‹ L'Argent des autres, 1. Les hommes de pailleChapitre 9 sur 28 · IX

IX

Mais le repit accorde par la destinee a Mme Favoral touchait a son terme, les epreuves allaient revenir, plus poignantes que jamais, occasionnees par ses enfants, tout son bonheur jusqu'alors, et sa seule consolation.

Maxence allait avoir douze ans. C'etait un brave petit garcon, d'une intelligence eveillee, travaillant a ses heures, mais d'une inconcevable etourderie et d'une turbulence que rien ne pouvait dompter.

A l'institution Massin, ou on l'avait place, il faisait blanchir les cheveux de ses maitres d'etudes, et il ne se passait pas de semaine qu'il ne se signalat par quelque mefait nouveau.

Un pere comme tous les autres se fut mediocrement inquiete des fredaines d'un ecolier, qui etait en definitive des premiers de sa classe et dont les professeurs eux-memes, tout en se plaignant, disaient:

--Bast! qu'importe, puisque le coeur est bon et l'esprit sain.

Mais M. Favoral prenait tout au tragique. Si Maxence etait mis en retenue et accable de pensums, il se pretendait atteint dans sa consideration et declarait que son fils le deshonorait.

S'il tombait a la maison un bulletin portant cette mention: "conduite execrable", il entrait dans des fureurs ou il semblait ne plus posseder son libre arbitre.

--A votre age, disait-il au gamin epouvante, je travaillais dans une fabrique et je gagnais ma vie. Pensez-vous que je ne me lasserai pas de me saigner aux quatre veines pour vous procurer le bienfait de l'education qui m'a manque? Prenez garde! Le Havre n'est pas loin, et on y a toujours besoin de mousses.

Si du moins il s'en fut tenu a ces admonestations, qui par leur exageration meme manquaient le but!

Mais il etait d'avis que les moyens mecaniques sont necessaires, pour graver profondement les reprimandes dans la cervelle des jeunes gens, et, pour ce, empoignant sa canne, il rouait Maxence de coups, s'acharnant d'autant plus que le gamin, devore d'amour-propre, se fut laisse hacher plutot que de pousser un cri ou de verser un pleur.

La premiere fois que Mme Favoral vit frapper son fils, elle fut saisie d'une de ces coleres farouches qui ne raisonnent ni ne pardonnent plus. Etre battue lui eut paru moins atroce, moins humiliant. Jusqu'a ce jour, il lui avait ete impossible d'aimer un mari tel que le sien. De ce moment elle le prit en aversion, il lui fit horreur. Son fils lui parut un martyr, pour lequel jamais elle ne saurait faire assez.

Aussi, fallait-il voir de quelles etreintes passionnees elle le serrait sur son coeur apres ces scenes desolantes, de quels baisers elle couvrait la trace des coups et par quelles tendresses delirantes elle s'efforcait de lui faire oublier les brutalites paternelles. Avec lui, elle sanglotait. Comme lui, elle s'ecriait, en menacant le vide de ses poings crispes: "Lache! tyran! bourreau!..." La petite Gilberte melait ses larmes aux leurs. Et presses l'un contre l'autre, ils deploraient leur destinee, maudissant l'ennemi commun, le chef de la famille.

C'est ainsi que s'ecoula la jeunesse de Maxence, entre des exagerations egalement funestes, entre les brutalites revoltantes de son pere et les gateries dangereuses de sa mere, prive de tout par l'un et par l'autre comble.

Car Mme Favoral avait trouve l'emploi de ses humbles economies.

Si jamais l'idee n'etait venue au caissier du Comptoir de credit mutuel, de mettre quelques sous dans la poche de Maxence, la trop faible mere lui eut cree des besoins d'argent pour avoir cette joie de les satisfaire.

Elle, qui avait devore tant d'humiliations en sa vie, elle n'eut pu supporter de savoir son fils souffrant en son amour-propre, et reduit a reculer devant ces menues depenses qui sont la vanite des ecoliers.

--Tiens, prends, lui disait-elle, les jours de promenade, en lui glissant dans la main quelques pieces de vingt sous.

Malheureusement, elle joignait a son cadeau la recommandation de n'en rien laisser deviner au pere ne comprenant pas qu'elle dressait ainsi Maxence a la dissimulation, faussant sa droiture naturelle et pervertissant ses instincts.

Non, elle donnait. Et pour reparer les breches faites a son tresor, elle travaillait jusqu'a se gater la vue, avec une si apre ardeur, que la digne marchande de la rue Saint-Denis lui demandait si elle n'employait pas des ouvrieres. Elle ne se faisait aider que par Gilberte, qui des l'age de huit ans savait deja se rendre utile.

