‹ L'ange du bizarreChapitre 3 sur 5 · L’AVEU

L’AVEU

... Je dirai cette histoire aussi simplement que je pourrai, et telle que Harry Furniss, le grand caricaturiste de Punch, nous la conta une nuit, au Savage Club de Londres.

· · ·

--Vous croyez sans doute, nous dit-il, qu’entre l’art du peintre et celui de l’illustrateur, il n’existe qu’une différence de degré, puisque, chez le peintre, il y a le dessin plus la couleur, et que par conséquent son art est plus complexe et en même temps le rapproche davantage de la réalité. C’est vrai, ou du moins, quand un peintre a du talent, il est possible que ce soit vrai. Mais il y a quelques années, avant que la photographie instantanée ne changeât dans son essence même le métier du dessinateur, il y avait une autre différence, et bien plus profonde: le plus modeste d’entre nous était obligé d’inventer. On nous disait: «A l’autre bout du monde il s’est passé telle scène: tâchez de vous l’imaginer, et reproduisez-la. Un navire a fait naufrage: inventez le naufrage, et le navire, et la mer. Le feu a pris dans une mine, il faut que le public voie ce que vous n’avez pas vu: l’explosion rouge des poussières, la face noire et stupéfiée des morts, la terreur des vivants, leur fuite dans les galeries, les bennes remplies d’hommes accrochés en grappe. Et voici des crimes, des émeutes, des cyclones, des fêtes dans des jardins, des rois acclamés par leurs peuples. Trois lignes de télégramme disent tout ce qu’on en sait en ce moment: rien et tout; c’est à vous de créer le reste.

»Et c’est pour ça--vous n’y avez, j’en suis sûr, jamais pensé--que plus un illustrateur a le génie de son art, moins il est capable de travailler d’après le modèle. Il a des visions, ce qui est tout autre chose, et il faut qu’à la hâte, avec des simplifications, des raccourcis, des sous-entendus, il manifeste ses visions. On m’a dit que Gustave Doré, que les Français n’ont pas estimé à sa valeur, mais que nous avons tant admiré, nous autres Anglo-Saxons, ayant fait venir un jour une belle fille dans son atelier, la fit dévêtir, monter sur le plateau coutumier, et l’ayant sous ses yeux, dessina... un paysage! C’est nous qui sommes, ou qui devrions être, des poètes: nous apercevons entre les choses des correspondances lointaines et significatives. Voilà même pourquoi tout artiste du crayon devient si facilement un caricaturiste: les hommes se changent en oiseaux, les figures deviennent des mufles. Mais ce n’est pas cela que je voulais vous dire. Mon intention était de vous expliquer comment il se fait qu’en dix ans je n’aie jamais eu dans mon atelier qu’un seul modèle, toujours le même: il ne me servait en somme que de mannequin. Je lui faisais esquisser un geste, je lui jetais une étoffe sur les épaules pour me rendre compte d’un effet. Mais la figure, la scène, le mouvement, tout cela je le trouvais en moi.

»C’était tout au début de ma carrière, je n’étais pas encore devenu caricaturiste. J’acceptais les ordres des journaux, j’habillais, si je puis dire, des fictions ou des réalités, des faits-divers ou des romans. Il y avait des dessins que je faisais par plaisir, d’autres par métier, sans pouvoir choisir encore; presque tous les artistes ont connu cette époque dans la vie.

»Un matin que je me mettais à ma tâche du jour, un modèle sonna à ma porte. Je vous ai dit le peu d’usage que j’en faisais; mais celui qui me servait d’habitude m’avait abandonné depuis quelques semaines, et le nouveau venu insista; il avait besoin de gagner sa vie, il ne demanderait pas cher, dehors il faisait froid et ce serait déjà un bonheur pour lui que de s’abriter quelques heures sous un toit. Il disait tout cela d’une voix suppliante et pourtant assez noble, avec un accent italien prononcé. Et puis quels yeux sauvages et pleins de lumière! Enfin, j’eus la curiosité de voir jouer les muscles de son corps. Dans notre pays d’athlètes, les membres gardent quelque chose de rond, de charnu. Cet homme était d’une magnifique et vigoureuse maigreur. J’avais besoin de deux bras nus pour un match à l’aviron sur la Tamise; il n’avait rien d’un jeune rameur entraîné, mais ce fut justement peut-être ce qui me séduisit, l’espèce de perversité qui gît au cœur de tout caricaturiste me hantait peut-être déjà. Je le fis entrer.

