‹ L'ange du bizarreChapitre 5 sur 5 · L’INCULPÉ

L’INCULPÉ

... Quand le monsieur traversa, pour gagner le cabinet du juge d’instruction, le long corridor dallé de pierres blanches, il mit son chapeau devant sa figure. Ce lui fut un soulagement, à cette heure, bien qu’on l’eût laissé en liberté provisoire, de se rappeler avoir lu jadis, dans les journaux, que les prévenus pouvaient mettre leur chapeau devant leur figure, afin de n’être ni photographiés, ni reconnus. Sans cela, il n’aurait pas su s’il avait le droit. C’était sa grande préoccupation, de se rappeler ou de deviner les choses qu’il pouvait faire sans mécontenter la justice, et sans attirer plus de juste colère sur lui...

Le garde municipal le fit entrer dans le bureau et se tint debout, entre la porte et la muraille; et le monsieur aussi resta sur ses pieds, parce qu’il ignorait ce qu’il devait faire. Seulement, comme il avait déjà son chapeau à la main, il s’inclina deux fois, très profondément, pour le greffier et pour le juge.

Le petit avocat, qui avait suivi, un avocat désigné d’office, car le monsieur avait déclaré n’en connaître aucun, gardait le silence, comme un enfant bien sage. Tout noir, dans sa robe et sa toque, il semblait guillotiné par la ligne blanche de son faux-col.

Le juge d’instruction consultait son dossier.

--Vous vous appelez Boiry, Ambroise-Armand, né à Choulletot, Seine-Inférieure, le 18 mai 1866, contrôleur des contributions indirectes. Prévenu de vol... Contrôleur des contributions indirectes, une des administrations de France restées les plus irréprochables! C’est la première fois, monsieur, qu’il m’arrive de voir ici un membre de ce corps rigoureusement honorable!

Le monsieur étouffa un sanglot. On le touchait au point sensible, bien plus qu’en le brutalisant. Lui aussi ne faisait que penser au déshonneur qu’il jetait sur l’administration.

--Vous êtes prévenu, continua le juge, d’avoir dérobé un portefeuille dans la gare Saint-Lazare. Vous faisiez queue, avec d’autres personnes, devant un guichet. En acquittant le prix de son billet, un des voyageurs qui vous précédaient a laissé tomber son porte-cartes. Vous l’avez ramassé précipitamment, et, quittant la file, vous vous êtes dirigé vers l’escalier de la place du Havre... Mais vous avez été vu, vous avez été poursuivi; vous avez été arrêté, sans résistance de votre part, d’ailleurs, sur les premières marches.

--Je n’ai pas fait de résistance, dit le monsieur, lamentablement. Mais on m’a terrassé, j’ai reçu des coups...

--Vous pouviez vous y attendre! fit le juge sèchement.

--Oui, mais...

--Niez-vous avoir pris, soustrait ce portefeuille? On l’a trouvé sur vous.

L’avocat intervint avec timidité:

--Cela ne suffit pas pour que l’intention de vol soit démontrée...

--Oui, je sais, répondit le magistrat. Le prévenu alléguera qu’il a cru que ce portefeuille était le sien. Alors, pourquoi n’a-t-il pas retenu son billet, pourquoi a-t-il pris la fuite?

Le monsieur se tourna vers l’avocat:

--Je ne conteste rien, murmura-t-il d’une voix découragée. Je savais que ce portefeuille n’était pas à moi. Je l’ai pris, oui, je l’ai...

--Vous l’avez volé, insista le juge. Vous, un fonctionnaire, et jouissant d’une fortune personnelle, d’après les renseignements de police... A propos, avez-vous été condamné?... Je parie que vous avez déjà été condamné!

Il regardait le greffier. Le monsieur l’interrompit:

--Ne cherchez pas, monsieur le juge d’instruction; c’est la première fois que je viens ici. Je vous en donne...

Il allait dire: «Je vous en donne ma parole d’honneur», mais se coupa, d’un ricanement désespéré.

--... J’ai pris ce portefeuille. Je suis coupable, j’avoue que je suis coupable!... Mon Dieu, comme ça vient, comme ça vient! Monsieur le juge d’instruction, écoutez-moi! Il y a trois ans, j’attendais l’autobus de la place Pigalle, un jour de pluie. Nous étions une masse devant le conducteur, qui appelait les numéros. Moi, j’avais le numéro 53. Et voilà tout à coup que le monsieur qui avait le 52, à l’appel de son numéro me bouscule comme pour entrer. J’allais lui crier: «Ne poussez donc pas comme ça!» quand il laissa tomber un porte-cartes dans la boue noire, sans chiffre, tout à fait ordinaire, de ceux qui se ressemblent tous. Alors, au lieu de me fâcher, je lui dis poliment: «Monsieur, vous avez laissé tomber quelque chose.» Il ramasse le porte-cartes, me remercie d’un mot, et ajoute: «Décidément, il pleut trop! J’aime mieux prendre une voiture!»

»Il s’en va, sans se presser; je monte dans l’autobus; et, vers la station des boulevards, comme j’avais gardé mon ticket à la main, je pense tout à coup--car j’ai de l’ordre--qu’il vaut mieux le serrer. Je mets la main dans la poche de mon veston, et alors je dis tout haut, devant les voyageurs:

»--C’était mon porte-cartes! Mon Dieu, c’est mon porte-cartes que ce monsieur m’a enlevé!

»Comprenez-vous? C’était mon porte-cartes que ce pickpocket m’avait pris en me bousculant, et qu’il avait laissé tomber par terre. Et moi qui lui avais dit: «Monsieur, vous avez perdu quelque chose»! Et tous les voyageurs qui riaient, qui riaient de tout leur cœur au lieu de me plaindre! J’avais l’air d’une poire, j’étais une poire, n’est-ce pas? Je fis une déposition devant le conducteur. Je la renouvelai devant un agent de police; inutile de vous dire que ça n’a servi à rien. Il y avait trois cents francs dans mon porte-cartes.

»Mais ce n’était pas seulement mon argent que je regrettais. Ce qui me bouleversait la cervelle, de quoi je ne me consolais pas, c’était d’avoir été une poire, je vous le répète. Ce pickpocket avait raté son coup, et moi, bêtement, je lui avais mis ma propriété dans la main, pour ainsi dire!... D’abord, pourquoi est-ce qu’on ne les arrête pas, les pickpockets, pourquoi est-ce qu’on ne les arrête _jamais_?

Le juge fit un geste de protestation.

--On ne les arrête jamais, insista le monsieur. La société ne fait plus rien pour les particuliers. C’est une blague, la société, maintenant!... Alors, je me suis mis à penser, malgré moi: «Si une fois je trouve quelque chose... On m’a pris, je prends!» Remarquez, monsieur le juge d’instruction, que je ne croyais pas que ça arriverait un jour. Quel est l’homme qui ne s’amuse pas, comme ça, à imaginer des choses? On se figure qu’elles ne sortiront jamais de la cervelle, que ça n’ira pas plus loin. Mais on se voit, faisant les gestes qu’il faut, on s’habitue... Et, l’autre jour, voilà ce portefeuille qui tombe sous mon nez. Il ressemblait au mien. C’était presque le mien, je vous assure...

Le petit avocat prit la parole.

--Monsieur le juge d’instruction, la personne volée n’a subi aucun dommage, puisque son portefeuille lui a été restitué. Et elle consent à retirer sa plainte si nous versons cinq cents francs à l’Assistance publique. Nous sommes prêts.

--Je suis prêt, dit le monsieur suppliant.

Il importe, à cause de l’insuffisance du nombre des juges à Paris, de ne pas encombrer le rôle des tribunaux correctionnels. Le juge d’instruction prit acte du retrait de la plainte.

