XIV
Oui, Mlle Gilberte avait son secret.
Un secret bien simple, d'ailleurs, chaste comme elle, et de ceux qui, selon l'expression des bonnes femmes, doivent rejouir les anges.
Le printemps de cette annee ayant ete d'une rare clemence, Mlle Favoral et sa fille avaient pris l'habitude d'aller chaque jour respirer le grand air a la place Royale.
Elles emportaient leur ouvrage, crochet ou tapisserie, de sorte que cette distraction salutaire ne diminuait en rien le produit de leur semaine.
C'est pendant ces promenades que Mlle Gilberte avait fini par remarquer un jeune homme, un inconnu, qu'elle rencontrait, toujours au meme endroit.
De haute taille et robuste, il avait grand air sous ses modestes vetements, dont la proprete recherchee trahissait une gene qui veut etre respectee. Il portait toute sa barbe, et son visage intelligent et fier etait eclaire par de grands yeux noirs, de ces yeux dont le regard droit et clair deconcerte les coquins et les fourbes.
Jamais, en passant pres de Mlle Gilberte, il ne manquait de baisser ou de detourner legerement la tete, et malgre cela, et malgre l'expression de respect qu'elle avait surprise sur son visage, elle ne pouvait s'empecher de rougir.
--Ce qui est absurde, pensait-elle, car enfin que m'importe ce jeune homme!...
L'infaillible instinct, qui est l'experience des jeunes filles inexperimentees, lui disait que ce n'etait pas le hasard seul qui placait cet inconnu sur son passage. Elle voulut cependant en avoir le coeur net.
Elle sut si bien s'y prendre avec sa mere, que tous les jours de la semaine qui suivit, le moment de leur promenade fut change. Tantot elles sortaient des midi, tantot passe quatre heures.
Quelle que fut l'heure, toujours Mlle Gilberte, en depassant la rue des Minimes, apercevait son inconnu sous les arcades, arrete a la vitre de quelque magasin de bric-a-brac et epiant du coin de l'oeil.
Paraissait-elle, il quittait son poste et hatait assez le pas pour la croiser devant la grille de la place.
--C'est une persecution! se disait Mlle Gilberte.
Comment donc n'en parla-t-elle pas a sa mere? Pourquoi donc ne lui confia-t-elle rien le jour ou, s'etant mise par hasard a la fenetre, elle vit le "persecuteur" passant devant la maison, le nez en l'air?
--Est-ce que je deviens folle! se disait-elle, serieusement irritee contre elle-meme. Je ne veux plus penser a lui.
Elle y pensait pourtant, quand une apres-midi que sa mere et elle travaillaient, assises sur le banc qu'elles avaient choisi, elle vit son inconnu venir s'installer non loin d'elles.
Il etait accompagne d'un homme age, a tournure militaire, portant de longues moustaches blanches et ayant a la boutonniere la rosette de la Legion d'honneur.
--Ah! ceci est une insolence! pensa la jeune fille, tout en cherchant un pretexte pour demander a sa mere de changer de place.
Mais deja le jeune homme et le vieillard avaient installe leurs chaises et s'etaient assis de facon a ce que Mlle Gilberte ne perdit pas un mot de ce qu'ils allaient dire.
Ce fut le jeune homme qui, le premier, prit la parole.
--Vous me connaissez aussi bien que je me connais moi-meme, mon cher comte, commenca-t-il: vous qui avez ete le meilleur ami de mon pauvre pere, vous qui me faisiez sauter sur vos genoux, quand j'etais enfant, et qui ne m'avez jamais perdu de vue...
--C'est-a-dire que je reponds de toi corps pour corps, mon garcon, interrompit le vieux. Mais, continue...
--J'ai vingt-six ans. Je me nomme Yves-Marius Genost de Tregars. Ma famille, qui est une des plus vieilles de Bretagne, est l'alliee de toutes les grandes familles.
--Parfaitement exact! declara le bonhomme.
--Malheureusement ma fortune n'est pas a la hauteur de ma noblesse. Lorsque ma mere mourut en 1856, mon pere, qui l'adorait, en concut un tel chagrin, que le sejour de notre chateau de Tregars, ou il avait passe toute sa vie, lui parut insupportable.
