L’ATHLÈTE
... Il se peut que ce monsieur ait regardé le pochard avec une insistance indiscrète, bien que, j’imagine, vous seriez assez disposés à la juger excusable. Chacun sait en effet, par expérience, que les personnes en état de publique intoxication jouissent du privilège honorable d’attirer irrésistiblement notre curiosité. C’est sans doute, et nous ne l’ignorons point, que leurs actes sont imprévisibles, leurs paroles d’une incohérence qui confine au lyrisme. Enfin, si leur démarche est vacillante, leurs gestes ont une bizarrerie séduisante, leurs paroles semblent respirer ordinairement la bonne humeur. Illusion parfois décevante: car l’imagination d’un mortel qu’échauffent les perfides fumées de l’ivresse lui présente avec une incroyable célérité des tableaux successifs et contradictoires; il peut bondir, le temps d’un éclair, de la cordialité attendrie à la fureur la plus désastreuse. Aussi ferait-on mieux de ne le point regarder; mais il est rare qu’on sache observer une réserve si sage.
Le monsieur avait l’air d’un monsieur à son aise, il portait un pardessus à taille, son pantalon offrait un pli distingué. Son visage glabre, rasé de frais, amène et rose, dominait paisiblement sa carrure athlétique. C’était, visiblement, un homme du nord, un homme de force. Le pochard semblait un pauvre diable, indigent, malingre et miteux. Les membres inférieurs, depuis les hanches jusqu’aux genoux, puis des genoux jusqu’aux pieds, dessinaient un angle double rappelant la forme de la dernière lettre de notre alphabet, ou ce que l’esprit d’observation populaire a coutume de baptiser la manche de veste. Le fer n’avait point passé, sur ses joues plombées, depuis une bonne quinzaine, négligence d’autant plus nuisible à son apparence extérieure que sa barbe était rare. Il était tout mal fichu, tout biscornu, tout gringalet. Ses petits yeux chassieux, à demi fermés par l’ivresse, pleuraient. Toutefois, ils ne laissaient point d’y voir assez bien: ils distinguaient que le monsieur bien mis le regardait.
Ces choses avaient lieu tout près de Saint-Pierre de Montrouge, sur le trottoir de l’avenue d’Orléans, dont les dimensions, à cet endroit, sont plutôt généreuses. Cependant l’espace était devenu presque étroit pour les évolutions du petit homme mal fichu. Mais le petit homme mal fichu, voyant que le monsieur bien mis le dévisageait, s’arrêta tout à coup, empoigna, pour affermir sa position, la grille circulaire qui entourait le tronc d’un marronnier municipal, réfléchit un petit instant, sourit enfin bénévolement, et proposa au monsieur bien mis d’aller boire un verre.
Cette offre était incontestablement empreinte de toutes les meilleures traditions de notre plus antique courtoisie: le monsieur n’eut pas l’air de l’entendre. Même, avec une mine un peu gênée, il reprit sa marche vers le lion de Belfort. C’est à quoi il eût dû se décider alors un peu plus tôt; car ce dédain trop visible, en réponse à sa politesse, produisit chez le pochard une de ces brusques sautes de sentiments dont nous venons de signaler la fréquence et le péril. Incontinent, il manifesta l’indignation la plus violente. Cette indignation se traduisit par un grand nombre de paroles, toutes ailées, bien qu’injurieuses. Tout à l’heure, pour contempler le spectacle, il y avait du monde. Dès ce moment, ce fut une foule. Ce phénomène eut une conséquence regrettable: il empêcha le monsieur de s’esquiver.
Constatant que le public lui était en somme sympathique, le pochard revint à une appréciation plus indulgente.
--Je suis, dit-il au monsieur, je suis comme la lune... On ne résiste pas à mon att..., à mon attraction! Viens prendre un verre!
Mais le monsieur ayant fait imprudemment une moue qui révélait sa répugnance, le pochard éprouva de nouveau la plus vive irritation. Voici de ces miracles qui prouvent la puissance du dieu de Nisa: alors que le petit homme, quelques minutes auparavant, tenait à peine sur ses jambes, il devint d’une agilité funeste et tout à fait extraordinaire: d’un premier coup de poing, il fit tomber sur le trottoir le chapeau du monsieur. Puis il tenta sur le menton un «direct» qui fut, à la vérité, paré du coude gauche. Alors il attaqua le plexus solaire dans un corps-à-corps, avec plus de succès: le monsieur eut la respiration subitement coupée. Cela permit à son assaillant de réussir un magnifique uppercut sur l’oreille droite. Le monsieur n’avait même pas essayé de riposter; il tentait seulement d’éviter les coups, du reste avec une adresse assez singulière, quoique insuffisante, par des mouvements de bras, en rapprochant, comme précieusement, ses deux poings de sa poitrine. Cette tactique ne l’empêcha point d’être rapidement vaincu. Il alla tomber sur un banc.
Comme tout était fini, il arriva un agent, et puis deux agents. Un de ces agents mit la main au collet du petit homme. L’autre se pencha vers le monsieur bien habillé, avec une certaine bienveillance. Mais le petit homme, sans protester contre la rigueur que la force publique exerçait à son égard, déclara:
--Il m’a insulté!
Des voix, dans la foule, s’élevèrent pour confirmer que le monsieur avait insulté le petit homme. Affaire d’opinion. En effet, le petit homme avait d’abord été bien aimable. L’autre aurait dû accepter son invitation!
Donc les agents décidèrent de les conduire tous les deux, impartialement, au poste de police. Le monsieur en parut affecté, car c’était une injustice, mais il déféra. Pour le pochard, sa victoire l’avait dégrisé; il était fier. Le public le regardait avec sympathie.
--Voilà ce que c’est, disait-on, que de savoir la boxe; l’autre est certainement deux fois plus fort que lui, et il n’a pu seulement se défendre!
Au poste de police, M. le commissaire venait d’arriver, tout justement. Il interrogea les deux citoyens convaincus d’avoir troublé la paix publique et de s’être livrés à des voies de fait, sur un des boulevards de la ville de Paris. Tout d’abord, comme il se doit, il s’enquit de leur identité. Le pochard, dégrisé, fit connaître qu’il se nommait Pacifique-Innocent Ledoux, domicilié rue des Vertus.
--Et vous? demanda le commissaire au monsieur.
Le monsieur répondit d’une voix peinée, avec un petit accent anglais:
--Jim Forward.
Le commissaire sursauta.
--Voyons, fit-il, vous ne voudriez pas me la faire? Vous n’êtes pas Jim Forward, le fameux boxeur, le champion du monde? Le Jim Forward qui a remporté 84 victoires sur 86 combats, qui a battu Sam Thurloë, le nègre imbattable; qui a mis Bill Grindstone et Bob Togger out, au premier round, l’un en une minute et demie, l’autre en 18 secondes, et qui a eu Carpentier, notre immortel et national Carpentier lui-même, aux points?...
--Si, affirma le monsieur d’un ton désolé, c’est bien moi, je suis le même...
--Mais ce rien du tout, cet ivrogne qui ne tenait pas sur ses jambes, vous a rossé comme un sac vide. Et vous ne vous êtes même pas défendu!... Ah! monsieur, c’est beau ce que vous avez fait là! C’est généreux, c’est héroïque!
--Non, fit Jim Forward, ce n’est pas héroïque... Ah! cria-t-il, éclatant, si j’avais eu mes gants! De bons gants de cinq onces! Ce que je lui aurais passé, à ce cochon-là!
--Vos gants? fit le commissaire étonné.
--Oui. Comment voulez-vous que je me batte, sans mes gants! Monsieur le commissaire, je ne me suis pas battu à main nue depuis l’âge de quatorze ans, depuis que mon manager, l’inappréciable Patsy Brown, m’a remarqué dans les rues de Stoke-on-Trent en train d’administrer une pile, avec une rare facilité, à un copain de mon âge. Je ne peux plus, depuis ce temps-là, je ne peux plus, vous comprenez bien! Un boxeur ne peut pas s’abîmer les poings, et ça les abîme de taper à main nue; ça vous casse les jointures!
Il soupira. Ses traits se contractèrent: un des damnés du septième cercle!
--Et maintenant, fit-il, maintenant que je suis champion du monde, je n’ose plus ouvrir une portière de voiture; je n’ose plus donner une poignée de main! Vous savez ce qu’elles valent, ces mains-là: six cent mille francs pièce!
Le commissaire admira, d’un regard furtif, ces deux opulentes extrémités. Jim Forward les cacha dans ses poches, avec horreur.
--Je me fais l’effet de Guillaume II, fit-il. Tout le temps je pense à Guillaume II. Imaginez où il en serait, celui-là, s’il n’avait pas aventuré sa classe! Moi, je veux garder la mienne. Un enfant, monsieur le commissaire, une femme, un gosse, un employé des pompes funèbres, n’importe qui peut me coller des marrons. Je ne répondrai pas: il me faut mes gants!
--Monsieur, dit le commissaire, je compatis à votre juste douleur. Vous êtes, en vérité, un homme bien malheureux.
--N’est-ce pas, monsieur le commissaire, n’est-ce pas!
Ils se serrèrent la main. Jim Forward retira tout de suite la sienne.
--Pas si fort, je vous prie, pas si fort!
LE CONDAMNÉ CARDEVAQUE
Les exploits de Landru ont produit, dans le centre pénitentiaire de Cayenne, la plus forte impression. Si vous voulez bien y réfléchir un court instant, vous concevrez qu’il n’en peut être autrement: quand, après avoir ôté la vie à son prochain, on n’a soi-même échappé à la mort que de l’épaisseur d’un cheveu; quand, après avoir pris toutes les précautions que peut inspirer la prudence pour éviter les conséquences d’un crime, on s’est vu pourtant appréhendé par la police, astucieusement interrogé par un juge d’instruction, condamné par des jurés cette fois sans indulgence, tout nouveau procédé imaginé pour éviter la peine suprême, pour laisser planer, si l’on est pris, le doute qui doit sauver votre tête en supprimant la preuve fatale,--là-bas, en Guyane, trois mille forçats, pensifs, savent apprécier votre travail à sa juste valeur; à leur manière ce sont des artistes, ils connaissent, d’expérience, combien l’innovation est rare, combien tout perfectionnement des vieilles méthodes, même, est difficile.
--Et dire, pourtant, objecta Sicougnot, homme du meilleur monde, et qui avait des lettres, condamné à perpétuité pour avoir empoisonné sa femme, dire que s’il s’était arrêté, s’il avait su s’arrêter à sa onzième fiancée, il n’aurait même pas été découvert! Mais voilà: le génie ignore ses limites, et l’histoire de Landru est celle de Napoléon!
--Cela n’empêche point, répondit Maltrat, un autre «perpétuité», qu’il a des chances de n’être pas fauché, et de venir ici. C’est quelque chose! Et nous lui ferons une belle réception. Il la mérite: un homme comme lui, ça honore la corporation.
Mais Pietr’ Athanasi, un Corse, jugé et condamné après douze meurtres, et qui se vantait de ne jamais penser comme tout le monde, prononça tout à coup:
--Il y a ici quelqu’un qui est encore plus fort que Landru! Et vous n’avez jamais fait attention à lui: vous méconnaissez son mérite!
--Nous méprisons la justice! répliqua le distingué Sicougnot, et croyons en avoir le droit; mais nous honorons l’équité. Nous sommes toujours prêts à rendre hommage au talent: toutefois, cherchant honnêtement de qui tu veux parler, je ne distingue personne digne d’un tel éloge.
--C’est Cardevaque! jeta Athanasi d’une voix ferme.
Il y eut, dans l’assemblée, un petit rire de mépris. Tout le monde connaissait Cardevaque: c’était, de mine, un assez pauvre homme, à la fois chafouin et rondouillard, qui servait la messe à l’aumônier; et celui-ci, par manière de récompense, l’avait fait placer comme infirmier au dispensaire. Au bagne, on n’aime pas ceux qui savent obtenir des faveurs.
--Cardevaque est un condamné à mort commué, répondit Pietr’ Athanasi; et si vous lui aviez demandé le truc qu’il a eu pour se faire commuer, vous lui feriez le salut quand il passe. Ou plutôt vous seriez jaloux: vous n’auriez pas eu, à vous tous, assez d’instruction pour l’inventer.
Un jugement si dédaigneux ne pouvait manquer de froisser Sicougnot. Il ricana, dédaigneusement. Mais les autres, qui n’avaient que peu de sympathie pour cet homme du monde, furent d’avis qu’il fallait voir. On décida d’interroger Cardevaque.
