‹ L'Argent des autres, 1. Les hommes de pailleChapitre 15 sur 28 · XV

XV

C'en etait fait, Gilberte Favoral venait de disposer d'elle-meme irrevocablement. Prospere ou miserable, sa destinee desormais dependait d'un autre. Le branle donne a la roue, elle ne devait plus esperer en regler la direction, pas plus qu'on ne peut pretendre maitriser la course de la bille d'ivoire lancee sur le plateau de la roulette.

Aussi, au sortir de ce grand orage de passion qui, tout d'un coup, l'avait enveloppee, ressentait-elle un etonnement immense mele d'apprehensions inexpliquees et de vagues terreurs.

Rien de change, en apparence, autour d'elle. Pere, mere, frere, amis, gravitaient mecaniquement dans leur orbe accoutume. Les memes faits quotidiens se repetaient monotones et reguliers comme le tic-tac de la pendule.

Et pourtant un evenement etait survenu, plus prodigieux pour elle qu'un deplacement de montagnes.

Souvent, pendant les semaines qui suivirent, elle se surprenait a repeter a mi-voix:

--Est-ce vrai? Est-ce seulement possible!

Ou bien elle courait se placer devant une glace, pour s'assurer une fois de plus que rien, sur son visage ni dans ses yeux, ne trahissait le secret qui palpitait en elle.

La singularite de la situation etait bien faite d'ailleurs pour la troubler et confondre son esprit.

Dominee par les circonstances, elle avait, au mepris de toutes les idees recues et des plus vulgaires convenances, ecoute les promesses passionnees d'un inconnu, et elle lui avait engage sa vie. Et le pacte conclu et solennellement jure, ils s'etaient separes, sans savoir quand des circonstances propices les rapprocheraient de nouveau.

--Et cependant, se disait la pauvre jeune fille, devant Dieu, M. de Tregars est mon fiance... Il est mon fiance, et jamais directement nous n'avons echange un mot. Si nous venions a nous rencontrer dans le monde, il nous faudrait feindre de ne pas nous connaitre. S'il passe pres de moi dans la rue, il n'a pas le droit de me saluer. Je ne sais ou il est, ni ce qu'il devient, ni ce qu'il fait!...

Elle ne l'avait plus revu, en effet; il n'avait pas donne signe de vie, tant fidelement il se conformait a la volonte qu'elle avait exprimee. Et peut-etre du fond du coeur, et sans se l'avouer, l'eut-elle souhaite moins scrupuleux. Peut-etre n'eut-elle pas ete bien irritee de le voir quelquefois, comme jadis, se glisser a son passage, sous les vieilles arcades de la rue des Vosges.

Mais tout en souffrant de cette separation, elle en concevait du caractere de Marius une estime plus haute. Car elle etait bien sure qu'il souffrait autant et plus qu'elle de la contrainte qu'il s'imposait.

Aussi, occupait-il constamment sa pensee. Elle ne se lassait pas de repasser dans son esprit tout ce qu'il avait raconte de son passe; elle cherchait a se rappeler ses moindres paroles, et jusqu'aux inflexions de sa voix.

Et, a force de vivre ainsi avec le souvenir de Marius de Tregars, elle se familiarisait avec lui, dupe a ce point de l'illusion de l'absence, qu'elle finissait par se persuader qu'elle le connaissait mieux de jour en jour.

Deja, pres d'un mois s'etait ecoule, quand, une apres-midi encore, en arrivant a la place Royale, elle le reconnut, debout, pres de ce banc ou ils avaient si etrangement echange leurs promesses.

Et il la vit bien venir, lui aussi, elle le comprit a son geste. Mais quand elle ne fut plus qu'a quelques pas, il s'eloigna rapidement, laissant sur le banc un journal plie.

Pour bien peu, Mme Favoral l'eut rappele, afin de le lui rendre. Mlle Gilberte l'en dissuada.

--Bast! laisse donc, maman, dit-elle, est-ce que cela vaut la peine?... Et d'ailleurs ce monsieur est trop loin, maintenant...

Mais tout en preparant la tapisserie qu'elle brodait, avec cette dexterite qui jamais ne fait defaut aux jeunes filles les plus naives, elle glissa le journal dans son panier a ouvrage.