Mais le monsieur mit quelques instants à comprendre comment, ayant été si vite inculpé, il était si rapidement blanchi. Quand il eut enfin compris, le souvenir de son désespoir et de ses terreurs passées lui inspira d’étranges réactions. Après s’être condamné dans sa conscience, il cherchait maintenant à s’absoudre. Il protesta:

--Et les pickpockets? Pourquoi est-ce qu’on n’arrête pas les pickpockets? Pourquoi la société ne protège-t-elle pas les honnêtes gens?

--Dites donc, vous, fit le juge, parce qu’on vous lâche, vous n’allez peut-être pas me faire la leçon? Elle est forte, celle-là!...

LE VOLEUR

... Quand Marlis, qui avait dîné chez des amis, tout au bout d’Auteuil, se trouva dans la rue, l’idée de rentrer chez lui en voiture lui sembla ridicule; le ciel était si pur, le pavé si sec, il sentait, avec son sang, courir dans ses veines tant d’ardeur et de gaieté! C’est ce que les physiologistes appellent l’état d’euphorie. Tout le monde en a éprouvé quelquefois dans la vie les effets délicieux; en automne, le matin, quand on a eu le courage de se lever de bonne heure pour aller à la chasse, et qu’on a l’impression d’être aussi jeune, aussi fort, aussi joyeux que le jeune, le joyeux, le vigoureux matin, si clair, limpide et baigné de rosée; après avoir entendu certaine musique, des symphonies de Beethoven, des lieder allemands; ou quand on est amoureux, et heureux de l’être, ou qu’on a passé une heure auprès de certaines personnes, car il en est qui versent l’énergie comme un astre la lumière, naturellement; enfin pour des causes plus banales après un repas généreux et l’excitation que laisse parfois la conversation quand on y a brillé, qu’on s’est amusé de soi-même et des autres. Marlis se sentait extraordinairement léger, adroit, intelligent. Il descendit jusqu’à la Seine, tout plein de cet enthousiasme sans cause. Ce sont des instants où, selon les tempéraments, on se croit un homme de génie ou un athlète.

Comme il suivait maintenant les quais, heureux d’entendre sonner ses talons sur les dalles, un homme qui venait au-devant de lui, d’une allure innocente, tira tout à coup les mains de ses poches et les allongea vivement vers la poitrine de Marlis, qui perçut d’abord un frôlement plutôt qu’un choc, puis un geste plus brutal, en sens contraire, qui déboutonna presque entièrement son gilet de soirée. Sensation alors de quelque chose d’arraché, bruit assez semblable à celui d’une pièce de cinquante centimes tombant par terre. C’était un maillon de chaîne d’or qui roulait. Et l’homme continua sa route, mais en courant à toutes jambes, filant vers le viaduc du Point-du-Jour qu’on distinguait vaguement: des pans de ciel étoilé à travers des arches noires.

Marlis porta la main à son gilet; l’homme venait de lui voler sa montre. Les réactions physiques se font suivant l’état où on se trouve, et Marlis venait d’être heurté en pleine vigueur, en pleine exaltation. Il passa de la joie sans cause qui le pénétrait tout entier à un besoin furieux d’action et de lutte. Ses pensées s’enchaînaient d’une façon extraordinairement claire et rapide; il les voyait en images, des images d’actes à accomplir aussitôt que perçus, un peu comme dans un assaut d’escrime. Il avait un revolver dans la poche de son pardessus. Son premier mouvement fut d’en palper, à travers l’étoffe, la crosse et le canon, formes amollies par l’étui en peau de daim. Puis il songea:

--Si je reste là, dans le clair de lune, l’homme me verra et je ne l’apercevrai pas. Il a dû se mettre du côté des maisons, dans l’ombre. Il faut que je fasse comme lui.

Il traversa la chaussée et aperçut, déjà loin, son voleur qui courait toujours. Alors il se mit à sa poursuite, les coudes au corps, fier de son entraînement physique, de la célérité régulière de ses bonds, suivant le long des arbres afin de rester le plus possible dissimulé par la ligne oblique qu’ils opposaient au regard. Tout à coup l’homme disparut. Il n’y avait pas à cette hauteur de rue transversale et Marlis comprit: son voleur avait dû s’abriter dans l’embrasure d’une porte; peut-être, c’est un stratagème connu, s’être fait ouvrir en donnant un nom connu ou balbutié, pour ressortir quelques instants après.

Marlis continua donc de courir. Il ne se trompait point sans doute, car l’homme, un peu plus loin, lui sembla jaillir de l’ombre. C’était la même silhouette, la même taille, le même chapeau melon, le même pardessus au col relevé au-dessus des oreilles, pour cacher la figure, évidemment. Mais cette fois il marchait d’un pas de promenade, comme quelqu’un qui n’a rien à se reprocher, parce que c’est la ruse inévitable, imposée, nécessaire. Car un homme qui court, n’est-ce pas? tout le monde le remarque, et le témoin, le passant que Marlis espérait, lui devait frémir de crainte à la pensée qu’il pourrait survenir!

Sur la pointe des pieds, gagnant du terrain prudemment, Marlis se rapprocha. En apparence, le voleur maintenant ne se souciait plus de rien. Il allait la tête un peu basse, tranquillement, comme un honnête homme, absolument comme un honnête homme! Ah! il en faut du sang-froid pour ce métier-là. Il devait avoir l’habitude. Une seconde, Marlis l’admira, puis cela lui donna de l’inquiétude. La «reprise» qu’il méditait ne se ferait peut-être pas toute seule. Il tira son revolver, le dépouilla de sa gaine, sans cesser de courir, et le garda derrière son dos. Il n’était plus qu’à quelques mètres de l’homme, qui ne se hâtait pas, mais entendit sûrement quelque chose derrière lui, ou fut averti par un instinct secret, car il tourna un peu la tête. Marlis cessant de courir, il ne se douta de rien: quelqu’un suivait le même chemin que lui, voilà tout. Marlis, marchant plus vite, parvint à le dépasser, puis se retournant lui braqua le revolver entre les deux yeux, et prononça d’une voix qu’il voulait rendre tranquille, mais qui l’étonna par l’accent sauvage qu’elle prit dans sa gorge:

--Allons, cher monsieur, la montre! La montre, hein? Vous savez ce que je veux dire!

Et comme il venait de prononcer ces mots, il distingua la figure de l’homme à la lueur d’un bec de gaz: une figure effroyablement pâle, des yeux révulsés, et--tiens, ça donnait envie de rire!--deux paires d’oreilles qui remuaient un peu, des deux côtés de ce masque blême. Allons, allons, il n’y aurait pas besoin de se battre!

--La montre, avec sa chaîne! répéta Marlis. Dépêchez-vous, voyons!

L’homme n’hésita plus. Il prit la montre et la chaîne à même son gousset, et la tendit d’une main qui tremblait très fort.

--Ça va bien, fit Marlis gaiement. Nous n’avons plus rien à nous dire. Bien le bonsoir!

Et il tourna le dos. L’homme ne le poursuivit pas. Il s’en alla vers le Point-du-Jour, sur ses jambes qui flageolaient. Aux environs du pont de Grenelle, Marlis aperçut un fiacre, le héla, donna son adresse au cocher, et s’étendit sur les coussins en allument un cigare. Un soldat qui vient de charger et revient victorieux, sans blessures, après avoir enfoncé l’ennemi, doit éprouver une ivresse aussi forte que celle qui lui gonflait le cœur. Il riait silencieusement, il avait une poitrine singulièrement élargie, comme aérée par des masses d’air énormes qui lui rafraîchissaient le sang.

