‹ L'Argent des autres, 1. Les hommes de pailleChapitre 10 sur 28 · X

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Pour s'inquieter d'une profession, Maxence Favoral n'avait pas attendu les avertissements paternels.

Les ecoliers modernes sont precoces, ils savent le fort et le faible de la vie, et quand ils abordent le baccalaureat, ils sont bien desenchantes deja, ayant use leurs illusions derriere leur pupitre, pendant les longues etudes du soir.

Et il serait difficile qu'il en fut autrement. Au fond des lycees, fatalement se retrouve l'echo des preoccupations et le reflet des moeurs du moment. Il n'y a ni murailles ni surveillants qui tiennent. En meme temps que la boue de la ville, dont leurs souliers sont macules, les eleves rapportent, les soirs de sortie, leur provision d'observations et de faits.

Qu'ont-ils vu, pendant la journee, dans leur famille ou chez leur correspondant?

Des convoitises ardentes, d'insatiables appetits de luxe, de bien-etre, de jouissances, de plaisirs, le dedain des labeurs patients, le mepris des convictions austeres, d'apres besoins d'argent, la volonte de parvenir a tout prix et la resolution de violenter la fortune a la premiere bonne occasion.

Assurement on a dissimule devant eux, mais ils ont l'entendement subtil.

Leur pere leur a bien dit, d'un ton grave, qu'il n'est rien de respectable en ce monde que le travail et la probite, mais ils ont surpris ce meme pere saluant a peine un pauvre diable d'honnete homme, et s'inclinant jusqu'a terre devant quelque gredin fletri par trois jugements, mais riche de six millions.

Conclusion?... Oh! ils s'entendent a conclure, car il n'est tels que les jeunes gens pour etre logiques et deduire d'un fait ses dernieres consequences.

Ils savent, pour la plupart, qu'il leur faudra faire quelque chose, mais quoi? Et c'est alors que, pendant les recreations, leur imagination s'exerce a chercher cette fameuse profession, jusqu'ici introuvable, qui donne la fortune sans travail et la liberte en meme temps qu'une situation brillante.

C'est eux qu'il faut entendre eplucher et discuter toutes les carrieres qui s'ouvrent aux jeunes ambitions. Et que de rires, si quelque naif s'avise de citer un de ces emplois modestes ou l'on gagne au debut cent cinquante francs! c'est a peine ce que depense tel externe, rien que pour ses cigares et ses voitures quand il est en retard.

Maxence n'etait ni meilleur ni pire que les autres. De meme que les autres, il s'ingenia a decouvrir le metier ideal qui enrichit son homme en l'amusant.

Sous pretexte qu'il dessinait joliment, il parla de se faire peintre, calculant avec aplomb ce que rapporte la peinture et comptant d'apres un journal ce que gagnent Corot ou Gerome, Ziem, Daubigny et quelques autres, qui recueillent enfin le prix d'incessants efforts et d'ecrasants labeurs.

Mais en fait de tableaux, M. Vincent Favoral n'appreciait que les vignettes bleues de la banque de France.

--Je ne veux pas d'artiste dans ma famille! declara-t-il, d'un ton qui n'admettait pas de replique.

Maxence eut ete volontiers ingenieur, car l'ingenieur est a la mode. Mais les examens de l'Ecole polytechnique sont roides. Ou officier de cavalerie. Mais les deux annees de Saint-Cyr manquent de gaiete. Ou chef de bureau comme M. Desormeaux, mais il faut commencer par etre surnumeraire.

Apres avoir longtemps hesite entre le droit et la medecine, il finit par reconnaitre qu'il voulait etre avocat, influence surtout par les joyeuses legendes du quartier latin.

Ce n'etait pas precisement le reve de M. Vincent Favoral.

--Cela va couter encore de l'argent, gronda-t-il.

Or, il s'etait berce de cette fausse esperance que son fils, au sortir du lycee, entrerait immediatement dans une maison de commerce ou il gagnerait de quoi se suffire.

Battu en breche par sa femme, cependant, et sollicite par ses amis, il ceda.

--Soit, dit-il a Maxence, tu feras ton droit. Seulement, comme il ne peut me convenir que tu gaspilles tes journees a flaner dans les estaminets de la rive gauche, tu travailleras en meme temps chez un avoue. Des samedi prochain, je m'entendrai avec mon ami Chapelain.

Ce stage chez un avoue, Maxence ne l'avait pas prevu, et il faillit reculer devant cette perspective d'une discipline qu'il prevoyait devoir etre aussi exigeante que celle du college.

Pourtant, ne decouvrant rien de mieux, il persista. Et la rentree venue, il prit sa premiere inscription et fut installe a un pupitre chez Me Chapelain, dont l'etude etait alors rue Saint-Antoine.

La premiere annee, tout alla passablement.