Il vint a Paris, ce qui n'offrait nul inconvenient, puisqu'alors nous etions riches, et il se lia avec des gens qui ne tarderent pas a lui inoculer la fievre du moment. On lui prouva qu'il etait fou de conserver des terres qui lui rapportaient a grand'peine quarante mille francs par an, et dont il trouverait aisement plus de deux millions, lesquels, places seulement a cinq, lui constitueraient cent mille livres de rentes. Il vendit donc tout, a l'exception de notre domaine patrimonial de Tregars, sur la route de Quimper a Audierne, et se lanca dans la speculation.
Il fut assez heureux, d'abord. Mais il etait trop probe et trop loyal pour etre heureux longtemps. Une affaire a laquelle il s'interessa au commencement de 1869 tourna mal. Ses associes s'enrichirent; lui, je ne sais comment, fut ruine et faillit etre compromis. Il en mourut de douleur moins d'un mois apres.
De la tete, le vieux soldat approuvait.
--Bien, mon garcon, dit-il, seulement tu es trop modeste, et il est une circonstance importante que tu negliges.
Tu avais le droit, lors des mauvaises affaires de ton pere, de reclamer et de garder la fortune de ta mere, c'est-a-dire une trentaine de mille livres de rentes. Non-seulement tu ne l'as pas fait, mais tu as tout abandonne aux creanciers, mais tu as vendu, pour leur en donner le prix, le domaine de Tregars, a l'exception du vieux chateau et de son parc, de telle sorte que ton pere est mort ruine, mais ne devant pas un sou. Et cependant, tu savais comme moi que ton pere a ete trompe et depouille par des miserables, qui depuis, roulent carrosse, et auxquels, si la justice s'en melait, il serait peut-etre encore possible de faire rendre gorge...
Le front penche sur sa tapisserie, Mlle Gilberte semblait travailler avec une incomparable ardeur.
La verite est qu'elle ne savait comment dissimuler la rougeur de ses joues et le tremblement de ses mains. Elle avait comme un nuage devant les yeux, et c'est au hasard qu'elle poussait son aiguille.
A peine lui restait-il assez de presence d'esprit pour repondre a Mme Favoral, laquelle ne s'apercevait de rien, et lui adressait de temps a autre la parole.
C'est que le sens de cette scene etait trop clair pour lui echapper.
--Ils se sont entendus, pensait-elle. C'est pour moi seule qu'ils parlent...
Le jeune homme, Marius de Tregars, poursuivait:
--Je mentirais, mon vieil ami, si je vous disais que je fus insensible a notre ruine. Si philosophe qu'on soit, ce n'est pas sans serrement de coeur qu'on passe d'un hotel somptueux a une triste mansarde. Mais ce qui me desolait plus que tout le reste, c'est que je me voyais force de renoncer a des travaux qui avaient fait la joie de ma vie, et sur lesquels je fondais les plus magnifiques esperances. Une vocation positive, exaltee par les hasards de mon education, m'avait pousse vers les sciences physiques.
Depuis plusieurs annees, j'avais applique tout ce que j'ai d'intelligence et d'energie a des etudes sur l'electricite. Faire de l'electricite un moteur incomparable remplacant la vapeur, tel etait le but que je poursuivais sans relache. Deja, vous le savez, j'avais, quoique bien jeune, obtenu des resultats dont le monde savant s'etait emu. Il m'avait semble entrevoir le mot d'un probleme dont la solution changerait la face du globe... La ruine etait l'aneantissement de mes esperances, la perte totale du fruit de mes travaux... C'est que mes experiences etaient couteuses, c'est qu'il fallait de l'argent, et beaucoup, pour payer les produits qui m'etaient indispensables et faire fabriquer les appareils que j'imaginais...
Et j'allais etre reduit a gagner mon pain de chaque jour...