»Quelques secondes me suffirent pour deviner que ce n’était pas un modèle de profession. Il ne savait pas poser; il fallait lui expliquer longuement les attitudes; quand il les avait prises, il s’en fatiguait vite; et il y avait dans l’homme même, dans tout ce qui n’était pas sa chair, ses os, ses nerfs, ses traits, une expression indéfinissable, inquiète, terrible et terrifiée, bondissante et contenue, qui eût été parfaitement inutile à un peintre, qui en faisait le plus détestable des modèles, car il ne pouvait rester en place, mais m’inspirait le désir de faire de la vie, d’imaginer des êtres et des actes. Visiblement, il mourait de faim. Je lui jetai quelques loques sur les épaules et j’en fis, après lui avoir donné du thé et des tartines, un magnifique misérable à une distribution de soupe populaire. J’avais aussi à illustrer je ne sais quelle nouvelle historique: il devint un reître aux joues creuses, sec et noueux, et jamais mâchoire n’avait mieux été faite pour retenir ou pour mâcher la jugulaire d’un casque. A la fin, je le laissai marcher ou se reposer à sa fantaisie, me contentant de noter en quelques traits, sur un album, les idées qu’il m’inspirait. Ma silencieuse patience l’avait un peu apprivoisé. Pourtant, il lui restait toujours, dans les gestes et dans la voix, un mélange de sournoiserie et de férocité qui me faisait penser à un chat de gouttière entré dans une maison après une grande bataille malheureuse, mais qui craint d’être pris au piège. Je ne sais si ce fut cette pensée qui me suggéra la fantaisie de lui faire poser une scène que je devais reproduire pour un journal hebdomadaire, en m’abandonnant d’ailleurs entièrement à ma fantaisie, puisque nul ne savait encore avec certitude comment les choses s’étaient passées. On avait trouvé, dans les bosquets d’un square de Soho, une femme assassinée et décapitée. On n’avait pas identifié la victime, on n’avait pas retrouvé sa tête, et l’assassin, depuis huit jours, demeurait inconnu. C’était un de ces crimes à la fois vulgaires et tragiques qui n’arrêtent pas longtemps la curiosité parce que, précisément, nul indice ne permet d’entretenir celle-ci: une femme est morte, voilà tout, et on n’y a vu qu’un corps anonyme; cela est brusque et décevant.

»Il y avait dans mon atelier un mannequin en bois, articulé, comme tous vous en avez vu. J’en démontai la tête avec une parfaite indifférence, car le travail que j’allais accomplir, je vous le jure, me paraissait assez bassement commercial, et je n’y attachais aucune importance. L’homme lui-même me regardait fort tranquillement et sans comprendre. Il n’y a rien de moins humain que ces ridicules formes de bois, dont la tête n’est qu’une insignifiante masse oblongue. Mais quand j’enveloppai celle-ci d’une serviette, ses beaux yeux sauvages clignèrent un peu. Il devint plus attentif, comme si ça l’intéressait.

»J’allai ensuite chercher un carton à chapeau, un très ordinaire carton à chapeau en cuir jaune, portant les étiquettes multicolores qu’y avaient laissées des années de vagabondage sur le continent.

»--Voilà, dis-je. Vous allez prendre cette tête, enveloppée comme ceci; vous ouvrez le carton à chapeau...

»L’homme qui avait pris le fardeau d’un geste involontaire, se mit à trembler de tous ses membres. On aurait dit qu’il venait de rapetisser, et je vois encore la lippe de sa mâchoire détendue, son nez qui s’amincissait, et une affreuse ride, droit au milieu de son front. Mais je songeai seulement:

»Vraiment, ces Italiens sont des acteurs nés!

»J’ajoutai, continuant à dessiner:

»--Je ne vous demande pas de jouer, voyons! Gardez un peu la pose. C’est bien facile: vous avez tué cette femme, vous l’avez décapitée. Alors, vous allez cacher la tête...

