‹ L'ange du bizarreChapitre 4 sur 5 · L’EAU QUI DANSE

L’EAU QUI DANSE

L’hôtel du Crédit Universel et Populaire, cette magnifique institution qui étend aujourd’hui le réseau de ses succursales sur tout le territoire de la France, est le plus bel édifice de Charlemont. Les touristes soucieux d’architecture qui traversent la ville ne manquent jamais de s’y faire conduire. On ne s’en étonnera pas si l’on sait que ce délicieux palais fut dessiné et aménagé par Gabriel, au dix-huitième siècle, pour les évêques de Charlemont, qui l’habitèrent jusqu’à la séparation. M. Barbier-Morel, directeur de la succursale du Crédit, a pu le racheter, au compte de la banque, pour une somme véritablement dérisoire, quoique le beau jardin à la française--presque un parc--qui s’étend par derrière en augmente encore la valeur. «Et pourtant, ne manque-t-il jamais d’ajouter quand il parle de son acquisition, nous ne sommes pas excommuniés,--il importe que la clientèle le sache bien! Nous avons fait, vis-à-vis la mense épiscopale, tous les sacrifices nécessaires: le Crédit Universel est en règle avec l’Eglise.»

M. Barbier-Morel donne ces explications d’une voix très haute, d’abord afin d’être mieux entendu, mais aussi parce qu’il est sourd. C’est le seul défaut de cet homme excellent, dont les capacités professionnelles sont très hautement appréciées à Paris. Depuis qu’il dirige la succursale, les affaires ont plus que quintuplé. Ce n’est point seulement à cause du récent essor industriel de Charlemont, qui, bien que n’étant qu’une sous-préfecture, est aujourd’hui l’une des villes les plus importantes de la région, dépassant de beaucoup la préfecture, Saint-Didier, où l’herbe pousse dans les rues. C’est aussi grâce à son activité: une à une, toutes les banques locales, même Bouxier-Mahaut, qui se vantait de plus de deux siècles d’existence, ont dû fermer leurs guichets. Le Crédit Universel et Populaire est seul à profiter de ce développement récent de l’industrie et des mines.

M. Barbier-Morel, qui se couche chaque soir à neuf heures, se lève tous les jours à six heures du matin. Il se promène durant une heure à travers les plates-bandes rectilignes de ce beau jardin, un sécateur entre les doigts et conférant avec son jardinier. Car il aime passionnément les arbres et les fleurs. C’est sa seule faiblesse, c’est par là seulement qu’il est capable d’enthousiasme et de désintéressement, d’amour. Mme Barbier-Morel, qui a trente ans, de fort beaux yeux, la voix profonde et chaude, le laisse parfois entendre avec un sourire un peu désabusé. Son mari est beaucoup plus orgueilleux de ce bel hôtel historique, de ces ombrages, de ces pelouses, de ces massifs fleuris, qui ne sont pas siens, pourtant, mais qu’il a su procurer à l’opulente maison qu’il représente, qu’heureux de posséder en toute propriété une femme dont la beauté, depuis bien longtemps lui est devenue assez indifférente. Ce n’est point qu’il ne remplisse ses devoirs d’époux, mais c’est par hygiène et sans galanterie. Et Mme Barbier-Morel eût aimé d’être aimée.

Elle n’en trouva l’occasion que le jour où Charlemont vit arriver un nouveau sous-préfet. Il s’appelait M. Luze. Ce nom est doux; l’homme était charmant. Cette femme un peu négligée lui laissa voir qu’elle n’était insensible ni à sa jeunesse, ni à sa barbe blonde, qu’il porte en éventail, ni à une façon qu’il a de prendre la main des femmes, comme s’il souhaitait la presser sur son cœur et l’y reposer éternellement; et quand il ne veut point paraître langoureux, il est gai. M. Luze ne manque pas d’intelligence. Je veux dire qu’il est assez sage pour demeurer convaincu qu’on n’est sous-préfet que pour passer préfet, que c’en est même la seule excuse, et que, pour passer préfet, le mieux est de ne rien faire: en vertu de ce principe qu’il n’y a que ceux qui ne font rien qui ne se trompent jamais. Donc, il ne s’était jamais trompé, sa conduite politique n’avait à aucun moment prêté au moindre reproche. Que M. Félicien Vincent, son protecteur, redevienne président du conseil, et il est sûr de toucher le but de ses ambitions. Cette conduite si prudente lui laisse de grands loisirs. L’attitude favorable de Mme Barbier-Morel à son égard lui donna l’espoir de les occuper agréablement. Ils débutèrent par s’appeler plaisamment «mon cher voisin» et «ma chère voisine». Le hasard avait voulu, en effet, que la sous-préfecture touchât à la succursale du Crédit Universel. Du jardin de l’hôtel on en peut apercevoir la façade, du plus médiocre style Louis-Philippe; et de grands ormes entrelacent leurs branches au-dessus du mur mitoyen: c’était déjà comme un mariage. Dans quelques soirées officielles, ils ne purent échanger que des paroles. Celles-ci ne leur laissèrent aucun doute sur l’ardeur de leurs sentiments réciproques; quelques-unes même furent brûlantes. Après quoi ils ne se trouvèrent pas plus avancés.

Enfin, ils se rencontrèrent dans le train de Paris. M. Barbier-Morel, il est vrai, était présent, et même les trépidations, comme il arrive, lui rendaient l’ouïe un peu plus fine. Mais ils s’évadèrent dans le couloir du wagon.

--A Paris? proposa nettement M. Luze.

Mais elle secoua la tête.

--Nous y allons pour vingt-quatre heures, et mon mari ne me quittera pas.

--Alors, fit-il, jamais?

Elle goûta ses yeux insatiables et attristés. Le goût du romanesque hâta la décision de son âme intrépide.

--Ecoutez, dit-elle: seriez-vous homme à descendre dans le jardin de l’hôtel la nuit?

M. Luze calcula. Le mur n’a que deux mètres de haut, et, avec une échelle de son côté... il n’y a pas besoin d’être un athlète complet.

--Certes! affirma-t-il avec un grand courage.

--Eh bien, mon mari monte se coucher à neuf heures tous les soirs, et je reste dans le salon jusqu’à minuit. Ah! bien seule, bien seule, hélas!... Seulement, il m’oblige à fermer les volets de toute les pièces du rez-de-chaussée, par prudence: les fenêtres ouvertes et sans défense d’une banque, cela peut tenter les voleurs. Je puis cependant laisser un de ces volets entrebâillé et l’ouvrir sans bruit; mais il faut que j’aille vous rejoindre dans le fond du jardin, je ne voudrais pas vous laisser entrer dans la maison: ce n’est pas prudent... Et comment saurai-je que vous êtes là? Vous ne pouvez venir tous les jours, et il est dangereux de s’écrire!... Attendez!