N'etait-elle pas sure qu'il avait ete laisse la pour elle!

Aussi, a peine rentree, courut-elle s'enfermer dans sa chambre, et apres d'assez longues recherches a travers les colonnes, elle lut:

"Un des plus riches et des plus intelligents industriels de Paris, M. Marcolet, vient de se rendre acquereur, a Grenelle, des vastes terrains de la succession Lacoche. Il se propose d'y construire une fabrique de produits chimiques dont la direction serait confiee a M. de T..."

"Quoique fort jeune encore, M. de T... s'est fait un nom par ses remarquables travaux sur l'electricite. Peut-etre etait-il a la veille de resoudre le probleme si controverse de la locomotion par l'electricite, quand la ruine de son pere vint arreter ses etudes.

"C'est a l'industrie qu'il demande aujourd'hui le moyen de poursuivre ses couteuses experiences. Il n'est pas le premier a s'engager dans cette voie. N'est-ce pas a l'invention de l'injecteur qui porte son nom, que l'ingenieur Giffard doit la fortune qui lui permet de continuer a chercher la direction des ballons? Pourquoi M. de T..., qui a le meme courage, n'aurait-il pas le meme bonheur?..."

--Ah! il ne m'oublie pas, se dit Mlle Gilberte, emue jusqu'aux larmes par cet article, qui n'etait cependant qu'une reclame redigee a l'insu de M. de Tregars par M. Marcolet lui-meme.

Elle etait encore sous cette impression, songeant que deja Marius etait a l'oeuvre, lorsque son pere lui annonca qu'il avait decouvert un mari, lui signifiant d'avoir a le trouver a son gout, puisque lui, le maitre, il le jugeait convenable.

De la l'energie de ses refus.

Mais de la aussi l'imprudente vivacite qui avait eclaire Mme Favoral et qui lui faisait dire:

--Tu me caches quelque chose, Gilberte?...

Jamais la jeune fille n'avait ete aussi cruellement embarrassee qu'elle l'etait en ce moment, par cette perspicacite si soudaine et si imprevue.

Devait-elle se confier a sa mere?

Elle n'y avait en verite aucune repugnance, bien certaine d'avance de l'inepuisable indulgence de la pauvre femme, sans compter qu'il lui eut ete bien doux d'avoir enfin quelqu'un a qui parler de Marius.

Mais elle savait que son pere n'etait pas homme a renoncer a un projet concu par lui. Elle savait qu'il reviendrait a la charge obstinement, sans paix ni treve. Or, comme elle etait resolue a resister avec une non moins implacable opiniatrete, elle prevoyait des luttes terribles, toutes sortes de violences et de persecutions.

Informee de la verite, Mme Favoral aurait-elle la force de resister a ces orages de tous les jours? Un moment ne viendrait-il pas, ou, sommee par son mari d'expliquer les refus de sa fille, menacee, terrifiee, elle confesserait tout?...

D'un coup d'oeil, Mlle Gilberte evalua le danger, et puisant dans la necessite une audace bien eloignee de son caractere:

--Tu te trompes, chere mere, dit-elle, je ne t'ai rien cache.

Peu convaincue, Mme Favoral hochait la tete.

--Alors, fit-elle, tu cederas.

--Jamais.

--Il est donc une raison que tu ne me dis pas...

--Aucune, sinon que je ne veux pas te quitter. As-tu pense, parfois, a ce que serait ton existence, si je n'etais plus la?... T'es-tu demande ce que tu deviendrais entre mon pere, dont le despotisme se fera plus lourd avec l'age, et mon frere?...

Toujours empressee a defendre son fils:

--Maxence n'est pas mechant, interrompit-elle... Va, il saura bien me recompenser des quelques chagrins qu'il me cause...

La jeune fille eut un geste de doute.

--Je le souhaite, chere mere, dit-elle, et de toutes les forces de mon ame, mais je n'ose l'esperer... Son repentir, ce soir, etait grand et sincere, mais se le rappellera-t-il demain?... Ne sais-tu pas, d'ailleurs, que le parti de mon pere est bien pris de se separer de Maxence?... Te vois-tu seule ici, avec mon pere!...

A cette seule perspective, Mme Favoral frissonna.

--Je ne souffrirais pas longtemps, murmura-t-elle.

