‹ L'Argent des autres, 1. Les hommes de pailleChapitre 5 sur 28 · V

V

Enfin, Mme Favoral se trouvait seule avec ses enfants, et il lui etait permis de s'abandonner sans reserve a l'exces du plus affreux desespoir.

Elle se laissa tomber lourdement sur un fauteuil, et attirant a elle Maxence et Gilberte:

--Oh! mes enfants, balbutiait-elle, en les couvrant de baisers et de larmes, mes enfants, nous sommes bien malheureux!

Non moins desesperes qu'elle, ils s'efforcaient d'adoucir sa douleur, de lui rendre le courage de porter cette ecrasante epreuve, et agenouilles a ses pieds, et lui embrassant les mains:

--Ne te restons-nous pas, mere? repetaient-ils.

Mais elle ne semblait pas les entendre:

--Ce n'est pas sur moi que je pleure, poursuivait-elle. Moi!... qu'avais-je a attendre ou a esperer de la vie? Tandis que toi, Maxence, toi, ma pauvre Gilberte!... Si du moins j'etais sans reproches!... Mais non. C'est a ma faiblesse et a ma lachete qu'est due cette catastrophe. J'ai eu horreur de la lutte. J'ai paye de votre avenir la paix de mon interieur. J'ai oublie que d'etre mere, cela impose des devoirs sacres...

Mme Favoral etait alors une femme de quarante-trois ans, aux traits fins et doux, a la physionomie adorable de bonte, et dont toute la personne exhalait comme un parfum exquis de noblesse et de distinction.

Heureuse, elle eut ete belle encore, de cette beaute automnale dont la maturite a les splendeurs des fruits savoureux de l'arriere-saison.

Mais elle avait tant souffert!... A la morne paleur de son teint, au pli rigide de ses levres, aux tressaillements nerveux qui la secouaient, on devinait toute une existence d'ameres deceptions, de luttes devorantes et d'humiliations fierement dissimulees.

Tout semblait pourtant lui sourire, au debut de la vie.

Elle etait fille unique, et ses parents, de riches marchands de soieries, l'avaient elevee comme une fille d'archiduchesse destinee a quelque prince souverain.

Mais a quinze ans, elle avait perdu sa mere, et son pere n'avait pas tarde a se degouter de son foyer desert et a chercher au dehors une diversion a ses regrets.

Son pere etait un esprit faible, un de ces hommes d'avance designes pour les roles de dupes eternelles. Ayant de l'argent, il eut beaucoup d'amis. Ayant tate des plaisirs faciles, il y prit gout. Il s'amusa, il soupa, il joua. Ses affaires devenaient le moindre de ses soucis.

Et, dix-huit mois apres la mort de sa femme, il avait deja devore une partie de sa fortune, quand il tomba entre les mains d'une intrigante, que, sans respect pour sa fille, il installa audacieusement dans sa maison.

En province, ou tout le monde se connait, de telles infamies sont presque impossibles. Elles ne sont pas tres-rares a Paris, ou on est comme perdu dans la foule, et ou manque le frein de l'opinion du voisin.

Deux annees durant, la pauvre jeune fille, condamnee a subir cette maratre illegitime, endura un supplice sans nom.

Elle venait d'atteindre ses dix-huit ans, quand un soir son pere la prit a part.

--Je suis resolu a me remarier, lui dit-il, mais je veux, avant, te pourvoir d'un mari. T'en ayant cherche un, je l'ai trouve. Dame! il n'est peut-etre pas tres-brillant; mais c'est, a ce qu'il parait, un brave garcon, travailleur, econome et qui fera son chemin. J'avais reve mieux pour toi, mais les temps sont rudes, le commerce va mal; bref, n'ayant a te donner que vingt mille francs de dot, je n'ai pas le droit d'etre tres-difficile... Demain, je t'amenerai mon candidat.

Et le lendemain, en effet, cet excellent pere presentait a sa fille M. Vincent Favoral.

Il ne lui plut pas, mais elle n'eut pas ose dire qu'il lui deplaisait.

C'etait, a vingt-cinq ans qu'il venait d'avoir, un de ces hommes tellement effaces, qu'on ne decouvre en eux aucun relief ou accrocher une sympathie ou une aversion.

Vetu convenablement, il semblait timide et gauche: doux, reserve, mediocrement intelligent et fort defiant de soi. Il avouait n'avoir recu qu'une education des plus imparfaites et se declarait tres-ignorant de la vie. Comme fortune, il ne possedait guere que sa profession. Il etait alors chef de la comptabilite d'une importante fabrique du faubourg Saint-Antoine, aux appointements de quatre mille francs par an.

La jeune fille n'hesita pas.

Tout lui paraissait preferable a l'incessant contact d'une femme qu'elle abhorrait et qu'elle meprisait.

Elle donna son consentement. Et vingt jours apres la premiere entrevue, elle etait Mme Favoral...

Helas! six semaines ne s'etaient pas ecoulees, que deja elle savait sa destinee et qu'elle n'avait fait que changer d'enfer.

