les moins raisonnables.

La discussion cultive l’obstination. Discuter c’est s’exposer à prononcer des paroles où se lie notre faux amour-propre. Mieux vaut réfléchir sans parler: les pensées ont plus de chance de se rencontrer.

UN PROPHÈTE NOUVEAU

La joie vraie est une grande libératrice, un filtre merveilleux où toute souillure s’élimine. Mais son secret nous est voilé, autant que les énigmes de l’univers. Et nos cœurs sont pareils aux harpes muettes.

Il nous faudrait un Prophète de la vraie Joie. Je me le représente vieux, avec les balafres de la vie sur la figure, ayant passé par de rudes combats, et laissé un peu partout des lambeaux de son cœur aux épines de la route. Sa joie ne serait pas celle du matin de l’existence, pure et brillante pour n’avoir pas connu encore les atteintes des orages. Ce serait une sérénité intérieure éprouvée au creuset, quelque chose comme l’or des beaux soirs, après la chaleur du jour. Son sourire ne pourrait pas être interprété comme celui des satisfaits, remercîment à la chance libérale qui leur a jeté en passant l’obole du privilège. Ce serait un signe de victoire de l’Esprit sur tous les pouvoirs oppresseurs. Un tel homme serait réconfortant, encourageant, bienfaisant pour tous. Il ranimerait dans chacun le pauvre lumignon de joie qui fume encore. De la plus tourmentée des destinées, de celles qui nous apparaissent comme des rébus impossibles, il ferait sortir un sens lumineux. Il enseignerait à la jeunesse la joie virile, la joie des vaillants et braves cœurs, dégagés des peurs viles et des basses jouissances. Il leur donnerait son élan, son nerf, son indomptable énergie et sa douce foi d’enfant. Et nous entendrions sous ses doigts l’âme humaine vibrer de cordes inconnues, de cordes d’or et de cristal, où chante l’amour sans fond et l’espérance sans limites.

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