L’ARC-EN-CIEL
CHEZ L’AUTEUR 21bis Avenue de la Motte-Picquet PARIS
Il a été tiré de cet ouvrage trois cent cinquante exemplaires numérotés et paraphés par l’auteur.
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PARVA DOMUS
Dans le profond décor du jardin centenaire, La tranquille maison pleine de souvenirs Prend un aspect frileux, satisfait, sans désirs, D’aïeule à l’esprit fin qui sait qu’on la vénère.
C’est d’un paisible pas qu’autour d’elle l’on erre; Un banc, près de la porte, invite aux doux loisirs; Une viorne lente où se jouent les zéphyrs Du seuil hospitalier monte au toit débonnaire.
Ceux qui, depuis cent ans, dans cet abri sont nés Ont chéri la douceur des horizons bornés Et vu se dérouler honnêtement leur vie.
Toi qui passes, tenant dans ta robuste main Le bâton qui te sert à frapper ton chemin, Entre, la table est prête et la boisson servie!
LA SERVANTE
Tu m’as dit: «Puisque las à tout jamais des villes Il te plaît de quitter ce décevant Paris, Emmène-moi: là-bas, quand je t’aurai repris, Nous vivrons, mon amour, meilleurs et plus tranquilles.
«Si tu jugeais mes soins à ton rêve inutiles, L’ennui viendrait bientôt te rappeler leur prix. Tu ne m’entendras pas: en trottant, la souris Fait plus de bruit vraiment que mes petons agiles.
«Te sachant dénué de pratique raison, J’ordonnerai pour toi la cour et la maison; Je me constituerai ta première servante:
«Et le merveilleux vin que tu me verseras, M’engourdissant le soir, dès l’aurore suivante Doublera pour l’effort la vigueur de mes bras!»
CANICULE
Toutes les voix se sont tues, Et les coups du pic rageur; L’ombre, des cimes touffues, Tombe en nappe de fraîcheur.
Bourdonnante et jamais lasse, L’abeille au corselet brun Rejoint, butine et dépasse Les calices un par un.
D’une eau vive, sur la pierre, Le filet éblouissant, Comme un serpent de lumière, Sans tumulte va glissant.
Le hamac où se balance Mon corps souffrant de l’été Trouble à peine le silence De ce bocage enchanté.
INVOCATION
Te voici, Lâcheté, ma douce conseillère, Découvre un peu ton sein que j’y pose mon front Et, de tes doigts légers, libère le flot blond De cette magnifique et pesante crinière.
Tout aujourd’hui, je veux que ta voix singulière Exalte la montagne avec le ciel profond, Chante à la fois la source, et la neige qui fond, Et la branche, et la fleur, et l’ombre, et la lumière.
Dis-moi de quel arome est flatté le palais Quand la langue retient un vin que l’on boit frais; Parle-moi d’un beau corps tordu de chaude envie.
Inspire-moi l’horreur du courage guerrier, L’amour du myrte doux, le mépris du laurier: Enfin, rattache-moi fortement à la vie!
RÊVERIE SOUS LA TONNELLE
Vraiment, je hais plutôt ces esprits vagabonds: Pour qui les proches biens sont les moins chérissables Et qui, donnant le branle à des corps inlassables, Du pôle à l’équateur précipitent leurs bonds.
Le vain désir de voir, en d’arides Gabons, Leur fait braver la soif, et la fièvre, et les sables, Et, dans l’Hindoustani, tenir pour méprisables, Ange affreux de la mort, ô Peste, tes bubons.
Moi qui du monde entier ne connais qu’une terre, J’épuiserai mes jours à louer solitaire Le généreux destin qui m’y sut oublier.
La goyave, là-bas, tente la lèvre ardente: Vaudra-telle jamais dans sa douceur fondante La pêche qui, chez nous, mûrit sur l’espalier?
SOIR
Écoute, un vent léger fait bruire la feuille. Entends-tu notre chien plaintivement gémir? Ayant chanté le soir, l’oiseau va s’endormir; Le moindre bruit des champs, l’oreille le recueille.
