‹ L'Argent des autres, 1. Les hommes de pailleChapitre 11 sur 28 · XI

XI

De cet instant, la guerre fut declaree.

De ce jour, commenca rue Saint-Gilles un de ces drames bourgeois qui attendent encore leur Moliere, drames d'une vulgarite desesperante et d'un affadissant realisme, poignants neanmoins, car il s'y depense une energie farouche, des larmes et du sang.

M. Favoral se croyait bien sur de l'emporter. N'avait-il pas la clef de la caisse! Car, tenir la clef de la caisse, c'est tenir la victoire a une epoque ou tout finit par de l'argent.

Cependant, d'irritantes inquietudes le travaillaient.

Lui, qui venait d'eventer tant de choses qu'il ne soupconnait meme pas la veille, il ne pouvait decouvrir ou son fils puisait l'argent qu'il laissait glisser comme de l'eau entre ses mains prodigues.

Il s'etait assure que Maxence n'avait pas de dettes, pourtant ce ne pouvait pas etre avec les vingt francs mensuels de Me Chapelain qu'il alimentait ses fredaines.

Mme Favoral et Mlle Gilberte, soumises separement a un savant interrogatoire, avaient su garder le secret de leur labeur mercenaire. La servante, habilement questionnee, n'avait rien dit qui put mettre sur la trace de la verite.

Il y avait donc la un mystere. Et la constante preoccupation de M. Favoral se lisait dans le froncement de ses sourcils, pendant ses rares apparitions au logis, c'est-a-dire pendant le diner.

A la seule facon dont il degustait sa soupe, il etait aise de voir qu'il se demandait si c'etait bien de vraie soupe et si on ne lui en faisait pas accroire. A l'expression de ses yeux, on devinait cette question incessamment posee dans son esprit:

--On me vole, evidemment; mais comment s'y prend-on pour me voler?

Et il devenait defiant, tatillon et meticuleux comme jamais il ne l'avait ete. C'est avec les plus injurieuses precautions qu'il repassait chaque dimanche les comptes de sa femme. Il voulut avoir chez l'epicier un livre dont il soldait lui-meme le total tous les mois; il se faisait representer les bulletins de la boucherie. Il s'informait du prix de la pomme qu'il pelait en longs rubans sur son assiette, et il ne manquait pas d'entrer chez la fruitiere s'assurer qu'on ne l'avait pas trompe.

Tant d'efforts n'aboutissaient a rien.

Et cependant, il avait pu constater que Maxence avait toujours en poche deux ou trois pieces de cinq francs.

--Ou les voles-tu? lui demanda-t-il un jour.

--Je les economise sur mes appointements, repondit hardiment le jeune homme.

Exaspere, M. Favoral eut voulu interesser a ses investigations l'univers entier. Et un samedi qu'il causait avec ses amis, M. Chapelain, le bonhomme Desclavettes et papa Desormeaux, montrant sa femme et sa fille:

--Ces sacrees femmes me pillent, au profit de mon fils, dit-il, et si adroitement que je n'y vois que du feu! Elles s'entendent avec les fournisseurs, qui ne sont que des filous patentes, et il ne se mange rien ici qu'on ne m'ait fait payer le double de sa valeur.

M. Chapelain dissimula mal une grimace, pendant que M. Desclavettes admirait sincerement un homme qui avait du moins le courage de sa ladrerie.

Mais M. Desormeaux ne machait jamais son opinion:

--Savez-vous, ami Vincent, dit-il, qu'il faut un fier estomac pour accepter a diner dans une maison dont le maitre passe son temps a supputer ce que coute chaque bouchee que machent les convives!

M. Favoral rougit.

--Ce n'est pas la depense que je deplore, repondit-il, mais la duplicite. Je suis assez riche, Dieu merci! pour n'etre pas reduit a liarder. C'est avec bien du plaisir que je donnerais a ma femme le double de ce qu'elle me prend, si elle me le demandait franchement.

Mais c'etait une lecon.

Il dissimula, desormais, et ne parut plus occupe qu'a soumettre son fils a un regime de son invention et dont la rigueur excessive eut jete hors de ses gonds le garcon le plus froid.

Il exigea de lui des attestations quotidiennes de son assiduite tant a l'Ecole de Droit qu'a l'etude. Il lui traca l'itineraire de ses courses et lui en mesura la duree a quelques minutes pres. Aussitot apres le diner, il le renfermait a double tour dans sa chambre et ne manquait jamais, en rentrant a dix heures, de s'assurer de sa presence.

C'etaient les meilleures mesures qu'il put prendre pour exalter encore l'aveugle tendresse de Mme Favoral.

En apprenant que Maxence avait une maitresse, elle avait ete rudement atteinte en ses sentiments les plus chers. Ce n'est jamais sans une secrete jalousie qu'une mere decouvre qu'une femme lui a ravi le coeur de son fils. Elle n'avait pas ete sans lui garder une certaine rancune de desordres que dans sa candeur elle n'avait pas soupconnes.