Mlle Gilberte l'embrassa.

--Eh! c'est parce que je veux que tu vives pour etre heureuse, s'ecria-t-elle, que je refuse de me marier. Ne faut-il pas que tu aies ta part de bonheur en ce monde. Va, laisse-moi faire. Sais-tu quels dedommagements l'avenir te reserve? D'ailleurs, ce parti que mon pere m'a choisi ne me convient pas. Un homme de Bourse, qui ne penserait qu'a l'argent, qui verifierait mes comptes de menage, comme papa verifie les tiens, ou qui me chargerait de diamants et de cachemires comme Mme de Thaller, pour servir d'enseigne a sa boutique?... Non, je n'en veux pas! Ainsi, mere cherie, sois brave, prends bien le parti de ta fille, et nous serons vite debarrassees de cet epouseur.

--Oh! ton pere te l'amenera, il l'a dit.

--Eh bien! s'il revient trois fois, il aura du courage...

Mais la porte du salon s'ouvrit brusquement.

--Qu'est-ce que vous complotez encore? cria la voix irritee du maitre. Et toi, madame Favoral, pourquoi ne viens-tu pas te coucher?...

La pauvre esclave obeit sans mot dire. Et tout en regagnant sa chambre:

--De tristes jours se preparent, pensait Mlle Gilberte. Mais bast! quand je souffrirais un peu, ne serais-je pas bien a plaindre? Est-ce que Marius se plaint, lui qui renonce pour moi a ses plus cheres esperances, lui qui, si fier et si desinteresse, se fait l'employe de M. Marcolet et ne se preoccupe plus que de gagner de l'argent!

Les tristes previsions de Mlle Gilberte ne devaient que trop se realiser.

Lorsque M. Favoral se montra, le lendemain matin, il avait le front assombri et les levres contractees de l'homme qui a passe la nuit a ruminer un plan dont il ne s'ecartera pas.

Au lieu de partir pour son bureau sans mot dire a personne, selon son habitude, il appela au salon sa femme et ses enfants.

Et apres avoir soigneusement pousse le verrou des portes, s'adressant a Maxence:

--Vous allez, lui commanda-t-il, me dresser la liste de vos creanciers... Tachez de n'en oublier aucun, et que ce soit pret le plus tot possible.

Mais Maxence n'etait plus le meme.

A la suite des reproches si terribles et si merites de sa soeur, une revolution salutaire s'etait operee en lui. Pendant cette nuit qui venait de s'ecouler, il avait reflechi a sa conduite, depuis quatre ans; et il en avait ete consterne et epouvante. Son impression avait ete celle de l'ivrogne, qui, revenu a la raison, se rememore les actes ridicules ou degradants qui lui ont ete inspires par l'alcool, et, confus et humilie, se jure de ne plus boire.

Ainsi Maxence s'etait fait le serment, et en se jurant bien que ce ne serait pas un serment d'ivrogne, de changer de vie. Et son attitude et son regard annoncaient la fierte des grandes resolutions.

Au lieu de baisser la tete sous le regard irrite de M. Favoral, et de balbutier des excuses et de vagues promesses:

--Vous donner la liste que vous me demandez, est inutile, mon pere, repondit-il. Je suis d'age a porter la responsabilite de mes actes. Je saurai reparer mes folies. Ce que je dois, je le payerai. Aujourd'hui meme je verrai mes creanciers et je prendrai des arrangements avec eux.

--Bien, Maxence! s'ecria Mme Favoral ravie.

Mais il n'etait pas de retour possible, avec le caissier du Comptoir de credit mutuel.

--Voila de belles paroles! ricana-t-il, seulement je doute que les tailleurs et les chemisiers consentent a s'en payer. C'est pourquoi j'exige cette liste...

--Cependant...

--C'est moi qui payerai. Je n'entends pas que la scene d'hier, a mon bureau, se renouvelle. Il ne peut pas etre dit que mon fils est un faiseur de dupes au moment ou je trouve pour ma fille un parti inespere...

Et se tournant vers Mme Gilberte:

--Car je te suppose revenue a des idees plus raisonnables? prononca-t-il.

La jeune fille secoua la tete.

--Mes idees sont ce qu'elles etaient hier soir.