»Je n’eus pas le temps d’achever. L’homme, qui était resté en manches de chemise depuis le début pour être prêt à recevoir tous les oripeaux dont je le couvrais, avait fait un saut farouche jusqu’au vieux veston qu’il avait soigneusement plié et mis sur un fauteuil. Jamais je n’ai vu sur une face expression de terreur plus abjecte. Il cria pourtant:

»--Ce n’est pas vrai, ce n’est pas vrai! Laissez-moi m’en aller!

»J’étais trop décontenancé pour le retenir. Il ouvrit la porte et s’enfuit tête nue. Je crois que j’ai encore son chapeau quelque part, dans un fond d’armoire. Je le garde comme souvenir.»

· · ·

--Mais, demanda l’un de nous, vous l’avez dénoncé?

--Moi? répondit l’artiste. Non. Je ne joue pas les détectives. Seulement, que j’aie vu, ce matin-là, l’assassin de Soho square, j’en suis aussi sûr que d’avoir le plaisir de vous regarder.

LE BON MASSEUR

... Comme je me promenais à travers le Salon de l’Automobile, qui vient d’ouvrir, en faisant tout ce que je pouvais pour m’y intéresser,--la vérité est que je n’y comprends absolument rien: je ne regarde que la carrosserie et mes amis me considèrent en conséquence comme un déplorable idiot,--j’aperçus un homme de bonne mine, qui errait mélancoliquement à travers les allées, traîné dans une voiture d’invalide. Par désœuvrement, je le suivis durant quelques minutes. Il avait l’air de s’ennuyer autant que moi et de nourrir, quant aux choses qu’il contemplait, une ignorance pareille à la mienne. Cela m’inspira de la sympathie pour lui. Nous finîmes par lier conversation.

Il était fort intelligent et ses manières trahissaient l’homme de sport. En politique, je crus m’apercevoir qu’il était indifférent. En philosophie, il était réactionnaire. Je veux dire qu’il manifestait pour la science et pour tout ce qu’on nomme progrès une horreur profonde et comme une rancune personnelle.

--Toutes ces machines me dégoûtent, me dit-il avec amertume. Il ne devrait y avoir qu’un seul moyen de locomotion autorisé: la marche! Et, justement, je ne peux plus marcher!

Je crus devoir compatir à sa douleur.

--Vous avez eu un accident? lui dis-je.

--Oui, dit-il, mais c’est guéri. Ce n’est rien, les accidents.

--Il vous est resté de l’atrophie musculaire, de la faiblesse dans les jambes?

--Moi! cria-t-il, de la faiblesse! Regardez!

Il souleva la couverture placée sur ses jambes et me montra deux cuisses formidables, impressionnantes, monstrueuses. Quelque chose comme les chênes de la forêt de Fontainebleau--ou comme les piliers de Notre-Dame--ou comme le budget tout entier, le budget de la France: des cuisses monumentales, infinies, surhumaines.

--Et vous savez, dit-il, ça n’est pas du soufflé! Vous pouvez taper dessus. C’est dur, c’est solide, c’est musclé. Il n’y a pas de lutteur qui en ait comme ça, pas de prize-fighter. Le nègre Johnson, Dempsey, Carpentier, qu’est-ce que c’est que ces gens-là à côté de moi?

--Mais alors, demandai-je, complètement égaré dans la forêt des hypothèses et des suppositions, pourquoi vous faites-vous promener dans une petite voiture?

Il poussa un hurlement de fureur.

--Pourquoi je me fais rouler dans une petite voiture, pourquoi! Je vais vous le dire, et vous verrez s’il est une infortune comparable à la mienne.

»Ecoutez! Il y a deux ans, j’étais un homme comme tout le monde. Un peu mieux que tout le monde, je m’en vante, et d’une adresse particulière à tous les exercices du corps. Au golf, au cricket, à l’escrime, je ne craignais personne. Vous savez ce que c’est que le cricket: un jeu violent. Aux îles Samoa, il a complètement remplacé la guerre pour les indigènes, et c’est même un grand souci pour les pacifistes, car, dans les guerres que les Samoens se faisaient entre eux, on ne tuait jamais personne, tandis que dans leurs parties de cricket il y a toujours une douzaine de têtes cassées... Juste au moment où j’allais marquer un essai, deux des meilleurs hommes de l’équipe adverse me jetèrent fort brutalement par terre, comme il se doit, et je me relevai assez mal en point. J’avais un genou démis: le genou droit.