Elle lui pardonna tout, quand elle vit de quel traitement il etait l'objet.

Elle lui donna raison, le jugeant victime de la plus injuste des persecutions. Le soir, apres le depart de son mari, elle allait avec Gilberte s'etablir dans le couloir qui precedait la chambre de Maxence, et elles causaient avec lui a travers la porte. Jamais elles n'avaient tant travaille pour la merciere de la rue Saint-Denis. Elles se faisaient des semaines de vingt-cinq et trente francs.

Mais la patience de Maxence etait a bout, et, un matin, il declara resolument qu'il ne voulait plus suivre les cours, qu'il s'etait trompe sur sa vocation, et qu'il n'etait pas de puissance humaine capable de le forcer a retourner chez M. Chapelain.

--Et ou irez-vous? s'ecria son pere. Me croyez-vous d'humeur a fournir eternellement a vos besoins...

Il repondit que c'etait precisement pour se suffire et conquerir son independance qu'il etait resolu a quitter une position qui, apres deux ans, lui rapportait vingt francs par mois.

--Il me faut un metier ou on s'enrichisse, poursuivit-il. Je veux entrer dans une maison de banque ou dans quelque grande administration financiere.

C'est avec transport que Mme Favoral adopta cette idee.

--Pourquoi, en effet, dit-elle a son mari, pourquoi ne placerais-tu pas notre fils au Comptoir de credit mutuel? La, il serait sous tes yeux. Intelligent comme il est, pousse par toi et par M. de Thaller, il arriverait vite a de bons appointements.

M. Favoral froncait les sourcils.

--C'est ce que je ne ferai jamais, prononca-t-il. Je n'ai pas en mon fils assez de confiance. Je ne veux pas m'exposer a ce qu'il compromette la consideration que j'ai su conquerir.

Et devoilant jusqu'a un certain point le secret de sa conduite:

--Un caissier, ajouta-t-il, qui manie comme moi des sommes immenses, ne saurait trop veiller sur sa reputation. La confiance est chose fragile, en un temps ou on ne voit que des caissiers sur la route de la Belgique. Qui sait ce qu'on penserait de moi, si on savait que j'ai un fils tel que le mien...

Mme Favoral insistait, neanmoins. Il prit un brusque parti:

--Assez! interrompit-il. Maxence est libre. Je lui accorde deux ans pour se creer une position. Ce delai ecoule, bonsoir, il ira loger et manger ou il voudra, j'ai dit. Qu'on ne m'en parle plus...

C'est avec une sorte de frenesie que Maxence abusa de cette liberte, et en moins de quinze jours il dissipa les economies de trois mois de sa mere et de sa soeur.

Ce temps passe, il reussit, M. Chapelain aidant, a se caser chez un architecte.

C'etait s'engager dans une impasse et se condamner a rester toute sa vie commis. Mais l'avenir ne l'inquietait guere. Pour le present, il etait enchante de cet emploi subalterne, qui lui assurait chaque mois cent soixante-quinze francs.

Cent soixante-quinze francs! la fortune! Aussi se lanca-t-il dans cette vie de plaisirs frelates, ou tant de malheureux ont laisse non-seulement l'argent qu'ils avaient, ce qui n'est rien, mais l'argent qu'ils n'avaient pas, ce qui mene droit en police correctionnelle.

Il se lia avec ces faux viveurs qu'on voit se promener devant le cafe Riche, le ventre vide et le cure-dents aux levres. Il devint l'habitue de ces estaminets du boulevard, ou des filles platrees sourient aux passants. Il frequenta les tables d'hote suspectes ou l'on taille le baccarat sur une nappe tachee de vin et ou la police fait des descentes periodiques. Il soupa dans les restaurants de nuit ou, apres boire, on se jette les bouteilles a la tete.

Souvent, il restait vingt-quatre heures sans rentrer rue Saint-Gilles, et alors Mme Favoral passait la nuit dans des transes affreuses. Puis tout a coup, a l'heure ou il savait son pere absent, il reparaissait, et tirant sa mere a part:

--J'aurais bien besoin de quelques louis, disait-il d'une voix honteuse.

Elle les lui donnait. Elle lui en donna tant qu'elle en eut, non sans lui representer timidement que Gilberte et elle gagnaient bien peu...

Jusqu'a ce qu'enfin, un soir, a une derniere demande:

--Helas! repondit-elle desesperee, je n'ai plus rien, et c'est seulement lundi que nous reporterons notre ouvrage. Ne pourrais-tu pas patienter jusque-la!...

Il ne pouvait pas patienter. On l'attendait pour une partie. Les devouements aveugles font les egoismes feroces. Il voulait que sa mere descendit emprunter a un fournisseur. Elle hesitait. Il eleva la voix.

Alors Mlle Gilberte parut.

--N'aurais-tu donc pas de coeur, decidement, dit-elle... Il me semble que si j'etais homme, ce ne serait pas a ma mere et a ma soeur de travailler!...

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