Athanasi s’en fut le chercher. Il arriva, l’air bien modeste, comme il convenait devant un si puissant aréopage; mais, sommé de conter son histoire, ne se fit point prier.
--Comme Landru, dit-il, je fus enfant de chœur dans mon enfance...
--Ah! ah! murmura Sicougnot.
D’une part il faisait profession de détester les curés, d’autre part il les considérait comme capables d’enseigner à leurs élèves des vues profondes et victorieuses.
--Oh! ce n’est pas ce que vous croyez, avoua Cardevaque, bien doucement. Le coup que j’ai fait n’a rien de particulièrement savant. Bien au contraire: j’avais tué une femme avec un chenêt; je n’avais pris aucun soin pour dissimuler ni ma responsabilité, ni ma culpabilité, ni ma préméditation. Les journalistes me taxèrent de grossier et de brutal criminel; je fus condamné à l’unanimité du jury, et mon pourvoi en grâce rejeté.
--Mais puisque tu as été commué!... protesta Sicougnot.
--N’interromps pas, fit Athanasi: tu vas voir, c’est le beau de la combinaison.
--J’avais été condamné en mars, poursuivit Cardevaque, et cette année-là Pâques tombait en avril. En lisant le Magasin pittoresque et Vingt mille lieues sous les mers, en jouant à la manille avec mes gardiens, je songeais tout le temps: «Pourvu qu’ils ne pensent pas à me gerber avant la semaine sainte, bon Dieu! Pourvu qu’ils n’y pensent pas. Et qu’ils ne retardent pas après!»
--Qu’est-ce que ça te faisait? Avant, c’était embêtant, mais après c’était du rabiot! dit Sicougnot.
Athanasi rigole:
--C’est comme ça qu’aurait raisonné un daim!
Sicougnot le regarda de travers. Mais, les apaisant d’un geste de la main, Cardevaque continua:
--Et j’eus une veine, une veine! Le mardi, le mercredi d’avant Pâques arrivent: rien! on me laisse bien tranquillement dormir. Le jeudi saint, dès potron-minet, comme c’est l’usage, la porte de ma cellule s’ouvre, je vois entrer le procureur général, le chef de la Sûreté, M. de Paris, ses aides, mon avocat, monsieur l’aumônier. Je le dévisage, monsieur l’aumônier: et il faisait une tête, une tête! Il tremblait de tous ses membres: «Bon! que je me dis, tu trembleras bien plus encore tout à l’heure!»
--Mais pourquoi?... interrogea Sicougnot.
--Tu vas voir. Ça commence comme à l’ordinaire, le procureur général me dit: «Du courage! Votre recours en grâce est rejeté!» Je lui répondis: «J’en aurai!» Je fume une cigarette, et puis je m’adresse bien poliment au curé: «Monsieur l’aumônier, je voudrais me confesser!...» Il consent, bien entendu, c’était son métier, mais il avait toujours l’air dans ses petits souliers, et j’ajoute tout de suite:
«... Et aussi, entendre la messe!»
»Alors il pâlit, il bredouille, il se tourne vers les légumes qui étaient là, il leur crie: «Je vous l’avait bien dit! Je vous l’avais bien dit! Mon Dieu! Mon Dieu!» Et les légumes criaient à leur tour: «Mais c’est absurde, monsieur l’aumônier, c’est absurde! Il doit y avoir un moyen?...» Mais lui faisait «non», de la tête, et moi, qui rigolais intérieurement de tout mon cœur, je me tenais les mains jointes, et l’air bien contrit.
»--Je vous avais prévenu, fait l’aumônier. Si cet homme--j’allais dire par malheur, mais je n’en ai pas le droit--demande que je célèbre pour lui le Saint-Sacrifice, ce sera impossible, impossible! On ne dit pas la messe le jeudi saint! Les règles de l’Eglise n’autorisent ce jour-là qu’une consécration, qui se fait dans chaque paroisse à une messe seule et unique!... Je ne puis pas célébrer la messe! Je-ne-le-puis-pas!...
»--Eh bien, déclare le procureur général, de fort mauvaise humeur, si vous ne le pouvez pas, le condamné s’en passera!
»--Je n’ai pas le droit de célébrer la messe, dit l’aumônier, mais vous, vous n’avez pas le droit d’envoyer ce malheureux dans l’autre monde sans qu’il l’ait entendue, s’il le désire. C’est un principe sacré, qui a toujours été respecté. Vous pouvez prendre le corps, vous ne pouvez damner l’âme. Je m’y oppose, solennellement!
»--Alors, dit le procureur général, à demain vendredi. C’est contre toutes les habitudes, d’exécuter un condamné vingt-quatre heures après qu’il a été averti. Mais enfin!
»--Je puis encore moins célébrer la messe le vendredi saint que le jeudi saint, répliqua l’aumônier, les larmes aux yeux. Et le samedi saint, c’est comme le jeudi et le vendredi.
»--Dimanche, alors? suggère le chef de la Sûreté, timidement, car il trouvait que c’était déjà bien tard.
»--Monsieur le chef de la Sûreté, fait monsieur de Paris, le dimanche est un jour férié: on ne peut pas exécuter les jours fériés!
»--Mais, sacré nom d’un chien! gémit le procureur général, le lundi de Pâques aussi est jour férié, légalement! Tonnerre de Dieu de tonnerre de Dieu!
Il jurait à en épouvanter l’aumônier, qui n’avait pas besoin de ça.
»--Ecoutez, Cardevaque, fait le procureur général, se tournant vers moi, avez-vous vraiment besoin d’entendre la messe? C’est une idée naturelle, touchante même de votre part, mais voyons, estimez-vous que ce soit tout à fait indispensable?
»--Monsieur le procureur général, répliquai-je, c’est mon idée!
»--Elle est propre, votre idée! blasphéma ce magistrat exaspéré. Un homme sans aveu, un assassin, qui n’a même pas le courage de mourir comme il a vécu! Un anticlérical avéré--car je connais votre dossier, vous ne direz pas le contraire!--qui renie les convictions de toute sa vie, à l’heure de la mort! On ne sait plus à qui se fier, il n’y a plus d’énergie sur terre,--et il n’y a plus de justice possible! Allons, Cardevaque, un bon mouvement! Ça sera dans les journaux, que vous êtes mort comme un anticlérical conscient, en refusant les secours de la religion!
»--Monsieur le procureur général, lui dis-je, je voudrais vous faire ce plaisir, mais ça ferait trop de peine à ma mère!
»--Alors, à mardi, puisqu’il n’y a pas moyen de faire autrement, conclut le procureur général dégoûté.
»--Vous remettez à mardi, fait mon avocat, qui était resté muet jusque-là. Mais moi je vais présenter au président de la République un second recours en grâce. Pas un être au monde, eût-il un cœur de tigre, encore moins notre vénéré et bienveillant chef d’Etat, ne saurait trouver en lui assez de férocité pour signer l’arrêt de mort d’un homme qui aurait, cinq jours durant, connu dans sa cellule les affres de la plus affreuse agonie. Je vous salue, monsieur le procureur général. Et je ne vous reverrai pas ici mardi prochain, j’en ai la ferme assurance!
»Et il avait raison: je fus gracié, comme il l’avait prévu.»
--C’est un coup épatant! déclara Maltrat.
Et Sicougnot, bien que plein de jalousie, ne put y contredire.
LE TRAITRE
Sur le trottoir de l’avenue de Breteuil, Guérande consulta sa montre: une heure du matin. La bise d’automne était froide, il releva sur son habit noir le collet de son pardessus. Son second mouvement fut d’appeler une voiture; il dirigea vers son gousset un geste instinctif et sourit sans gaieté. «Ils auraient bien pu me payer mon cachet ce soir même!» songea-t-il. Il avait joué sept ou huit morceaux: deux sonates de Mozart, une autre de Bach, un menuet de Couperin, accompagné les Roses d’Ispahan, de Fauré, pour la maîtresse de la maison, qui professe à l’égard de la musique contemporaine une admiration dont celle-ci se pourrait passer sans en souffrir, et On ne doit faire aux enfants nulle peine, pour un monsieur dont il ignorait le nom, mais qu’il fallait, paraît-il, absolument faire chanter. Guérande haussa les épaules: uns heure de marche jusqu’à la rue Victor Massé. «Que la vie est bête, murmura-t-il, que la vie est bête!» Car la nuit et la solitude, quand la soirée s’est passée sans la pointe d’excitation que donne un bon repas, sans sympathie avec les hommes et les femmes qui vous entourent, et dans la conscience importune d’une posture stipendiée, suggèrent des généralisations pessimistes. On ne sait plus pourquoi le monde est fait, et on le trouve mal fait. Guérande considérait les hautes maisons neuves, dont quelques fenêtres, encore éclairées, plongeaient sur lui un regard de lumineux dédain. «Ils sont riches, là-dedans, se dit-il. Je ne les envie pas; mais si du moins ils pouvaient comprendre!... Bah! ce n’est pas leur faute, ils ne sont peut-être pas si bêtes que ça; personne ne comprend jamais personne, voilà tout. Ils ne m’ont pas seulement demandé de jouer ma musique...»
Il venait d’arriver à un résultat. Il savait maintenant pourquoi il se sentait le cœur lourd et la bouche amère: pour un motif personnel, au bout du compte. Il n’en fut pas plus fier, ni humilié. Il réfléchit seulement: «Comme on pense vite, quand on est tout seul, et qu’on n’est pas devant son piano.» Puis: «Et ça ne me sert à rien. Ces idées-là sont morales ou abstraites; elles ne sont pas musicales!» Alors il s’efforça d’admirer l’ombre et la lumière. Sous les quatre rangées d’arbres de la spacieuse avenue, les étoiles radieuses des réverbères muaient étrangement la couleur des feuilles. Non plus du vert: de l’argent, du bleu, du bronze. C’était contre nature et délicieux. Paris se taisait, on l’eût cru, et l’on se serait trompé; mais une pédale retombait sur cet immense instrument toujours sonore. Le silence mentait. Ce n’était pas du vrai silence: un ensemble d’accords étouffés dans une laine épaisse, obscure... «Ça, au moins, s’affirma Guérande, ce ne sont plus des idées, ce sont des sensations. Encore un instant, et elles vont se transformer, je rentrerai dans mon métier.» Et il ne quitta plus des yeux les beaux arbres paisibles.
Un grand calme était entré dans son âme. Il s’efforça de le posséder plus grand encore, de se faire une âme heureuse, expectante, vide, pour recevoir la communion. Il connaissait cela: le moment rare et sublime où le cerveau, en une seconde, s’emplit d’une joie surhumaine et sans cause. Et après on crée. Je veux dire qu’on travaille, qu’on recompose, qu’on essaie de prolonger et de reconstituer dans le temps ce qui a été hors du temps... Brusquement, une secousse physique le fit rentrer dans la vie extérieure, dans la vie des hommes et des faits immédiats, brutaux, qui exigent un acte, une décision: une ombre venait, un instant, de se montrer derrière un tronc d’arbre et d’y rentrer, muette. Et derrière celle-là il eut l’impression vague, la prescience plutôt, qu’il y en avait d’autres, derrière d’autres arbres. Trois ou quatre. Quelques minutes auparavant, alors qu’il souffrait dans sa fierté, dans sa sensibilité, triste, découragé, déprimé, stérile, il n’eût pris d’autre décision que de fuir. Sa résolution, au contraire, fut rapide, exacte, spirituelle: car il y a presque ordinairement de l’esprit dans le sang-froid. «Ah! les pauvres gens! C’est eux qui sont volés!» Et, dans la même seconde: «J’ai tout avantage à les en avertir!» Il tira gaiement de sa poche une petite bourse d’acier.
--J’ai quarante-cinq sous, cria-t-il. Si vous les voulez?...
Et il continua sa marche, sans presser le pas, sans détours, montrant toujours sa bourse, content de se trouver naturellement si brave. Un homme sortit de l’ombre du platane. Sa casquette était enfoncée très profondément sur ses yeux, mais l’on voyait, au duvet de son menton et de ses joues, qu’il n’avait pas vingt ans. Il allongea la main.
--C’est-il vrai, ça?
Il compta: un billet de deux francs et des sous. Il dit:
--Nib de galetouse! C’est tout?
Guérande retourna ses poches.
--Il y a aussi ma montre, fit-il. En acier. Douze cinquante.
L’homme proféra, d’une voix plus haute:
--C’est un pané!
Il rendit même la bourse, dédaigneux.
--Je vous remercie, dit Guérande.
Il avait donné à sa voix le ton de la plus simple et même indifférente politesse. Ce n’était pas le moment d’une ironie, qui eût sans doute été mal prise. Et il passa.