J'etais bien pres du desespoir, lorsque je rencontrai un homme que j'avais vu chez mon pere autrefois, et qui m'avait paru s'interesser a mes recherches. C'est un speculateur, nomme Marcolet. Mais ce n'est pas a la Bourse qu'il travaille. L'industrie est la foret de Bondy ou il opere. Il achete les bles en herbe et engrange les moissons d'autrui. Sans cesse a la piste des chercheurs obstines qui crevent de faim dans leurs greniers, il leur apparait aux heures de crise supreme. Il les plaint, il les encourage, il les console, il les aide, et il est bien rare qu'il ne reussisse pas a devenir proprietaire de leur decouverte. Parfois il se trompe. Alors il en est quitte pour passer par profits et pertes quelques billets de mille francs. Mais s'il a vu juste, c'est par centaines de mille francs que se chiffrent les benefices. Et combien de brevets exploite-t-il ainsi! De combien d'inventions recueille-t-il les resultats, qui sont une fortune, dont les inventeurs n'ont pas de souliers aux pieds! Car tout lui est bon, et c'est avec la meme avidite qu'il defend un sirop contre la toux dont il a achete la formule a un pauvre diable de pharmacien, et une piece de machine a vapeur dont le brevet lui a ete vendu par un mecanicien de genie.
Et cependant Marcolet n'est pas un mechant homme. Voyant ma situation, il me proposa, moyennant une somme de [note du transcripteur: texte manque] par an, d'entreprendre certaines etudes de chimie industrielle qu'il m'indiqua. J'acceptai. Des le lendemain, je louai, rue des Tournelles, un rez-de-chaussee ou j'installai mon laboratoire, et je me mis a l'oeuvre... Voila un an de cela.
Marcolet doit etre content. Deja, je lui ai trouve pour la teinture de la soie une nuance nouvelle dont le prix de revient est presque nul... Moi, je vivais, ayant reduit mes besoins au strict necessaire, consacrant tout ce que mon travail me rapporte, a poursuivre le probleme dont la decouverte serait pour moi la gloire et la fortune...
Palpitante d'une inexprimable emotion, Mlle Gilberte ecoutait ce jeune homme, un inconnu pour elle, l'instant d'avant, et dont maintenant elle savait la vie comme si elle l'eut vecue tout entiere pres de lui.
Car l'idee, certes, ne lui venait pas de suspecter sa sincerite.
Aucune voix, jamais, n'avait vibre a son oreille comme cette voix dont les sonorites graves et emues eveillaient en elle des sensations etranges et des legions de pensees qu'elle ne soupconnait pas.
Elle s'etonnait de l'accent de simplicite dont il parlait de l'illustration de sa famille, de son opulence passee, de sa pauvrete presente, de ses obscurs travaux et de ses hautes esperances.
Elle admirait le dedain superbe de l'argent qui eclatait en chacune de ses paroles.
Il etait donc un homme, au moins, qui le meprisait, cet argent, devant lequel jusqu'ici elle avait vu a plat ventre dans la boue, tous les gens qu'elle connaissait...
Mais apres un moment de silence, toujours s'adressant en apparence a son vieux compagnon, Marius de Tregars poursuivait:
--Je le repete, parce que c'est l'expression de la verite, mon vieil ami, cette vie de travail et de privations, si nouvelle pour moi, ne me pesait pas. Le calme, le silence, le constant exercice de toutes les facultes de l'intelligence ont des charmes que le vulgaire ne soupconnera jamais. Il me plaisait de me dire que si j'etais ruine, c'etait uniquement par un acte de ma volonte. J'eprouvais des jouissances positives a me repeter que moi, le marquis de Tregars, j'avais eu cent mille livres de rentes, et a sortir l'instant d'apres pour aller acheter chez le boulanger et chez la fruitiere mes provisions de la journee.
J'etais fier de penser que c'etait a mon travail seul, a la besogne que me payait Marcolet, que je devais les moyens de poursuivre mon oeuvre. Et des sommets ou m'emportait l'aile de la science, je prenais en pitie votre existence moderne, cette melee ridicule et tragique de passions, d'interets et de convoitises, ce combat sans merci ni treve dont la loi est: Malheur aux faibles! ou quiconque tombe est foule aux pieds!...
Parfois cependant, comme les flammes d'un incendie mal eteint sous ses cendres, se reveillaient en moi toutes les ardeurs de la jeunesse... J'ai eu des heures de delire, de decouragement et de detresse, ou ma solitude me faisait horreur... Mais j'avais la foi qui souleve des montagnes, la foi en moi et en mon oeuvre... Et bientot apaise, je m'endormais dans la pourpre de l'esperance, voyant tout au fond de l'avenir lointain se dresser les arcs de triomphe de mon succes...