Non que son mari fut mauvais pour elle,--il n'osait pas encore; mais il s'etait assez decouvert pour qu'elle put le juger. C'etait un de ces redoutables egoistes qui sterilisent tout autour d'eux, comme ces noyers a l'ombre desquels rien ne saurait venir. Sa froideur dissimulait un entetement stupide, sa douceur une volonte de fer.

S'il s'etait marie, c'est qu'il avait pense qu'une femme est un rouage necessaire, c'est qu'il souhaitait un interieur pour y commander, c'est que surtout il avait ete seduit par une dot de vingt mille francs.

Car cet homme avait une passion: l'argent. Sous son masque immobile s'agitaient d'apres convoitises. Il voulait etre riche.

Or, comme il ne se faisait aucune illusion sur sa valeur, comme il se savait incapable de ces conceptions ou de ces travaux qui enrichissent vite, comme il n'etait aucunement entreprenant, il ne concevait qu'un moyen d'arriver a la fortune: economiser, se priver, liarder, entasser sou sur sou.

Sa profession de comptable lui fournissait quantite d'exemples de la puissance financiere du sou quotidiennement place de facon a produire son maximum de rendement.

Si son oeil bleu s'animait, c'etait lorsqu'il calculait ce que serait a l'heure actuelle le capital produit par un simple sou qu'on eut place a cinq pour cent, l'annee de la naissance du Christ.

Pour lui, c'etait sublime. Il ne concevait rien au dela. Un sou!... Il eut voulu, disait-il, vivre dix-huit cents ans, pour suivre les evolutions de ce sou, pour le voir se doubler et se centupler, produire, s'enfler, grossir, et devenir, apres des siecles, millions et centaines de millions...

En depit de tout, il avait, dans les premiers mois de son mariage, accorde a sa jeune femme une petite servante. Il lui donnait de temps a autre une piece de cinq francs et la menait a la campagne le dimanche.

C'etait la lune de miel, et ainsi qu'il le declara lui-meme, cette vie de prodigalites ne pouvait pas durer.

Sous un futile pretexte, la petite bonne fut renvoyee. Il serra les cordons de sa bourse. Les sorties furent supprimees.

A l'economie succeda l'apre lesine qui compte les grains de sel du pot-au-feu, qui pese le savon du blanchissage, qui mesure la chandelle de la veillee.

Insensiblement le comptable prit le pli de traiter sa jeune femme comme une servante dont on suspecte la probite et comme un enfant dont on craint l'etourderie. Chaque matin, il lui remettait l'argent de la journee, et chaque soir il s'etonnait qu'elle n'en eut pas mieux tire parti. Il l'accusait de se laisser betement voler, ou meme de s'entendre avec les fournisseurs. Il lui reprochait d'etre follement depensiere, ce qui ne le surprenait pas, ajoutait-il, de la fille d'un homme qui avait dissipe une grosse fortune.

C'est que, pour comble, Vincent Favoral etait au plus mal avec son beau-pere. Des vingt mille francs de la dot, douze mille seulement lui avaient ete verses, et c'est inutilement qu'il reclamait le reste. Les affaires du marchand de soieries etaient devenues detestables, il allait etre force de deposer son bilan; les huit mille francs semblaient serieusement compromis.

A sa femme seule il s'en prenait de cette deception. Il ne cessait de lui dire qu'elle s'etait entendue avec son pere pour le duper, le depouiller, le ruiner.

Quelle existence!... Certes, si la malheureuse eut su ou se refugier, elle eut fui cet interieur ou chacun de ses jours n'etait qu'un long supplice. Mais ou aller? A qui demander un asile?...

Elle eut de terribles tentations, a cette epoque ou elle n'avait pas vingt ans, et ou on l'appelait la belle Mme Favoral.

Peut-etre eut-elle succombe, lorsqu'elle s'apercut qu'elle etait enceinte. Un an, jour pour jour, apres son mariage, elle accoucha d'un fils qui recut le nom de Maxence.

L'arrivee de ce fils n'avait que mediocrement rejoui le comptable. C'etait, avant tout, un sujet de depenses. Il lui avait fallu donner une trentaine de francs a une sage-femme et debourser pres du double pour la layette. Puis un enfant desorganise toutes les habitudes, et il tenait aux siennes, affirmait-il, plus qu'a la vie. Il voyait son menage trouble, l'heure de ses repas derangee, son importance diminuee, son autorite meme meconnue.

Mais qu'importait a sa jeune femme la mauvaise humeur qu'il ne prenait pas la peine de dissimuler? Mere, elle defiait son tyran.

Maintenant, du moins, elle avait dans ce monde un etre sur lequel reporter toutes ses tendresses brutalement refoulees. Il etait une ame ou elle regnait. Quelle avanie n'eut pas effacee un sourire de son fils?

Avec l'admirable instinct des egoistes, M. Favoral comprit si bien ce qui se passait dans l'esprit de sa femme, qu'il n'osa pas trop se plaindre de ce que coutait le petit garcon. Il prit son parti en brave. Et meme, lorsque, quatre ans plus tard, une fille, Gilberte, lui naquit, au lieu de gemir:

--Bast! dit-il, le bon Dieu benit les grandes familles.

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