Elle venait d’avoir une idée. Elle la révéla en mots pressés.

--C’est bête, fit M. Luze en riant. Mais pourquoi pas?...

· · ·

Le lundi suivant, à dix heures, M. Luze enjamba le mur, puis se laissa délicatement couler à terre. Il connaissait ce beau jardin; il y était déjà venu en plein jour. D’ailleurs, un clair de lune tendre et lumineux le guida comme un complice. Sans trop hésiter, il découvrit une prise d’eau, à l’extrémité d’une pelouse. Un tuyau de caoutchouc et une lance d’arrosage y étaient attachés. Il commença d’asperger un massif de bégonias, puis la pelouse même, qui semblait toute bleue sous la lune; puis des iris panachés. Et une ombre s’avança vers lui, légère, ah! si légère! et toute blanche, à travers l’herbe, évitant les allées...

--C’est toi, mon amour?

--C’est moi, ma joie!

--Alors, tu m’as entendu tout de suite?

--Tout de suite! J’en étais sûre: j’entends toujours, tous les volets fermés, quand c’est le jardinier qui arrose.

Et il fut Roméo, et elle fut Juliette, non pas jusqu’à l’aube, mais jusqu’à minuit. Puis Mme Barbier-Morel montra à M. Luze qu’en mettant une chaise contre la resserre du jardinier et en montant sur le toit de cette resserre il pouvait gagner la crête du mur sans se fatiguer. M. Luze lui fut sincèrement reconnaissant de cette attention.

Le lendemain, au cours de sa promenade matinale, M. Barbier-Morel constata, avec quelque surprise, que la moitié du jardin, la moitié seulement, à partir du mur du fond, semblait avoir été l’objet d’une pluie bienfaisante.

--Tiens, dit-il au jardinier, vous avez arrosé déjà, ce matin?

--Non, monsieur, répondit cet homme.

--Voyez, pourtant. Et il n’a pas plu cette nuit: le baromètre est au plus haut. D’ailleurs, il n’y a que la moitié des pelouses et des plates-bandes qui soient mouillées...

--C’est la rosée, monsieur le directeur, répondit le jardinier, c’est la rosée. Elle fait souvent des coups comme ça. Principalement par les clairs de lune.

Il dit cela par la raison qu’un jardinier, devant ceux qui l’emploient, ne doit jamais avoir l’air de rien ignorer de ce qui se passe dans un jardin.

... Ce que M. Luze trouvait d’agréable dans la combinaison, c’est qu’elle lui permettait de venir ou de rester chez lui, comme il voulait. Il était l’arbitre de la situation: les soirs seulement où il se sentait du vague à l’âme il envahissait le domicile de son voisin et prenait la lance d’arrosage; et Mme Barbier-Morel accourait, amante soumise et passionnée. Les autres soirs il se disait retenu par les grands intérêts confiés à ses soins. M. Barbier-Morel continuait cependant de s’émerveiller du phénomène météorologique dont son jardin était le théâtre. Mais le jardinier encore bien plus, par la bonne raison qu’il ne croyait pas à son explication. Il s’enferma donc une belle nuit dans la resserre, et il entendit, très nettement, qu’on marchait sur le toit, puis qu’on sautait à terre. Alors il entr’ouvrit la porte: une ombre se tenait devant lui, la lance de cuivre à la main, et comme enlacé dans un serpent de caoutchouc.

--Dites donc, vous! cria-t-il.

Et il entendit un autre cri, faible et peureux, tandis qu’un fantôme candide qu’il n’avait pas encore aperçu, fuyait avec précipitation. Alors la lumière se fit dans son esprit. Mais M. Luze fut à la hauteur de la situation.

--Mon garçon, dit-il, ça m’amuse, d’arroser les jardins la nuit. Est-ce que ça vous gêne?

--Non, monsieur, dit le jardinier, au contraire!

Quelque chose venait de passer de la poche de M. Luze dans la sienne.

--Et vous me porterez... vous me porterez quelques fleurs toutes les semaines, n’est-ce pas?

· · ·

Durant trois mois encore, la sous-préfecture reçut beaucoup de fleurs. Puis M. Félicien Vincent devint président du conseil et M. Luze fut son chef de cabinet. Il quitta Charlemont. Aujourd’hui, quand M. Barbier-Morel fait les honneurs de son jardin aux habitants de Charlemont, il a coutume de dire:

--C’est très curieux, figurez-vous: pendant près d’un an, principalement les nuits de lune, la rosée, une rosée extraordinaire, drue comme une pluie, tombait là, tenez, et s’arrêtait là, exactement! Et puis, tout à coup, plus rien!

Et les visiteurs répondent:

--Vraiment, vraiment?... d’un tel air qu’on peut craindre que le jardinier n’ait pas été tout à fait discret. D’autant plus que, s’il est présent à la conversation, il ajoute:

--Une rosée comme ça, monsieur le directeur, ça ne peut pas durer toujours: vous n’auriez plus assez de peine!

LES MYRTES SONT FLÉTRIS

Vers onze heures du matin, après avoir surveillé du coin de l’œil et tout en achevant sa toilette la femme de chambre du Titanic Hotel, qu’il avait chargée de «faire» sa valise, M. Scévenoz sortit, rasé de frais, le sang fouetté d’eau froide, souriant inconsciemment à toutes choses. Comme l’air était doux, lumineux, caressant, ce jour de novembre, comme il était bon d’y aspirer ces suprêmes parfums de l’automne agonisant, un peu amers, délicieusement amers, mélancoliques, voluptueux et déchirants comme l’amour d’une femme qui vieillit! M. Scévenoz tira sa montre: il avait tout le temps de passer chez son banquier, rue de Richelieu, puis chez Herbelin, le joaillier, rue de la Paix, et de déjeuner sans se presser avant de sauter dans le rapide de Tours, à trois heures. Et il ne prendrait pas de voiture, il faisait trop bon marcher.