Une autre ombre apparut. Cette fois, l’homme avait un chapeau melon, un pantalon noir, un veston court de la même couleur, une chemise et un faux col bas très sale, une cravate noire. Face terreuse d’alcoolique. «J’ai déjà vu de ces figures, pensa Guérande. Chez les huissiers? Aux courses? Les deux, très probablement.» Et il reprit sans crier, d’un air de confidence:
--Puisque je n’ai que quarante-cinq sous! Vous n’avez donc pas entendu?
Il voulut de nouveau en faire la preuve. L’homme secoua la tête.
--L’autre a regardé, fit-il d’une voix molle... Quelle mouise! On n’est pas fadé, ce soir...
Guérande s’excusa:
--Ce n’est pas ma faute, allez!
--Non, dit l’homme au chapeau melon, ce n’est pas votre faute, je le pense bien... C’est des fois une consolation, vous voyez. Une consolation pour vous.
Ces paroles dénotaient un esprit tourné vers la philosophie, et comme une nuance de fraternelle pitié. Guérande en profita.
--Ecoutez, dit-il, je crois qu’il y en a encore, là-bas?...
--Oui, fit l’homme. Deux. Des copains. On s’est mis ensemble, ce soir. Et pourquoi, bon Dieu de bon Dieu?
--Eh bien, vous ne pourriez pas m’accompagner? Si je dois me remettre à expliquer comme ça, jusqu’au bout de l’avenue, c’est ennuyeux. Je vous les donnerai pour la peine, mes quarante-cinq sous.
--Pour quatre? dit l’homme amèrement. Ah! c’est pas la peine. Mais pour la chose de vous faire conduite, je veux bien tout de même.
--Ça vous réchauffera! expliqua Guérande.
L’homme au chapeau melon ne répondit pas à cette plaisanterie. Il marcha. En route, il lui prit d’interroger:
--Comment qu’ça se fait qu’vous êtes dans la mouise, vous, en habit noir? C’est donc qu’vous êtes officier?
--Moi? fit Guérande étonné. Pourquoi?
--Mis en homme du monde, et si déchard! Alors, comme on est tout près de l’Ecole militaire...
--Je suis un pauvre musicien.
--Alors, c’est pas bon non plus, ça? On vit de bricoles? C’qu’y a du monde qui vit de bricoles!
--Et vous?
--Y a les courses. Des fois on gagne, avec son argent. Des fois on ramasse un bon ticket.
--Dans les poches? suggéra Guérande.
--Où qu’ça s’trouve.
De nouveau, le silence plana sur la grande avenue.
--C’est donc pas votre métier, ordinairement? demanda le musicien.
--Quoi?
--... Ce que vous faites ce soir?
--Non. Mais y a huit jours qu’on fait plus rien, sur la pelouse. On sait pas comment on vit. Tout est à la manque. On n’avait plus l’sou pour Maisons, demain; alors, on s’est dit qu’en essayant comme ça on ferait bien quarante ou cinquante, des fois: la peau, oui, la peau!
La forme oblongue du dôme des Invalides commençait de se profiler vaguement sur le ciel. Un rayon de lune, perçant les nuages, jeta sur ce toit métallique une mince et dérisoire lueur d’or.
L’allégresse de Guérande avait changé de cause. Elle n’était plus intellectuelle, extatique, pensive, mais physique et active. Il dominait une situation difficile, il avait triomphé, tout seul, par sa seule bonne humeur et sa bravoure. Il en avait de la reconnaissance à celui qu’il coudoyait. S’il n’eût craint que ce geste ne lui parût offensif, il lui eût volontiers frappé affectueusement sur l’épaule.
--C’est pourtant des gens riches, par ici, continua l’homme au chapeau melon, regardant les belles maisons de pierre.
--C’est riche, dit Guérande, bien entendu, c’est riche! Mais c’est des bourgeois tranquilles, ils ne sortent pas après minuit. Et ceux qui viennent les voir, on leur fait chercher des voitures. Que diable alliez-vous faire là? Vous ne savez pas votre affaire!
--Si vous aviez eu du pognon, fit l’homme, froissé, vous auriez vu!
--Mais je n’en avais pas, poursuivit Guérande. Et personne n’en aura, de ceux qui descendront: des serveurs, peut-être. On vient de leur donner dix francs. Bonne idée, que de risquer la correctionnelle pour deux billets de cent sous!
--On fait comme on peut, dit l’homme tristement.
--Et dire, éclata Guérande, qu’en ce moment la partie bat son plein dans les cercles, que dans une heure vous verrez sortir le gagnant, l’heureux gagnant, heureux, confiant, un peu saoul, un cigare à la bouche, reconnaissable à vingt pas, et les poches pleines de billets de banque. Vous êtes idiots!
--Monsieur, dit l’homme avec une sorte de respect, on est des pauvres bougres, vous comprenez, on ne sait pas!
De nouveau, ils se turent. Puis l’homme interrogea, avec timidité:
--Ces... choses-là, ces cercles, comme vous dites, où c’que c’est?
--Ma foi, dit Guérande, je passe devant, c’est ma route. Si vous voulez venir...
· · ·
Quand Guérande a fini de conter cette histoire, on s’écrie, on lui demande:
--Mais où l’avez-vous laissé, votre voleur?
--Où il fallait. Et je suis parti.
--Et alors, qu’est-ce qu’il a fait, qu’est-ce qui est arrivé?
--Je n’en sais rien, mais je m’en f...
UN BEAU MARIAGE
... A cette époque--c’est demain--le nombre des divorces avait tellement augmenté à Paris, qu’il fallut créer, dans une annexe du Palais de Justice, dix nouvelles chambres qui toutes ne s’occupaient qu’à dénouer les liens conjugaux des habitants du département de la Seine.
Ce jour-là, le rôle, qui d’ailleurs était, selon l’habitude, très lourdement chargé, annonçait plaidoirie et jugement sur la demande en divorce intentée par Joseph Pouilledieu, ouvrier plombier-zingueur, contre son épouse, née Louise-Emilie Barbenoire. Aucune requête reconventionnelle n’était introduite par celle-ci et les faits de la cause semblaient obscurs. La procédure préliminaire de conciliation n’avait amené aucun résultat. Pouilledieu s’obstinait à vouloir divorcer d’avec sa femme pour «cause d’indignité» de celle-ci. Mais les preuves de l’indignité, dans les conclusions présentées par son avocat, Me Dumont-Pouque, n’apparaissaient que fort confusément. On n’y incriminait guère que l’existence menée par la femme Pouilledieu antérieurement à son mariage. Cette dame pouvait bien en effet avoir été fort légère; mais il est de jurisprudence banale que le mariage efface toutes les fautes commises avant sa célébration, à moins cependant que celles-ci n’aient été dissimulées au conjoint; et il n’était point allégué que ce fût ici le cas. Louise-Emilie Barbenoire protestait qu’elle avait toujours été à l’égard de Pouilledieu une épouse fidèle et dévouée. Bien plus, elle continuait d’entourer son mari d’une affection tenace, passionnée, véritablement touchante. Ses lettres, dont son avocat, Me Michonneau, était à même de communiquer quelques-unes, incorrectes, mais spontanées et certainement sincères, son attitude même au cours de l’instance en faisaient foi. Enfin c’était là une de ces causes qui mettent à l’épreuve la sagacité du juge parce que, ainsi qu’il n’arrive que trop souvent dans ces sortes d’affaires, les parties ont volontairement dissimulé les motifs réels de leur désaccord. En pareil cas, une prudence toute naturelle dicte la décision du tribunal. Mal éclairé, il ne peut que laisser les choses en l’état. Pouilledieu devait donc, selon toutes les apparences, être débouté des fins de sa demande.
Me Dumont-Pouque s’en aperçut. Après un colloque discret avec son client, il s’aventura un peu plus loin qu’il n’avait été convenu d’abord.
--Je tiens à faire remarquer au tribunal, dit-il, que Louise-Emilie Barbenoire est une vieille habituée de cette chambre, ou des voisines. Il y a quinze ans, alors qu’elle ne comptait que vingt-cinq printemps, elle a--nous en déposons ici les preuves--divorcé d’avec Antoine-Justin Perronnet, qu’elle avait épousé deux ans et demi auparavant. Trois ans plus tard, le tribunal de la Seine, toujours au bénéfice de son conjoint, prononçait son divorce d’avec Henri-Valentin Barbier. Trois ans encore plus tard, c’était Jules-Hyacinthe Lépine qui faisait prononcer, à son profit, la dissolution du nœud conjugal le liant à cette personne; puis ce fut, toujours dans le même laps de temps, Hippolyte-Albert Chamussot. Cette femme en est à son cinquième divorce; et jamais, dans un de ces précédents, elle n’a nié les charges d’infidélité, de violences, d’injures, d’abandon du domicile conjugal, de concubinat, alléguées contre elle. Que le tribunal médite ce mystère, et notre malheur: nous sommes les premiers à nous trouver en présence de la même épouse, qui se prétend, cette fois, pure de tout péché!
Mais le président, M. Torteru des Ormeaux, interrompit l’avocat pour lui faire remarquer que tout cela ne changeait rien aux faits de la cause. On ne se trouvait pas en présence de Louise-Emilie Barbenoire, épouse Perronnet, ou Barbier, ou Lépine, ou Chamussot; mais de Louise-Emilie Barbenoire, épouse Pouilledieu, et vierge, en tant qu’épouse Pouilledieu, de tout reproche susceptible d’être pris en considération. Il avait à peine fini de parler que le demandeur, qui montrait depuis quelques instants des signes d’agitation, sollicita la faveur de s’expliquer lui-même.
--Nous ne désirons que ça! répondit M. Torteru des Ormeaux, un peu sèchement.
--Monsieur le président, dit Pouilledieu, c’est quand j’ai été pour faire mon service militaire... J’suis syndiqué, comme tout le monde, parce qu’on peut pas faire autrement, mais j’suis pas anarchiste, j’suis pas antipatriote, j’aime la France, monsieur le président!
--Ces sentiments vous honorent, approuva M. Torteru des Ormeaux, mais ce n’est pas la question.
--J’aime la France, continua Pouilledieu, mais je gagnais de bonnes journées, j’étais bon ouvrier, ça m’embêtait de me perdre complètement la main, et enfin, n’est-ce pas, tant qu’à tirer trois ans, il vaut mieux les tirer le plus doucement qu’on peut. C’est légitime, c’est dans l’ordre... Alors je reçus, comme tous les camarades, une circulaire d’une agence pour me marier.
--Vous dites? interrogea le président.
--La v’là, fit Pouilledieu, j’l’ai conservée... Elle dit qu’il y a une loi qui fait de grands avantages aux soldats mariés, qu’on les laisse sortir à cinq heures, qu’on leur donne la permission de la nuit tous les soirs, et des congés chaque année, de vraies vacances, quoi: des vacances où c’est qu’on peut travailler et gagner sa vie. Et la circulaire disait aussi que l’agence s’engageait à me fournir une femme qui promettrait par écrit, quand ça serait la classe, de divorcer, de tirer de son côté, moi du mien, ni vu ni connu... Monsieur le président, c’était à considérer! On m’a présenté à Madame, en me disant qu’elle était de tout repos, qu’elle avait l’habitude d’épouser des soldats pour ça, qu’elle en était à son quatrième divorce avec des soldats, et que ça n’était pas bien cher, la prime à payer. J’avais des économies, j’ai fait le coup. Mettez-vous à ma place!
--L’institution du mariage, répondit le président, écartant cette proposition, est d’un intérêt primordial pour la société. Celle-ci ne peut admettre, dans les conventions conjugales, de clause résolutoire pour les parties.
--Monsieur le président, poursuivit Pouilledieu sans comprendre, j’ai tiré mon temps assez agréablement. Les jours d’été, j’trouvais encore à bricoler chez d’anciens patrons, j’faisais aussi des heures de nuit, comptées double. Le lendemain matin, dame, j’avais les jambes un peu molles à la manœuvre; mais on mettait ça sus l’compte que j’étais nouveau marié: ça passait. Et puis, à partir du mois d’juin, bonsoir la compagnie, on peut dire! On m’voyait plus à la troisième du deux. Pendant c’temps-là, j’m’arrangeais assez bien avec Madame...
Il se tourna vers Louise-Emilie, qui se cachait la figure dans les mains.