La somme de liberte qui lui etait laissee lui suffisait. Son pere ne lui accordait pas un centime pour ses menus plaisirs, mais l'avoue, en sa qualite de vieil ami de sa famille, faisait pour lui ce qu'il n'avait jamais fait pour un clerc amateur, et lui allouait vingt francs par mois. Mme Favoral ajoutant quelques pieces de cent sous a ces vingt francs, Maxence se declarait satisfait.

Malheureusement, nul moins que lui, avec son imagination vive et son temperament fougueux, n'etait fait pour cette existence paisible, pour cette besogne toujours la meme, que ne passionnaient ni les difficultes a vaincre, ni les rivalites d'amour-propre, ni les satisfactions du resultat obtenu.

Bientot il se lassa.

Il avait retrouve a l'Ecole de Droit d'anciens camarades de l'institution Massin, dont les parents habitaient la province, et qui, par consequent, vivaient libres au quartier latin, moins assidus aux cours qu'a la brasserie de la Source ou a la Closerie des Lilas.

Il envia leur vie joyeuse, leur liberte sans controle, leurs plaisirs faciles, leur chambre meublee, et jusqu'a la gargote ou ils prenaient a credit tout ce qu'on voulait bien leur donner, reservant l'argent de leur pension pour la distraction qu'il faut payer comptant.

Mais Mme Favoral n'etait-elle pas la?...

Elle avait tant travaille, la pauvre femme, surtout depuis que Mlle Gilberte etait presque une jeune fille, elle avait tant economise, tant grappille, que sa reserve, malgre le nombre des emprunts, s'elevait a une somme assez forte.

Quand Maxence voulait deux ou trois louis, il n'avait qu'un mot a dire. Il les voulut souvent.

Aussi devint-il d'une jolie force au billard. Il eut sa pipe culottee au ratelier d'une brasserie, il prit l'absinthe avant de diner et s'exerca le soir a effacer des bocks. L'audace lui venant, il dansa a Bullier, il connut les cabinets particuliers de Foyot et enfin eut une maitresse.

Si bien qu'une apres-midi, que M. Favoral avait ete appele par une affaire de l'autre cote de l'eau, il se trouva nez a nez avec son fils, lequel s'avancait, le cigare a la bouche, ayant au bras une demoiselle superieurement peinte et harnachee d'une toilette a faire cabrer les chevaux de fiacre.

C'est dans un etat d'indicible fureur qu'il regagna la rue Saint-Gilles.

--Une femme! s'ecriait-il d'un accent de pudeur revoltee. Une drolesse! lui! mon fils!...

Et lorsque ce fils reparut au logis, l'oreille fort basse, son premier mouvement fut de recourir a la correction d'autrefois.

Mais Maxence venait d'avoir dix-neuf ans.

A la vue de la canne levee sur lui, il devint plus blanc que sa chemise, et l'arrachant des mains de son pere, il la brisa sur son genou, en jeta violemment les morceaux a terre et s'elanca dehors.

--Il ne remettra plus les pieds ici! s'ecriait le caissier du Comptoir de credit mutuel, jete hors de lui par un acte de resistance qui lui semblait inoui. Je le chasse. Qu'on fasse un paquet de son linge et de ses habits et qu'on le porte au premier hotel venu. Je ne veux plus le voir!...

Longtemps Mme Favoral et Mlle Gilberte se trainerent a ses pieds, avant d'obtenir qu'il revint sur sa determination.

--Il nous deshonorera tous! repetait-il, ne comprenant pas que c'etait lui qui avait, en quelque sorte, pousse Maxence dans la voie funeste ou il etait engage, oubliant que les severites absurdes du pere preparent les complaisances perilleuses de la mere; ne voulant pas s'avouer qu'un chef de famille a d'autres devoirs que de donner aux siens la patee et la niche, et qu'un pere est mal venu a se plaindre qui n'a pas su se faire l'ami et le conseiller de son fils.

Enfin, apres les plus violentes recriminations, il pardonna--en apparence du moins.

Mais les ecailles lui etaient tombees des yeux. Il courut aux informations et decouvrit des choses enormes.

Il sut par Me Chapelain, adroitement questionne, que Maxence restait des semaines entieres sans paraitre a l'etude. Si l'avoue ne s'etait pas plaint jusqu'alors, c'est qu'il avait eu la bouche fermee par les supplications de Mme Favoral, et il n'etait pas fache, ajoutait-il, d'un aveu qui soulageait sa conscience.

Ainsi, le caissier surprit une a une toutes les fredaines de son fils. Il apprit qu'il etait presque inconnu a l'Ecole de Droit, qu'il passait ses journees dans les cafes, et que le soir, pendant qu'il le croyait endormi, il s'echappait pour courir les theatres et les bals.

--Ah! c'est ainsi, se disait-il, ah! ma femme et mes enfants sont ligues contre moi, le maitre!... Eh bien! nous verrons!

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