Non loin du carrefour Vivienne, il s’arrêta un instant pour écouter des chanteurs, un baryton guitariste, un ténor, une femme, dont les voix usées, mais encore émouvantes, jaillissaient du fond d’une cour par la porte cochère, telle une bouffée d’air tiède, en hiver, d’une chambre bien chauffée. Les chanteurs de rue remplissent obscurément un sacerdoce, ils devraient bénéficier d’une subvention d’Etat: ce sont eux qui conservent et transmettent, à la mémoire populaire, les mélodies sentimentales qu’aima notre jeunesse et que les salons n’entendent plus parce que la mode a changé et qu’une dame du monde qui se respecte ne doit pas même avoir l’air de savoir qu’elles existent:

Au temps de nos amours, ma toute belle,

roucoulait le baryton, de sa voix trop grasse. Et M. Scévenoz continuait involontairement à demi-voix, les yeux un peu humides et le cœur frémissant:

Vous entendiez souvent... ma ritournelle!

en traînant comme il convient sur la dernière syllabe. Il lui parut que le sort lui envoyait des émotions qui s’ajoutaient tout naturellement à celles que son cœur nourrissait. Il avait les sens calmés, tout à fait calmés, il éprouvait même ce plaisir égoïste et intime, commun à la plupart des hommes, «que ça fût fini». Cette semaine passée, ces nuits passées avec la Tcherkowska, la sublime interprète des beaux hymnes brusques et poignants de Moussorgski, ne lui laisserait que des souvenirs délicieux, inoubliables, et pas un regret, pas un souci, pas un remords: il allait retrouver son usine, ses ouvriers, sa femme encore charmante et toujours fidèle, toute la réalité enfin de son existence ordinaire, raisonnable, active, honorée, décente: un beau décor où il s’admirait. Un grand coup de soleil changea en gros diamants toutes les fenêtres, d’un côté de la place Louvois. Il s’aperçut que les marronniers du square avaient repoussé des hampes de fleurs nouvelles: «L’été de la Saint-Martin! songea-t-il. Ce n’est donc pas une invention, il y a un été de la Saint-Martin!» Il en félicita lui-même et la nature.

A la banque Horn et Decker, qui avait la clientèle de sa maison depuis cinquante ans, il prit quarante mille francs, les serra dans son portefeuille, qu’il mit dans une poche intérieure de son gilet, car c’était un homme prévoyant et soigneux, et s’en fut chez Herbelin, le joaillier.

C’était là une chose convenue tacitement, élégamment, entre lui et Mme Tcherkowska. Sans avoir éprouvé l’un pour l’autre une passion dévorante et tumultueuse, ils s’étaient plu réciproquement tout de suite, et avec vivacité, dès le premier soir où Scévenoz, le jour même de son arrivée à Paris, avait rencontré, dans une maison amie, cette brillante étoile du Nord. L’illustre chanteuse, à la fois romanesque et sensuelle, impulsive et calculatrice, ne se piquait pas de vertu; elle ne tenait qu’à ce qu’il faut exiger, pour ne pas déchoir, de décence et de discrétion. L’admiration et le désir de ce provincial solide, sain, vigoureux, sans excès de culture, sans balourdise non plus, lui apportait quelque chose de neuf que ne lui avaient donné ni les Parisiens, ni ses compatriotes. Il y a, pour les étrangères une séduction parfois irrésistible dans cette phrase, qu’elles échangent assez souvent entre elles, et qui est flatteuse pour notre vanité: «C’est un Français de bonne souche.» Elles cherchent à définir par là un ensemble harmonieux de qualités moyennes, d’intelligence sans ostentation, de simplicité, de politesse innée, de grâce naturelle même dans les moments amoureux, où la plupart des mâles ne cherchent point d’excuse pour être uniquement des mâles, sans plus. Enfin, sa sensibilité avait été subitement émue, et non sans violence: elle n’était point femme à ne point faire indulgence à sa sensibilité. Mais, d’autre part, ayant les mœurs de sa caste et de sa profession, elle n’avait jamais compté que cette semaine d’amour, bien qu’elle en eût apprécié l’agrément en toute sincérité, ne valût point, de la part de M. Scévenoz, ce qu’on est convenu d’appeler un petit souvenir. Au fond, toutefois, elle n’y tenait pas autant que des esprits froids et mesquins seraient portés à le croire. Mais, si elle n’eût obtenu, en le sollicitant avec délicatesse, cette espèce de «don du matin», elle se serait crue déconsidérée à ses propres yeux; les sentiments ne doivent jamais empêcher qu’on s’estime à sa valeur.

Voilà pourquoi elle avait fait, un jour, une visite chez Herbelin, qui est son joaillier ordinaire, et, distinguant une paire de dormeuses en brillants qui lui parut le seul objet digne d’elle, n’avait pas hésité à en demander le prix.

--Trente mille francs, madame, dit Herbelin.

Mme Tcherkowska réfléchit. Elle retrouva dans sa mémoire les habitudes, la taille, la figure de M. Scévenoz; elle le vit penser, elle pensa véritablement avec lui parce qu’elle était bonne, à sa manière. Et puis, elle ne voulait pas qu’il gardât de leurs relations, l’ayant trouvé «si gentil», une idée qui, sur le point tout spécial de l’économie domestique, eût un arrière-goût un peu amer.

--Ecoutez, dit-elle, je reviendrai avec un ami. Vous lui montrerez ces dormeuses. Et s’il en demande le prix, vous direz vingt mille. Vous n’êtes pas inquiet du reste, n’est-ce pas? Nous sommes en compte...

--Oh! madame... avait répondu Herbelin.

C’est ainsi que Mme Tcherkowska était revenue le lendemain avec M. Scévenoz; et M. Scévenoz avait compris, avec les éloges qu’on donnait au bijou, ce qu’on attendait de lui. C’est aussi pourquoi, prêt à partir, il était allé chez son banquier. Maintenant, l’argent était là, dans sa poche. Il en échangerait la moitié contre un écrin et il enverrait l’écrin, bien serré dans une belle gerbe de roses d’automne. Il lui plaisait d’y songer; il revoyait un grand lit, le matin, un grand lit qu’il connaissait bien, et l’éclat fier des gemmes sur la candeur des draps, tout près des fleurs jonchées.

Midi. Il retrouva les chanteurs dans la rue Thérèse: «Les myrtes sont flétris, les roses mortes!» Intérieurement, il enleva le refrain avec eux. Un pigeon, venu jusque-là des toits du Louvre, hospitaliers à sa race, battit des ailes sur la chaussée, monta pesamment, puis devint plus léger, plus vite, et disparut. M. Scévenoz eut des impressions de voyage, de lointain; il se vit en wagon, puis chez lui... Chez Herbelin, il se montra très bref, très décidé, prit l’écrin, le mit dans sa poche, paya, partit en courant déjeuner. Le café à peine avalé, il rentra dans sa chambre du Titanic. C’était un homme très ponctuel; il voulait faire, sans se presser, ses derniers préparatifs.

Mais tout d’abord il ouvrit l’écrin. Il n’était point sans avoir quelque connaissance des joyaux, comme tout homme bien élevé, assez favorisé des dons de la fortune, qui a eu assez souvent l’occasion d’en voir et d’en manier; il les aimait pour leur éclat, leur destination, qui est heureuse, leur valeur; et il avait des traditions, il les considérait comme une réserve, une fortune qui dort, mais en s’étalant, ajoute au crédit de ceux qui les possèdent. Ce sont des choses qu’on aime à revoir, à tenir, à détenir... Il fit trembler les deux dormeuses dans sa paume largement ouverte, à la lumière.