--Ah! ah!

--Ainsi, je vous en supplie, mon pere, n'insistez pas. A quoi bon des luttes et des dechirements? Vous devez me connaitre assez pour savoir que, quoi qu'il arrive, je ne cederai pas.

M. Favoral, en effet, avait pu constater la fermete de sa fille, puisqu'en plusieurs circonstances deja, il avait du, selon son expression, baisser pavillon devant elle. Mais il ne pouvait se persuader qu'elle lui resisterait, quand il imposerait sa volonte d'une certaine facon.

--J'ai donne ma parole, fit-il.

--Mais je n'ai pas donne la mienne, mon pere...

Il s'animait, ses petits yeux etincelaient, ses pommettes s'empourpraient.

--Et si je te disais, reprit-il, faisant du moins a sa fille l'honneur de maitriser sa colere, si je te disais que je trouve a ce mariage des avantages immenses, positifs, immediats...

--Oh! interrompit-elle, revoltee, oh! de grace...

--Si je te disais que j'y ai un interet puissant, qu'il est indispensable au succes de vastes combinaisons...

Mlle Gilberte se redressa.

--Je vous repondrais, s'ecria-t-elle, qu'il ne me convient pas de servir d'arrhes a vos combinaisons... Ah! il s'agit... d'une affaire, d'une entreprise, de quelque grosse speculation, et vous donnez votre fille en guise de pot-de-vin, par dessus le marche... Eh bien! non. Vous pouvez dire a votre associe que l'affaire est manquee!...

A chaque mot grandissait la colere de M. Favoral.

--Je saurai bien te faire plier, interrompit-il.

--Me briser, peut-etre. Me faire plier, jamais.

--Eh bien! nous verrons. Vous verrez, Maxence et toi, s'il n'est pas de moyens pour un pere de soumettre ses enfants revoltes contre son autorite!...

Et sentant qu'il n'etait plus maitre de lui, il sortit en jurant a faire tomber le crepi des murs de l'escalier.

Maxence fremissait d'indignation.

--Jamais, prononca-t-il, jamais comme en ce moment je n'avais compris l'infamie de ma conduite. Avec un pere tel que le notre, Gilberte, je devrais etre ton defenseur. Et je me suis ote jusqu'au droit d'intervenir. Mais laisse faire, avec la volonte que j'ai, il ne me faudra pas bien du temps pour tout reparer...

Restee seule, l'instant d'apres, Mlle Gilberte s'applaudissait de sa fermete.

--Marius serait content de moi, pensait-elle...

La recompense ne devait pas se faire attendre. On sonnait a la porte. C'etait son vieux professeur, le signor Gismondo Pulci, qui venait lui donner sa lecon quotidienne.

La joie la plus vive eclatait sur son visage plus ride qu'une pomme a Paques, et les plus magnifiques esperances riaient dans ses yeux.

--Je savais bien, signora, s'ecria-t-il, des le seuil, que les anges portent bonheur! De meme que tout vous reussit, tout doit reussir a ceux qui vous approchent.

Elle ne put s'empecher de sourire de l'a-propos du compliment.

--Il vous arrive quelque chose d'heureux, cher maitre? demanda-t-elle.

--C'est-a-dire que je suis sur le chemin de la fortune et de la gloire, repondit-il. Ma renommee s'etend, les eleves se disputent mes lecons...

Mlle Gilberte connaissait trop l'exageration toute italienne du digne maestro, pour s'etonner.

--Ce matin, poursuivit-il, visite par l'inspiration, je m'etais leve de bonne heure, et je travaillais avec une facilite merveilleuse, quand on frappa a ma porte. Je ne me souviens pas que personne y ait frappe, depuis le jour ou votre excellent pere est venu me chercher. Surpris, je dis cependant d'entrer, et je vois paraitre un grand et robuste jeune homme, a l'air fier et intelligent...

Le jeune fille tressaillit.

--Marius! lui criait une voix.