--J’ai vaincu, j’ai vaincu! se disait-il. J’ai fait ma petite affaire tout seul, sans rien demander à personne. C’est un fier plaisir! Et quand je le raconterai!

C’est ainsi qu’il jouissait par tout son corps du goût de la gloire. Arrivé chez lui, il entra dans sa chambre à coucher, tourna un commutateur électrique, et se regarda dans une glace. Il lui parut qu’il était un autre, plus beau, plus grand, plus ferme sur ses pieds, avec une face splendide, impérieuse, des yeux de maître à qui l’on ne résiste pas. Il regretta d’être seul. C’était vraiment dommage qu’il n’y eût personne pour le voir.

A la fin, lentement, contemplant toutes les choses qui l’entouraient comme si elles étaient neuves, parce qu’il se sentait intérieurement renouvelé, il commença de se dévêtir.

--C’est le moment, murmura-t-il, de regarder l’heure. Ma montre!

Il la tira de son gilet.

C’était une montre d’or comme la sienne, une chaîne qui ressemblait à sa chaîne, mais ce n’était pas sa chaîne, ce n’était pas sa montre.

--Quoi! cria-t-il, quoi!

· · ·

Il lui fallut quelques secondes pour se rendre compte de l’horreur de l’aventure. L’homme qu’il avait poursuivi, qu’il avait abordé, qu’il avait menacé de son revolver, ce n’était pas celui qui lui avait ravi son bien! Il s’était trompé, il avait pris, à main armée, la montre d’un passant, d’un pauvre diable de passant!

Il demeura aussi blême que l’homme qu’il avait--le mot lui vint à la bouche, sec et cruel--que l’homme qu’il avait volé.

LE VAISSEAU DU DÉSERT

Ç’avait été un grand deuil: la mascotte du 27e fusiliers de l’armée royale anglaise, une délicieuse antilope parfaitement apprivoisée, que, depuis douze ans, le régiment avait promenée de l’Egypte aux Indes, des Indes en Angleterre, d’Angleterre à Malte, cette bête charmante qui passait la revue derrière le colonel, et la passait mieux que lui, prétendaient les troupiers, ne verrait pas les hauts faits qu’accompliraient ses amis dans la grande guerre continentale; dès les premiers jours du mois d’août 1914, au cours même de la traversée, ses tendres yeux s’étaient fermés à la lumière: elle était morte d’une indigestion, les uns disaient de tabac _navy cut_, les autres de cirage, ses deux friandises préférées.

Contrairement à toutes les règles de l’art littéraire, nous allons passer sans transition à un sujet tout différent.

Quelques jours avant la guerre, M. Aristide Pimperel bâillait sur la jetée d’Ostende. Cette expression manifeste de découragement, en présence de toutes les joies que peut présenter l’existence, était rare chez lui: M. Aristide Pimperel était un homme qui passait pour ne s’ennuyer jamais, bien qu’il n’eût rien à faire, se trouvait affligé d’une agréable fortune. C’était, comme on dit en Belgique, une riche nature, douée d’une intarissable gaieté. Blond jusqu’au jour qu’il devint chauve, solide, grand, gros et gras, bon garçon et bon vivant, il avait des éclats subits de bizarrerie formidables. Ce sont ces sortes de gens-là qui inventent les _zwanzes_: la galéjade méridionale est un mot ou une histoire; la _zwanze_ belge est un acte, une plaisanterie en acte, énorme, imprévue, déconcertante. La galéjade sort du cerveau, la _zwanze_ est l’expansion d’un tempérament.

Ayant bâillé, M. Pimperel se le reprocha comme un crime. Il alluma un cigare et s’en fut faire un tour au Kursaal, mais les plaisirs qu’il y rencontra avaient quelque chose de trop connu; il les dédaigna. Après avoir échoué dans un bar pseudo-américain, où il absorba des boissons glacées, mais violentes, il reprit sa course sans but, étonné lui-même de son vague à l’âme.

Ce fut ainsi qu’il parvint au Tattersall. On y vendait des chevaux, des automobiles et des bicyclettes. M. Aristide Pimperel n’aimait pas les chevaux; il possédait une automobile, et les bicyclettes ne lui disaient rien du tout. Mais, subitement, son cœur battit: on mettait en vente un chameau.

De sa nature, le chameau est un animal triste. Mais, en Belgique, il a l’air plus triste encore. Ce n’est pas sa place, il y est visiblement dépaysé. Celui-là était un laissé pour compte d’une ménagerie qui n’avait pas réussi. Son entrée fut saluée par des applaudissements dérisoires. Des messieurs sans éducation se plurent à faire allusion à la concurrence qu’il pourrait faire, sur la plage, à certaines personnes. D’autres, insistant, répondirent «qu’il y en avait déjà assez»! Par esprit de contradiction, M. Aristide Pimperel affirma que celui-là était charmant, et, en tout cas, «beaucoup mieux». Il commençait de se réconcilier avec l’existence. Sans qu’il sût encore pourquoi, la vue du chameau l’ébaudissait.

--Alors, achetez-le! fit quelqu’un.

Le préposé aux ventes en avait demandé cinq cents francs, puis quatre cents, puis trois cents, mais nul ne savait quoi faire d’un chameau en Wallonnie ou dans les Flandres. Ce n’est pas un animal d’appartement.

--Faites une offre, au moins! cria ce fonctionnaire, découragé.

--Cinquante-deux sous! proposa M. Aristide Pimperel.

Il l’eut pour douze francs cinquante, aux félicitations de l’assistance. Ceux qui le connaissaient lui demandèrent: «Qu’est-ce que tu vas en faire, Pimperel, de ton chameau?» M. Pimperel, à la fois songeur et dédaigneux, refusa de répondre. Ses yeux s’illuminaient.

Vers cinq heures du soir, le lendemain, ses deux vieilles cousines, Mlles Lucile et Adélie Justadieu, qui avaient loué pour la saison un chalet près de la Panne, reçurent une lettre de leur cousin Aristide, les avertissant qu’elles recevraient bientôt une petite curiosité et qu’il les priait de l’agréer. La nouvelle leur en fit plaisir.

--Aristide est un peu fou, dit Mlle Lucile, mais il a bon cœur. Il ne nous oublie pas. Quand il est à Ostende, il nous envoie toujours quelque chose: des fleurs, un beau poisson, un baril d’huîtres.

--Cette fois, il dit que c’est une curiosité, remarqua sa sœur.

--Ce doit être une porcelaine, conclut alors Mlle Lucile: Aristide se connaît en porcelaines, il en a une belle collection.

Mais le chameau arriva deux jours plus tard, conduit par un groom du Tattersall qui semblait, du reste, ne le considérer qu’avec une méfiance mêlée de dégoût. La présence de ce ruminant causait déjà une révolution dans la Panne, qui était à cette époque, hélas! un endroit paisible.

--Jésus mon Dieu! cria Mlle Adélie, qu’est-ce que c’est que ça!

--C’est le chameau, dit le groom, concis. Le chameau de M. Pimperel.

Et il tendit des papiers qui le prouvaient, demandant un reçu, comme pour une caisse d’emballage.

--Mais qu’est-ce qu’il veut que nous en fassions! gémirent les deux demoiselles.

--Il y a des personnes qui montent dessus! dit le groom, sans paraître lui-même y croire.

Les deux demoiselles Justadieu déclarèrent que jamais, au grand jamais, elles ne monteraient sur cette bête féroce. Le groom haussa les épaules. Ça ne le regardait pas.

--Et qu’est-ce qu’il mange? demanda Mlle Adélie.

Le groom réfléchit:

--Il ne mange pas de viande! déclara-t-il après un instant.

--Ah!

--Ni de poisson! ajouta ce jeune homme sagace... Mais, à part ça, il mange... il mange de tout... excepté des oignons. Ça lui f... la colique, les oignons.