--C’est une femme d’expérience, poursuivit-il placidement; elle a vingt ans de plus que moi! Et pour ce qui est du ménage, on peut plus mal tomber. Elle a du soin, elle est économe, elle est propre, elle s’habille pas mal--à c’t’âge-là, les femmes, faut qu’ça s’habille, sans ça... Mais, m’sieur l’président, cria-t-il, d’un sursaut, c’était tout de même une affaire qu’on avait fait, n’est-ce pas? On était marié jusqu’à la classe, on d’vait s’démarier après, c’était l’contrat. Madame est bien gentille, elle est même trop gentille, dans un sens, et j’ai rien à dire contre elle: mais elle a quarante ans, j’en ai vingt-trois: j’peux pas traîner toute ma vie avec elle, c’est pas sérieux, elle est trop moche. Elle a promis de s’divorcer, qu’elle s’divorce! J’connais qu’ça.
Alors, Louise-Emilie Barbenoire, femme Pouilledieu, se leva, criant à son tour:
--J’veux pas! Non, j’veux pas!
Elle était mise comme une femme qui a porté des robes de soie, qui n’en a plus, mais qui s’en souvient. C’était ridicule et pitoyable. Elle avait «fait» sa figure ravagée, parce que, ça aussi, elle avait appris; ses bras, réhabitués aux soins du ménage, étaient trop rouges, entre les poignets de son corsage et ses gants noirs à deux boutons; et sur son visage on pouvait voir de la bassesse, de l’enthousiasme, de l’amour, de la férocité, de la rapacité charnelle: parce que cet homme, c’était son dernier. Et c’était son mâle, et c’était aussi son enfant, qu’elle avait caressé, gâté, dorloté, et c’était, avec tout ça, son gagne-pain! Après lui, elle n’aurait plus personne. Parce qu’elle ne voulait pas et parce qu’elle ne pourrait pas. Mettez d’abord le motif que vous voudrez. Mais rien de tout cela, elle ne pouvait le dire: par prudence ou par pudeur; ce qui est d’ailleurs pour les femmes presque la même chose. Elle répétait seulement:
--J’veux pas! Non, j’veux pas! L’contrat avec l’agence vaut rien.
Et elle ajouta, l’ayant entendu dire:
--L’contrat est immoral!
Elle avait raison. Le tribunal, après une très courte délibération, refusa de prononcer le divorce au bénéfice du demandeur. Pouilledieu se fit répéter par son avocat les termes du jugement dont il ne comprenait pas le style. Alors il cracha par terre, puis haussa les épaules.
--C’est pas ça qui m’empêchera d’la plaquer! dit-il.
Mais Louise-Emilie reniflait dans ses sanglots ravalés, la tête haute: car Pouilledieu restait son mari légitime et il ne pourrait pas se remarier. Ça la consolait. Les femmes croient au sacrement.
LA LETTRE
... En sortant de table, M. Le Courant s’était dit: «Tout à l’heure, il faudra que je demande au maître de la maison le nom de ma voisine de gauche. Il n’y a rien de plus embêtant que de chercher des sujets de conversation pendant une heure et demie, du turbot aux petits fours, avec une personne dont on ne sait rien, sinon qu’elle est apparemment du sexe féminin, mais dont on ignore tout le reste. On nous a bien présentés l’un à l’autre avant le dîner, mais, comme toujours, de façon que je ne pusse rien percevoir des syllabes proférées. Et quant à lire ce nom sur la carte qui lui indiquait sa place, c’était, pour le myope que je suis, de la plus ridicule impossibilité. J’ai bien essayé, au moment du potage, mais sans obtenir d’autre résultat que d’avoir l’air d’un satyre, à force de me rapprocher inutilement de son épaule nue... Du reste, je m’en fiche: c’est une femme qui ne m’intéresse nullement.»
Sa curiosité était, en effet, si médiocrement éveillée qu’il oublia de poser la question. D’ailleurs, vous n’êtes pas sans avoir observé qu’il n’est rien de plus rare que de garder dans la tête, après un dîner suffisamment copieux, la mémoire des idées antérieures: les impressions se succèdent avec la multiplicité banale des notes d’une tyrolienne; on ne saurait attacher son attention à aucune.
Le souvenir du mince et même insignifiant problème ne revint à M. Le Courant que trois quarts d’heure au moins après qu’il fut rentré chez lui. Fumant une dernière cigarette sur les colonnes d’un journal du soir qu’il n’avait pas eu le temps de lire avant son départ pour ce repas prié, il avait laissé Mme Le Courant s’aller mettre au lit toute seule. «Tiens, songea-t-il, je vais demander à ma femme. Toutes les femmes ont causé ensemble, jusqu’à onze heures du soir, à part des hommes, suivant l’insupportable usage encore respecté dans ce milieu désuet. La mienne doit savoir maintenant le nom de ma voisine.»
Mais quand il pénétra dans la chambre à coucher, Mme Le Courant dormait déjà profondément; il ne voulut point troubler son sommeil et, s’étant dévêtu, s’endormit à son tour.
· · ·
Le lendemain, s’étant levé le premier, il passa dans le cabinet de toilette, le plus silencieusement qu’il put. Sur le marbre de la console qui servait de coiffeuse à Mme Le Courant, au-dessous d’une glace étroite et longue, il retrouva, épars, tout ce que celle-ci y avait laissé la veille en s’habillant pour la soirée. «Cette femme de chambre est bien négligente, pensa-t-il d’abord. Il faudra que je lui en fasse l’observation.» Puis ses yeux errèrent avec indifférence sur ces petits objets abandonnés: des limes, un polissoir, du rose pour les ongles, une brosse en argent, un mouchoir, le sac à main d’après-midi de Mme Le Courant, enfin une lettre assez chiffonnée, dont ses doigts s’emparèrent machinalement.
Il en parcourut les premières lignes, presque sans y songer. Puis il poursuivit sa lecture avec une attention accrue. Il en reconnut l’écriture: celle d’un ami, d’un vieil ami de la maison. Mais de quel ton d’affection confiante, ardente même, elle était écrite: «Pourrais-je vous cacher un seul de mes sentiments? Pourriez-vous les ignorer, même si je cherchais à vous les dissimuler?...» M. Le Courant éprouva, dans la région du cœur, une étreinte physique où il entrait plus d’inquiétude encore que de jalousie: «Est-ce que...» se demanda-t-il à lui-même. Et il n’acheva pas, même en pensée. Seulement, il mit assez longtemps à s’apercevoir qu’il essayait de boutonner ses bottines avec une lime à ongles. Il jeta avec colère l’innocent objet sur le tapis de linoléum.
Il y avait dans sa cervelle un tel désarroi que, deux ou trois minutes, il lui fut impossible de rassembler ses idées. Une paire d’haltères dormait dans un coin du cabinet de toilette: il les empoigna d’une main un peu tremblotante et les brandit comme s’il en voulait assommer un adversaire. Toutefois, telle est sur les hommes la puissance de l’habitude qu’en même temps il se mit à compter: «Un! Deux! Trois! Un! Deux! Trois!» et continua de décomposer ces mouvements gymnastiques jusqu’au moment où ses muscles lui refusèrent le service. Alors, se sentant plus calme, il s’appliqua à remettre de l’ordre dans ses pensées.
«Je dois être au-dessus de ça!» Tel fut le principe consolateur qu’il essaya, pour commencer, d’affermir en lui-même. Et, en effet, quand autrefois il lui était arrivé de songer à la possibilité de l’événement qui l’affrontait à cette heure, il s’était déclaré que, certes, il serait au-dessus de ça. De nos jours, on n’est plus des sauvages, ni des romantiques, on sait qu’il y a de plus grands malheurs, et que celui-là ne vaut pas plus de meurtriers éclats qu’il ne constitue un crime impardonnable. Par malheur, il constatait maintenant que la chose n’était pas si simple qu’elle lui avait paru quand il y réfléchissait platoniquement, comme à une mésaventure qui pourrait lui arriver ainsi qu’à tout le monde, mais qui, probablement, ne lui arriverait pas. En premier lieu, selon que, dans son entourage, on «savait» ou on ne savait pas, le cas était différent. Si l’on savait, il y avait une attitude et une décision à prendre, pour n’être pas ridicule. Et quelle attitude, quelle décision? Il en était un grand nombre, depuis la rupture brutale et le divorce jusqu’à l’élégante résignation d’un homme du monde qui s’arrange pour montrer qu’il n’est pas dupe et qu’il est décidé à rester «l’associé» de sa femme, alors qu’il n’en est plus que l’époux honoraire. Ou bien, on ne savait pas. Alors, il y avait aussi une foule de solutions, depuis le silence absolu jusqu’à la mâle franchise qui dit: «Je n’ignore rien. Madame, il faut choisir entre ce nouvel amour et vos devoirs.»
Choisir! Ce mot arrêta la méditation de M. Le Courant. Avant d’offrir ce choix à sa femme, c’était à lui de le faire d’abord. Et c’était justement cela qui l’embarrassait... M. Le Courant tenait un faux col dans ses mains. Il le regarda comme s’il lui demandait conseil. Mais le faux col garda le silence. Tristement, M. Le Courant le replaça sur une commode, haussa les épaules et prononça: «Que c’est bête, sapristi, que c’est bête!»
Puis il reprit la lettre. S’il avait été sûr, du moins, si la situation avait été claire! Mais, pesant les termes, il lui parut qu’elle ne l’était point. Il pouvait encore n’y avoir là qu’un fleuretage, une affection sentimentale, les effusions d’un homme qui, dans les secousses violentes de sa vie devenue périlleuse, s’exprimait avec vivacité, et rien de plus. Les deux correspondants en étaient, sans doute, en resteraient toujours peut-être, à la période de la confiance attendrie et des confidences émues. C’était plutôt cela: Mme Le Courant était une âme droite. «... Elle est plus droite que moi!» s’avoua même son mari, qui n’était point sans se souvenir de quelques infidélités, qu’il avait toujours jusqu’ici jugées comme étant, de sa part, sans conséquences.
Cependant le jeu pouvait, dans l’avenir, n’être pas sans danger. En mettant les choses au mieux, Mme Le Courant était sur une mauvaise pente. Il se devait à lui-même de l’avertir, affectueusement, indulgemment, comme un vieux camarade, un ami qui ne doute pas de l’amour d’une femme toujours aimante, mais veut la mettre en garde contre les résultats de légèretés irréfléchies, involontaires. Oui, c’était ça, c’était bien ça. Tout de la sorte se mettait harmonieusement d’accord, sa dignité et l’intérêt de la paix conjugale. Il s’entendait déjà parler: «Ma chérie, tu ne t’es pas rendue compte. Et tu peux faire le malheur de ce pauvre garçon, sans le vouloir. Son imagination peut lui montrer un espoir qui n’est pas, une fin qui n’a jamais été dans ta pensée...»
M. Le Courant fit un pas vers la chambre à coucher, puis s’arrêta.
«Ça va faire une scène! se dit-il. J’aurai beau m’y prendre le plus doucement, le plus gentiment du monde, ça fera une scène.»
Il avait horreur des larmes, il avait horreur des scènes, des repas muets ou boudeurs, des nuits insomnieuses où deux êtres humains, un homme et une femme, durant que leurs corps se touchent, agitent des pensées ennemies, grandissent maladivement de médiocres griefs, qu’ils pensaient, l’un et l’autre, oublier et qui remontent à la surface de leur conscience.
«Je le dois, pourtant!» décida M. Le Courant, rassemblant toute son énergie.
Il ouvrit la porte de la chambre conjugale. Mme Le Courant trempait un toast dans une tasse de thé.
--C’est toi? Tu es habillé? fit-elle, en levant vers son mari des yeux tranquilles.
--Je voulais seulement te demander, dit M. Le Courant... Cette dame, cette Américaine, je crois, à côté de qui j’ai dîné hier, qui est-ce?...
LE SIMULATEUR
Il y a des heures où les hommes révèlent, sans cause apparente, les plus intimes secrets de leur vie, même ce qui peut leur nuire, même ce qui peut les rendre ridicules. Et quand ils ont parlé, ils ne savent plus pourquoi. Assez rarement, en tout cas beaucoup moins fréquemment qu’on ne pense, c’est qu’ils ont trop bien soupé. Plus souvent c’est qu’un grand silence tombe, juste au moment où au cercle, entre amis, la conversation vient d’être si vive qu’elle a excité les cerveaux et qu’on donnerait tout au monde pour qu’elle continuât. Alors, inévitablement, il se trouve quelqu’un qui veut continuer: et dans son esprit il ne découvre plus rien à dire que ce qu’il avait toujours caché. Il ouvre la bouche, et c’est comme si une force aveugle le poussait.