--Les beaux diamants, fit-il à demi-voix, les beaux diamants! Et vingt mille francs... ce n’est pas cher.

· · ·

Le lendemain, Mme Tcherkowska reçut une gerbe de roses rouges opulentes, glorieuses, parfumées, orgueilleuses. Elle défit, elle-même, avec un peu d’impatience, dans cette attente du plaisir imminent qui brusque les gestes et les énerve, le papier qui les enveloppait: «Je sais, disait-elle, je sais...» La carte de Scévenoz tomba sur le tapis. Elle répéta: «Je sais» en la ramassant, l’air ravi, et rompit la gerbe. Et ce fut une gerbe, rien de plus, un amas splendide, odorant et vide; des roses, voilà tout, des roses rouges, ardentes, croulantes, insolentes. Mme Tcherkowska murmura:

--Ce n’est pas possible, voyons. Ce n’est pas possible... Qu’est-ce que ça veut dire? Il y a erreur!

Elle courut chez Elise, la fleuriste.

--On ne vous a rien donné à porter avec les roses que vous m’avez envoyées? Il n’y avait pas autre chose... une petite boîte, un écrin?

--Non, madame, répondit Elise.

Alors elle alla chez Herbelin.

--La personne, fit-elle, la respiration un peu courte, l’ami avec lequel je suis venue l’autre jour n’a donc pas acheté ces dormeuses?...

--Si, madame. Hier matin. Au prix où vous m’aviez dit de les lui laisser. Si vous désirez que je vous les reprenne?... Dans le cas contraire, ne vous pressez pas.

· · ·

On admire beaucoup, dans son entourage, les belles dormeuses de Mme Scévenoz. Et elle dit en souriant, un peu fière: «Mon mari a fait une folie!» Alors M. Scévenoz répond:

--C’était une occasion, figurez-vous, une véritable occasion. Je n’ai pas voulu la laisser échapper!

Et sa femme lui jette un regard reconnaissant...

LE CADEAU

Le 24 décembre 1913 M. Lepoupin, rentrant chez lui quelques minutes avant le dîner, ou plutôt avant l’heure à laquelle il aurait dû normalement dîner, trouva dans son vestibule un carton de forme carrée, assez vaste, et soigneusement enveloppé de papier brun.

«Encore un cadeau de jour de l’an!» pensa-t-il.

Il commença de dénouer la ficelle, mais ses mains étaient inexpertes, et il n’avait pas de canif. Il reposa l’objet sur une des deux consoles de la galerie, s’en donnant pour raison:

--Il vaut mieux laisser ouvrir ça par ma femme: d’abord, ça lui est désagréable, quand on ouvre un paquet avant elle; elle veut être la première à voir, autant que possible; en tout cas elle déteste n’être que la seconde. Ça lui enlève du plaisir: moi, ce que je m’en fiche!

Donc il s’installa paisiblement dans son bureau, chaussa ses escarpins fourrés, nourrit d’une bûche ou deux le feu de la cheminée, presque éteint, rompit la bande du Temps, et attendit Mme Lepoupin, sans témoigner d’une impatience excessive: il était accoutumé à son défaut d’exactitude. Notons, pour mémoire, qu’il n’en était pas de même de Mme Lepoupin à l’égard de son mari, s’il arrivait que celui-ci fût en retard, ce qui n’était point fréquent. Il avait essayé, avec des circonlocutions adroites, de lui en faire la remarque. Mais Mme Lepoupin avait répondu, non sans logique:

--C’est justement parce que tu es exact en général que ça m’agace quand tu ne rentres pas à l’heure; tandis que moi, tu sais bien que ce n’est pas la même chose.

M. Lepoupin s’était donc, une fois pour toutes, résigné à ce que ce ne fût pas la même chose. Enfin sa femme arriva, vers huit heures un quart, ce qui lui parut à peu près raisonnable. Il ne fit aucune observation, il lui dit seulement:

--Tu sais, il est arrivé un paquet... encore un cadeau de nouvel an, je suppose.

--Je sais! dit Mme Lepoupin, qui tenait le paquet par la ficelle, du bout de ses doigts encore gantés.

Et, sans même dépouiller ses mains du souple chamois qui les emmaillotait, avec une adresse à laquelle son mari rendit intérieurement hommage, elle défit la cordelette, extirpa le carton de sa chemise brune, l’ouvrit, et en retira une chose habillée de papier de soie.

--Qu’est-ce que c’est? demanda M. Lepoupin, quittant son fauteuil.

Il éprouvait une certaine curiosité. Il est impossible de ne point éprouver une certaine curiosité: un objet vous arrive, qui va être à vous, qui est à vous, et on ne sait pas encore ce que c’est. On est intrigué.

Cette fois, c’était un vase de cuivre, avec un décor en relief contourné selon les principes du style le plus moderne, et d’autres ornements gravés en creux, d’une beauté plus moderne encore.

--Ce que c’est boche, cette affaire-là! fit M. Lepoupin, déçu.

J’ai précisé que l’événement se passait le 24 décembre 1913, ce qui suffit à prouver que ce vocable, devenu fameux, fut connu dès avant la guerre.

Mme Lepoupin avait assez souvent quelque disposition à être d’un avis opposé à celui qu’exprimait son époux; mais, dans cette occasion, elle estima qu’en vérité il n’y avait pas moyen. Elle avoua:

--Le fait est que ce n’est pas joli!

--C’est infect! décida M. Lepoupin.

En retournant le vase, Mme Lepoupin en fit tomber une carte. Elle constata:

--C’est le cadeau des Boisvieux.

--Ils en ont, un goût, ces gens-là! dit M. Lepoupin.

Puis il s’efforça d’introduire le vase malencontreux sous le canapé de son bureau.

--Qu’est-ce que tu fais? demanda sa femme.

--Je le cache. J’aime mieux ne pas voir ça.

--Tu n’es pas fou! protesta sa femme: nous avons un cadeau à faire aux Girardon!

--Ça, reconnut M. Lepoupin, c’est une excellente idée.

Ils se mirent à table, soulagés. Après le dîner, Mme Lepoupin prit sa plume et écrivit à Mme de Boisvieux le plus gentil billet du monde:

«Pourquoi, vous deux, nous gâtez-vous de la sorte, belle amie? Et que je vous gronderais si je n’éprouvais tant de plaisir! Tout ce qui vient de vous est toujours d’un goût charmant, mais cette dois, que vous dire?...»

Il y en avait un peu plus long. Cependant on peut s’en tenir là. Après quoi, Mme Lepoupin remit le vase dans son enveloppe, non sans y avoir glissé la carte de M. et Mme Lepoupin, couvrit le carton du même papier brun, s’applaudit d’avoir même conservé la ficelle intacte, sonna sa femme de chambre, et lui dit: «Demain matin, vous irez porter ça chez Mme Girardon. Prenez le métro. Vous descendrez à Courcelles; on change à Villiers.»