Comme pour confirmer ces renseignements, le chameau, toujours mélancolique et désillusionné, venait de dévorer tout un massif de roses trémières. Le jeune homme était déjà parti. Il revint sur ses pas:

--Vous pouvez ne lui donner à boire que tous les trois mois! déclara-t-il avec conviction.

Le chameau fut un drame dans la vie des demoiselles Justadieu. Il les épouvantait, elles ne savaient qu’en faire, et, pourtant, dans la bonté de leur cœur, elles ne voulaient pas le laisser mourir. Il devint leur maître et leur tyran. D’autant plus que, comme elles ne lui donnaient point à boire, sur la foi des dires du groom, il fut de fort mauvaise humeur jusqu’au jour où il découvrit tout seul la fontaine publique de la Panne. De tous les environs, on accourait pour voir le chameau de Mlles Justadieu. Cela leur fut plus pénible que tout le reste: elles n’aimaient point être l’objet des conversations.

--Aristide viendra le chercher! disaient-elles parfois pour se consoler.

Ce ne fut pas M. Aristide qui vint, mais les Allemands. Ces demoiselles Justadieu n’eurent le temps de rien emporter: elles s’enfuirent par le dernier train sur route: le tramway qui suit la côte.

Mais avant de partir, s’emparant de son licol, avec une crainte affreuse d’être dévorée, Mlle Adélie, dans une attendrissante compassion pour son persécuteur, avait rendu la liberté au chameau.

Celui-ci erra dans les dunes, savourant, sans doute, la liberté qui lui était si mystérieusement rendue, après tant d’années d’esclavage. Quand il entendit tomber autour de lui les premiers shrapnells, il secoua philosophiquement la tête, en animal qui sait que le bonheur ne peut être durable, et prit sa course vers l’ouest, qui lui paraissait plus tranquille.

... Et c’est ainsi que les fusiliers du 27e d’infanterie anglaise ont retrouvé une mascotte. Ce n’est plus une antilope, c’est un chameau. Il avait une balle dans l’épaule et deux autres sous la bosse, que le vétérinaire a soignées. Considérant qu’il est tombé du ciel, ils éprouvent pour lui une affection pleine de fierté.

LE CHAPITRE DES CHAPEAUX

Vous n’avez pas remarqué combien les occasions de devenir fou se multiplient? Par exemple, il y a les grands magasins.

J’y vais le moins souvent possible, mais toutes les fois que j’en sors, la tête me tourne. Encore, si j’étais toujours sûr d’en sortir! Mais c’est trop grand. Une fois j’y étais allé--pas dans tous du même coup, ce miracle serait affreux, dans un seul, c’est bien suffisant--pour acheter un savon. Rien n’a l’air plus facile que d’acheter un savon: Eh bien, dans un grand magasin, il faut avoir un plan, une carte de géographie, et un interprète de langues orientales, peut-être une escorte. On traverse le Japon, la Chine, la Corée, des pays où on s’est battu; c’est très dangereux. Pour commencer, on me fit monter un grand escalier. Je l’ai monté sans défiance, et c’est alors que j’ai rencontré le Japon, et puis la Chine, et puis la Corée. Comme si l’on devait avoir besoin de traverser tous ces pays pour acheter un savon! C’est répugnant d’illogisme. Du haut de cet escalier quarante mille potiches me contemplaient. J’essayai de leur rendre leur regard. Mais je n’étais pas fier: elles étaient trop. Je hâtai mon allure. J’aurais bien voulu courir, mais n’osais, par respect humain.

A la fin, je franchis les potiches. Alors quarante mille pantalons m’emboîtèrent le pas. Et puis quarante mille jupons valsèrent. Et puis quarante mille boas de plumes se mirent à remuer doucement tout autour de moi: des boas de plumes, des bêtes qui n’existent pas dans la nature! Où les grands magasins vont-ils les chercher? C’est absurde. Absurde et terrifiant. Comment j’ai pu m’échapper de cette ménagerie, je me le demande encore, mais je la quittai pour tomber dans les phonographes, les gramophones, les graphophones. Ils rugissaient la _Marche indienne_, ils rugissaient _Sambre-et-Meuse_, ils rugissaient la romance du _Tannhäuser_, ils rugissaient _Connais-tu le pays_! Ils rugissaient tous, et ils étaient tous enrhumés. Est-ce qu’on ne pourrait pas les envoyer chez le pharmacien? Ou à l’hôpital, en leur conseillant le repos? Ou à Luchon, très loin, là-bas, là-bas, dans la montagne?

C’était trop. Toute fausse honte m’abandonna, je pris la fuite. J’arrivai en courant donner contre un mur, et contre un employé, qui me dit:

--Monsieur désire?

--Un savon, criai-je, un savon, un savon! Ou plutôt je désirais un savon, mais j’y renonce. Je ne désire plus que m’en aller.

Je dois reconnaître que cet homme fut très poli.

--Eh bien, me dit-il sans insister, si vous voulez vous en aller, c’est par là!

Et il me montra la route, la longue route que je venais de parcourir. Je la repris donc, à l’envers. Et voilà maintenant ce qu’il y a de plus étonnant, de plus épouvantable. Je suis sûr, absolument sûr, d’avoir repris la même route. J’ai entendu les mêmes phonographes, j’ai revu les mêmes boas, les mêmes jupons, les mêmes pantalons, les mêmes potiches: et au bout de tout ça, il n’y avait plus d’escalier! Il n’y avait plus rien, qu’une balustrade, un utile garde-fou au-dessus d’un abîme dont j’apercevais le fond; un fond de gants, de cravates, de bicyclettes et de parapluies. Il y avait aussi un polichinelle, grandeur nature. Tout courage m’abandonna. Je m’assis dans une potiche.

Ce fut là que me découvrit un second employé, qui me demanda, avec la même impersonnelle courtoisie ce que je désirais. Je lui répondis:

--Depuis que je suis monté ici, on a enlevé l’escalier. J’attends qu’on le remette!

Il me contempla avec commisération et me conduisit à gauche, à un endroit exactement semblable à celui où je me trouvais, et où il y avait un escalier. C’est trop grand, je vous dis, et c’est trop pareil. Il n’y a pas moyen de s’y reconnaître. Et après tout, même maintenant, je ne suis pas bien sûr qu’on ne les enlève pas, les escaliers, toutes les dix minutes, pour vous forcer à rester là, et acheter des choses.

· · ·

Malgré cette douloureuse aventure, j’y suis retourné, dans le grand magasin, et le ciel favorable m’y a offert ma vengeance. C’est lui qui a tout fait. Moi, je n’y suis pour rien, excepté qu’auparavant, par un acte d’imprudente hardiesse, j’avais acheté un chapeau au rayon des chapeaux.

C’est une dure loi, mais une loi suprême que, lorsqu’on a un chapeau, il est obligatoire de lui faire donner parfois un coup de fer. Quand on le porte chez un chapelier quelconque, c’est quarante sous. Quand on le ramène chez son auteur responsable, c’est gratuit, mais on prend généralement une voiture pour l’y conduire. Alors, c’est cent sous. Pénétré des plus sains principes d’économie domestique, je sautai donc dans une auto, et reportai ma coiffure au grand magasin qui me l’avait vendue.

Après de longues et pénibles recherches, je finis par retrouver le comptoir des chapeaux: quelque chose d’énorme, naturellement, une maison dans une maison de dix mille maisons; et quarante mille chapeaux, je n’ai pas besoin de vous le dire. Je murmurai timidement à un fonctionnaire qui était derrière ce comptoir:

--C’est pour un coup de fer...