Et ce n'est pas tout. Pour ce fils, en prevision de depenses croissantes, elle descendait a des expedients qui, jadis, pour elle-meme, lui eussent paru indignes et deshonorants. Elle vola le menage, faisant danser l'anse de son propre panier. Elle en vint a se confier a sa domestique et a faire de cette fille la complice de ses manoeuvres. Elle s'ingeniait a servir a M. Favoral des diners ou l'excellence de la sauce l'empechait de remarquer l'absence du poisson. Et le dimanche, quand elle rendait ses comptes hebdomadaires, c'est sans rougir qu'elle augmentait de quelques centimes le prix de chaque objet, s'applaudissant quand elle avait ainsi grappille une douzaine de francs, et trouvant, pour se justifier a ses yeux, de ces sophismes qui jamais ne font defaut a la passion.

Au debut, Maxence etait trop jeune pour se preoccuper des sources ou sa mere puisait l'argent qu'elle prodiguait a ses fantaisies d'ecolier.

Elle lui recommandait de se cacher de son pere, il se cachait et trouvait cela tout naturel.

Le discernement lui devait venir avec l'age.

Le moment arriva ou il ouvrit les yeux sur le regime auquel etait soumise la maison paternelle. Il y vit cette economie inquiete qui semble denoncer la gene, et les apres discussions que soulevait l'emploi inconsidere d'une piece de vingt francs. Il vit sa mere realiser des miracles d'industrie pour dissimuler la pauvrete de sa toilette et recourir a la plus savante diplomatie quand elle souhaitait acheter une robe neuve a Gilberte.

Et lui, malgre tout, se trouvait avoir a sa disposition autant d'argent que ceux d'entre ses camarades; dont les parents passaient pour etre les plus opulents et les plus genereux.

Inquiet, il interrogea.

--Eh! que t'importe! lui repondit sa mere, toute rougissante et toute embarrassee, voila-t-il pas un grave sujet de preoccupation!

Et comme il insistait:

--Va, nous sommes riches, lui dit-elle.

Mais il ne pouvait la croire, accoutume qu'il etait a toujours entendre crier misere, et comme il fixait sur elle de grands yeux surpris:

--Oui, reprit-elle, avec une imprudence qui, fatalement, devait porter ses fruits, nous sommes riches, et si nous vivons comme tu le vois, c'est que cela convient a ton pere, qui veut amasser une fortune plus grande encore.

Ce n'etait pas une reponse, et cependant Maxence n'en demanda pas plus. Mais il s'informa de droite et de gauche, avec cette adresse patiente des jeunes gens armes d'une idee fixe.

Deja, a cette epoque, M. Vincent Favoral avait dans le quartier, et meme parmi ses amis, la reputation d'etre pour le moins millionnaire. Le Comptoir de credit mutuel avait pris des developpements considerables; il avait du, pensait-on, en profiter largement, et les benefices avaient du grossir vite entre les mains d'un homme aussi habile que lui et dont la severe economie etait celebre.

Voila ce qu'on dit a Maxence, mais non sans lui donner ironiquement a entendre qu'il aurait tort de compter sur la fortune paternelle pour mener joyeuse vie.

M. Desormeaux lui-meme, qu'il avait interroge assez adroitement, lui dit en lui frappant amicalement sur l'epaule:

--S'il vous faut jamais de la monnaie pour vos fredaines de jeune homme, tachez d'en gagner, car ce n'est sacrebleu pas papa qui vous en fournira.

De telles reponses compliquaient, au lieu de l'expliquer, le probleme qui troublait Maxence.

Il observa, il epia, et enfin il en arriva a acquerir la certitude que l'argent qu'il depensait etait le produit du travail de sa mere et de sa soeur...

--Ah! pourquoi ne l'avoir pas dit!... s'ecria-t-il en se jetant au cou de sa mere, pourquoi m'avoir expose aux regrets amers que j'eprouve en ce moment!...

Par ce seul mot, la pauvre femme se trouva largement payee. Elle admira la noblesse des sentiments de son fils et la bonte de son coeur.

--Ne comprends-tu donc pas, lui dit-elle, en versant des larmes de joie, ne vois-tu pas bien que c'est un bonheur, pour une mere, le travail qui peut servir au plaisir de son fils!...

Mais il etait consterne de sa decouverte.

--N'importe! dit-il. Je jure bien qu'on ne me verra plus jeter au vent, comme autrefois, l'argent que tu me donnes...

Pendant plusieurs semaines, en effet, il fut fidele a cet engagement qu'il venait de prendre. Mais a dix-sept ans, les resolutions ne sont pas bien solides. L'impression qu'il avait ressentie s'effaca. Il s'ennuya des petites privations qu'il s'imposait.

Il en vint a prendre au pied de la lettre ce que lui avait dit sa mere et a se prouver que se priver d'un plaisir c'etait l'en priver elle-meme. Il demanda dix francs un jour, puis dix francs encore, il reprit ses habitudes...

Il touchait alors a la fin de ses etudes.

--Voila le moment venu, disait M. Favoral, de choisir une carriere et de se suffire a soi-meme.

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