Est-ce ta chevelure, est-ce le chèvrefeuille Ou la mourante rose avant de se flétrir Qui répand ce parfum lent à s’évanouir? Pour s’y fondre, il suffit que notre amour le veuille.
Des lointaines maisons abandonnant les toits, Ce qui fut la clarté fuit au sommet des bois. Ferme les yeux, mon ange, oublions, ma colombe!
La nuit nous guette, avec le farouche baiser Qui, nous ayant rompus, nous fera reposer Dans un silence égal à celui de la tombe.
LA FONTAINE D’ALNY
Alny, fraîche fontaine, au creux où l’herbe pousse Abandonnée, ainsi qu’un miroir dans la mousse, Tu reflétais un front bien pur Quand cet enfant chétif et précocement sage Interposait l’écran de son jeune visage Entre ta surface et l’azur!
Le bouleau, devant lui, le coudre, honneur des sentes, Sur ta rive écartait ses branches fléchissantes; Près des roseaux minces, dardés, Dont s’épuisait la touffe aux lents feux de l’automne, Des feuilles dessinaient une rousse couronne Autour de ses cheveux ondés.
Accoutumée aux bonds des pâtres noirs et souples, Docile à réfléchir le rude aspect des couples Qui s’étreignaient en ce beau lieu, Tu doutais si, brûlant d’une fureur champêtre, Deux mortels amoureux avaient formé cet être Ou s’il était le fils d’un dieu!
JADIS
Ma mère, dans mes yeux, chérissait la langueur Dont le rêve et la vie avaient noyé son cœur Et gravement, c’était, de ses lèvres altières, Son mal qu’elle baisait sur mes larges paupières. Dans un âge où l’espoir sans cesse refleurit, Pleine du lent regret de son jeune mari Et toujours tout son corps vêtu de sombres voiles, Elle menait sa peine aux rayons des étoiles, Heureuse qu’un soupir de la brise d’été Rythmât, de ses sanglots, la sourde volupté Et que le noir feuillage épandît sur sa tempe Le froid des lieux où l’ombre éternellement rampe.
PORTRAIT D’ANCÊTRE
Non sans fierté, dans l’Inde où bout un air torride, Puis sous ton ciel foncé, paresseuse Bourbon, Je l’évoque, ce rude aïeul qui, du bâton, Régnait injustement sur un troupeau stupide.
Un portrait me le montre, adulte, entre ses chiens, Le front large et brûlé sous une immense paille; Sa stature devait correspondre à ma taille Et j’ai, dans mes clairs yeux, tout le regard des siens.
Lorqu’aux plantations de maïs ou de cannes, Parmi les travailleurs, il menait son pas lent, J’imagine ceux-ci, sous le poing lourd du blanc, Courbant avec terreur un front chargé d’arcanes.
Autour de lui montaient les plaintes et les vœux Sans qu’un muscle bronchât de son orgueilleux masque; Créole languissante, adorable et fantasque, Éclatante de teint et sombre de cheveux,
Son épouse, vêtue uniquement de ruches, Au col un noir velours soulignant sa pâleur, Flagellait de ses mains des filles de couleur Pour, de leurs cris affreux, étourdir ses perruches.
AUTRE PORTRAIT:
Plus brillant que bengali En ce cadre d’or joli Et de forme surannée, Celui-ci connut la Cour Et sept ans vécut autour De la reine infortunée.
Son front a, poli, bénin, L’éclat d’un front féminin Et sa neigeuse perruque, A chaque tempe ondoyant, Par un grand nœud chatoyant Se termine sur la nuque.
Inintelligent et doux, Son œil, entre des cils roux, Tout chargé d’azur, vous touche; Son sourire est indiscret, Son teint rose, l’on voudrait Près de sa lèvre une mouche.
Un bel habit de drap blanc Moule son buste troublant Tel celui d’un androgyne: Sous le plastron bleu-de-roi, Fière Espit, tendre Belloy, Quelle était donc sa poitrine?
La taille est ronde, le gant Soutient d’un geste élégant La coquille de l’épée; Riche d’ornements divers, L’étroite botte à revers D’un pied mince est occupée.