»On me reconduisit chez moi; mon médecin accourut, me remit le genou, diagnostiqua un épanchement de synovie et me roula proprement la jambe dans une bandelette plâtrée.

»Au bout de quinze jours, quand il l’enleva, il me dit:

»--Ça va très bien. Vous êtes guéri. Seulement...

»--Seulement?

»--Votre jambe droite, au-dessus de l’articulation, a maintenant six centimètres de tour de moins que la jambe gauche. C’est le résultat du repos, de l’immobilité: les muscles de votre jambe droite se sont atrophiés.

»--Diable! dis-je. Que faut-il faire?

»--Oh! c’est très simple: vous faire masser. Il y a maintenant des masseurs merveilleux. Faites venir l’illustre Van Stetten.

»Et je fis venir l’illustre Van Stetten, Hollandais qui applique la méthode allemande. Ah! monsieur! malgré la haine que m’inspire maintenant cet infâme individu, il faut que je le reconnaisse: ce massage local de la cuisse gauche était un délice! Van Stetten commençait par des insufflations d’air chaud sur ma cuisse, et nul mot ne pourrait vous peindre l’impression de bien-être que laissait, en vérité, cette brise tiède et caressante. Puis, sans rudesse, au contraire avec une douceur infinie, il jouait des muscles de cette cuisse comme on joue de la lyre. C’était un poème, monsieur, un poème silencieux et magnifique. Etendu sur le dos, les yeux au ciel, j’avais l’impression de bondir, de sauter des obstacles, de planer au-dessus d’eux.

»Au bout de trois semaines de ces soins assidus et de ces voluptés, Van Stetten me dit:

»--Je crois que l’effet est produit. Mesurons vos jambes.

»Il mesura mes jambes, et sa figure marqua un certain étonnement.

»--C’est singulier, me dit-il, vous avez réagi avec trop de rapidité. C’est maintenant votre jambe droite qui est de six centimètres plus forte que la gauche.

»--Ah! vraiment! fis-je. Cela, dites-le-moi, a-t-il quelque importance?

»--Evidemment, avoua-t-il, cela est d’importance. Car, comprenez-le bien, cette différence augmenterait progressivement, parce que vous vous serviriez, d’instinct, de cette jambe-là plus que de l’autre.

»--Que faire? demandai-je, un peu inquiet.

»--Oh! c’est très simple: il n’y a qu’à masser la jambe gauche.

»Van Stetten me massa donc la jambe gauche, et je retrouvai, à ses savants exercices, les mêmes dangereux plaisirs. Même il s’y joignit bientôt celui d’une activité conforme à mes goûts et à mes habitudes d’énergie: ce docteur, plein d’astuce et de ressources, me conseilla, pour hâter la cure, d’attacher à mon pied gauche un sac de plomb, du poids d’une livre, et de l’élever rythmiquement de vingt centimètres au-dessus du sol cent cinquante fois par jour. Homme de sport, je connais toute l’importance d’un entraînement méthodique: cent cinquante fois par jour, comme un saint sacrement, je levai mon sac de plomb.

»Van Stetten me dit enfin:

»--Le moment est venu de prendre mesure de vos membres inférieurs.

»Il tira donc de sa poche un mètre en ruban et me prit mesure. Monsieur, les Hollandais ne savent pas ce que c’est que la rapidité de réaction des Français; ils ont la science, c’est possible, mais ils ne possèdent pas les mystères de notre psycho-physiologie: ma cuisse gauche dépassait maintenant ma droite de six centimètres! Van Stetten se montra un peu confus de ce résultat. Mais il ne voulut pas abandonner la lutte.

»--Ma réputation, mon honneur même, me dit-il, sont attachés à ce que vous ayez deux jambes parfaitement égales. Nous emploierons les grands moyens.