... On venait de rappeler le nom de ce cuisinier de navire, qui a pris le nom, tout simplement, d’un prince de maison impériale, associé sa vie à celle d’une femme très distinguée, dont il avait fait sa première dupe, et soutenu d’escroqueries cette fausse grandeur.
--Il voulait se procurer de l’argent, voilà tout! dit un des membres du cercle.
Et tout le monde se tut parce que cette phrase paraissait énoncer une si grosse vérité qu’elle en était grossière, et fermait la conversation. Mais Hervé Benty posa un peu brusquement sa tasse de verveine sur le manteau de la cheminée.
--Vous croyez que ça suffit comme explication, vous? dit-il. Vous croyez que la seule avidité, la paresse, le manque de scrupule suffisent pour produire ces grands acteurs? Comme ça serait simple, n’est-ce pas! Seulement, ce n’est pas vrai. Et j’ai le droit de vous le dire, moi: j’en sais davantage, et par expérience!
Benty possède une des fortunes les mieux assises de France. Il n’a pas de grands besoins, il ne joue que ce qu’il faut pour ne pas être remarqué, et «faire vivre le cercle», suivant une expression courante; il n’a pas de liaison coûteuse. Comment savait-il d’expérience?... Ce fut avec une certaine curiosité qu’on le regarda.
--La première condition, poursuivit-il, c’est d’avoir besoin de sortir de sa peau, d’être un autre; et je comprends. Je comprends parce que je suis comme ça! Depuis des années et des années, depuis le collège, tenez, je me suis ennuyé d’être moi, toujours moi. J’y éprouvais une extraordinaire fatigue. Mes idées, mes sentiments, mes opinions, je les connaissais trop, c’étaient des acquisitions faites une fois pour toutes. Pour qu’elles reprissent un aspect nouveau, il m’aurait fallu les travailler, les développer; et mon cerveau n’en a pas la force. Avec mon imagination superficielle très mouvante, très active, je souffre de l’impossibilité de rien approfondir. Ma famille, mes amis? J’ai l’impression de coudoyer des morts n’ayant gardé qu’extérieurement l’apparence de la vie. Toujours les mêmes gestes, toujours les mêmes phrases! C’est que je ne les aime pas assez pour m’intéresser à eux sérieusement. Ils ne changent plus parce que je ne change pas. Je vis dans une perpétuelle sensation de vide, une espèce de dégoût de moi-même, de mon insignifiant moi-même! Vous ne pouvez pas vous imaginer ce que c’est. Ça peut pousser au suicide!
»Je serais peut-être mort à cette heure d’ennui et d’écœurement si, pendant que j’accomplissais, à Lyon, un stage de deux ans aux dragons, je n’étais entré un soir avec des amis dans je ne sais quel bouge de la Guillotière, un de ces établissements «où le service est fait par des dames», ainsi que le disent les annonces que portent des hommes-sandwiches. L’aspect du lieu, sans doute, et je ne sais quelle fantaisie peu spirituelle me poussèrent à prendre en poussant la porte un infâme accent de barrière. Une femme, habillée comme ses compagnes en suissesse d’opéra-comique, me sauta au cou en criant:
»--Toi, t’es Parigot!
»Je suis de Roubaix. Mais subitement je ressentis un plaisir immense, un plaisir qui dépassait incomparablement la valeur du mensonge vulgaire que j’allais commettre. Et je répondis:
»--Sûr! Quoi on s’rait, alors?
»Elle me dit qu’elle était née tout près du Père-Lachaise, et s’assit à mes côtés, les yeux brillants de joie. Moi, je déclarai que j’étais de Belleville, que mes parents étaient de petits entrepreneurs, pas bien riches, mais enfin... on a de quoi tout de même, on n’est pas malheureux! A mesure que j’improvisais cette histoire absurde, au son de mes propres paroles, j’éprouvais une allégresse extraordinaire, de vrais transports de joie. J’étais un autre, maintenant, un autre! Cette femme, une grosse blonde, ni jeune ni jolie, portait tous les stigmates d’une dégradation incurable, mais qu’importait! Durant tout le reste de mon congé je la gardai pour maîtresse, fabriquant des lettres du père et de la mère que je m’étais donnés, montrant leurs photographies, achetées en plein vent, à la porte d’une roulotte: des têtes de braves gens, devant lesquelles je prenais un air touchant. Et quand j’eus fini mon temps, quand j’eus quitté Lyon et ce que vous voudrez bien, pour me faire plaisir, appeler ma conquête, j’avais trouvé ma voie, mon plaisir, ma raison de vivre: me donner une autre personnalité que la mienne propre, auprès de femmes qui ne pouvaient pas connaître ce que j’étais en réalité: Hervé Benty, l’héritier des Raffineries Benty, celui que vous voyez devant vous!
»J’ai été... Je ne peux pas vous dire tout ce que j’ai été: ingénieur de mes propres manufactures, et jamais je n’ai pris autant d’intérêt qu’alors à ma fabrication, au ballon d’Alsace, aux paysages de Remiremont. J’avais de plus la joie de vilipender, auprès de ma maîtresse, le patron, c’est-à-dire moi. J’ai été consul de France à Djeddah, dans la mer Rouge, et pour soutenir mon rôle j’ai consulté je ne sais combien de géographies, lu des rapports au ministère des affaires étrangères, appris presque les devoirs de la fonction que je prétendais remplir. J’ai été sous-préfet, et, ma parole, j’ai recommandé des gens avec succès! J’ai joué avec désintéressement, pour le plaisir, des rôles que se réservent les seuls escrocs.
»Vous comprenez bien que si j’avais dû faire le consul, l’ingénieur ou le sous-préfet toute la journée, j’en aurais été aussi fatigué que de ma propre personnalité. Mais c’était au contraire un immense repos que ce changement perpétuel: j’étais moi, et j’étais un autre, en représentation devant mon vrai moi.
»Mais voilà qu’un soir, dans le métropolitain, j’aperçois une petite femme pas plus grande que ça, avec un teint délicieux, comme translucide sous l’éclat des lampes électriques, des traits en harmonie avec sa taille, c’est-à-dire un peu trop menus, un peu trop «saxe», mais si jolie parce qu’elle boudait! J’ai un principe qui est certainement le vôtre, c’est qu’une femme ne peut bouder que son mari ou son amant. Celle-là, c’était contre son mari.
--Comment le savez-vous? demandèrent les amis du cercle.
--Parce que je l’ai demandé, voyons! Je ne pouvais manquer une telle occasion d’entrer en rapports! Mais tout le temps, avec celle-là comme avec les autres, j’avais l’impatient désir de savoir quel personnage elle allait me faire prendre: car c’est, vous le comprenez bien, par le goût des femmes, leurs curiosités, leurs affections ou leurs antipathies que je me laisse conduire. Celle-ci avait été, semble-t-il, une bonne petite épouse, très fidèle sans amour, jusqu’à l’heure de notre rencontre. Elle se montrait aussi avare de questions que de confidences. Après deux ou trois entrevues, qui étaient restées parfaitement chastes, j’allais renoncer à poursuivre mon entreprise, car, si mes sens peuvent supporter l’attente, mon obsédante manie de simulation exigeait un plus immédiat assouvissement. Mais à la fin, et, je le suppose, à la suite d’une nouvelle discussion avec son mari, elle me dit:
»--Ah! vous ne pouvez vous figurer quel motif de dissension c’est dans un ménage, quand le mari et la femme appartiennent à des religions différentes!
»Et j’appris ainsi que, tandis que son mari était catholique, elle appartenait à la confession méthodiste.
»De ma vie je n’avais entendu parler du méthodisme. J’ignorais aussi complètement ce qu’il peut y avoir dans le méthodisme que dans le spectre chimique des étoiles les plus lointaines: et ce fut ce qui me tenta.
»--Quelle chose étrange! m’écriai-je. Vous êtes méthodiste, et moi aussi!
»Ses yeux très tendres brillèrent d’une lueur encore plus tendre, et elle dut être étonnée, au contraire, de ma froideur subite. C’est que j’avais maintenant une peur atroce et bien naturelle de ne pouvoir jouer mon rôle! Je m’enfuis le plus vite possible et gagnai d’un saut la Bibliothèque nationale. Certains ouvrages, évidemment entachés de partialité, m’apprirent que le méthodisme avait été fondé, au dix-huitième siècle, par John Wesley, auteur d’un livre intitulé Le Papisme examiné de sang-froid, «pamphlet plein de mensonges et de calomnies». Mais le Dictionnaire des Religions, infiniment plus objectif, m’enseigna non seulement que John Wesley fut un apôtre de mœurs très pures, mais encore me donna des lumières très suffisantes sur son système. Je pus, dès le lendemain, affronter un nouveau rendez-vous, étant ferré à glace sur la justification, le salut et la prédestination. Et bientôt ce fut la flambée, le grand amour. Ma nouvelle amie se reprochait son mariage comme un crime, elle n’avait donc aucun remords, elle se livrait au délire avec une impétuosité délicieuse et rajeunissante, une hardiesse qui allait jusqu’à l’imprudence. Longtemps encore, cependant, malgré ses instances, je refusai d’aller chez elle. J’ai toujours considéré l’insécurité comme incompatible avec l’amour, et il m’est peut-être aussi resté des préjugés, des petits langes tachés de vertu, comme disait Balzac. Il me paraissait à la fois inconvenant et dangereux d’aller tromper un honnête homme chez lui, d’autant plus que je me trouvais dans un état d’esprit assez singulier: l’Hervé Benty véritable avait perpétuellement envie de discuter avec l’Hervé Benty méthodiste, et de lui poser des objections! Mais on finit toujours, c’est là une vérité proverbiale, par faire ce que veulent les femmes. Il vint une fois où je me trouvai dans le salon de mon amie, seul avec elle, les domestiques envoyés en course, le mari ne devant rentrer qu’à une heure encore lointaine. J’abrège, parce que vous prévoyez ce qui arriva. Nous entendîmes une clef tourner dans la serrure avec cette autorité que seules possèdent les clefs conjugales. Vous connaissez l’admirable rapidité avec laquelle les femmes reprennent leur sang-froid. Mais, pour moi, j’avais les nerfs tout secoués, quoique rien dans notre apparence extérieure ne nous pût trahir, lorsque le mari entra.
»Et je demeurai debout, l’air stupide, incapable de prononcer un mot, dévisagé froidement, avec une certaine méfiance déjà, par cet homme, qui ne m’avait jamais vu. Mais cet instant d’anxiété ne dura que deux secondes.
»--Mon ami, dit la femme, Monsieur est le pasteur Stewart, qui vient pour ses œuvres.
»Alors ce fut un autre sentiment, l’expression d’une autre haine, qui apparut dans les yeux du mari. Il fouilla dans sa poche, en tira une pièce de quarante sous, me la tendit insolemment.
»--Voilà tout ce que je puis faire pour vous! dit-il.
»... Eh bien, moi, Hervé Benty, des raffineries Benty, continua le narrateur, j’ai pris les quarante sous. Et vous croyez peut-être que j’en ai ressenti de la mauvaise humeur, de l’embarras, de l’humiliation? Vous ne savez pas ce que c’est qu’une passion. Je n’eus qu’une pensée, c’est que je jouais mon rôle, et avec succès. Je savourai la comédie, j’ai remâché durant des semaines les voluptés de ce mensonge. Voilà comment fait l’âme d’un simulateur. Il est victime... si vous dites d’une névrose, je ne me fâcherai pas.
SIGNAL D’ALARME
On dit que les Anglais sont des gens pratiques; maintenant, j’en doute un peu.
C’était il y a quelques années déjà. Je revenais de Manchester vers Londres dans un compartiment à peu près complet. Et comme je venais de lire: A quoi tient la supériorité des Anglo-Saxons, de M. Demolins, je contemplais avec vénération les choses et les êtres. Les banquettes me paraissaient supérieures, les wagons me paraissaient supérieurs, les paysages me paraissaient supérieurs. Quand ce n’était pas des fabriques, c’étaient de petites maisons bien lavées, au milieu de petites pelouses bien peignées, et de petites collines bien moulées; quand ce n’était plus des maisons bien lavées, c’étaient des fabriques, et ainsi de suite. Et l’employé qui m’avait, par faveur spéciale, trouvé une place dans un compartiment à peu près complet, m’avait pris six pence pour sa peine, afin de me prouver sa supériorité.