Ce fonctionnaire ne répondit rien du tout. Il prit mon couvre-chef, sans même le regarder, le posa sur une espèce de plateau, fit un geste de magie extrêmement noire, et... _pfuitt!_ le chapeau et le plateau disparurent dans les entrailles de la terre. J’aurais dû m’en douter. Tout est ensorcelé, dans ces établissements. Pour épargner la place, ils font donner les coups de fer dans une cave, et probablement par le diable, à prix réduits, la main-d’œuvre étant très bon marché dans l’autre monde, à cause de l’excès de population.

Pour moi, je demeurai muet, les bras ballants et tête nue devant ce comptoir.

Or, j’en suis sûr, vous n’avez jamais réfléchi que la seule chose qui distingue un simple et méprisable pékin, un vulgaire acheteur, d’un majestueux employé, dans un grand magasin, c’est que le pékin est toujours non seulement pressé, non seulement ahuri, non seulement tout caché-perdu, mais qu’il a un chapeau. Tandis que l’employé est immobile, ferme dans son propos, et nu-tête. Vous commencez peut-être à distinguer le développement fatal de la situation. J’étais immobile, ferme dans mon propos, puisque j’attendais qu’on me livrât quelque chose, et nu-tête: on me prit pour un employé.

Les personnes qui commirent cette erreur bien naturelle étaient un monsieur, une dame, et le rejeton de ces deux adultes. Le rejeton paraissait appartenir plutôt au sexe mâle. La dame me dit:

--Monsieur, je voudrais un chapeau pour mon mari, et un autre pour l’enfant.

J’ai beaucoup de défauts, mais j’aime à me rendre utile. Pourquoi ne leur eussé-je pas essayé des chapeaux, après tout, à ces gens-là? Le monsieur se découvrit de lui-même. Il avait une loupe sur le crâne. Quant au rejeton, je m’empressai de le décoiffer, d’un geste obligeant et vif. Comme il avait une élastique à son béret, une élastique passée sous le menton, je lui écorniflai le nez et lui râclai les oreilles. Il se mit à crier comme une sirène de bateau à vapeur. A quoi je ne prêtai aucune attention.

--Quel genre? dis-je froidement.

--Pour l’enfant, répondit la dame,--j’aurais été étonné qu’elle parlât d’_abord_ de son mari--pour l’enfant, je voudrais un Jean-Bart à grands bords.

Je dois faire ici un aveu pénible: j’ai des notions de géologie, d’économie politique, de sténographie, je me rappelle même le commencement de mon catéchisme, mais on ne m’a jamais appris ce que c’est qu’un Jean-Bart. Je ne voyais même pas comment cela peut bien s’écrire. Dans mon ignorance, j’apercevais ce vocable orthographié «jambart» et n’arrivais pas à comprendre comment un mot aussi ridicule avait pu s’introduire dans le vocabulaire de la chapellerie. Par bonheur, la dame me tira d’embarras en me désignant du doigt de vastes galettes de paille, cerclées d’un ruban où l’on pouvait lire: «Victoria», ou bien «Carnot», ou bien «Suffren». Je choisis le plus laid. Il était laid remarquablement: jaune d’or, avec des dentelures rouges, des petits gribouillis verts, et tout pareil à un fromage au dernier degré de la décomposition.

--Il coiffe admirablement votre bébé, fis-je avec hypocrisie. Vous ne pouvez pas trouver mieux.

La dame objecta qu’elle aimait beaucoup mieux «ceux tout jaunes». Le fait est qu’ils étaient beaucoup moins vilains. Mais je répliquai chaleureusement:

--Il faudrait alors changer le ruban. Le ruban porte: _Victoria_. Un nom anglais!

Le monsieur me donna raison. C’était un vrai patriote. Donc, le couple se décida pour l’abominable chose jaune d’or, avec des dentelures rouges et de petits gribouillis verts. Ça, c’est une des joies de ma vie. J’ajoutai:

--Et pour monsieur?

Le monsieur voulait un panama. A 19 francs 95, ajouta sa femme. Cette avarice me pénétra de mépris. Comme le monsieur, je l’ai mentionné, avait une loupe sur le crâne, je m’évertuai à lui trouver un panama qui ne couvrît absolument que sa loupe. Je finis par réussir presque au delà de mon ambition. Je regrette que vous ne puissiez pas voir le résultat: c’était un magnifique résultat!

· · ·

... A ce moment, l’employé auquel je m’étais adressé revint vers moi, me tendant mon chapeau, sorti tout brillant, au bout de quelques minutes, de la cave diabolique. Je le pris négligemment, et m’éloignai avec mes clients.

--Nous allons à la caisse? dit la dame.

--A la caisse, dis-je, à la caisse? Oh non, madame, non: pas aujourd’hui. Aujourd’hui, les chapeaux, le magasin les donne en prime!

Là-dessus je m’esquivai, poursuivit par l’expression d’une gratitude que j’ai conscience d’avoir méritée.

LA FIN DU MONDE

Le 17 décembre 1919, en ouvrant les journaux, j’appris que la fin du monde était pour ce jour même. Un savant américain l’avait annoncé; la chose était sûre.

Alors, je sonnai:

--Félicie!

--Oui, monsieur...

Félicie, c’est ma cuisinière. Une des rares personnes qui me répond «oui» quand je lui parle; pas toujours, mais quelquefois.

--Félicie, vous allez descendre. Vous m’achèterez chez Durouchoux une bouteille de Moët-et-Chandon, grand crémant rosé. Après ça, vous passerez rue des Petites-Ecuries, pour me prendre un foie gras--c’est le moment des foies gras,--un vrai foie gras de Strasbourg bien rose, sans farce: ça n’est pas pour rien, j’imagine, que nous avons repris l’Alsace et la Lorraine. Et puis, chez Prunier, pour des huîtres. Et puis... rapportez tout ce que vous voudrez, pourvu que ce soit excellent. Et puis... je crois que c’est tout. Non, attendez: en revenant, vous vous arrêterez chez mon propriétaire, et vous l’avertirez que je ne lui payerai pas mon terme.

--Bien, monsieur... Monsieur voudra bien me donner l’argent?

--Ne vous occupez pas de ça; c’est complètement inutile. Sur votre chemin, si vous voyez par hasard chez un bijoutier un beau collier de perles, une rivière de diamants, quelque chose de bien, enfin, de tout à fait bien, vous pouvez vous le passer autour du cou; je vous le donne.

--Monsieur me donne une rivière de diamants?

--Oui, mon enfant, oui. Il y a longtemps que je voulais vous faire ce petit cadeau, inégal encore, croyez-le bien, à vos mérites et à vos services: mais la vie était si dure!

--Ah! oui, monsieur, ah! oui! Tout est raugmenté. Et il paraît que ça va encore raugmenter, rapport au pain... Tout de même, monsieur ferait bien de me donner l’argent, pour la rivière de diamants: les bijoutiers, c’est pas des fournisseurs qui me connaissent assez pour me faire crédit...

--Rien ne raugmentera plus, Félicie, répondis-je d’une voix sinistre. Et je ne vous donnerai pas un sou. Félicie, aujourd’hui 17 décembre, à 4 heures de l’après-midi, vieux style, c’est la fin du monde!

--Oui, monsieur.