Au bord du cadre, un blason Vient rappeler la maison De cette ombre occidentale: Une merlette s’enfuit, Un massacre de cerf luit Sous la couronne comtale.
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Traits menus, prunelle en fleur, Bouche à la fraîche couleur, Menton troué de fossettes, Dans les brocarts, les satins, Visage aimé des catins Et chéri des marquisettes,
De ces fabuleux excès Où le plus beau sang français Honora la guillotine, Le souvenir n’a-t-il pas Altéré jusqu’au trépas Votre expression mutine?
Avez-vous pu sans pâlir Voir une hache abolir Les jours dorés de Lamballe Et la vive Dubarry Tendre au bourreau, sans un cri, Sa tête presque royale;
Mille galants freluquets, A pas pressés et coquets, Gravir l’échafaud sinistre; Cent abbés, se relayant, Chanter l’office effrayant Dont Samson fut le ministre?
Put-elle ouïr un autre bruit, Cette oreille au ton de fruit Où vibra la sourde antienne? Et n’est-ce pas, beaux yeux sots, Devant les affreux sursauts Qu’eut en mourant l’Autrichienne
Que, pour la première fois, Discernant au front des rois L’astre glacé des misères, Vous avez, dans le linon Brodé d’un mouchoir mignon, Versé des larmes sincères?
SUR UNE IMAGE
Si la mort au berceau n’avait tranché tes jours, Tu serais, à ma sœur, de deux ans mon aînée, Déjà, sous le soleil des chrétiennes amours, Évoluerait, ma sœur, ta simple destinée.
Je t’imagine avec une robe bleu-paon Qu’un piquet d’œillets soufre à la ceinture éclaire; Ton chignon, relevé de quelque blanc ruban, Sombre, rappellerait celui de notre mère.
Hélas! je n’ai de toi qu’un portrait si flétri Qu’à peine y peut-on voir un semblant de figure: C’est celui d’une enfant qui légèrement rit En tenant son pied nu dans sa menotte obscure.
LE BONHEUR PRUDENT
L’eau dormante en filigrane Porte l’ombre d’un roseau: Notre vie est aussi plane, Aussi calme que cette eau.
Rien de gai ne nous arrive Et rien de triste non plus, Aucun désir ne ravive En nous des maux superflus.
Nous errons dans les soirs roses, Nous goûtons l’odeur du vent, Ou bien tu cueilles des roses Et moi je fume en rêvant.
Va, le destin nous oublie, Tenons-nous muets et cois: Ce serait grande folie Que de tenter son carquois!
DU RIVAGE
Vaisseau chargé de fer, tu t’en vas vers cette Inde Sous la Ligne assoupie en son superbe éclat, Pays prestigieux des Damis au nez plat Qu’évente avec respect quelque jaune Clorinde.
Déjà, dans ta mâture où le mousse se guinde, Sifflent le vœu d’un ciel et l’adieu d’un climat; Tu gémis, le foc s’enfle, et la mer qui te bat Ta proue au chef orné comme un glaive la scinde.
Des jours s’écouleront, navire, et bien des jours Devant que sur ton ancre, en de tièdes séjours, Tu contemples l’orgueil des ports chargés de jonques.
Et qui sait si bientôt, levé sur ton chemin, Quelque ouragan stupide, en soufflant dans ses conques, Ne mettra, par caprice, un terme à ton destin?
LA DIGNE ATTENTE
Quand douze fois l’avril aura garni les branches Tu prendras seulement l’âge qu’aujourd’hui j’ai, Mais alors mon visage aura beaucoup changé, Déjà, sous le chapeau, mes tempes seront blanches.
Il ne sera plus temps de cueillir des pervenches! Ce front, d’enthousiasme et de rêves chargé, Ou bien tu le verras de lauriers ombragé, Ou bien, lassé de vivre, enfin mûr pour les planches.
Après vingt ans d’efforts, l’homme au repos a droit; Si la gloire s’obstine à refuser mon toit, J’aurai du moins l’honneur de l’avoir attendue:
Et non pas à genoux, l’œil noyé, comme tant De pieux faquins chez qui je la vois descendue, Mais droit, la lèvre altière et le regard distant.