Mais ce que j’admirai, parce que c’était pleinement et simplement admirable,--et ici je ne plaisante pas, je veux seulement essayer de dire avec exactitude une chose vraie,--c’était le respect de mes compagnons de route les uns pour les autres. Ils ne se parlaient pas, ou quand ils étaient deux amis ensemble, n’échangeaient leurs pensées que par un murmure qui ne troublait personne. On dit que la maison d’un Anglais est sa forteresse: il a une seconde forteresse, qui est lui-même, son inaccessible et magnifique lui-même, son for intérieur où nul ne cherche à entrer sans sa permission. Et c’est très beau.
M’efforçant de me rendre égal aux circonstances,--il suffisait de me tenir tranquille,--j’avais pris un journal, que je lisais fort paisiblement, quand le train s’arrêta et la portière s’ouvrit sous la clef du conducteur, qui disait:
--Plenty of room here, sir!
«Beaucoup de place» me parut une exagération: il y avait une place, ce qui n’est pas tout à fait la même chose. Le nouvel occupant de cette place était une manière de géant, habillé d’un costume couleur œuf de vanneau, bien joli à voir. Il trébucha deux ou trois fois, regarda toutes choses avec des yeux qui me semblèrent surnaturellement fixes, et s’assit sur mes genoux. Je suppose que si j’essayais de serrer sur mon sein un bœuf primé au comice agricole, la sensation serait analogue: il était très lourd! J’entendis mon voisin dire à demi-voix:
--This gentleman is drunk!
Et il est parfaitement vrai que le gentleman était «bu». Il l’était même splendidement. Mon voisin ajouta que c’était une «disgrâce». C’était tout à fait mon avis: principalement parce que le gentleman bu persistait à demeurer sur mes genoux.
Mon voisin lui indiqua sa place avec une courtoisie froide et distante à laquelle je rends hommage, et il la prit, en disant «qu’il n’y avait pas d’offense». J’eus envie de protester que cette opinion lui était personnelle. Mais je me tus: il était trop grand! Du reste, il abandonna ma personne pour s’appuyer, de toute son épaule et de la tête, avec un bon sourire, sur son compagnon de gauche. Je remarquai qu’il avait les doigts fort tremblants; et quand vous rencontrerez un gentleman intoxiqué dont les doigts tremblent très fort, faites attention: ce n’est pas bon signe.
Le voyageur qu’il avait choisi pour se consolider lui dit avec une grande politesse:
--Un peu souffrant, n’est-ce pas?
Mais il répliqua, plein de béatitude:
--... Never felt better in my life!
Ayant ainsi affirmé que de sa vie il ne s’était senti mieux, il allongea les pieds sur la banquette d’en face, afin d’augmenter encore sa part de bonheur,--il y avait du monde sur la banquette d’en face, mais il ne daigna point s’en apercevoir,--et montra tous les signes d’un assoupissement prochain.
Mon voisin murmura d’un air épouvanté:
--Ne le laissez pas s’endormir! Pour l’amour de Dieu, ne le laissez pas s’endormir! Parce que... je connais ça: il se réveillerait dans dix minutes, et il ne se sentirait plus du tout confortable!
J’entrevis le drame que prédisait cet homme sage et je frémis. Mon voisin continua en s’adressant au gentleman:
--Je suis sûr que vous n’êtes pas bien. Vous ne vous en rendez pas compte, mais vous n’êtes pas bien. Ce serait si prudent de votre part de descendre à la prochaine station!
Mais cette proposition n’eut aucun succès. Loin de là, hélas! Elle souleva au contraire un orage dont je garderai toujours le plus déplorable souvenir. Imaginez une toupie hollandaise abattant des quilles, un thon pêché dans un filet trop étroit, un taureau furieux entré dans un omnibus, et vous n’aurez qu’une idée affaiblie des ravages auxquels peut se livrer, dans un compartiment complet, un grand diable de Grand-Breton atteint de delirium tremens. Mon voisin cria:
--Il va nous tuer! Tirez le signal d’alarme.
Je cherchai le signal d’alarme. Mais je ne vis rien qu’une affiche, une longue affiche, avec des mots, des mots, des mots.
--C’est l’explication, dit le voyageur. Lisez l’explication, je ferai l’appel!
Pendant ce temps, le gentleman en délire avait ouvert la portière.
--Dieu soit loué! dit mon voisin, il veut sauter dehors: laissez-le faire!
Vain espoir, bientôt déçu. Le gentleman en délire, s’étant seulement emparé de ma valise, la jeta sur la voie. Ce jeu paraissant lui plaire, il fit subir le même sort aux bagages de mes compagnons.
· · ·
--Lisez l’affiche, alors! fit mon voisin.
Je lus: «La communication entre le voyageur et le conducteur, dans les rapides et express, a lieu au moyen de la corde qu’on trouvera à l’extérieur du wagon.» (Ah! le signal est dehors; c’est pour ça qu’on ne le voit pas.)
--Dépêchez-vous, dépêchez-vous: il casse tout!
En effet, le gentleman en délire cassait les vitres. Je continuai:
«La corde est près de la corniche, au-dessus de la portière, à main droite, dans la direction où va le train.»
--Au-dessus de la corniche, une corde? Bon, j’y suis.
Il se pencha par la portière de plus de la moitié du corps, et ses compagnons, pour l’empêcher de tomber se cramponnaient à ses chausses. Cependant le gentleman en délire, courant vers l’autre portière avec une allumette-tison enflammée, mit le feu à un rideau vert qui brûla très bien.
--Il y a encore quelque chose d’écrit, ajoutai-je. Il y a: «Tirez dessus tant que vous pourrez!»
Mon voisin se mit à tirer de toutes ses forces. Les autres, ceux qui étaient à ses chausses, tiraient aussi de toutes leurs forces. Il se fit un grand bruit, et la corde cassa. Alors tous retombèrent à jambes rebindaines.
Mais le train ne s’arrêta pas.
Seul, le gentleman en délire continuait à s’amuser beaucoup. Après avoir mis le feu à tous les rideaux, il s’efforça de faire subir le même sort aux coussins. Mais ses allumettes n’y creusaient que de petits trous roussâtres. Les coussins du London and North Western sont à peu près incombustibles: je le sais maintenant, et m’en applaudis.
Les expériences infructueuses du gentleman en délire le firent patienter jusqu’au moment où le train s’arrêta à une nouvelle station. D’un commun accord, nous nous préparâmes à bondir sur le quai. Mais le verrou de la portière résista victorieusement à nos tentatives: nous avions oublié que les conducteurs de trains anglo-saxons, afin de prouver leur supériorité, ont l’habitude d’enfermer les voyageurs à clef.
Alors nous appelâmes, nous appelâmes désespérément; et le chef de gare, le conducteur, les hommes d’équipe accoururent à nos cris.
--C’est un fou que nous avons dans notre compartiment. Il a jeté toutes les valises sur la voie... Il a mis le feu aux rideaux... Il a roussi les banquettes!
On nous ouvrit. On s’empara du gentleman en délire. (Il causa, quelques minutes plus tard, de grands désordres dans la lampisterie, où on l’avait enfermé.) Après quoi, le chef de gare nous considéra tous d’un œil sévère et demanda:
--Pourquoi n’avez-vous pas fait jouer le signal d’alarme?
--Mais nous avons tiré, tiré, tiré! Même que la corde s’est cassée.
--C’est du propre! répliqua le chef de gare avec un grand mépris; il y a deux cordes! Vous avez pris la mauvaise. Vous n’avez donc pas lu jusqu’au bout?
En effet, l’affiche continuait abondamment: «Il y a des cordes des deux côtés du train. Mais celle qui est à droite est la seule qui puisse procurer la communication.»
C’est vrai que nous n’avions pas lu jusqu’à la fin. Mais considérez que le gentleman en délire était troublant. Et puis, j’ai découvert que l’autre corde, la bonne corde, était à l’autre bout du wagon, où nous ne pouvions pas aller.
UN DIMANCHE SOIR...
Il y avait bientôt trente ans que M. et Mme Cauche habitaient le même village des environs de Versailles, dans la même demeure, où les meubles occupaient la même place; et ils disaient, parlant d’eux-mêmes avec une certaine fierté: «Nous autres, nous ne sommes pas des Parisiens!»
En effet, leur maison, tout près de l’église, sur le sommet du plateau, était toute blanche, en plâtre bien proprement peint à l’huile, avec des moulures à la grecque autour des fenêtres et un œil-de-bœuf sous les combles, au-dessus du premier et unique étage. Les maisons des Parisiens, au contraire, plus neuves, sont massées autour de la gare, dans la plaine, et bâties en brique et pierre meulière apparentes, avec un portique de bois ouvré, et un toit qui forme une espèce d’auvent en surplomb. Leurs jardins sont plus petits et s’étalent devant la façade, par gloriole; les plafonds sont plus bas, les pièces plus étroites, et ceux qui y vivent prennent le train tous les jours pour aller à des affaires qu’on ne connaît pas. De plus les fournisseurs leur font des prix différents. On les reconnaît aussi à ce qu’ils ne sont que locataires.
Ainsi, de n’être point des Parisiens, M. et Mme Cauche tiraient un sentiment de supériorité aristocratique. Ils avaient jadis déploré de n’avoir point d’enfants: car le désir de se survivre dans sa descendance, qui est naturel à tous les hommes, devient plus vif lorsqu’on sait qu’on pourra léguer du bien à sa postérité. Mais à la longue leurs regrets s’étaient effacés; même, si l’on peut dire, ils étaient devenus à eux-mêmes leurs propres enfants: ils s’observaient, se soignaient, jouissaient de leur santé, de leurs revenus, de leurs fleurs, des fruits de leurs espaliers. Il leur fallait aussi des soucis. N’en ayant point de réels, ils s’en donnaient d’imaginaires. Si vous voulez bien y réfléchir une petite minute, cela est inévitable; en effet, les plaisirs de la vie ne se peuvent guère sentir que par contraste. Voilà pourquoi les gens heureux, mais oisifs, s’offrent si souvent l’illusion d’un trouble qui n’existe pas. La plupart redoutent «la révolution». Mais M. et Mme Cauche, fort peu préoccupés de politique alors qu’ils étaient jeunes, en étaient devenus de plus en plus insoucieux à mesure qu’ils vieillissaient, n’y entendant rien. D’ailleurs ils manquaient d’idées générales, et la politique, à moins qu’on n’y soit mêlé, n’apparaît faite que d’abstractions. Les Cauche avaient besoin d’une inquiétude immédiate et concrète. Ils vécurent donc dans la crainte des voleurs. Et après tout, quand on habite Paris ou les environs, c’est encore le sujet d’appréhension le plus légitime: il y a des voleurs, cela est certain. Il y en a même beaucoup plus qu’on n’en arrête ou qu’on n’en arrêtera jamais.
Voilà pourquoi, depuis vingt ans, ils regardaient tous les soirs sous leur lit.
Mme Cauche explorait aussi les armoires et les cabinets obscurs, et M. Cauche, avec une lanterne, allait faire un tour à la cave. Leurs amis, auxquels ils avaient confié le secret de leur tâche nocturne et quotidienne, les en raillaient, doucement. Emmeline, leur unique servante, s’étant accoutumée, ne montrait pas beaucoup plus d’indulgence à leur manie, et quand M. Cauche demandait sa lanterne, quand Mme Cauche, avec un frémissement toujours nouveau, ouvrait la porte de la chambre aux robes, d’abord un tout petit peu, puis à moitié, puis toute grande, la domestique s’en allait bien tranquillement finir sa vaisselle. Elle le savait bien, n’est-ce pas, qu’il n’était entré personne!
· · ·
Les Cauche recevaient le dimanche soir. Il y avait une table de bridge et une table d’écarté. A dix heures, on servait du thé pour les dames et de la bière pour les hommes; et puis les hôtes s’en allaient, c’était fini jusqu’à la semaine suivante. Ce dimanche-là, ce fut M. Subre, de l’enregistrement, qui prit congé le dernier. Il dit en riant:
--Et maintenant, vous allez faire votre petite perquisition?
Le ménage ne répondit rien. A la longue, l’espèce de légèreté qu’on mettait à railler une habitude qui leur était devenue aussi chère que la cause en était poignante, avait fini par les vexer. Emmeline alla se coucher, et les Cauche, à leur tour, montèrent dans leur chambre. Ils étaient comme humiliés. Ce n’est pas au bout de vingt ans qu’on inflige un démenti aux principes de toute une existence, mais vraiment ils étaient bien près de s’avouer qu’il est un peu ridicule de se donner du mal pour rien.
--Il y a des voleurs, prononça M. Cauche, rien n’est plus sûr: les journaux, tous les jours, sont pleins d’histoires de voleurs. Mais décidément, s’ils viennent un jour ici, ce sera durant notre sommeil ou en notre absence. Et l’on se moquera de nous, d’autant plus que nous aurons pris en vain plus de précautions.