Elle reçut, le surlendemain, de Mme Girardon, le plus gentil billet du monde:

«Pourquoi, vous deux, nous gâtez-vous de la sorte, belle amie? Et que je vous gronderais si je n’éprouvais tant de plaisir! Tout ce qui vient de vous est toujours d’un goût charmant, mais cette fois, que vous dire?...»

Ce n’était pas absolument les termes, vous concevez bien, mais ils signifiaient absolument la même chose.

La vérité est que M. Girardon, d’un autre tempérament que M. Lepoupin, et qui porte toujours, lui, un canif dans sa poche, avait coupé la ficelle avec décision, devant sa femme, qui était là. Et il avait dit:

--Qu’est-ce que c’est que cette saleté! Les Lepoupin feraient bien mieux de ne rien envoyer du tout... A qui diable allons-nous pouvoir recoller ça?

--C’est dommage, répondit Mme Girardon que ça ne soit pas arrivé deux jours plus tôt. Maintenant, tous nos cadeaux sont faits!

--Alors, conclut M. Girardon, fiche-moi ça dans une armoire, jusqu’à l’année prochaine.

M. Franc-Nohain s’est complu jadis à retracer les voyages et tribulations, désormais célèbres, d’un simple bouchon de champagne. Les déplacements de ce morceau de cuivre ciselé furent tout aussi nombreux et variés. Son odyssée, s’il eût été doué de sensibilité, d’intelligence, de mémoire, lui eût révélé de multiples intérieurs, des aspects bien divers de la bourgeoisie parisienne, et il fréquenta jusqu’à la province. En 1914, il alla chez un ingénieur en chef des ponts et chaussées, homme fort insoucieux des beaux-arts, mais qui, l’ayant méticuleusement examiné, estima qu’il fuyait. En 1915, il partit pour Limoges, chez un général; mais, en 1916, le général en fit don au député qui l’avait fait rappeler à Alençon; Alençon n’était pas encore au front, mais ce poste était cependant moins «voyant» que Limoges. Le général avait estimé qu’il devait bien quelque chose à son protecteur. En 1917, le député l’adressa, fort aimablement, à M. Jacques Tahureau, le journaliste bien connu, qui venait de signaler ses heureux efforts pour obtenir, pendant cette guerre, la neutralité de la Patagonie. Mais Mme Tahureau, qui n’aime que «l’ancien», lui déclara que pour un empire elle ne saurait garder chez elle cette horreur. En conséquence, elle suggéra à M. Tahureau que l’objet ne pouvait convenir qu’à un nouveau riche. Il arriva donc, en 1918, entre les mains des Corbulon, qui se sont acquis une fortune presque illimitée dans les cirages militaires. Mais les Corbulon ont pris la résolution, une fois pour toutes, de ne rien avoir chez eux qui ne vienne de chez Wassermann, l’antiquaire. Ses prix sont élevés, mais, quand on ne s’y connaît pas, c’est une garantie, on peut dire aux gens: «Tout ce que nous avons, ça vient de chez Wassermann.» D’autre part, les Corbulon ont conservé des habitudes d’économie. Ils ont pour principe de ne rien laisser se perdre.

· · ·

... Le 24 décembre 1919, M. Lepoupin trouva, en rentrant chez lui, un paquet enveloppé de papier brun, avec la carte des Corbulon, cette fois bien en évidence. Il attendit sagement, pour l’ouvrir, que sa femme fût présente.

--Adolphe, cria Mme Lepoupin, c’est le même!

--Le même quoi? interrogea M. Lepoupin.

--Le même cuivre d’art que nous avons reçu avant la guerre, tu ne te rappelles pas? Celui que nous avons donné aux Girardon!

--Ah! les cochons! s’écria M. Lepoupin, sincèrement scandalisé.

--Ecoute, lui représenta sa femme, avec plus de probité d’esprit, nous-mêmes nous ne l’avions pas gardé...

--Ça c’est vrai, admit M. Lepoupin. Personne ne voudra garder ça... Eh bien, il faut le bazarder. C’est la seule façon de s’en débarrasser.

Il s’en fut donc avec ce cuivre obstiné chez un marchand de curiosités.

--C’est moderne! fit ce commerçant, dédaigneusement.

--Je le sais bien, reconnut M. Lepoupin. Vous ne me l’apprenez pas... Je vous demande seulement ce que vous en offrez.

--Cent cinquante francs.

--Cent cinquante francs! dit M. Lepoupin. Vous dites?...

Ça l’impressionnait: un objet dont il n’aurait pas donné cinq sous.

--C’est le bout du monde. Voyez-vous, une machine comme ça, c’est un article qui valait dans les trente-cinq francs avant la guerre. Mais il y a le métal. Le cuivre a monté.

--Et... interrogea M. Lepoupin, est-ce qu’il montera encore?

--Il y a des chances.

· · ·

--... Comment, observa Mme Lepoupin, une demi-heure plus tard, tu me rapportes ce... ce crachoir!

--Ma chère amie, répondit M. Lepoupin, il paraît que c’est un placement.

LE PÈRE BIGAME

C’est une erreur, léguée par nos aïeux, mais aujourd’hui universellement redressée, que les légumes et les fruits poussent à la campagne. Ils sont produits à Paris, à Paris seulement, bien que l’on ne sache encore par quels moyens. Les œufs apparaissent brusquement aux Halles par caisses de douze douzaines; les abricots et les pêches, les poires, dans des petites boîtes, et généralement dans du coton, ce qui tendrait à prouver que cette fibre coloniale est indispensable à leur croissance; les choux, les carottes, les navets et les pommes de terre dans les charrettes, et le cresson dans des paniers, ce qui prouve que c’est bien à tort qu’on le dénomme cresson de fontaine.

Hors de Paris, on ne peut se procurer ces objets d’alimentation qu’en s’adressant à des sorciers très puissants, dont les procédés d’incantation pour les faire naître demeurent mystérieux, et qui tous, sans qu’on puisse absolument savoir pourquoi, sont Espagnols. Certaines personnes sont portées à croire qu’ils reçoivent ce don de Notre-Dame-del-Pilar, en récompense de la dévotion qu’ils lui témoignent; d’autres présument qu’ils sont vendus au diable; aucune de ces hypothèses n’a pu être, jusqu’ici, scientifiquement démontrée.