--Ce jeune homme, continuait le vieil Italien, avait entendu parler de moi et venait solliciter des lecons. Je l'interrogeai et des les premiers mots je reconnus que son education avait ete effroyablement negligee, qu'il ignorait les plus vulgaires notions de l'art divin, et que c'est a peine s'il savait distinguer un diese d'un soupir. C'etait vraiment l'A, B, C, qu'il venait me demander de lui enseigner. Tache laborieuse! Besogne ingrate! Mais il temoignait tant de honte de son ignorance et un si grand desir de s'instruire, que j'en etais emu. Puis, sa physionomie me prevenait en sa faveur, j'avais remarque le timbre de sa voix d'un metal superieur, enfin il m'offrait soixante livres par mois... Bref, il est mon eleve.

Tant bien que mal, Mlle Gilberte abritait sa rougeur derriere un cahier de musique.

--Nous sommes restes plus de deux heures a causer, disait le bon et naif maestro, et je lui crois de tres-grandes dispositions. Malheureusement, il ne peut prendre lecon que deux fois la semaine. Quoique gentilhomme, il travaille, et quand il s'est degante pour me remettre un mois d'avance, j'ai vu qu'une de ses mains etait noircie et comme brulee par quelque acide. Mais n'importe, signora, soixante livres par mois, avec ce que me donne votre digne pere, c'est la fortune. La fin de ma carriere n'aura pas les privations du debut. Le lever du jour aura ete sombre, mais le coucher du soleil sera beau...

Ainsi, plus de doutes pour la jeune fille, M. de Tregars avait trouve ce moyen d'avoir de ses nouvelles et de lui donner des siennes...

L'impression qu'elle en ressentit ne contribua pas peu a lui donner la patience d'endurer l'obstinee persecution de M. Favoral, lequel, deux fois par jour, ne manquait pas de lui repeter:

--Apprete-toi a recevoir convenablement mon protege, samedi. Je ne l'ai pas invite a diner, il passera seulement la soiree avec nous.

Et il prenait pour un commencement de soumission le ton froid avec lequel elle lui repondait:

--Croyez bien que cette presentation est inutile.

Aussi, le fameux jour venu, disait-il a ses hotes du samedi, M. et Mme Desclavettes, M. Chapelain et le papa Desormeaux:

--Eh! eh!... Vous allez sans doute voir un futur gendre.

A neuf heures, on venait de passer au salon, quand un roulement de voiture reveilla la rue Saint-Gilles.

--Le voila! s'ecria le caissier du Credit mutuel.

Et ouvrant une fenetre:

--Gilberte, ajouta-t-il, viens vite voir sa voiture et ses chevaux.

Elle ne bougea pas, mais M. Desclavettes et M. Chapelain accoururent. Il faisait nuit, malheureusement, et de tout l'equipage on n'apercevait que les lanternes, brillant comme des soleils.

Presque aussitot, la porte du salon s'ouvrit, et la servante qui avait ete stylee a l'avance, annonca:

--Monsieur Costeclar.

Se penchant a l'oreille de Mme Favoral assise pres d'elle sur un canape:

--Ah! il est tres-bien, ce jeune homme, murmura Mme Desclavettes, il est vraiment fort bien.

Positivement, il croyait l'etre. Geste, attitude, sourire, tout en M. Costeclar trahissait la parfaite satisfaction de soi et l'assurance de l'homme blase par le succes.

Sa tete, fort petite, n'avait plus guere de cheveux, mais ils etaient artistement ramenes vers les tempes, separes par le milieu et coupes courts autour du front. Son teint plombe, sa levre bleme et son oeil morne n'annoncaient pas precisement une richesse exageree du sang, mais il avait un grand diable de nez tranchant et recourbe comme une serpe, et sa barbe, de couleur indecise, taillee a la Victor-Emmanuel, faisait le plus grand honneur au perruquier qui la cultivait.

Meme quand on le voyait pour la premiere fois, on s'imaginait le reconnaitre, tant il ressemblait a trois ou quatre cents de ses pareils qui se croisent chaque jour dans les parages du cafe Riche, et qu'on rencontre partout ou court la foule qui a la pretention de s'amuser, a la Bourse ou au bois, aux premieres representations, juste assez caches pour etre bien vus au fond des avant-scenes garnies de demoiselles a chignons surprenants; aux courses, dans les voitures ou l'on boit du vin de Champagne a la sante du vainqueur.

Il avait, pour la circonstance, arbore avec son plus grand air le costume de rigueur: l'habit noir a larges manches, la chemise decolletee et le gilet en coeur retenu vers le nombril par un unique bouton.