Durant qu’il parlait, Mme Cauche avait ouvert les placards et les avait refermés, sans y rien trouver, comme toujours, et M. Cauche haussa les épaules.
Tout à coup, Mme Cauche laissa tomber son bougeoir. Heureusement, il y avait encore une petite lampe allumée sur la table de nuit.
--Quoi? demanda M. Cauche.
--Il y a un homme, dit sa femme, un homme sous le lit. J’ai vu sa barbe, j’ai vu ses yeux... Ah!
--Ce n’est pas possible! répondit M. Cauche, rendu sceptique malgré lui par vingt années de fouilles infructueuses.
Cependant, il prit son revolver.
Alors il entendit une voix timide et assez maussade, qui disait:
--Ne tirez pas! Je m’rends! Puisque j’vous dis que je m’rends!
M. Cauche réfléchit qu’un voleur sous un lit n’était pas un adversaire dangereux.
--Restez où vous êtes, dit-il. Qu’est-ce que vous venez faire?
L’homme ne répondit pas à cette question, mais à une autre qu’on ne lui avait pas faite. C’est ce qui arrive quelquefois quand on n’est pas à son aise.
--J’suis entré par la fenêtre du jardin, fit-il.
A ce moment, M. Cauche aperçut sur son bureau une forte barre d’acier terminée en biseau et un trousseau de clefs. Ceci lui enleva ses derniers doutes: l’homme n’était pas venu pour la bonne comme il l’avait soupçonné un instant. Il cria:
--Emmeline, Emmeline! descendez, il y a un voleur sous le lit!
--C’est pas possible! répliqua Emmeline du haut de l’étage mansardé.
Cependant, comme elle n’était pas encore tout à fait déshabillée, elle se précipita pour voir.
L’homme avait fini par sortir de sa cachette, sans que M. Cauche, tout agité, songeât à le lui défendre. Il avait l’air d’un pauvre diable. Ses pieds nus, sur la descente de lit, étaient très laids.
--J’ai rien pris, dit-il. J’avais encore rien pris.
Mme Cauche cria:
--C’était un voleur, un voleur! Emmeline, vous voyez bien!
--Oui, madame, dit Emmeline.
--Et si nous n’avions pas regardé! dit M. Cauche.
Oui, s’ils n’avaient pas regardé! On avait eu tort de se moquer d’eux: ils avaient eu un voleur, à la fin, et ils l’avaient trouvé.
Alors un étrange sentiment d’indulgence lui vint à l’âme:
--Mon garçon, dit-il, je vais vous montrer la porte. Mais n’y revenez pas.
Le voleur déclara, en termes qu’il vaut mieux ne pas reproduire, qu’il n’avait pas l’intention de recommencer, du moins dans cette maison.
M. Cauche lui fit descendre l’escalier, en ayant soin, toutefois, de marcher derrière lui. Quand ils furent dans le vestibule, la porte du salon, restée ouverte, montra vaguement la bouteille de bière des réceptions dominicales. M. Cauche se souvint qu’on y avait à peine touché; il s’aperçut en même temps qu’il avait très soif.
--Allons, dit-il au voleur, vous prendrez bien un verre de bière?
L’autre, abruti de peur, et ne comprenant plus rien à la tournure que prenaient les événements, répondit tout de même:
--C’est pas de refus.
Lui aussi, il avait la gorge très sèche. Les deux hommes finirent la bouteille ensemble. Mais quand il n’y eut plus rien dans les verres, ils n’échangèrent plus l’un et l’autre que des regards détournés: ils n’avaient rien à se dire, ils ne pouvaient décemment rien se dire, et c’est ennuyeux, quand on a bu ensemble! Silencieusement, M. Cauche ouvrit la porte de la maison.
Quand il eut regagné sa chambre, sa femme lui demanda, avec une émotion où il entrait on ne sait quoi qui ressemblait à de la sympathie:
--Il est parti, tu en es sûr, il est parti?
--Oui! fit le mari, de la tête.
--Tu as bien fermé la porte à clef, tu as mis le verrou, la chaîne?
M. Cauche avait mis le verrou de sûreté, la chaîne. Tous deux se déshabillèrent, et leurs mains tremblaient un peu, mais ils n’eussent su dire s’il n’y avait pas un peu d’orgueil mêlé à leur agitation. Couchés, ils ne purent dormir. Tout à coup, Mme Cauche se releva, ouvrit la porte, et cria dans l’escalier:
--Emmeline! Emmeline!
--Madame est malade? dit la bonne. Madame demande...
--Vous l’avez vu, n’est-ce pas, Emmeline, dit Mme Cauche, vous pourrez le dire à tout le monde, que nous avons eu un voleur!
LA BOMBE
L’honorable John William Williams était juge à Goshavar dans le nord de l’Inde. Il est inutile de chercher Goshavar sur les cartes, c’est un nom que j’ai inventé; mais le reste de l’histoire est véritable.
John William Williams avait deux mille cinq cent livres de traitement, ce qui fait plus de cent mille francs de notre monnaie, et s’endettait un peu chaque année, parce qu’il est un gentleman. Il savait aussi d’ailleurs qu’il finirait bien un jour par être nommé juge au Bengale, avec des appointements presque doubles, à moins qu’il ne mourût auparavant du choléra: et dans les deux cas ses comptes seraient apurés. Ses fournisseurs, qu’il faisait attendre, et l’usurier banyan qui lui avait prêté de l’argent, ayant envisagé ces deux hypothèses avec autant de tranquillité que lui-même, avaient enflé leurs créances en proportion du risque, et William Williams s’endormait chaque soir, après avoir pris son dernier peg de whisky, la conscience en paix.
Trois fois par semaine, il se rendait à son tribunal, et y jugeait, avec autant de conscience que de célérité, tout ce qu’il y avait à juger. Je veux dire que si une affaire intéressait l’empire, il décidait dans le sens le plus avantageux à l’empire; si elle concernait un fonctionnaire anglais et un indigène, il appliquait à l’indigène, quand celui-ci avait le moindre tort apparent, des peines très fortes, afin de faire respecter la majesté du blanc; et si c’était le blanc qui n’avait pas raison, il lui faisait savoir qu’il ferait bien de régler son compte discrètement, avant le verdict, comme un gentleman: sans quoi il subirait au club, de la part de ses pairs, un accueil plus pénible qu’une condamnation à mort. Mais quand le litige avait éclaté entre deux Hindous, l’honorable John le renvoyait autant que possible à un juge hindou, qui en général donnait gain de cause au plus riche contre le plus pauvre. Une longue expérience a démontré que c’est là le mieux pour la sécurité de l’empire, les riches ayant un plus grand nombre d’amis: et la justice, en somme, si l’on veut bien considérer encore une fois l’intérêt de l’empire, consiste à faire le moins de mécontents qu’on peut. Le reste n’est que particularités individuelles et négligeables.
Aux heures chaudes du jour, quand il ne pouvait dormir, William Williams lisait parfois l’édition hebdomadaire du Times, ou bien le Pioneer, qui se publie à Calcutta, et des journaux de sport. Tout le reste lui paraissait rot, c’est-à-dire bavardage inutile et fatigant. C’est ainsi qu’il pensait déjà, lorsqu’il était écolier à Marlborough, en Angleterre, et l’exercice de sa profession lui avait démontré qu’aussitôt qu’on a appris les règles principales du droit, on ne gagne rien à s’absorber dans les papiers. Pour ce qu’il faut savoir du reste, une conversation de cinq minutes, au club, avec l’homme qui sait, vous en apprend davantage que les plus longues lectures. Il restait donc beaucoup de temps au juge de Goshavar pour jouer au golf et au polo, qui sont des jeux nobles, maintiennent les membres souples et l’esprit clair, empêchent le corps de prendre un embonpoint funeste. Car la paresse relâche non seulement les muscles des bras et des jambes, mais aussi les ligaments du ventre, et lorsque la graisse s’est glissée dans leurs interstices, on est plus disposé aux congestions du foie.
Telle était la morale personnelle de William Williams: faite d’hygiène et de sensations qui se résolvaient en voluptés sportives. Elle s’ajoutait sans lui nuire à la morale religieuse qu’il avait reçue de ses parents et de ses maîtres. Il a gardé aussi celle-là, jugeant qu’elle contribue à faire de lui un homme propre. Cela ne l’empêche point de jouir, étant resté bachelor, d’amitiés féminines très vives et satisfaisantes; aux Indes, les exigences de la vertu ne sont pas telles qu’en Angleterre. Les conquérants s’y considèrent un peu comme les dieux de l’Olympe, dont les actions ne doivent pas être appréciées du même point de vue que celles des hommes. On a seulement le devoir d’être discret, la discrétion étant elle-même une propreté, comme de ne pas élever la voix, de parler seulement de la bouche et des lèvres, et non du fond de la poitrine, ce qui fait grossièrement retentir les mots quand on est sous la pankah d’une véranda ou d’un salon.
On ne sait pas très bien comment les doctrines funestes des anarchistes européens se sont, depuis quelques années, introduites dans l’Inde. Il y a eu des famines, dont les peuples ont gardé un souvenir affreux, et les libéraux anglais, qui sont des imprudents, ont répandu l’instruction parmi les indigènes. Il y a eu aussi les victoires du Japon; il y a eu la guerre, il y a enfin les livres; il y a l’idée, qui est britannique, du droit des populations de s’administrer elles-mêmes avec un Parlement. Pour faire courte une longue histoire, de jeunes Hindous firent d’abord des discours subversifs, et même écrivirent dans leur langue des livres, des brochures et des articles de journaux, où ils réclamaient en termes vagues et ardents une chose nommée liberté. John William Williams, lorsqu’ils furent conduits devant son tribunal, les condamna fort sévèrement, toujours dans l’intérêt de l’empire. Il le fit avec d’autant plus de sincérité que la traduction que son interprète lui fit de leurs pamphlets ne lui donna qu’une très médiocre opinion de cette littérature. Elle était grandiloquente et confuse, citait fort peu de faits, abondait en expressions lyriques et injurieuses auxquelles John William Williams ne comprenait rien, sinon que cela était de mauvais ton et sentait le nègre. Il ne savait pas qu’au début d’un mouvement populaire, même des images usées, médiocres ou sales, peuvent cacher un sentiment vrai.
Il n’en était pas tout à fait ainsi de son amie, Mrs. Ethel Hobson. Ce qu’on appelle l’intuition des femmes vient de ce qu’elles ont des sentiments plus naturels, moins déformés par l’éducation. Et puis, son ayah, sa femme de chambre indigène, lui avait peut-être parlé.
--Dear, lui dit-elle un jour, vous ne devriez pas être aussi sévère avec eux.
--Avec qui? demanda William Williams, très étonné.
--Ces babous, ces jeunes Mahrattes qui écrivent des niaiseries. Ils ont des amis, dear, et l’on dit que ces amis peuvent vous faire du mal.
William Williams ne répondit rien du tout, et n’en pensa pas davantage. C’était comme si on lui avait dit qu’en jouant au polo, il peut arriver qu’un coup de crosse vous casse la jambe: cela ne doit pas vous empêcher de jouer au polo.
Il continua donc d’exercer sa profession comme par le passé. Les journalistes subversifs, il les faisait fouetter; les agitateurs, il les faisait pendre, car tel est son devoir à l’égard de l’empire. Mais un jour, il vit arriver Higginson, du police survey.
--Où est la bombe? demanda Higginson. Elle n’a pas éclaté, vous êtes encore en vie?
--Je suis, répondit Williams.
Cette question lui parut même choquante, parce qu’elle était oiseuse. Mais il réfléchit qu’Higginson est Irlandais. Les Celtes disent des choses oiseuses.
--Vous avez pourtant reçu une bombe, continua Higginson. Nous en avons l’évidence.
William Williams réfléchit. Puisqu’on le lui disait! Il chercha dans sa mémoire si quelque chose était arrivé chez lui qui ressemblât à une bombe, et ne trouva rien.
--Egad! fit-il, s’il était arrivé une bombe, je le saurais.
--Nous en avons l’évidence, insista Higginson. Elle était dans un livre.
· · ·
Il avait à peine prononcé ces paroles que la physionomie de John William Williams s’éclaircit.
--Elle était dans un livre, vous dites? Well, alors, c’est possible. Je comprends. Venez avec moi.
Il conduisit Higginson dans une pièce obscure qui servait de débarras.
--Vous pouvez chercher, dit-il.