Mais, dans le pays tout à fait campagnard que j’habite pendant ces vacances, il n’y a ni halles, ni marchés, de quoi l’on ne saurait s’étonner outre mesure; il n’y a pas non plus d’Espagnol, ce qui est plus extraordinaire: l’expérience m’avait enseigné qu’en France il y en avait partout. Alors j’ai dit aux habitants: «Il me sera donc impossible de manger, pendant trois mois, un chou, un melon, une pomme, ou même un topinambour?» Ils m’ont répondu: «Mais si! Mais si! Vous n’avez qu’à vous adresser au père Bigame!»

Le père Bigame est un homme qui ressemble à tous les hommes et qui est Français, non pas Espagnol. Il passe tous les deux ou trois jours, avec un petit âne, qui se nomme Baptiste, une petite charrette qui n’a pas de nom; et il me vend tous les légumes que je veux. Ceci, bien qu’incroyable, est la vérité! Ma cuisinière lui dit: «Bonjour, père Bigame!» Je lui dis: «Bonjour, père Bigame!» Et tout le pays l’appelle «père Bigame». Dans les premiers temps, j’étais si content d’avoir des légumes que je ne me suis même pas aperçu que ce nom était un peu singulier: il se fût appelé Guillaume II ou Merlin l’Enchanteur, que cela m’eût été bien égal. Mais, à la fin, la réflexion m’est venue. J’ai osé suggérer: «Père Bigame, vous avez là un nom peu ordinaire!»

Il m’a répondu, non sans fierté:

--Je m’appelle Martin; mais je suis le seul bigame de France légalement et perpétuellement autorisé à être bigame. Et je suppose que les quatre enfants que j’ai de mes femmes, vivantes, bien vivantes, aussi longtemps vivantes que possible, je l’espère, car je ne leur veux aucun mal, porteront ce nom après moi, tant celui de Martin est oublié!

--Monsieur Martin, lui dis-je, vous avouerai-je que je ne comprends pas? La bigamie, si je ne me trompe, est considérée comme un crime. Elle est même citée, par certains auteurs et jurisconsultes, parmi les crimes créés par la loi. Car rien n’empêche un homme de posséder plusieurs femmes, à condition qu’il n’en épouse qu’une ou aucune. Cela est immoral, mais la justice n’a rien à y voir. Si, au contraire, il les épouse toutes deux, il encourt les travaux forcés. Dans ce cas, c’est la peine qui qualifie le crime, et non le crime qui entraîne la peine, et de la sorte, on peut dire que celui-ci est créé par la loi. Or, vous affirmez, sous ce ciel de France, à deux pas d’une gendarmerie, que vous êtes légalement bigame! Monsieur Martin, vous êtes fou, ou bien vous vous fichez de moi!

Le père Bigame répliqua paisiblement:

--C’est l’opinion de la Justice!

--C’est l’opinion de la Justice que vous pouvez avoir deux femmes légitimes? Ce n’est pas possible.

--Il n’y a pas eu de jugement décidant que l’une des deux n’était pas légitime. Alors, elles le sont toutes les deux: est-ce vrai, ça, oui ou non?

»Voilà comme ça s’est passé, monsieur. Tout ça, c’est aussi naturel, quand on y pense, que pour vous de m’acheter ce raisin--goûtez-le, il est bon: ce n’est pas du chasselas, je ne veux pas vous mettre dedans; mais c’est du raisin de vigne, bien sucré, franc de goût; du pineau, qu’on appelle.

»Je m’avais marié dans mon pays, les Ardennes, avec une fille à mon goût--du reste, elle est toujours à mon goût, et j’ai rien à dire contre elle,--il y a sept ou huit ans. Bien brave, bien travailleuse, pas vilaine. Moi, j’avais déjà du goût pour la bricole; j’aime bien le travail de la terre, mais j’ai pas de bien; j’allais chez l’un, j’allais chez l’autre, je maraudais le poisson dans la rivière. La guerre arrive. Bon! Je suis mobilisé comme tout le monde, je fais Virton, je fais je ne sais pas quoi, je recule, j’avance, je fais ce qu’on fait, qui n’est pas intéressant, excepté que je ne suis pas tué, qui est agréable pour moi. Et puis, à la fin, vers 1916, j’arrive dans ce pays-ci. A l’époque, ça ne s’appelait pas un pays, ça s’appelait un secteur. Les hommes disaient qu’il était pépère; les officiers prononçaient «passif». Ça n’empêchait pas d’aller au repos, à quelques kilomètres derrière, là où il y avait encore de l’habitant; et comme ça, je fais la connaissance d’une fille à mon goût, bien brave, bien travailleuse, pas vilaine. Je lui dis ce qu’on dit quand on a envie; elle me répond qu’elle est honnête, qu’elle ne marchera que pour le bon motif, et moi, je me pense: «Pourquoi pas? On pourrait plus mal tomber.»

--Mais l’autre? protestai-je, scandalisé. Vous étiez déjà marié!

--Puisque l’autre, c’était dans les Ardennes! fit le père Bigame, étonné. Les Ardennes, c’était plus à nous, c’était à Guillaume. Et qui pouvait savoir si ça ne serait pas toujours à lui? Alors, un mariage en pays boche, c’est-il un mariage? Est-ce que j’y serais retourné, après la guerre, dans les Ardennes boches? Non, n’est-ce pas, on est Français avant tout! Alors je demande à mes chefs une autorisation pour me marier; ils exigent mes papiers; je réponds: «Ils sont chez Guillaume; demandez-lui!» Ça fait que mes chefs décident qu’on se passera des papiers et qu’on rédigera un acte de notoriété comme quoi on ne peut pas se les procurer. Me voilà donc marié pour la seconde fois, et toujours soldat dans le secteur pépère. J’avais l’idée, que tout le monde avait, que la guerre durerait indéfiniment dans les mêmes positions. Est-ce qu’il y avait une raison pour que ça finisse? Expliquez-moi pourquoi ça a fini? Personne n’en sait rien. Et voilà tout de même qu’en 1918, au moment où on s’y attendait le moins, on quitte les tranchées, on avance, on avance--et je me retrouve... savez-vous où? Dans les Ardennes! On m’aurait dit qu’un jour je me verrais en Angleterre ou en Sibérie que je ne l’aurais pas cru davantage! Et j’arrive dans le village où qu’était ma première femme. Elle me saute au cou, elle me crie: «Comment! tu n’es pas mort!» Je lui réponds: «Non. Toi non plus?... Mariée, peut-être?» Parce que ça aurait tout arrangé, vous comprenez! Elle fait: «Comment peux-tu supposer une chose pareille!» Et là-dessus un copain, qui avait la langue trop longue, lui dit: «Parce que lui, il est remarié!» Vous voyez le coup! La patronne fait un foin de tous les diables, et puis elle se calme. Ça s’arrange. Mais la Justice l’apprend et je suis traduit devant un juge d’instruction pour bigamie. Moi, je dis au juge:

»--J’y comprends rien! Qu’est-ce qu’on me reproche? Je viens d’avoir une perme de huit jours. J’en ai passé quatre avec la première et quatre avec la seconde. Tout ce que j’avais dans ma bourse, je l’ai partagé entre les deux, moitié à l’une, moitié à l’autre. Est-ce qu’elles se plaignent? Elle se plaignent pas!