Telle etait exactement ma situation, quand une apres-midi du mois de fevrier, apres une experience sur laquelle j'avais beaucoup compte, et qui venait d'echouer miserablement, je vins sur cette place respirer quelques bouffees d'air pur.
Il faisait une journee de printemps, tiede et toute ensoleillee. Les pierrots pepiaient sur les branches gonflees de seve, des bandes d'enfants couraient le long des allees en poussant des cris joyeux.
Je m'etais assis sur un banc, ruminant les causes de ma deconvenue, lorsque deux femmes passerent pres de moi, l'une agee deja, l'autre toute jeune. Elles marchaient si rapidement que c'est a peine si j'avais eu le temps de les entrevoir.
Mais la demarche de la jeune fille et la noble simplicite de son maintien m'avaient frappe a ce point que je me levai et que je me mis a la suivre, avec l'intention de la depasser et de revenir ensuite sur mes pas, afin de bien voir son visage. Ainsi je fis, et je fus ebloui. Au moment ou mes yeux rencontrerent les siens, une voix au dedans de moi s'eleva, me criant que c'etait fini desormais, et que ma destinee etait fixee...
--Et il m'en souvient, mon cher garcon, fit le vieux soldat, d'un ton d'amicale raillerie, car tu vins me rendre visite le soir meme, toi que je n'avais pas vu depuis des mois.
Marius de Tregars ne releva pas l'observation.
--Et cependant, continua-t-il, vous savez que je ne suis pas homme a subir une premiere impression. Je luttai. Avec une sombre energie je m'efforcai d'ecarter cette image radieuse que j'emportais en mon ame, qui ne me quittait plus, qui me poursuivait au plus fort de mes etudes. Tentatives inutiles! Ma pensee ne m'obeissait plus, ma volonte m'echappait. C'etait bien un de ces amours qui s'emparent de l'etre entier, qui dominent tout, et qui font de la vie une ineffable felicite ou un supplice sans nom, selon qu'ils sont heureux ou malheureux.
Ah! que de journees alors j'ai passees, a attendre et a epier celle que j'avais ainsi entrevue et qui ignorait jusqu'a mon existence, dont cependant elle etait l'arbitre! Et quelles palpitations insensees, quand apres des heures d'impatiences devorantes, je voyais, au detour de la rue, flotter un pli de sa robe. Je la revis souvent, toujours avec la meme femme agee, sa mere. Elles avaient adopte sur cette place, un banc, toujours le meme, et elles travaillaient a des ouvrages de couture avec une assiduite qui me donnait a penser qu'elles vivaient de leur travail...
Brusquement, il fut interrompu par son compagnon.
Le vieux gentilhomme craignit que l'attention de Mme Favoral ne fut a la fin eveillee par des allusions trop directes.
--Prends garde, garcon! dit-il a demi-voix, non si bas, toutefois, que Mlle Gilberte ne l'entendit.
Mais il eut fallu bien autre chose pour distraire Mme Favoral de ses tristes reflexions. Elle songeait a une scene qui avait eu lieu entre son mari et son fils. Elle pensait que Maxence lui avait demande de l'argent la veille, et qu'elle n'en avait plus guere. Justement elle venait d'achever sa bande de tapisserie, et desolee de perdre une minute:
--Peut-etre serait-il temps de rentrer, dit-elle a sa fille, je n'ai plus rien a faire.
Mlle Gilberte tira de son panier a ouvrage un morceau de canevas, et le donnant a sa mere:
--Voici de quoi continuer, maman, fit-elle d'une voix troublee. Restons encore un peu...
Et Mme Favoral s'etant remise a l'oeuvre, Marius de Tregars reprit:
--La pensee que celle que j'aimais etait pauvre m'enchantait. N'etait-ce pas un rapprochement deja, que cette communaute de situations! J'avais des joies d'enfant, en songeant que je travaillerais pour elle et pour sa mere, et qu'elles me devraient une aisance honorable, mais modeste comme nos gouts...