Un jour léger pénétrait par une petite fenêtre. En tas, depuis le plancher jusqu’au plafond, s’étageaient tous les livres que John William Williams, juge à Goshavar, a reçus depuis cinq ans qu’il avait pris ses fonctions. Il y avait la collection de l’Indian Census, les Statistical Returns, les Commercial Returns, les Indian Laws and Customs de sir John Marsden, les Burmese Customs, les Forest Department Contributions et d’autres publications.
--Je suppose, dit-il, que la bombe est là-dedans. Voilà le dernier paquet qu’on m’a envoyé. Je ne l’ai pas ouvert. Pas plus que les autres.
Higginson prit le paquet avec précaution et le fit mettre sur une petite voiture aux roues caoutchoutées. Son œil exercé avait déjà distingué que c’était bien là l’objet de ses recherches. On le transporta sur une pelouse isolée, en y attachant un bout de mèche Bickford bien allumée. Le paquet sauta, creusant dans la pelouse un trou de dix pieds de profondeur.
--C’était de la dynamite volée au gouvernement, dit Higginson.
--Well, fit Williams, je le vois assez; elle est très bien faite.
· · ·
Ce fut ainsi que John William Williams conserva la vie parce qu’il n’aime pas la lecture et considère que tous les livres sont rot, principalement ceux que lui envoie l’administration.
· · ·
Ce conte a aussi pour objet d’expliquer pourquoi l’Inde anglaise est pleine de magistrats excellents.
JEAN-CLAUDE OU LA LOTERIE
«Tout le monde ne peut pas être orphelin!» disait Poil-de-Carotte. Parole profonde, sur laquelle les commentateurs pourront disserter jusqu’à la fin des siècles sans jamais en épuiser toutes les significations. N’empiétons pas sur leur domaine. Mais il sera permis de noter brièvement ici un fait incontestable: c’est qu’un orphelin est un jeune homme ou une jeune fille qui a hérité, s’il a de quoi. Cette vague, mais séduisante couronne qu’on nomme «les espérances» s’est déjà transformée sur leurs fronts en un radieux diadème. Ils entrent dans la vie parés de toutes les roses de la jeunesse, et dans leurs mains heureuses, portent par surcroît les fruits d’or de la maturité.
Jean-Claude était un jeune homme et un orphelin. A dix-huit ans, il se trouva émancipé par un tuteur indolent, et libre possesseur de larges revenus issus d’immeubles d’un bon rapport et de valeurs de premier ordre. Il s’en félicita. «De même, se disait-il, qu’on affirme qu’il est des mariages écrits au ciel, il est certainement des fortunes instituées par la providence.» En effet, il se rendait cette justice qu’il eût été incapable de gagner même trois francs par jour comme terrassier; et cependant il eût encore préféré travailler de ses mains que de se fatiguer la cervelle. En quoi il avait bien raison, car l’homme n’a point, de toute évidence, été créé pour penser: la pensée ne se rencontre que chez quelques rares exemplaires de l’espèce, comme un accident, une tare, une maladie; et les peuples où ces exemplaires deviennent trop nombreux finissent mal. Mais, à cet égard, Jean-Claude ne faisait courir aucun risque à la France.
Une paresse précieuse, qu’il cultivait comme un Hollandais ses tulipes, le soin de sa santé, dont il faisait grand cas, l’éloignaient d’autre part des plaisirs dispendieux. Même il était économe, bien qu’il ne fût point généreux: son jugement, son bon sens, eussent souffert de donner beaucoup d’argent à des personnes qui, après tout, ne valent jamais que quelques minutes de conversation. Il professait pour la sagesse de ses ascendants une déférence d’autant plus respectueuse qu’il n’avait jamais connu ceux-ci que par leur côté le plus incontestablement agréable: les biens terrestres dont il jouissait si paisiblement, à l’abri de lois tutélaires. Et comment eux-mêmes les avaient-ils acquis? Sans rien faire, par une série d’établissements avantageux, de mariages prudents. A une époque où l’on ne parle que de traditions, Jean-Claude gardait, d’instinct, la véritable tradition française: se marier comme ses pères, d’une façon aussi bienfaisante à ses propres intérêts; avoir comme eux peu d’enfants, un seul autant que possible, tel était l’enseignement transmis, le devoir qui lui incombait. Il lui paraissait facile et plaisant.
Toutefois, il s’aperçut bientôt qu’il y a quelque chose de changé dans les mœurs contemporaines. Ayant coutume de parler peu, de laisser parler les autres avant de tenter des démarches qui l’eussent pu compromettre, il fit une observation qui lui donna fort à réfléchir: par imitation sans doute, pour obéir à un nouveau, mais toujours aveugle préjugé, les familles exigent, avant de céder leur fille à un jeune homme, que celui-ci «fasse quelque chose», à moins qu’il ne possède un titre nobiliaire; car alors il y a des grâces d’état. Jean-Claude ne possédait point de titres nobiliaires. Il était, d’autre part, bien trop prudent pour déplacer ses fonds et les enfouir dans des entreprises industrielles aventurées, où on lui eût accordé une part d’influence illusoire. Le problème lui parut si épineux qu’il abandonna de le résoudre. Ainsi que j’espère l’avoir fait comprendre, il n’aimait point imposer à son intelligence des efforts trop violents. Mais le hasard le servit.
Un jour qu’il entrait à l’Odéon par la porte de derrière, afin de retirer au secrétariat un billet pour deux fauteuils qu’il ne paierait point, un ancien camarade de collège le croisa dans le corridor obscur et le reconnut malgré l’ombre pesante.
--Toi aussi, dit-il à Jean-Claude, toi aussi!
--Oui, répondit Jean-Claude faiblement.
Il aimait bien ne point payer sa place au théâtre. Il se souciait moins qu’on le sût.
--Ah! mon ami! Et toi qui n’as pas besoin de ça! Que vas-tu faire dans cette galère: le métier est fichu. Monte comme moi prendre des nouvelles de ton manuscrit, tu vas voir ce qu’on va te répondre!
Jean-Claude ne comprenait pas encore. L’ami ajouta:
--Combien d’actes, ta pièce?
--Cinq! répondit Jean-Claude au hasard, et à cause qu’il se souvenait confusément qu’au collège les tragédies ont cinq actes.
--Mon pauv’ vieux!... Alors, c’est un drame... Je te souhaite bien du plaisir.
Il s’engouffra dans un autobus. Jean-Claude demeura sous les arcades, illuminé comme Paul sur les routes de l’Anti-Liban: il serait auteur dramatique; et, puisque les pièces ne sont jamais jouées, il n’est pas même nécessaire de les écrire.
D’ailleurs il ne fut au début que pour bien peu de choses dans sa réputation. L’ami se chargea de tout: en huit jours, le Paris qui compte connut que Jean-Claude avait un drame déposé à l’Odéon; et on lui disait:
--Eh bien, ce drame?
Il haussait les épaules, douloureusement. Les gens murmuraient, pour le consoler:
--Voyez-vous, il n’y en a que pour «le trust». Il faut être du trust, ou sans ça...
Insensiblement, il en arriva à parler lui-même du trust avec une amertume suffisamment sincère, et on lui suggérait:
--Du reste, un drame... Vous devriez essayer de placer quelque chose de plus léger. On a plus de chances de réussir. Tenez, un arrangement de roman étranger, du Dickens, par exemple. Bien usé, pourtant le Dickens, c’est déjà pris. Mais il y a encore...
--La Bibliothèque Rose! cria Jean-Claude, poussé par un génie secret.
--Vous êtes sur la Bibliothèque Rose? Bonne idée, ça plaît, en ce moment. Mais quoi? Je ne vous demande pas, bien entendu...
--Les Mémoires d’un Ane, annonça Jean-Claude, mystérieusement. Mais gardez ça pour vous.
--Je suppose que c’est en vers?
Jean-Claude ne répondit pas. On s’abstint de l’interroger. Tout le monde sait qu’un dramaturge doit savoir demeurer discret.
· · ·
C’est ainsi que Jean-Claude continua sa paisible existence, muni d’une profession de tout repos. Il faisait des pièces et on ne les jouait pas; on ne les lisait même pas, ce qui est le sort commun. Il arriverait peut-être un jour, à l’ancienneté, ou par une chance incompréhensible. Il disait lui-même, modestement:
--Il faut bien travailler; mais c’est une loterie!
En très peu d’années, quatre ou cinq à peine, sa situation fut assise, respectable, honorée. Quand il demanda la main de Mlle Blanche-Reine Buvat, il exposa fort clairement à M. Buvat l’état de sa fortune, qui était brillant. Puis il ajouta, avec modestie:
--Quant à ma profession...
--Je sais, dit M. Buvat, je sais! Il faut du temps, jeune homme, pour percer. Mais vous avez du talent, je suis renseigné, j’ai confiance. Tout est comme ça, du reste, aujourd’hui: ainsi les tableaux! On n’en donnerait pas cent sous. Tout à coup, ça vaut quatre cent mille francs. C’est une loterie!
--C’est une loterie, répéta Jean-Claude.
--Mais ne vous fatiguez pas trop, poursuivit M. Buvat. Pas de surmenage, pas de neurasthénie. Avec le bagage que vous avez, vous pouvez attendre; des relations, des démarches, de la tenue en même temps, et laissez venir.
Jean-Claude était très résolu à laisser venir. Il fut parfaitement heureux en ménage, parce que son caractère était égal, ses revenus abondants, ses habitudes régulières. Il faisait chaque jour une longue sieste après déjeuner, et sortait ensuite pour cultiver ses relations. Blanche-Reine respectait son travail et révérait cette méthode.
Un jour, comme il venait de s’éveiller, vers quatre heures, un inconnu lui fit passer sa carte. Il semblait fort ému par le luxe de l’appartement. Sa mise était décente, il n’osait ôter ses gants.
--Monsieur, dit-il, excusez ma hardiesse. Vous n’avez jamais, je le sais, admis la collaboration; vous avez jusqu’ici lutté seul pour l’art, pour l’art pur, noble, désintéressé, sans compromissions. Mais ce que j’ai entendu dire de la probité de votre talent, les conceptions qu’on vous prête,--pardonnez-moi si je me trompe...
Jean-Claude indiqua, d’un geste, qu’il consentait à pardonner.
--... Je ne suis qu’un de vos plus modestes émules, poursuivit l’inconnu. Mais j’ai écrit une pièce, moi aussi: la Clef de la maison. Je crois que c’est bien. Oh! je puis m’abuser, je n’affirme pas; vous serez juge, vous modifierez ce que vous voudrez. Pourquoi je m’adresse à vous? J’y ai mûrement réfléchi: les autres ont leurs collaborateurs, vous n’en avez point encore. Les autres sont joués, c’est cela qui m’intimide. Vous ne l’êtes pas, mais vous êtes sur le point de l’être, et je ne l’ignore pas... Je bénéficierai des efforts que vous avez déjà faits, je m’en rends bien compte. Aussi vous prié-je de croire que vos conditions seront les miennes, que votre nom sera le premier, si vous m’accordez l’honneur de joindre votre signature à la mienne. Quant aux conditions, j’accepterai celles que vous voudrez.
--Les conditions? fit Jean-Claude gravement; ce sera selon les usages...
--Oui, dit l’inconnu, les usages quand un débutant s’adresse à un vieux lutteur. Vous êtes trop généreux, monsieur, trop généreux! Merci.
Jean-Claude porta le manuscrit à la Comédie-Parisienne: Le directeur l’accueillit immédiatement:
--Ah! dit-il, vous m’apportez une nouvelle pièce?
Jean-Claude baissa les yeux.
--Oui, dit le directeur, nous n’avons pas pu, jusqu’à présent... que voulez-vous, on est tellement bousculé! Du reste, vos manuscrits, je ne les ai pas lus: c’était sous l’ancienne direction, je ne suis pas responsable. Mais je les ferai rechercher. D’ici quinze jours...
--Lisez ça d’abord, fit Jean-Claude. C’est peut-être parce que c’est plus neuf, mais j’ai la vanité d’en être assez content...
· · ·
La Clef de la maison alla aux nues. Blanche-Reine, les larmes aux yeux, entendit, après des rappels, proclamer: «La pièce que nous venons d’avoir l’honneur de représenter devant vous est de M. Jean-Claude et de...» Le nom du collaborateur fut bafouillé, et nul ne l’entendit, mais nul ne songea à s’en inquiéter. Le père Buvat, radieux, le plastron de sa chemise trempé des sueurs de l’émotion, disait à son gendre:
--Ah! mon gaillard, mon gaillard! Vous n’avez rien perdu pour attendre!
--C’est une loterie! affirma encore une fois Jean-Claude.