»Le juge rigole, l’avocat rigole, le greffier, mes deux femmes rigolent. Le juge d’instruction réfléchit, et il déclare:

»--Après tout, ça ne me regarde pas, tout ça! Ça s’est passé quand l’accusé était soldat. Ça n’est pas du ressort de la justice civile. Renvoyé au conseil de guerre!

»Alors je passe en conseil de guerre. L’officier qui devait requérir contre moi se lève et dit:

»--Pourquoi cet homme est-il ici? C’est incompréhensible, c’est une erreur! En quoi la bigamie intéresse-t-elle l’ordre et la discipline des armées? Qu’est-ce que ça peut lui faire, à l’ordre et à la discipline, qu’un militaire ait une femme, douze, ou pas du tout? Plaise au conseil de guerre se déclarer incompétent!

»Voilà. Il n’y a pas eu de jugement. J’ai toujours deux femmes légitimes, par conséquent. Elles ne réclament pas. Moi non plus.»

LE FIACRE

Il ne savait pas si elle viendrait. C’était leur premier rendez-vous, et tout s’était passé, la veille, si brusquement, dans cette première et unique rencontre dont André, en faisant les cent pas devant le bureau d’omnibus de la place Saint-Germain-des-Prés, savourait le hasard puéril et la grâce un peu dérisoire... En sortant de la gare de Lyon, dans le tramway qu’il avait pris pour rentrer chez lui, par instants il passait sa main, avec un peu d’inquiétude, sur son genou endolori: un voyageur maladroit, dans le train qui l’avait ramené de Fontainebleau, lui avait fait crouler sur la rotule, du haut au filet, une valise lourdement chargée. Et André, qui souffrait encore, interrogeait, avec un respect infini de sa personne, ses muscles froissés. «Demain, se disait-il, je ne sentirai peut-être plus rien. Mais c’est peut-être aussi un épanchement de synovie. Et alors...» Il essayait de se représenter les horreurs d’un épanchement de synovie et n’y arrivait point, ne connaissant ce mal que de réputation. Tout évertué à s’apitoyer sur lui-même, il n’éprouvait à ce moment ni désirs vagues, ni curiosité, ni ambition de conquête. Ce ne fut donc que par une fortune singulière qu’ayant enfin levé les yeux il aperçut en face de lui l’ombre d’un grand chapeau sur une toute petite femme.

Sous la lumière pâle du fanal électrique, ce chapeau avait des agitations singulières: la petite femme sanglotait, bien évidemment. Mais ses traits un peu durcis trahissaient plus d’irritation que de douleur. C’était une des vanités intellectuelles d’André de prétendre pénétrer des pensées, des états d’âme, des caractères, d’après certains aspects des visages et le mouvement des physionomies. «Cette personne, songea-t-il, vient de soutenir un débat amer et vif. Elle est encore sous l’empire de l’indignation.» Il la considéra plus attentivement. Par degrés, les sentiments de sa voisine semblèrent changer de nature. Il distingua sur sa bouche un sourire malin, pervers, un peu voluptueux déjà. «C’est un ami ou un époux qui l’a blessée, se dit André. Et elle est en train de penser que toute femme, si la nature ne l’a point traitée en marâtre, tient toujours à sa disposition la plus sûre vengeance.»

Cette supposition lui fit oublier le souci qu’il avait tout à l’heure de lui-même. Il ressentit le besoin passionné de savoir s’il ne s’était pas trompé, si son hypothèse était juste. Il voulait d’ailleurs qu’elle le fût, il l’espérait, il était tout disposé à plaindre cette inconnue. Et c’était déjà un peu l’aimer.

Voilà pourquoi, l’ayant vu descendre sur cette même place de Saint-Germain-des-Prés, il n’avait pas hésité à la suivre. Et, l’abordant tout de suite, il proféra presque involontairement ces paroles dépourvues de tout sens apparent:

--Eh bien, madame?

Elle s’était retournée avec un grand sursaut, la protestation d’une personne très honnête, qui n’est point habituée qu’on la traite sans considération et qui, pourtant, vient de rêver, de rêver avec malice à la décision qu’elle prendrait si ce qu’elle venait de souhaiter vicieusement arrivait à point nommé, et par miracle. Oui, c’était bien vrai, pendant vingt minutes, elle s’était dit: «Ah! si quelqu’un se présentait! Ce soir, je me sens capable de tout: il le mérite!»

Et voilà que ce qu’elle avait imaginé se réalisait. C’était comme dans les vieux contes, où on appelle Satan, et où il vient. Cette invraisemblance la désarmait. Elle ne trouva rien à répondre, sinon:

--Faites attention, monsieur, mon mari va venir, je l’attends... avec un gros chien! Et il est très méchant!

--Le mari, ou le chien? demanda André légèrement.

--Monsieur, répéta-t-elle, je vous supplie de vous en aller. Je vous ai parlé sérieusement. Mon mari va venir. Vous me compromettez!

Cette suprême défense donnait à André tous les espoirs. Il répondit:

--Eh bien, madame, je vous attendrai ici même demain, à trois heures de l’après-midi. Mais vous viendrez?

--Oui, avait-elle dit, oui! Mais allez-vous-en!

· · ·

Et voilà pourquoi André attendait, à la même place où le tramway s’était arrêté la veille. Et elle vint!

Elle avait un carton à chapeau à la main. Résultat d’un demi-mensonge qu’elle s’était fait à elle-même. Mme Sévoy avait passé une nuit épouvantable et une matinée plus affreuse encore. «Irai-je? N’irai-je point?» Le bonheur, c’était peut-être le bonheur qui l’attendait! Ce qui s’était passé la veille était tellement inattendu, bizarre, précipité, que c’était peut-être un décret de la providence qui avait tout arrangé. Si peu d’événements, dans la vie de la plupart des femmes, depuis les premiers jours de leur jeunesse jusqu’à leur mariage, et après leur mariage même, proviennent des décisions de leur propre volonté qu’elles prennent assez naturellement des habitudes de passive résignation; et elles en souffrent assez, dans le cours ordinaire des choses, pour ne pas se défendre quand la chance veut que ce qui leur arrive soit conforme à leur secret désir. Subissent-elles un sort infortuné, elles se donnent pour devoir d’accepter leur destin. Dans le cas contraire, elles croient à la providence.