»Je suis comme beaucoup de Français, j’aime les mots qui sonnent héroïquement. Je me sentis plus vivement excité encore quand j’appris que ces grands moyens consistaient surtout en mouvements de «gymnastique médicale», et je mis toute ma conscience, j’appliquai toute ma vigueur physique et intellectuelle à m’assimiler les instructions qui me furent données. Suspendu à une sorte de barre fixe, je me laissai attacher un sac de plomb pesant un kilogramme au pied droit,--puisque c’était celui-ci qui était devenu le plus faible,--un autre, qui ne pesait qu’une livre, au pied gauche, et je les soulevai alternativement six cents fois par jour, en six «leçons», pour employer le mot de Van Stetten. Ce docteur profond avait, en effet, réfléchi que c’était à coup sûr l’inertie totale d’un des membres, tandis que l’autre fonctionnait, qui causait l’arythmie de leur développement respectif. En même temps, il s’occupa d’en solliciter les muscles de façon différente, selon leur état actuel: par de spirituelles titillations d’un côté, par des sollicitations plus viriles de l’autre. Cela dura six mois, et à la fin, monsieur, avec l’aveugle conviction des hommes qui ne voient jamais que l’objet qu’ils poursuivent, il me dit, d’un air de satisfaction:

»--Je pense qu’à cette heure nous avons réussi: vos deux jambes doivent avoir aujourd’hui exactement le même gabarit. Et je l’entends non seulement de leur forme extérieure, mais de chacun des muscles, des nerfs et des os, de toutes les veines, de toutes les artères, et, si j’ose le dire, du système pileux lui-même. J’ai obtenu un miracle d’harmonie.

»Alors, il opéra les mensurations nécessaires et redressa bientôt vers le ciel un front triomphant:

»--Il n’y a pas un demi-millimètre de différence, dit-il. Vos deux cuisses mesurent chacune soixante-dix centimètres de tour au-dessus des genoux! J’ai fini. Je n’ai plus à vous revoir: vous êtes ma plus belle cure!

»J’entassai devant lui des monceaux d’or, et il daigna les accepter. Puis je fis venir un tailleur, car il y avait, vous le comprenez-bien, certaine partie de mes vêtements dont il était absolument indispensable de changer les proportions. Je dus adopter une forme de pantalons dits à la hussarde. Mais aucun hussard, en réalité, n’en porte plus: je n’arrivai à ressembler qu’à un compagnon charpentier, et cela me fut pénible, car, s’il faut vous l’avouer, je n’aime pas le peuple. Par contre, je sentais dans mes membres inférieurs une force extraordinaire. Je m’en applaudis tout d’abord et retournai au Bois de Boulogne pour m’y exercer au football avec mon équipe: le ballon creva du premier coup de pied que je lui donnai. J’accusai la mauvaise qualité du cuir dont il était couvert, et m’en fis donner un autre: il eut le même sort immédiatement!

»--Vous tapez trop fort! me dit un de mes partners.

»Alors, j’y mis toute la douceur, tout le moelleux dont j’étais capable: le ballon ne creva pas, mais il prit son vol et s’en alla retomber à Saint-Cloud, de l’autre côté de la Seine, sur la place du Château. Je dus donner ma démission de l’équipe: je n’étais plus bon à rien.

»Et depuis ce moment, mes malheurs n’ont fait que grandir. Ils ont crû comme mes jambes, et cette phrase n’est pas, dans ma bouche, une image vaine, une exagération, car on est porté naturellement à se servir davantage des portions de sa personne physique qui ont le plus de dispositions à l’activité. Expulsé des terrains de football, je me rejetai sur les courses à pied: je fus bientôt le champion du monde, puis disqualifié comme un monstre qui n’avait aucun mérite à remporter la victoire. «On ne fait pas courir un cheval contre des hommes», déclara un jury de spécialistes, qui s’était assemblé pour décider de mon cas. Et ces bonds, ces élans pédestres avaient encore rendu plus parfaite--perfection dérisoire, progrès funeste!--l’œuvre du docteur Van Stetten: mes jambes étaient devenues ce que vous les voyez!