Décidément, aujourd’hui, c’est une fille qui dit très bien oui. Elle est dans ses bonnes. Alors j’en profite pour continuer:

--Et savez-vous ce qui arrive, Félicie, quand la fin du monde arrive? Les gens donnent tout ce qu’ils possèdent, ils ne s’inquiètent plus du lendemain. C’est bien naturel, n’est-ce pas, puisqu’il n’y aura plus de lendemain! Ils ne s’occupent plus que de leur salut éternel, et font retentir les églises de leurs gémissements... A propos, vous entrerez aussi à l’église Saint-Paul, et vous ferez brûler un cierge en mon nom... Moi, je suis un peu enrhumé, je préfère ne pas sortir, mais tout de même je crois à propos d’offrir quelque chose au Seigneur. Vous pouvez aussi en allumer un pour vous, mais à votre compte: c’est bien le moins, puisque je vous donne une rivière de diamants. Du reste, il est plus que probable que la préposée aux cierges, à Saint-Paul, vous donnera aussi les cierges pour rien. Car rien n’a plus aucune valeur, Félicie, aucune valeur! Je ne comprends même pas que le gouvernement s’occupe d’équilibrer le budget: c’est absolument inutile. Et c’est bienheureux que ce soit devenu inutile: qu’est-ce que nous allions payer, comme impôts! Par contre, je suppose que les Espagnols vont être embêtés: avec le change à 220! Ça tombe mal pour eux, mais bien pour nous.

--Monsieur est sûr, demanda Félicie, que ça se passe comme ça, à la fin du monde?

--Absolument sûr. Car c’était déjà comme ça en l’an 1000, quand ça a failli arriver et que tout le monde croyait que ça arriverait; le roi Robert décousait lui-même les ornements d’argent de sa lance pour les donner aux moines, et proposait à ses ministres, ou à des voleurs, je ne sais plus, d’emporter ses chandeliers. A cause de la fin du monde, qu’on attendait: _Anno Domini MX, in multis locis per orbem tali rumore audito, timor et mœror corda plurimorum occupavit, et suspicati sunt multi finem sæculi adesse_. Ainsi s’exprime la chronique de Guillaume Godel, ou Godeau, je ne puis m’en rendre compte, parce qu’il signait _Godellus_.

Quand on cite du latin à Félicie, elle est très impressionnée. Les chose ont l’air tout de suite bien plus sérieuses quand on ne les comprend plus. Cependant, elle objecta:

--Pourtant, elle n’est pas arrivée, la fin du monde, en l’an 1000, puisqu’on est en 1919?

Cette objection marquait du bon sens. Je sus la rétorquer:

--Elle n’est pas arrivée, mais il paraît que ça n’a tenu qu’à un fil. Du reste, l’important pour les commissions que je vous donne n’est pas qu’elle arrive, mais qu’on croie qu’elle va arriver.

--Ça, c’est vrai, répondit Félicie, Monsieur a raison... Et est-ce qu’il y a des signes, quand ça va arriver?

--En l’an 1000, citai-je, ce qui acheva de convaincre la population de l’imminence de la catastrophe, c’est que le soleil était exceptionnellement jaune.

Félicie regarda par la fenêtre, et constata:

--Il n’a jamais été plus jaune qu’aujourd’hui. Un sale jaune. Alors, ça se pourrait bien...

· · ·

Elle revint trois heures plus tard, respectablement chargée. Ayant aligné ses emplettes sur la table de l’office, elle me dit:

--Monsieur, il y en a pour 366 francs.

--Pour 366 francs? répétai-je. Eh! eh! c’est une somme. Mais puisque vous n’avez pas payé...

--Je n’ai pas payé parce que Monsieur ne m’avait pas donné d’argent. Mais les fournisseurs ont inscrit les commandes sur leurs livres et ils ont dit comme ça qu’ils feraient percevoir à la fin de la semaine.

--Vous ne leur avez pas dit que c’était la fin du monde à quatre heures, en vitupérant leur rapacité?

--Monsieur, je leur ai dit, mais ils se sont fichus de moi... Pourtant, j’ai payé les cierges. La dame des cierges ne fait pas crédit. Et il n’y avait personne, dans l’église. J’ai pas entendu les gémissements que Monsieur me parlait.

--La callosité des pécheurs, Félicie, est décidément scandaleuse. Mais, dites-moi, le propriétaire?...

--J’y suis passée aussi. Il a dit que si Monsieur ne payait pas son terme, la commission arbitrale était là pour un coup, et qu’elle n’avait pas été inventée pour les chiens.

--Vous ne lui avez pas fait connaître que, à quatre heures exactement, il irait en enfer?

--Monsieur ne m’avait pas dit de lui dire...

--En effet. Je le regrette. Et la rivière de diamants?

--Je suis bien été chez un bijoutier, répondit Félicie tristement. J’ai pas osé lui demander de me la donner pour rien, mais je l’ai questionné quelles réductions il faisait sur la marchandise à cause de la fin du monde. D’abord il a pas eu l’air de comprendre, et puis après il m’a conseillé de revenir le 1er avril.

--Alors, les cœurs sont toujours aussi endurcis? Ça ne fait rien à personne, cette épouvantable menace suspendue sur nos têtes?

--Si! répliqua Félicie.

--Ah! enfin! Je savais bien...

--Rue Saint-Antoine, il y avait une vieille femme qui était saoûle, révérence parler, comme la bourrique à Robespierre. Parce que, qu’elle a dit si le monde finit à quatre heures, après personne n’aura plus soif. Mais, Monsieur, c’est une vieille femme que je la connais, et elle est saoûle comme ça quatre fois par semaine.

· · ·

Le jour de la fin du monde m’aura donc coûté 366 francs, que je payerai: car il est, à l’heure où j’écris, quatre heures cinq minutes exactement, 17 décembre, et il m’est impossible de constater le moindre détraquement cosmique. Si vous voulez que je vous avoue ma pensée, je n’en suis pas absolument étonné. Mais je voulais espérer que mes contemporains y croiraient un peu plus: c’est la faillite de la science!

C’est la faillite de la science non point parce qu’un astronome qui, je le soupçonne, était astronome à peu près comme je suis géomètre--et alors je le plains!--a fait une prédiction aventurée, mais parce que personne n’a daigné attacher la moindre foi à cette prédiction, qu’elle n’a ému personne. J’en conclus que la science, de nos jours, obtient beaucoup moins de créance que la Sainte-Ecriture il y a mille ans. Cela n’a pas encore remplacé ceci. Je ne sais s’il faut le regretter ou s’en applaudir, mais c’est un fait.

· · ·

... Toutefois, ayant repris les vieilles chroniques, je suis parvenu à cette conclusion que la fin du monde ne pouvait pas encore arriver: il manque une condition! Il est très vrai que le soleil est jaune, «tel du safran», comme le vit l’armée de l’empereur Othon, d’après Raoul Glaber. Il est très vrai qu’il y a eu sinon des pestes, du moins la grippe, qui était bien une peste, et une guerre dont les braves gens de l’an 1000 n’avaient pas idée. Il est très vrai qu’il y a eu l’Antechrist--_Audivi quod... Antechristus adveniret_--puisqu’il y a eu Guillaume II. Mais il manque encore quelque chose: le diable ne s’est pas présenté officiellement au pape, en habit de cérémonie. Et il paraît que cela est indispensable. Faisons donc la plus grande attention, dans les jours qui vont suivre, aux dépêches de Rome.

VÉRIDIQUE HISTOIRE D’ARISTIDE

Il s’appelait Aristide et il était marié. Ces choses ne sont pas assez extraordinaires pour que vous ayez de la peine à me croire. Mais le reste de ce que j’ai à vous dire est plus singulier: peut-être en pourrez-vous entendre le récit avec quelque intérêt.