Mais je ne suis pas de ces reveurs qui confient leur destinee aux ailes des chimeres. Avant de rien entreprendre, je resolus de m'informer. Helas! aux premiers renseignements que je recueillis, mes beaux reves s'envolerent.. Je sus qu'elle etait riche, tres-riche meme. On m'apprit que son pere etait un de ces hommes dont l'integre probite s'enveloppe de formes austeres et dures. Il devait sa fortune, m'affirma-t-on, a son seul travail, mais aussi a des prodiges d'economie et aux plus severes privations. On me dit qu'il professait un culte pour cet argent qui lui avait tant coute, et que jamais certainement il n'accorderait sa fille a un homme sans fortune.
Il etait inutile d'ajouter cet avis. Au-dessus de mes actions, de mes pensees, de mes esperances, plus haut que tout, plane mon orgueil. A l'instant, je vis s'ouvrir un abime entre moi et celle que j'aime plus que la vie, mais moins que ma dignite. Quand on s'appelle Genost de Tregars, on nourrit sa femme, fut-ce en servant les macons. Et la pensee de devoir une fortune a celle que j'epouserais me la ferait prendre en execration...
Vous devez vous rappeler, mon vieil ami, que je vous dis tout cela. Et il doit vous souvenir que vous me repondiez que j'etais singulierement outrecuidant de me revolter ainsi d'avance, parce que bien certainement un millionnaire ne donne pas sa fille a un noble ruine, aux gages de Marcolet, le brocanteur de brevets, a un pauvre diable de chercheur qui batit les chateaux de son avenir sur la solution d'un probleme inutilement poursuivi par les plus beaux genies...
C'est alors que mon desespoir m'inspira une resolution extreme, folle sans doute, et a laquelle pourtant, vous, le comte de Villegre, le vieil ami de mon pere, vous avez consenti a vous preter...
Je me dis que je m'adresserais a elle, a elle seule, et qu'elle saurait du moins quel grand, quel immense amour elle a inspire.
Je me dis que j'irais a elle, et que je lui dirais:
"Voici qui je suis et ce que je suis... Par pitie, accordez-moi trois ans de repit. A un amour tel que le mien, il n'est rien d'impossible. En trois ans je serai mort ou assez riche pour demander votre main... De ce jour j'abandonne mon oeuvre pour des travaux d'une utilite immediate. L'industrie a des tresors pour les inventeurs... Mon Dieu! si vous pouviez lire dans mon ame, vous ne me refuseriez pas ce repit que je vous demande... Pardonnez-moi. Un mot, par grace, un seul... C'est l'arret de ma destinee que j'attends!..."
Trop grand etait le desarroi de la pensee de Mlle Gilberte, pour qu'elle songeat a s'offenser de cette demarche etrange...
Elle se dressa toute frissonnante, et s'adressant a Mme Favoral:
--Viens, maman, dit-elle, viens, je sens que j'ai pris froid... Je veux rentrer... reflechir... Demain, oui, demain, nous reviendrons!...
Si abimee en ses meditations que fut Mme Favoral, et a mille lieues de la situation presente, il etait impossible qu'elle ne remarquat pas le trouble affreux de sa fille, l'alteration de ses traits et l'incoherence de ses paroles.
--Qu'as-tu? demanda-t-elle tout inquiete, que me dis-tu?
--Je me sens souffrante, repondit la jeune fille d'une voix a peine distincte, tres souffrante... viens, rentrons!...
Elles s'eloignerent, en effet, et a peine a la maison Mlle Gilberte se refugia dans sa chambre. Elle avait hate d'etre seule, pour se ressaisir elle-meme, pour rassembler ses idees, plus eparpillees que les feuilles seches par un vent d'orage.
C'etait un evenement enorme qui venait de tomber soudainement dans sa vie si monotone et si calme, un evenement inconcevable, inoui, et dont les consequences devaient peser sur tout son avenir.
Etourdie encore, elle se demandait presque si elle n'etait pas le jouet d'une hallucination, et si reellement il s'etait trouve un homme pour concevoir et executer ce projet audacieux, de venir, sous l'oeil de sa mere, lui dire son amour et lui demander en echange un engagement solennel.
