L’HOMME ISOLÉ
Un Martien tombé de sa rouge planète Sur l’astre où sans espoir nous usons nos genoux Ne s’y sentirait pas plus différent de tous Que le cœur magnanime et que l’esprit honnête.
Si ta roue, ô Fortune, écrase le poète, Nul parent n’en gémit; la foule aux gestes fous Couvre, en le piétinant, de ses rires jaloux Les plus sublimes cris que la douleur lui prête.
Ainsi se perpétue, en ses hontes égal, Un monde où le plus vil règne en dieu sur le mal; Que naisse la beauté, l’homme lui doit l’injure.
Penché sur son miroir, hâve, le poil déteint, Il exècre du fond de sa lâche nature Tout honneur et tout lustre où son effort n’atteint.
LA COLOMBE
La jeunesse française est morte et sur sa tombe Un timide arbrisseau refuse de verdir; Une feuille, ô laurier, qu’on verrait resplendir Justifierait, dit-on, l’effroyable hécatombe!
Pour moi qui sous la haine et le chagrin succombe, Tu peux tout aussi bien prospérer et grandir, Devenir un bois mort, te rompre ou te raidir: Seul ce tombeau m’occupe où gémit la colombe.
Dans la plainte qu’exhale en expirant l’oiseau, J’entends, mêlée au vent, au murmure de l’eau, L’innocence de l’homme injustement frappée.
Que m’importent dès lors, arbre, et ton lendemain, Et le mauvais honneur que peut valoir l’épée? Le malheur qui vient d’elle a seul un sens humain.
LE BEL EXEMPLE
En ce frais paysage où chante au loin la vigne, Parmi nos cerisiers, nos fraisiers, nos cassis, Serait-il point charmant et d’un autre âge digne Que nous renouvelions Philémon et Baucis?
Plus se tassait en eux la vieillesse inféconde, Plus le désir de vivre emplissait leurs regards, Et près d’un siècle entier s’écoula pour le monde Sans désunir les mains de ces heureux vieillards.
LE SECRET DES SAGES
Poètes japonais qui viviez autrefois, Pleins de calme raison, dans vos maisons légères, Frêles magots bouffis, bibelots d’étagères, Vous qui chantiez la mort en vous tournant les doigts;
Qui, le soir, descendiez dans vos jonques de bois Quelque fleuve paisible aux rives mensongères Et, le matin, goûtiez les douceurs bocagères Dans un jardin menu coupé de ponts étroits;
Voluptueux vêtus de superbes étoffes, J’ai lu dans le fracas des cités d’Occident Vos poèmes plus courts que nos plus courtes strophes:
Je vous dois le bonheur de savourer l’instant Et j’ai reçu de vous le secret, philosophes, De conformer ma lèvre aux bruits du cœur battant.
LA MEILLEURE PART
Quand je vois la ville au loin s’éclairer, Je goûte bien mieux la saveur profonde Des jours que je coule isolé du monde, Sans regretter rien, ni rien espérer.
Vous qui, chaque nuit, debout sur les tables, Ivres de champagne et lourds de chansons, Servez de guignol à vos échansons, Cessez de me plaindre, amis charitables!
J’ai tari la coupe et n’ai rejeté Ce cristal maudit que lorsque la fièvre, Altérant mon corps et brûlant ma lèvre, M’a fait désirer la pleine santé.
Voici que mes pas foulent des prairies, Mes yeux reposés regardent des bœufs, J’ai pris en dégoût les palais pompeux, Ces humbles jardins sont mes Tuileries.
Je mourrai, Cryon, loin des cœurs jaloux, Sans avoir revu ton charmant visage, Car la solitude est le lot du sage Et convient, mon cher, au trépas des loups!
NOVEMBRE
Mollement, tristement, l’averse bat la plaine, Son fluide réseau tient l’horizon captif, La feuille morte abonde en la morte fontaine, Le tourtereau mouillé roucoule un chant plaintif.
Novembre, noir fourrier de l’hiver, quand la face De chacun de tes jours se montre à mes carreaux, Je sens mon cœur se fondre, et méprise l’audace, Et vais goûter l’espoir aux portes des tombeaux.
APRÈS MOI
Lorsque je descendrai dans le sein de la terre, Quelques rares amis, joignant leurs tristes mains, Déploreront ma perte avec des mots humains, Puis l’on dira de moi: «C’était un solitaire!»
Toi seule auras des pleurs. Au bois plein de mystère, A ces coteaux légers où mûrissent nos vins, Tu confieras, pour eux levant ton voile austère, Ta souffrance, sans cris désordonnés et vains.
Je t’accompagnerai dans ces lentes sorties, Je serai dans le vent qui couche les orties, Dans l’air froid de janvier, dans la douceur d’avril.
Seule, occupée à coudre en la maison déserte, Tu frémiras, mon ange, et briseras ton fil Quand je m’engouffrerai par la porte entr’ouverte.
COMME LA ROSE
Comme la rose, hélas! que déjà l’on voit pendre, Et le brillant insecte, et le merle enjoué, La mort emportera cet amour grave et tendre Dont je n’étais pas digne et que tu m’as voué.
Certain soir où l’automne engourdira ta peine, Tu la croiras bien loin de ton corps sans vigueur, Et tout à coup son souffle emplira ton haleine, Sa main, brutalement, s’appuiera sur ton cœur.
Alors, le front fidèle où vivait ma mémoire Prendra du marbre dur la froideur et l’éclat, Et nous aurons vécu, nous serons de l’histoire, Moi pour quelques grimauds, toi pour ton dernier chat!
TABLE
Parva domus 7 La servante 8 Canicule 9 Invocation 10 Rêverie sous la tonnelle 11 Soir 12 La fontaine d’Alny 13 Jadis 14 Portrait d’ancêtre 15 Autre portrait 17 Sur une image 21 Le bonheur prudent 22 Du rivage 23 La digne attente 24 Conseil à l’Amour 25 Épigramme 26 La belle espiègle 27 Souvenir de Lia 29 Méditation égoïste 30 L’immortelle 31 En Mars 33 L’éternel enfant 34 Le rosier 35 Encouragement 36 L’homme isolé 37 La colombe 38 Le bel exemple 39 Le secret des sages 40 La meilleure part 41 Novembre 43 Après moi 44 Comme la rose 45
MAX CREMNITZ, Imp.
PARIS