--Tout a fait un homme du monde! dit encore Mme Desclavettes.

M. Favoral s'etait precipite a sa rencontre, mais il lui epargna, en se hatant, la moitie du chemin, et lui prenant les deux mains:

--Vous ne sauriez croire, cher ami, commenca-t-il, combien je suis sensible a l'honneur que vous me faites, en me recevant au milieu de votre aimable famille et de vos respectables amis...

Et il saluait a la ronde, en s'exprimant ainsi d'un ton sec ou percait la condescendance d'un grand seigneur en visite chez des bourgeois.

--Je veux vous presenter a ma femme, interrompit le caissier du Credit mutuel.

Et l'entrainant vers Mme Favoral:

--Monsieur Costeclar, chere amie, fit-il, l'ami dont nous nous sommes si souvent entretenus.

M. Costeclar s'inclinait, bombant les epaules, arrondissant en cerceau sa maigre echine et laissant pendre ses bras en avant:

--Je suis trop l'ami de ce cher Favoral, madame, prononca-t-il, pour ne pas vous connaitre des-longtemps, pour ignorer vos merites et ne pas savoir qu'il vous doit ce bonheur paisible dont il jouit et que chacun lui envie...

Debout, pres de la cheminee, les hotes ordinaires du samedi suivaient avec le plus vif interet les evolutions du pretendant.

Deux d'entre eux, M. Chapelain et le papa Desormeaux etaient fort a meme de le juger a sa valeur, mais en affirmant qu'il gagnait cent mille ecus par an, M. Favoral lui avait, en quelque sorte, jete sur les epaules ce fameux manteau ducal qui cachait toutes les gibbosites.

--Il a la langue bien pendue, souffla la bonhomme Desclavettes a l'oreille de M. Desormeaux.

D'un coup de coude le chef de bureau lui imposa silence. C'etait pour lui le moment le plus interessant.

Sans attendre la reponse de sa femme, M. Favoral venait d'attirer son protege devant Mlle Gilberte.

--Chere fille, dit-il, monsieur Costeclar, l'ami dont je t'ai parle.

M. Costeclar s'inclina plus bas et bomba encore ses epaules, mais la jeune fille le toisa d'un regard si glacial, que sa langue, toute bien pendue qu'elle fut, restait comme gelee dans sa bouche, et qu'il ne trouvait rien a balbutier, sinon:

--Mademoiselle..., l'honneur..., le plus humble de vos admirateurs...

Heureusement, Maxence etait debout a trois pas; il se rejeta sur lui, et lui saisissant la main, qu'il secoua:

--J'espere, cher monsieur, dit-il, que nous serons bientot amis intimes. Votre excellent pere, dont vous etes la plus chere preoccupation, m'a bien souvent parle de vous. Les evenements, a ce qu'il m'a confie, n'ont pas jusqu'ici repondu a vos desirs. Bast! c'est un mince malheur a votre age. Ce n'est pas du premier coup, a notre epoque, qu'on trouve sa voie, celle qui mene a la fortune. Vous trouverez la votre. De ce moment, je mets a vos ordres mon influence et mon savoir-faire, et si vous voulez me prendre pour guide...

Maxence avait retire sa main.

--Je vous suis fort oblige, Monsieur, repondit-il froidement, mais je me tiens pour content de mon sort et me crois assez grand pour marcher seul...

Tout autre que M. Costeclar eut ete un peu decontenance. Il l'etait si peu que c'etait a croire qu'il avait ete prevenu et s'attendait a cet accueil.

Il pirouetta sur les talons et s'avanca vers les amis de M. Favoral avec un sourire trop avenant pour qu'on n'y lut pas son desir de conquerir leur suffrage.

On etait alors aux premiers jours de juin 1870. Nul encore ne pouvait prevoir les effroyables desastres dont devait etre marquee la fin de cette annee fatale. Et cependant, la France etait en proie a cet indefinissable malaise qui precede les grandes convulsions sociales. Le plebiscite n'avait pas retabli la confiance ebranlee. Chaque jour les rumeurs les plus inquietantes circulaient, et c'est avec une sorte de passion qu'on recherchait les nouvelles.

Or, M. Costeclar etait excellemment renseigne.