»J’avais atteint un étrange, un impossible degré de hideur. Je n’osais plus me montrer, on riait de moi, on me montrait au doigt. Mon humeur s’en ressentit, je voulus châtier un de mes insolents. Je l’ai châtié, monsieur: c’est le seul homme, depuis la création du monde, je pense, qui soit mort sur-le-champ d’un coup de pied dans le derrière. Ceci lui fera un nom dans les ouvrages médicaux. Pour moi, je n’y ai rien gagné que d’être traduit devant les tribunaux de mon pays, et d’avoir perdu la virginité de mon casier judiciaire. Lorsque je sortis du refuge que m’avait donné malgré moi la société, j’allai trouver un médecin, qui n’était pas Van Stetten, car le nom seul de Van Stetten, maintenant, me faisait horreur.

»--Il n’y a qu’un remède, me dit-il, c’est l’immobilité, l’immobilité la plus complète. Si vous avez le courage de ne pas remuer vos jambes pendant quatre ou cinq ans, vos muscles perdront peut-être ce superflu de vigueur.»

J’avais écouté avec stupeur ce récit déconcertant.

--Et c’est pour cette cause, dis-je, que je vous vois maintenant porté dans une petite voiture?

--Oui, monsieur, répondit-il, oui! Je suis un invalide par excès de validité. Vous imaginez-vous mon supplice?

ABUS DE CONFIANCE

On n’a peut-être pas assez clairement distingué l’un des motifs qui jettent à l’anticléricalisme un grand nombre de personnes. C’est que, dans le vocable «libre penseur» il y a «penseur». Professer des opinions contraires à la foi, et nier le surnaturel, est donc, d’une façon tout à fait évidente, se donner un brevet d’intellectualité. Voilà pourquoi M. Lefoullot, propriétaire d’un magasin de nouveautés et conseiller municipal à Mouchy-sur-Indre, éprouvait une réelle fierté à se proclamer nettement anticlérical. Certains de ses raisonnements l’éblouissaient lui-même. C’est ainsi qu’il était parvenu à ruiner, jusque dans ses fondements, le dogme de la présence réelle. «Que Dieu, disait-il, se trouve dans une hostie, je le comprends, à la rigueur. Mais qu’on puisse le rencontrer à la fois dans toutes les hosties, à la même heure et dans toutes les parties du monde, c’est ce qu’on ne me fera jamais croire!» Cette puissance d’argumentation lui avait acquis quelque renommée dans sa patrie, particulièrement à ses propres yeux.

Lorsqu’il vint à Paris pour renouveler ses approvisionnements de printemps, après qu’il eut visité ses correspondants, il se trouva qu’il lui restait encore une bonne demi-journée avant de reprendre le train de Mouchy-sur-Indre. Homme timide, prudent, doué d’instincts d’économie, M. Lefoullot se couchait à Paris d’aussi bonne heure qu’en province, afin d’éviter la dépense et les tentations; la haine qu’il avait de toutes les superstitions ne l’empêchait point d’avoir de bonnes mœurs. Aussi s’était-il levé de fort bon matin. Il commença d’errer par les rues, alors qu’on n’y rencontre encore que des employés qui se hâtent vers leur bureau ou leur magasin, le nez dans leur journal. Le soleil brillait dans un beau ciel pommelé, l’air lavé par les averses de mars était d’une transparence singulière; il faisait bon marcher. Du quartier de la Bourse du Commerce, où se trouvait son hôtel, M. Lefoullot gagna, sans même s’en apercevoir, la ligne des grands boulevards; et ce fut ainsi qu’il aperçut au bout d’une étroite rue transversale, assise sur la colline de Montmartre comme sur un socle, tranquille, solide, radieuse dans l’éclat du jour jeune, la basilique du Sacré-Cœur. M. Lefoullot haussa les épaules d’un air de pitié dédaigneuse, mais décida «d’aller voir».