CONSEIL A L’AMOUR
Amour, lorsque ma lèvre en ta jeune toison Cherchait à prolonger des instants misérables, Mon cœur, troublé par toi, ne jugeait désirables Ni le repos des champs, ni la sage raison.
L’hymne que tu fais naître était son oraison, A tous émois, les tiens lui semblaient préférables Et ses attachements étaient si peu durables Qu’il en fallait plus d’un pour combler sa saison.
Or, vois comme il se rit aujourd’hui de tes charmes! Laisse, méchant enfant, laisse tomber tes armes: Ta flèche ou se romprait, ou manquerait son but.
Ici, l’œil apaisé peut flâner sans surprise, L’ordre règne, et la coupe où gravement l’on but La main ne la rejette et la dent ne la brise.
ÉPIGRAMME
Brune Lœtitia, qui charmais le poète Quand la Corse odorante était son doux séjour, Qui, de tes belles mains lui caressant la tête, L’appelais ton moineau, ton merle ou ton vautour;
Qui, sur son front, mêlais en couronne légère Le myrte et le jasmin, Le feuillage éternel et la fleur passagère, Lui disant: «Le laurier, tu le ceindras demain!»
Par-dessus la campagne où le rustique sème Et la mer où l’on voit le matelot ramer, Reçois pour tes enfants, ton époux et toi-même Le salut de celui qui crut un jour t’aimer!
LA BELLE ESPIÈGLE
O matins de Paris, que je me remémore Votre ardente et saine gaîté! Voici, voici la rue animée et sonore Sous un ciel vibrant de clarté.
Gestes, parfums légers, regards dont j’étais dupe, Beaux rires doux, enchantement... Je te suivais, modiste, et sous ta simple jupe Je devinais ton corps charmant.
L’avril, ainsi qu’un flot, nous roula dans sa gloire, Lassés, mais jamais apaisés; L’argent n’était pour nous qu’un très mince accessoire: Nous vivions surtout de baisers!
Ah! ces chambres, modiste! Au fond d’une cour triste, Dans un vilain quartier du nord, Ces chambres sans lumière, ah! ces chambres, modiste, Où notre bel amour est mort!
Tu dois vivre aujourd’hui, maîtresse ou mercenaire, Chez quelque barbon chauve et gras: Si je te rencontrais, pauvre quadragénaire, Je ne te reconnaîtrais pas...
Les matins de Paris où le bonheur circule Nous avaient unis et liés, Mais tu riais vraiment trop fort au crépuscule: Les soirs nous ont dissociés.
SOUVENIR DE LIA
Tu dansais sur la scène, en quelque Olympia, Lorsque je t’ai chérie au temps de ma jeunesse; Un pampre enguirlandait ce masque de faunesse Où luisaient tes grands yeux noircis de sépia.
Ton sein passait la neige et ta lèvre, Lia, Le fruit le plus brillant qui du cerisier naisse; Ta joue, il sied ce soir que je la reconnaisse Dans le pétale épais du pur camélia.
Soupirer sur ton cœur et te vouer ma vie, Je ne concevais pas de plus superbe envie; Mais alors j’étais pauvre, un Turc eut tes faveurs:
Puissent l’odeur de bouc que répandait sa barbe, Ses répugnants baisers et ses lourdes ferveurs Avoir produit sur toi l’effet de la rhubarbe!
MÉDITATION ÉGOÏSTE
Dans ma mémoire, hélas! quels visages vous faites, Vous dont mes jeunes pas suivaient les pas lassés! Vos yeux se sont éteints, vos corps se sont tassés, Je vous ai trop connus, compagnons de mes fêtes!
Hermann, doux ignoré, toi qui chantas les bêtes, Tu noyais dans le vin tes grands chagrins passés; Et toi, pauvre Cryon, toi que j’aimais assez, Ne méprisais-tu pas l’amour et les poètes?
O fantômes sans voix que cherche à retenir L’esprit qui vous à dû ses premières alarmes, Votre amitié déjà n’est plus que souvenir.
Artisan d’un bonheur qui peut ne point finir, Je vous évoque, avec vos travers et vos charmes, Et ne sais si vraiment vous méritez des larmes!