Telle était la manière de penser de Mme Sévoy. Mais, d’autre part, se livrer ainsi! Revoir un homme, dont elle ignorait tout, dans de telles conditions qu’il pourrait immédiatement tout exiger! Car pour qui la prendrait-il? Alors qu’au contraire c’était bien la première fois. Oui, elle n’aimait pas son mari; oui, elle le détestait; oui, elle était malheureuse, très malheureuse! Mais, cependant, c’était la première fois! Et elle n’avait pas l’habitude, elle ne savait comment faire, comment se conduire... Elle maudissait donc son inexpérience.

Mais ses yeux étaient tombés sur le carton à chapeau, qui lui avait donné une idée. Et, apercevant André, elle l’aborda franchement, gaiement, avec une fausse ingénuité:

--C’est vous? dit-elle. Mon Dieu! si j’avais pensé... C’était un tel enfantillage, l’aventure d’hier! Ou plutôt vous m’avez fait tellement peur! Je ne me figurais pas que vous viendriez, et c’est par hasard, absolument par hasard, que je suis ici: je reporte ce carton chez ma modiste; et c’est ma route, comprenez-vous, c’est ma route!

--Elle est longue, la route? demanda André.

--Jusqu’à la rue Condorcet, fit-elle d’un air innocent.

--Eh bien, dit-il, je vais vous y conduire en voiture.

Elle accepta, parce que c’était ce qu’elle avait souhaité. Pourtant, une fois qu’elle fut dans la voiture, son cœur battit très fort, à la fois de crainte et de désir, et que la peur se mêlât ainsi à la volupté lui paraissait très doux.

Le fiacre s’ébranla. André n’avait pas commis l’erreur de prendre une automobile. Il se félicita même que le cheval parût vieux, poussif, traquenardant à travers les brancards. Il n’était pas pressé d’arriver rue Condorcet. Il n’était pas encore pressé.

--Comme je vous ai comprise, hier, dit-il, et comme je vous remercie de me récompenser maintenant d’avoir compris!

Mme Sévoy avoua qu’il avait l’esprit sagace et profond.

--Vous veniez d’avoir une scène, dit-il. Avec votre mari, n’est-ce pas?

Elle avait, en vérité, l’air trop honnête pour que ce fût avec un amant.

--Oui, répondit-elle. Il voulait rentrer à pied pour promener le chien, et moi, j’étais si fatiguée... je demandais une voiture. Il n’a pas cédé, il est parti; et moi, je suis montée en tramway: il me laisse toujours sans argent!

Le fiacre, avec lenteur, remontait le boulevard Sébastopol; et, quand il rencontrait une lourde charrette, une voiture de livraison, un enterrement, il se mettait derrière.

--... Oh! quel homme! continua Mme Sévoy.

--Vous ne l’aimez pas? fit André.

Il lui avait pris les deux mains, approchant sa bouche de la sienne. Mais Mme Sévoy recula subitement: le cocher venait d’apparaître à la portière. Il l’ouvrit, eut l’air de regarder, attendit un petit moment, remonta sur son siège, et l’on repartit.

--Qu’est-ce que c’est? Qu’est-ce que ça veut dire? demanda Mme Sévoy, épouvantée.

--Je n’en sais rien du tout, répondit André.

Ils demeurèrent quelques instants sans parler. Une crainte vague planait, parmi des cahots.

--Il faut m’aimer, reprit André. M’aimer comme je vous aime et comme je vous désire... N’ayez pas peur, n’ayez peur de rien. Vous serez à moi sans vous en apercevoir, comme les petits enfants qui ne savent pas quand ils s’endorment...

--Oh! dit-elle lentement, vous êtes très doux...

Cette fois, elle se laissa prendre un baiser. Leurs lèvres s’immobilisèrent. Il montait en elle de longues vagues de désir; elle ferma les yeux.

On était arrivé au carrefour des grands boulevards. Rien d’étonnant, alors, si la voiture faisait une pause. Et comme, sur ses joues pâles, Mme Sévoy laissait retomber ses longs cils, elle ne s’aperçut point que le cocher descendait encore une fois de son siège. Mais la portière s’ouvrit, claqua, se referma, et elle aperçut de nouveau la figure terne et sale de cet homme, à la hauteur de son regard. Puis elle le vit qui remontait à sa place, tranquillement.

--Il est de la police! cria-t-elle. Il fait des rapports, c’est certain, il est payé par mon mari!

--C’est idiot! affirma André. La première fois, comme ça... Voyons!

Ils se regardaient: lui, perplexe et importuné, elle, glacée de terreur. Lui-même, ce monsieur?... Que les femmes sont imprudentes, légères, folles! Est-ce que ce jeune homme aussi n’était pas du complot, est-ce qu’il n’était pas l’allié du mari, le complice du cocher? Elle commençait à considérer André avec une méfiance angoissée. Voilà pourquoi elle fut brave.

--Excusez-moi, dit-elle, il m’a semblé qu’hier... oh! cela ne fait rien, vous êtes charmant... qu’hier vous traîniez un peu la jambe?

--Un petit accident, répondit André, un muscle froissé. Je n’y pensais même plus! Ce matin, c’était tout à fait passé. C’est vous qui m’avez guéri...

Il voulut lui reprendre les mains. Elle resta froide. Et elle parlait, parlait! Expositions, toilettes, température, théâtre, villes d’eaux. Tout ce qu’elle disait aux dames, à son jour, le samedi, elle se le rappelait précipitamment, pour le répéter.

--Non, cria André, non! J’aurais été très doux, très gentil, très respectueux: mais ça! Si vous ne voulez pas m’écouter quand je vous dis que je vous aime, je vous le prouverai tout de suite.

Elle se défendit. Il était le plus fort, il était irrité, il était un peu effrayant... et au moment où elle le désirait le moins, ne sachant plus, du reste, ce qu’elle désirait, la portière s’ouvrit encore et le cocher parut, froid, méditatif, astucieux, impitoyable.

--Je descends, cria-t-elle, je descends! Cocher, ne repartez pas, je descends! Monsieur... monsieur me manquait de respect.

Elle prit son carton à chapeau, ne fit qu’un bond jusqu’au trottoir, regarda à droite et à gauche comme un petit oiseau qui va s’envoler, bouscula deux passants, tourna derrière le kiosque d’une marchande de journaux, et disparut.

--Ah çà! dit André, furieux, au cocher, qu’est-ce que c’est que cette comédie? Est-ce que vous voulez entrer dans la voiture, est-ce que vous venez m’espionner? Est-ce que vous êtes un simple idiot, ou un fou, ou un sadique? Je vous ferai enfermer, vous savez!

--J’vas vous dire, mon prince, expliqua le cocher. C’est pas d’la mauvaise volonté d’ma part... Mais j’ai un cheval qui n’veut faire que les petites courses... Alors, de temps en temps, j’m’arrête, j’ouvre la portière, j’la referme, j’attends une petite minute. Je l’trompe, comprenez-vous?

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