Quand il eut dépassé Notre-Dame-de-Lorette, il perdit de vue les coupoles rondes et le dôme altier de ce château fort de la foi. Mais il était trop près, désormais, pour se perdre; il gravit allégrement l’âpre côte de la rue des Martyrs, traversa le boulevard extérieur, à la hauteur du collège Rollin, et, par la rue de Steinkerque, atteignit la place Saint-Pierre. Alors la formidable église lui apparut de nouveau. Elle envahit son regard, elle impose sa domination. Au delà des pentes gazonnées, aveuglant le ciel de sa masse énorme, elle était pourtant comme tassée; il semblait que, si elle l’avait voulu, elle eût pu se lever sur ses jambes de pierre et paraître plus haute encore. Tous les cabarets à chansons, tous les lieux de plaisir, à cette heure, étaient hermétiquement clos. Montmartre n’avait plus son air de frivolité. Au contraire, de bonnes vieilles en mantes à cloche, comme dans la province la plus éloignée, la plus arriérée, montaient les pentes à tout petits pas, un livre de messe à la main; et, partout, l’on vendait de saintes images, des chapelets, des médailles luisantes, prêtes à la bénédiction des officiants. Et c’était dans tout cet espace d’air printanier et de vieilles maisons, au-dessus de Paris à la fois clair et fumeux, un grand silence impitoyablement solennel. M. Lefoullot monta derrière les vieilles...

Au sommet du tertre, plaquée contre une barricade en planches, presque dissimulée, très humble, il distingua une pauvre petite statue, la figure douloureuse d’un homme debout, les mains liées. «Encore une idole!» songea-t-il. Et il allait s’en détourner avec mépris quand une inscription l’informa que c’était le chevalier de la Barre, victime de l’intolérance. Il eût bien voulu alors lui rendre un hommage visible, pratiquer une sorte quelconque de culte, et constata en lui-même que cela lui était impossible, puisqu’il n’y avait que lui de son opinion sur la place, et que le seul culte possible en ces occasions est public, officiel, et consiste en discours prononcés devant une assemblée recrutée tout exprès. Il s’éloigna, découragé.

Un bedeau insinuant lui offrit de visiter la crypte. Il déclina cette offre avec horreur. Quelques instants après, sans doute parce que personne ne le lui demandait, par une sorte de contradiction, il était dans l’église et fut étonné de sentir qu’il avait déjà pris, sans y penser, son chapeau à la main. «On se découvre dans toutes les maisons, se dit-il par manière d’excuse, cela ne prouve rien.» La vérité c’est qu’on lui avait inculqué, dès sa toute petite enfance, l’habitude d’ôter son chapeau dans les églises, et que d’ailleurs la hauteur des voûtes, l’immensité de la nef lui imposaient. Sous la coupole centrale, il eut l’impression subite d’être à l’intérieur d’un ballon qui va s’enlever. Il eut envie d’étendre les bras pour se mieux sentir planer. Afin de retrouver son dédain, il s’appliqua patiemment à lire les inscriptions des ex-voto de marbre qui recouvraient les colonnes. Des jeunes gens remerciaient le Sacré-Cœur pour un succès dans leurs examens; des malades lui attribuaient leur guérison; d’autres signalaient seulement «une grâce particulière». M. Lefoullot se plut à imaginer là des sous-entendus criminels ou hypocrites, la mort d’un mari détesté, l’échéance inattendue d’un héritage douteux. Tout à coup, le grand portail s’ouvrit à deux battants, et, avec l’aveuglante lumière tombée brutalement du beau ciel du sud, ce fut l’irruption, à travers les portiques, d’un chant farouche hurlé par deux mille voix. M. Lefoullot eut l’impression physique d’un vent très fort; il aperçut des bannières bleues, des bannières blanches, des oriflammes de soie lumineuse, une croix d’or, des hampes d’or. «Sauvez Rome et la France!...»

... L’hymne se précipita sur lui en même temps que deux mille pèlerins fanatiques aux bouches noires, aux yeux clairs, certains d’être chez eux, certains de faire ce qui se devait faire, ivres d’un délire sacré. M. Lefoullot essaya de fuir, de gagner, par des bas-côtés, une des portes latérales. Le flot humain qui l’épouvantait le prit, l’emporta, le bouscula. Encore quelques instants et il allait être rejeté devant le chœur, il allait prendre part, lui, M. Lefoullot, édile de Mouchy et nettement anticlérical, à des cérémonies idolatriques, il allait être malgré lui jeté à deux genoux, le front humilié, devant l’autel d’une divinité qu’il ne voulait pas reconnaître: car le moyen de demeurer debout, en protestataire courageux, sans être assommé? Eperdu, M. Lefoullot s’accrochait aux chaises quand il aperçut, entrebâillée, la porte d’un confessionnal. Il pénétra vivement dans cette espèce de cage hospitalière, trouva un petit banc de bois, s’assit, et referma la porte sur lui.