Mais ce qui la stupefiait bien plus encore, ce qui la confondait, c'etait d'avoir endure une telle tentative.
Quelle influence despotique subissait-elle donc! A quels sentiments indefinissables avait-elle obei!
Si encore elle n'eut fait que tolerer! Mais elle avait fait plus, elle avait encourage. Retenir sa mere qui voulait rentrer, et elle l'avait retenue, n'etait-ce pas dire a cet inconnu:
--Poursuivez, je le permets, j'ecoute.
Il avait poursuivi, en effet.
Et elle, au moment de s'eloigner, elle s'etait engagee formellement a reflechir, et a revenir le lendemain a une heure convenue, rendre une reponse. Elle avait donne un rendez-vous, en un mot.
C'etait a mourir de honte. Et comme si elle eut eu besoin du bruit de ses paroles pour se convaincre de la realite du fait, elle se repetait a voix haute:
--J'ai donne un rendez-vous, moi, Gilberte, a un homme que mes parents ne connaissaient pas, et dont hier encore j'ignorais le nom!...
Pourtant, elle ne pouvait prendre sur elle de s'indigner de l'imprudente hardiesse de sa conduite. L'amertume des reproches qu'elle s'adressait n'etait pas sincere. Et elle le sentait si bien, qu'a la fin:
--C'est une hypocrisie indigne de moi, s'ecria-t-elle, puisque maintenant encore, et sans l'excuse de la surprise, je n'agirais pas autrement.
C'est que plus elle reflechissait, moins elle parvenait a decouvrir l'ombre seulement d'une intention offensante dans tout ce qu'avait dit Marius de Tregars. Par le choix de son confident: un vieillard, un ami de sa famille, un homme d'une haute honorabilite, il avait, autant qu'il etait en lui, fait excuser la temerite de la demarche et sauve le plus scabreux de la situation. Et il etait impossible de douter de sa sincerite, de suspecter la loyaute de ses intentions.
Pour Mlle Gilberte, plus que pour toute autre jeune fille, le parti extreme adopte par M. de Tregars etait comprehensible.
Par son orgueil a elle-meme, elle s'expliquait son orgueil a lui.
Pas plus que lui, a sa place, elle n'eut voulu s'exposer a l'humiliation d'un refus assure.
Des lors, qu'y avait-il de si extraordinaire a ce qu'il vint a elle directement, a ce que franchement et loyalement il lui exposat sa situation, ses projets et ses esperances?...
--Mon Dieu! se disait-elle, epouvantee de cet examen de conscience et des sentiments qu'elle decouvrait tout au fond de son ame, mon Dieu! je ne me reconnais plus! Ne voila-t-il pas que je l'approuve!...
Eh bien! oui, elle l'approuvait, attiree, seduite par l'etrangete meme de la situation. Rien ne lui semblait plus admirable que la conduite de Marius de Tregars, sacrifiant sa fortune et ses ambitions les plus legitimes a l'honneur de son nom, et se condamnant a vivre de son travail.
--Celui-la, pensait-elle, est un homme, et sa femme aura le droit d'en etre fiere!...
Involontairement, elle le comparait aux seuls hommes qu'elle connut: a M. Favoral, dont l'apre lesine avait ete le desespoir des siens; a Maxence, qui ne rougissait pas d'alimenter ses desordres avec le prix du travail de sa mere et de sa soeur...
Combien autre etait Marius! S'il etait pauvre, c'est qu'il le voulait bien. N'avait-elle pas vu sa confiance en soi! Elle la partageait. Elle etait sure que dans le delai qu'il demandait, il saurait conquerir cette fortune devenue necessaire. Il se presenterait alors, hautement; il l'arracherait a ce milieu d'apres convoitises et de debats mesquins ou elle semblait condamnee a vivre, elle serait la marquise de Tregars.
--Pourquoi donc ne pas repondre: oui? pensait-elle, avec les emotions poignantes du joueur au moment de risquer sur une carte tout ce qu'il possede.
Et quelle partie pour Mlle Gilberte, et quel enjeu!