C’est un fait que le jour exceptionnel dont il va être question, alors que M. Aristide et sa femme franchirent ensemble, après déjeuner, le seuil de leur appartement, jamais le ménage n’avait paru d’un plus complet accord. Tous les témoignages sur ce point sont unanimes. Avec une égalité inaccoutumée, M. Aristide avait attendu, sans se fâcher, que Mme Aristide eût fini de mettre son chapeau. Il s’était abstenu de toute remarque désobligeante, il n’avait pas tiré une seule fois sa montre, il n’avait pas une seule fois fait observer qu’on était en retard et qu’on serait obligé, par conséquent, d’employer des moyens de transport rapides, mais coûteux. Seulement, une fois que derrière eux, sur le palier, la femme de chambre eut refermé la porte, quand Mme Aristide voulut employer, pour descendre, l’ascenseur qui, par hasard, se trouvait arrêté à la hauteur de leur quatrième, son mari conseilla tout doucement:

--Non. Prenons plutôt l’escalier. Rien n’est dangereux comme les ascenseurs à la descente.

Voilà ce qu’affirme avoir entendu la personne à leur service, et nul n’en sait plus long, car le drame qui suivit n’eut pas de témoins. Personne ne sut jamais comment, de l’étage inférieur, qui était le troisième, Mme Aristide fut précipitée à travers la cage vide de cet ascenseur jusqu’au rez-de-chaussée, où elle demeura privée de vie. Mme Aristide était morte sur le coup, le fait est certain. Mais il était beaucoup plus difficile de savoir si son époux avait joué dans cette catastrophe une part directe, efficiente, volontaire. C’est pourtant ce qu’affirma audacieusement la justice, et, c’est pourquoi M. Aristide connut les horreurs, d’ailleurs adoucies par la bienveillance stipendiée des gardiens, de la prison préventive.

Presque tous les jours, un garde municipal le conduisait, avec beaucoup d’égards et de politesse, vers deux heures de relevée, dans le cabinet de M. Rasurel, juge d’instruction. Il gardait les poignets libres de menottes, à cause du respect qui se doit, dans une libre démocratie, à un notable commerçant qui a toujours payé régulièrement sa patente.

--Voyons, monsieur, demandait M. Rasurel, la porte de la cage, au troisième étage, était-elle ouverte ou fermée, quand vous êtes descendu avec Mme Aristide?

--Elle était ouverte! répondait-il.

--Des témoins, répliquait le juge d’instruction, viendront vous dire qu’elle était fermée. Vous les entendrez. Ce serait vous, selon la prévention, qui l’auriez ouverte. Et alors, un mouvement d’impatience... et d’épaule... On ne calcule pas toujours ses gestes. Nous ne discutons pas en ce moment la préméditation. Avouez que vous avez poussé Mme Aristide sans le vouloir.

--Je n’avoue rien du tout, répondait M. Aristide.

Le lendemain M. Rasurel lui disait:

--On a trouvé chez vous, dans un tiroir de votre bureau, une correspondance assez compromettante. Vous aviez une amie...

--J’admets cette faiblesse, faisait M. Aristide, généreusement. Je ne crois pas qu’elle me soit tout à fait personnelle. Toutefois je me permettrai de vous faire observer qu’il ne s’agit pas ici d’une instance en divorce. D’ailleurs je suis veuf.

--C’est précisément ce que nous vous reprochons... Je dois ajouter que les perquisitions faites chez la personne dont il s’agit ont permis de découvrir vos réponses. Vous y laissez voir, à l’égard de votre femme légitime, des sentiments qui n’ont rien de particulièrement affectueux, vous y souhaitez l’heure de la délivrance, vous semblez prêt, même, à provoquer cette délivrance.

--On dit tant de choses! se contentait de répliquer M. Aristide.

--Cela est grave, affirma M. Rasurel, cela est grave! C’est une présomption...

--Monsieur le juge d’instruction, cria M. Aristide avec énergie, si l’on devait assassiner tous les hommes et toutes les femmes qu’on envoie tous les jours au diable, il n’y aurait bientôt plus personne sur la terre!

Cette réflexion parut forte. Il sembla que M. Rasurel en fût ébranlé. M. Aristide rentra dans sa cellule en se frottant les mains. Mais à l’interrogatoire suivant, il se trouva en présence d’un visage devenu subitement sévère.

--Cette personne a tout révélé! déclara M. Rasurel.

--Vous dites?... fit M. Aristide.

--Votre maîtresse a fait hier, après votre sortie de ce cabinet, la déposition la plus catégorique. Après... après l’événement, vous lui auriez avoué que vous n’y étiez pas pour rien, que vous aviez aidé la fatalité. Elle cite la date, l’heure, le lieu. Tout dans ses paroles crie la sincérité.

--Monsieur le juge d’instruction, répondit tranquillement M. Aristide, vous ne lisez donc pas les journaux? Toutes les femmes maintenant prisent la cocaïne. Allez donc les croire!

Et telle fut désormais l’attitude de M. Aristide. Il n’ouvrit plus la bouche que pour maudire les dangereux poisons qui font perdre à nos contemporaines le sens du respect qu’on doit à la vérité. Des scènes violentes et dramatiques marquèrent les confrontations qu’il eut avec son ancienne amie. Mais il tint bon, sa défense fut héroïque. Parfois le juge d’instruction considérait à la dérobée son gardien, le municipal en uniforme: et cet homme avait l’air ému. L’âme d’un garde municipal est si semblable à celle d’un juré! Il ne faut pas négliger les signes que fournit cette pierre de touche.

· · ·

Mais M. Aristide, à l’instar de beaucoup de vaillants soldats, avait pris l’habitude de rayer chaque soir, sur son petit calendrier de poche, les jours qui s’écoulaient depuis son incarcération préventive. Un certain vendredi, il constata qu’il en était à son cent cinquante et unième.

--Je ne l’aurais jamais cru! rêva-t-il. Mes affaires finiront par en souffrir. A quoi ai-je bien pu penser, mon Dieu, à quoi ai-je bien pu penser? J’ai été stupide.

Douze heures plus tard, il proclamait, devant M. Rasurel:

--Eh bien, oui, j’ai jeté ma femme dans la cage de l’ascenseur! Il y avait assez longtemps que j’en avais envie. J’aurais bien voulu vous y voir!... Vous allez m’interroger encore, creuser la préméditation? Il y a eu préméditation: j’avais tout calculé, tout! Et si vous en doutez encore, vous n’avez qu’à chercher dans un petit coin, chez moi, un petit coin que vos policiers n’ont pas découvert. On y trouvera une lettre que j’adressais à Madame, et que je n’ai pas envoyée. Elle ne vous laissera aucun doute, vous entendez bien, aucun doute!

M. Rasurel le considéra quelques instants avec stupeur.

--Je ne m’explique pas bien, dit-il d’un air soupçonneux, ce qui vous pousse à faire si brusquement une communication que vous avez évitée durant près de trois mois.

--J’ai réfléchi, monsieur le juge d’instruction, dit simplement M. Aristide. Vous me gardez indéfiniment parce que votre religion n’est pas éclairée: j’y perds! Je veux aller devant le jury, moi, devant le jury parisien! Et pour avoir assassiné ma femme! Et pour l’avoir fait exprès! Au moins, comme ça, je recouvrerai ma liberté tout de suite, on m’acquittera: on acquitte toujours! Tandis qu’ici il n’y a plus de raisons pour que ça finisse!

· · ·

Mais M. Rasurel le garda encore cinq semaines à sa disposition. Il procédait au classement du dossier avec une lenteur insupportable, revenait sur toutes les pièces, interrogeait de nouveau tous les témoins.

--Mais puisque j’avoue, monsieur le juge d’instruction, puisque j’avoue! protestait M. Aristide.

--C’est précisément pour ça, finit par admettre M. Rasurel. Vous serez acquitté, vous l’avez dit, et tout me porte à le croire. Alors il n’y a que le moyen que j’emploie de vous faire accomplir un petit temps de prison.

--Ça, c’est injuste! pleura M. Aristide.

LES ONZE DERNIERS

... Vers ce temps-là, Mme Sophie Dupont, considérant son mari, M. Dupont, avec une grande affection, lui demanda tendrement:

--Tu m’aimeras toujours, n’est-ce pas?