Alors, il se crut sauvé. Il n’avait qu’à laisser passer le torrent, et, quand tout le monde aurait pris sa place, quand l’attention de tous serait détournée de lui par les épisodes du grand drame religieux qu’on allait célébrer, son évasion silencieuse ne serait plus qu’un jeu. Il souffla longuement, soulagé... Un bruit singulier le fit subitement tressaillir, le bruit d’une jupe qui se froissait légèrement contre les parois de l’un des compartiments du confessionnal, et il entrevit, entrevit très vaguement, à travers le grillage de l’un des guichets, un chapeau de femme bordé de tulle noir, très discret, très modeste, peut-être un peu ridicule même dans sa médiocrité, et les traits fatigués, effacés, mais honnêtes et purs, d’une petite bourgeoise qui avait certainement dépassé la quarantaine. «Mon père, bénissez-moi...» Une des pèlerines avait eu un remords de conscience, ne s’était pas senti l’âme complètement en paix et venait se confesser!

Et cela lui parut très drôle d’abord, à M. Lefoullot. Il allait savoir les fautes, les bassesses, les vilenies, les chutes peut-être d’une dévote; il allait renforcer, par une expérience définitive et incontestable, la conviction qu’il avait toujours professée «que ces femmes-là, vous savez, ne valent pas mieux que les autres». Celle-là était pressée, elle était accoutumée au sacrement, elle en accomplit les rites préliminaires avec une telle rapidité que M. Lefoullot n’eut qu’à rester muet, sans que son ignorance eût à se dénoncer. Il écouta, et voilà qu’il éprouva tout de suite une espèce d’inquiétude, presque un petit remords: sa pénitente révélait qu’elle exerçait un commerce, un petit commerce très pareil au sien, à celui de sa femme! Elle lui devint plus proche, il lui sembla qu’il violait, non plus le secret de la confession, dont il n’avait pas souci, mais le secret professionnel. Et comme c’était ennuyeux de savoir ces histoires qu’il ne devait pas savoir! Une fois, cette dame avait servi un client le dimanche. La belle affaire! Elle avait «rafraîchi» à la benzine un stock de gants marqués aux plis. Tout le monde en fait autant. Elle se reprochait sa paresse dans l’exercice de sa profession, ses impatiences à l’égard de son mari. Mais quelle brave femme, vraiment! M. Lefoullot avait presque envie de l’embrasser. Et la confession se déroula ainsi, aveux émouvants à force d’innocence, à force d’insignifiance, aveux d’une pauvre et noble petite bourgeoise, vieillie courageusement dans son effort quotidien à faire son devoir envers les siens, envers les hommes, envers une toute-puissance qu’elle révérait naïvement, sans doute, depuis son enfance. M. Lefoullot gronda intérieurement:

--Que diable est-ce que je f... ici?

Il était embêté comme jamais il ne l’avait été de sa vie; il trépignait, il se jugeait, car c’était un brave homme, parfaitement indélicat. Et, à la fin, il n’eut plus qu’une idée: s’en aller! S’en aller n’importe comment! S’en aller à tout prix.

--... Mon père, je m’accuse d’avoir, un jour, regardé immodestement un de nos voisins qui...

Ah, non! M. Lefoullot ne pouvait supporter un mot de plus! Il prononça d’une voix forte,--un peu trop forte pour sa situation:

--Je ne puis pas vous entendre, madame, véritablement, je ne puis pas, je ne veux pas vous entendre! Adressez-vous à un autre!

Et, rouvrant la porte du confessionnal, il s’enfuit comme s’il avait eu, dans cette église, le diable à ses trousses.

· · ·

Mais la pénitente se demande encore pourquoi on n’a pas voulu lui donner l’absolution ce jour-là. Soucieuse, elle est revenue depuis bien des fois à cette basilique de Montmartre: personne n’a pu lui donner le nom de ce confesseur si sévère.

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