Si elle allait s'etre trompee? Si Marius n'etait qu'un de ces miserables qui ont eleve la seduction a la hauteur d'un art! S'appartiendrait-elle apres avoir repondu? Savait-elle a quels hasards l'exposait un tel engagement? N'allait-elle pas courir les yeux bandes vers ces perils decevants ou une jeune fille laisse sa reputation quand elle sauve son honneur!...
L'idee lui venait bien de consulter sa mere. Mais elle savait la timidite craintive de Mme Favoral, et qu'elle etait aussi incapable de donner un conseil que de faire prevaloir sa volonte. Elle serait effrayee, approuverait tout, et a la premiere alerte avouerait tout...
--Suis-je donc si faible et si veule, pensait la jeune fille, que je ne sache pas, quand il s'agit de moi seule, prendre seule une determination!...
Il lui fut impossible de fermer l'oeil de la nuit, mais au matin sa resolution etait prise.
Et vers une heure:
--Ne sortons-nous pas? demanda-t-elle a sa mere.
Mme Favoral hesitait:
--Ces premieres belles journees sont perfides, objecta-t-elle, tu as eu froid hier...
--J'etais vetue trop legerement... Aujourd'hui j'ai pris mes precautions.
Elles se mirent donc en route, munies de leur ouvrage, et vinrent s'etablir sur leur banc accoutume.
Avant meme de franchir la grille, Mlle Gilberte avait reconnu Marius de Tregars et le comte de Villegre, se promenant dans une des contre-allees. Bientot, comme la veille, ils allerent prendre deux chaises et s'installerent pres du banc.
Jamais le coeur de la jeune fille n'avait battu avec une telle violence. Prendre une resolution est bien, mais encore faut-il avoir la force de l'executer. Et elle en etait a se demander s'il lui serait possible d'articuler une syllabe.
Enfin, rassemblant tout son courage:
--Tu ne crois pas aux reves, toi, maman? interrogea-t-elle.
Sur ce sujet, pas plus que sur quantite d'autres, Mme Favoral n'avait d'opinion.
--Pourquoi, fit-elle, me demandes-tu cela?
--C'est que j'en ai eu un, etrange, et qui m'a bouleversee.
--Oh!...
--Il m'a semble, que tout a coup, un jeune homme que je ne connaissais pas se dressait devant moi... Il eut ete bien heureux, me disait-il, de demander ma main, mais il ne l'osait pas, etant tres-pauvre... Et il me suppliait d'attendre trois ans, pendant lesquels il ferait fortune...
Mme Favoral souriait.
--C'est tout un roman, dit-elle.
--Mais ce n'etait pas un roman, dans mon reve, interrompit vivement Mlle Gilberte... Ce jeune homme s'exprimait d'un accent de conviction si profonde, qu'il m'etait comme impossible de douter de lui-meme, je me disais qu'il serait incapable de cette odieuse lachete d'abuser de la credulite confiante d'une pauvre fille...
--Et que lui as-tu repondu?...
En derangeant presque imperceptiblement sa chaise, Mlle Gilberte pouvait, de l'angle de la paupiere, apercevoir M. de Tregars. Evidemment, il ne perdait pas une des paroles qu'elle adressait a sa mere. Il etait plus blanc qu'un linge, et son visage trahissait une affreuse anxiete.
Cela lui donna l'energie de dompter les dernieres revoltes de sa conscience.
--Repondre etait penible, prononca-t-elle, et cependant j'ai ose lui repondre. Je lui ai dit: "Je vous crois et j'ai foi en vous. Loyalement et fidelement j'attendrai votre succes. Mais jusque-la, nous devons etre l'un pour l'autre des etrangers. Ruser, tromper et mentir serait indigne de nous. Vous ne voudriez pas exposer a un soupcon celle qui doit etre votre femme!"
--Tres-bien! approuva Mme Favoral, seulement je ne te croyais pas si romanesque...
Elle riait, la bonne dame, mais non si haut que Mme Gilberte n'entendit la reponse de M. de Tregars.
--Comte de Villegre, disait-il, mon vieil ami, recevez le serment que je fais devant Dieu de consacrer ma vie a celle qui n'a pas doute de moi. Nous sommes aujourd'hui le 4 mai 1870; le 4 mai 1873, j'aurai reussi, je le sens, je le veux, il le faut...