--Certes! répondit-il.

--Mais toujours, toujours, toujours?

--Ah! fit-il alors, je ne sais plus! Toujours, je ne dis pas: mais toujours, toujours, toujours, c’est trop, à la fin!

Sur quoi Mme Sophie Dupont, l’âme emplie du plus amer et du plus légitime désespoir, s’en fut chercher son revolver. C’était une arme élégante et d’une grande précision qu’elle s’était fait offrir par son époux à l’occasion du nouvel an, donnant pour motif que toutes ses amies «avaient le leur», et que n’en point posséder la mettait dans le plus fâcheux état d’infériorité mondaine. Appuyant ce bijou sur l’oreille droite de M. Dupont, elle lui fit sauter le crâne en moins de temps qu’il n’en faut pour l’écrire; je parle ici, on le comprend bien, le langage littéraire de l’acte d’accusation.

Car Mme Dupont passa en cour d’assises. Simple formalité d’ailleurs, vous n’en doutez point. Elle fut acquittée sans difficulté, le jury n’ayant feint que pour la forme de se retirer pour en délibérer; sa conviction était faite avant même l’ouverture des débats. Si quelque hésitation s’était, par impossible, manifestée chez certains de ses membres, un document irréfragable, produit par l’avocat de l’accusée, eût suffi à le dissiper. Cette pièce n’était autre que la copie de l’acte de mariage, appuyée du contrat signé par Me Dupuy-Roger, notaire à Paris; Mme Dupont était bien la femme légitime de M. Dupont, on ne pouvait garder aucun doute à cet égard. Il n’en fallait pas davantage pour entraîner la conviction des quelques jurés, bien rares d’ailleurs, qui attachent encore quelque importance à la solennité un peu désuète des justes noces: Mme Dupont étant la femme légitime de l’homme qu’elle avait décervelé, elle avait le droit imprescriptible, reconnu quelque temps auparavant par la bouche même du ministère public, de le décerveler. Et tout le monde se déclara entièrement satisfait de ce verdict, y compris l’administration des pompes funèbres.

Mais il se trouva que la mort inattendue de M. Dupont jeta le plus grand trouble dans l’âme de M. Dulac, son ami, dont elle désorganisait l’existence. M. Dulac était affligé de ce besoin d’amitié intellectuelle que seule peuvent satisfaire des épanchements cordiaux et quotidiens avec un vieux camarade. Il se sentit lésé dans ses droits comme dans son affection. Sans contester la justice de la décision prise par le jury, puisqu’il s’agissait d’un crime passionnel, il considéra qu’étant lui-même un passionnel, son premier devoir était de tuer incontinent Mme Dupont, qui l’avait blessé dans ses sentiments. Donc s’étant présenté chez elle sous couleur de lui offrir ses félicitations, il la jeta par la fenêtre, et elle en mourut comme il faut.

Le motif noble et désintéressé de cette défenestration ne se pouvant contester, ce fut avec une tranquillité au moins égale à celle qu’avait montrée précédemment sa victime qu’il se présenta aux assises. Un juré cependant, au cours de la délibération qui suivit les plaidoiries, émit une objection: «Le droit personnel qu’avait l’accusé de suivre les impulsions de son cœur généreux, dit-il, est hors de discussion. Mais est-il permis d’oublier que la personne qu’il a exécutée avait été précédemment acquittée par le jury: et n’y a-t-il pas dans son acte, par conséquent, un outrage à la majesté de cette institution, outrage qui exigerait un châtiment?»

La question ainsi posée parut délicate. Cependant le chef du jury s’étant élevé avec vigueur contre une condamnation de pure rancune, rappela ses collègues à l’observation des principes et des traditions: et M. Dulac fut acquitté. La presse eut soin de noter les applaudissements qui éclatèrent dans le prétoire.

M. Dulac eut quelque peine à fuir la foule de ses enthousiastes admirateurs. Il y parvint enfin. Comme il touchait, solitaire, au seuil de sa demeure, un jeune homme dont le maintien marquait à la fois la mélancolie et la dignité l’aborda fort courtoisement:

--Je n’ai pas l’honneur d’être connu de vous, lui dit-il; mais le fait est que j’étais l’amant de Mme Dupont. Vous comprenez ce qui me reste à faire: toutes mes excuses!

Ce disant, il lui enfonça sous le sein gauche un poignard fort méticuleusement aiguisé, et M. Dulac tomba sans pousser même un soupir.

--Que tes mânes maintenant reposent en paix, mon ange! dit le jeune homme. Ce poignard valait mieux que le glaive émoussé de la loi.

Et il se laissa, sans résistance, arrêter et conduire aux cachots de la préfecture. Devant les douze concitoyens qui le jugèrent, son attitude fut tout à la fois mâle et désenchantée. Il réclama la mort à grands cris, disant que l’existence ne lui était plus rien, puisqu’il avait perdu l’objet de son unique amour, à jamais dérobé à ses étreintes par l’imbécile qu’il avait châtié. Cette attitude ayant jeté le désordre dans l’esprit des jurés, il eut la surprise de s’entendre condamner à quelques années de travaux forcés. Alors il protesta, faisant valoir qu’il était idiot et même immoral d’envoyer au bagne, où l’on vit fort mal, un homme qui ne veut plus vivre du tout. Les jurés, saisis de remords, signèrent séance tenante son recours en grâce et le gouvernement s’empressa, bien entendu, de satisfaire leur désir dans le plus bref délai.

Mais les choses ne s’arrêtèrent point là. Ainsi qu’on devait s’y attendre, ce jeune homme fut exécuté, à sa sortie de prison, par la femme légitime de M. Dulac, inconsolable de la mort de son mari, puis elle-même succomba sous les coups du père de sa victime. Et la France tout entière fut alors divisée en deux partis également impétueux, également farouches: l’un demeurant persuadé que le jury avait bien raison d’acquitter toujours, l’autre déclarant qu’il commençait à en avoir assez. Ce fut là le motif d’un grand nombre d’autres meurtres, incontestablement commis dans l’élan de la passion la plus sincère, et qui furent, ainsi qu’il se devait, l’objet d’autres acquittements. Et comme les acquittés ne tardaient pas à être assassinés à leur tour, ces généreux et légitimes massacres s’étendirent bientôt à toute la France. Et pendant ce temps le jury acquittait, acquittait toujours, dans son dévouement magnifique au dogme de l’acquittement, qui est le devoir et l’honneur de cette institution. Cependant tout a un terme. Un jour il ne resta plus, sur l’étendue sanglante et dévastée du territoire de la France, que douze jurés, et l’un d’eux, ne pouvant s’accoutumer au silence de sa demeure, eut la faiblesse de se pendre. Alors les autres se regardèrent, surpris et choqués: il leur fallait se dissoudre, parce qu’ils n’étaient plus en nombre.

C’est ainsi que furent conservés les onze derniers Français.

FIN

TABLE DES MATIÈRES

Pages La hache 5 Aragnol, Dieu 15 L’athlète 25 Le condamné Cardevaque 33 Le traître 43 Un beau mariage 53 La lettre 61 Le simulateur 69 Signal d’alarme 79 Un dimanche soir... 87 La bombe 95 Jean-Claude ou la loterie 103 L’aveu 113 Le bon masseur 121 Abus de confiance 133 L’eau qui danse 143 Les myrtes sont flétris 153 Le cadeau 163 Le père Bigame 173 Le fiacre 181 L’inculpé 193 Le voleur 201 Le vaisseau du désert 209 Le chapitre des chapeaux 217 La fin du monde 227 Véridique histoire d’Aristide 237 Les onze derniers 245

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