Il avait du, en venant, toucher au boulevard des Italiens, le terrain beni ou chaque soir la petite Bourse travaille a la prosperite financiere du pays. Il avait traverse le passage de l'Opera qui est, comme chacun sait, l'entrepot des informations les plus exactes et les plus sures. Donc on pouvait le croire.

Il s'etait adosse a la cheminee, et s'emparant de la conversation, il parlait, il parlait...

Etant a la hausse, il voyait tout en beau. Il croyait a l'eternite du second Empire. Il chantait les louanges du nouveau cabinet. Il etait pret a verser tout son sang pour Emile Olivier.

Des gens se plaignaient bien, avouait-il, du ralentissement et de la difficulte des affaires, mais ces gens, a son avis, n'etaient que des baissiers. Jamais les affaires n'avaient ete si brillantes. En aucun temps la prosperite n'avait ete si grande. Les capitaux affluaient. Les institutions de credit prosperaient. Toutes les valeurs montaient. Toutes les poches etaient pleines a craquer...

Et les autres ecoutaient, etonnes de cette intarissable faconde, de ce "bagout" plus paillete d'or que l'eau-de-vie de Dantzig, dont les commis-voyageurs de la Bourse grisent leurs pratiques...

Tout a coup:

--Mais vous m'excuserez, dit-il, en se precipitant vers l'autre bout du salon...

C'est que Mme Favoral venait de se lever et de sortir, pour commander a sa bonne de servir le the.

La place etait libre au pres de Mlle Gilberte, M. Costeclar s'y precipitait.

--Il sait son metier, grommela M. Desormeaux.

--Assurement, dit M. Desclavettes, si j'avais en ce moment des fonds disponibles...

--Je m'estimerais heureux de l'avoir pour gendre, declara M. Favoral.

Il y tachait de son mieux. Venu pour faire sa cour, il la faisait. Interloque par le premier regard de Mlle Gilberte, il avait retrouve toute sa verve.

C'est son portrait qu'il esquissait d'abord.

Il venait d'atteindre la trentaine, et avait experimente le fort et le faible de la vie. Il avait eu des succes, mais il s'en etait degoute. Ayant sonde le vide de ce qu'on appelle le plaisir, il ne souhaitait plus rien que rencontrer une compagne dont les vertus et les graces fixeraient le bonheur a son foyer...

Il ne pouvait pas ne pas remarquer l'air distrait de la jeune fille, mais il avait, pensait-il, des moyens de forcer son attention.

Et il poursuivait, disant qu'il se sentait du bois dont on fait les maris-modeles. D'avance son plan etait fait. Sa femme serait libre. Elle aurait ses chevaux et sa voiture a elle, sa loge aux Italiens et a l'Opera, et un compte ouvert chez Worth et Van Klopen. Quant aux diamants, il en faisait son affaire. Il tenait a ce que le luxe de sa femme fut remarque et meme cite dans les journaux.

Posait-il les termes d'un marche?

C'etait, en ce cas, si brutalement, que Mlle Gilberte toute ignorante qu'elle fut de la vie, se demandait dans quel monde ce pouvait bien etre qu'il avait eu des succes.

Et revoltee:

--Malheureusement, dit-elle, la Bourse est perfide, et tel qui roule aujourd'hui voiture n'aura pas de souliers demain.

M. Costeclar s'inclina en souriant.

--Precisement, fit-il, un mariage met a l'abri de tels revers.

--Ah!

--Il n'est pas un homme dans les affaires, qui, en se mariant, ne reconnaisse a sa femme une fortune... raisonnable. Je reconnaitrai a la mienne six cent mille francs.

--De sorte que s'il vous survenait un... accident?

--Nous jouirions de trente mille livres de rentes a la barbe des creanciers...

Toute rouge de honte, la jeune fille se redressa.

--Mais alors, dit-elle, ce n'est pas une femme que vous cherchez, monsieur, c'est un complice!...

Il fut sauve de l'embarras d'une reponse, par la servante qui entrait portant le the. Il en accepta une tasse. Et apres deux ou trois anecdotes, jugeant avoir assez fait pour une premiere fois, il se retira, et l'instant d'apres on entendit le roulement de sa voiture, lancee au galop.

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