‹ L'épopée blancheChapitre 2 sur 7 · L’ÉPOPÉE BLANCHE

L’ÉPOPÉE BLANCHE

LA CROIX DE DIEU

LA CROIX DES HOMMES

Depuis trois jours et trois nuits, le Canadian National Railway roule.

J’ai traversé la province de Québec, l’Ontario, puis ce merveilleux Manitoba, où les récoltes futures dorment sous la terre glacée, puis les plaines de la Saskatchewan où les chevaux sauvages errent, la crinière fouettée par les rafales de neige.

Et voici Edmonton, au cœur de l’Alberta; Edmonton, la ville prodigieuse, simple poste de trappeurs il y a quarante ans, aujourd’hui capitale d’un Etat qui sera demain un des premiers de la Puissance.

Edmonton, clef de ce Grand Nord mystérieux, où, dans les forêts inviolées, paissent les troupeaux de caribous et d’orignaux et vivent les bêtes aux royales fourrures: renards argentés ou bleus, visons et hermines, mouffettes et castors.

Là vivent aussi des hommes, derniers vestiges des grandes tribus qui étendaient leur domaine de l’Océan à l’Océan, du Cercle Arctique aux lacs du Sud: Montagnais et Pieds-noirs, Castors et Couteaux-jaunes, Plats-côtés-de-chiens et Esclaves, Peaux-de-lièvres et Loucheux, Cris de la plaine et Cris des bois, tribus jadis errantes, maintenant pour la plupart encloses en des réserves où elles achèvent, fières et résignées, une vie qui fut semée de batailles, de victoires et de famines.

Mais aujourd’hui ils ont l’apaisement de Dieu, du Dieu de rédemption qu’ont apporté les hommes-de-la-prière, ces missionnaires venus de la douce France pour gravir sur ces terres désolées le plus abominable des calvaires.

Ils sont venus, n’ayant qu’une arme: la parole, n’ayant rien à offrir que la Charité et la Foi.

La Charité, la Charité, la Charité! Trois fois Mgr de Mazenod[1] répétait ce mot sur son lit d’agonie, à l’heure précise où s’entr’ouvraient pour lui les portes lumineuses de l’éternelle vie.

[1] Mgr de Mazenod, évêque de Marseille, fondateur de la congrégation des missionnaires Oblats de Marie Immaculée.

La Foi, ils la portent dans leur cœur comme un soleil.

Une âme par 250 kilomètres carrés![2]

[2] Dans les régions du Grand Nord; dans celles du Mackenzie, une âme par 100 kilomètres carrés.

C’est pour cette moisson que les Oblats se sont mis en route, parcourant des milles et des milles en raquettes, suivant la trace de leurs chiens sur la piste effacée par le blizzard, sautant les rapides sur des canots d’écorce, halant, comme des mercenaires, les lourdes barges dans les passes mauvaises, vivant dans des huttes de sapin qu’ils construisent eux-mêmes.

Souffrant le froid, la faim, l’âme ployée sous l’horrible solitude du grand silence blanc, mais toujours prêts au sacrifice, jamais désespérés, donnant tout leur amour au troupeau confié par le Maître.

Là où le sinistre Arouet ne voyait que des «arpents de neige», des villes ont surgi, des villages se sont groupés: là où régnait la violence, la paix s’est établie.

Voilà l’œuvre des Oblats o. m. i. (Oblats de Marie-Immaculée): ces trois lettres resplendissent dans le ciel de gloire du Canada.

C’est une épopée admirable qui n’a pas eu d’Homère.

Qui dira votre effort, Père Lacombe, que les Cris appelaient arsous kitsi parpi, l’homme-au-bon-cœur? Mgr Laflèche, qui arriviez «dans un petit canot avec deux sauvages et un jeune métis»? Mgr Taché, qui portiez dans le sang tout le passé de Joliette, le découvreur du Mississipi et de la Vérendrye, l’explorateur du Far-West canadien? Mgr Faraud, vous qui aviez quitté le ciel bleu du Comtat pour défricher la forêt nordique et faire lever la moisson divine? Mgr Clut, qu’on nommait «l’évêque de peine»? Mgr Grandin, dont l’âme sainte est un présent direct de Dieu?

Et les autres, tous les autres, ouvriers obscurs et laborieux, que j’ai rencontrés sur les pistes du Nord, qui chantera votre vie misérable et si belle?

Je suis venu à Edmonton pour accomplir un acte de foi et pour glorifier au nom de la France le meilleur d’entre vous. Ce rare Mgr Grouard qui, depuis soixante-cinq ans, évangélise les Indiens et à qui le Gouvernement français a conféré la Légion d’honneur.

D’Edmonton à Enilda, quinze heures en tortillard à travers la plaine glacée.

A Enilda, le traîneau, au petit matin, par quarante degrés sous zéro[3]. Les grelots tintent, effarant les lièvres polaires, aux longues oreilles pointues. La caravane met trois taches noires sur la neige; il y a avec moi le juge Lucien Dubuc, le député Giroux, Paul Jenvrin, agent consulaire de France, l’Honorable M. Hunt, représentant Sa Majesté Britannique, l’ami Romanet, un Français de France, qui vient d’accomplir un voyage de sept années dans l’Extrême-Nord, de la Terre de Baffin aux îles Herschell, pour visiter les forts de la Compagnie de la Baie d’Hudson, dont il est le surintendant pour l’Alberta, l’Athabaska et le Mackenzie.

[3] Le 13 mars 1925.

Il y a aussi ma femme, qui disparaît sous les chandails et les toisons de bêtes...

Tout va bien jusqu’au petit lac des Esclaves. Mais dès que le traîneau s’engage sur le lac, le blizzard nous happe.

Un beau froid, en vérité!

Là-bas, sur la colline, dominant la plaine où le lac est couché, la mission Saint-Bernard, domaine de Mgr Grouard. Elle paraît toute proche, mais combien lointaine.

Enfin, nous arrivons.

Le vénérable prélat--il a quatre-vingt-cinq ans--nous attend. Ses collaborateurs l’entourent, et les métis et les Indiens.

Quelle simplicité, quelle douce émotion! Combien paraissent vaines à cette heure les querelles politiques et mesquines les colères des hommes.

Cérémonie dont je garderai le souvenir impérissable.

Les religieuses de la Providence--religieuses qui ont tout abandonné pour accomplir ici leur mission de charité--les orphelins, les orphelines... Il y a des chants en français, des compliments en français, des discours en français, et parmi les guirlandes le drapeau du Régiment de Carignan, qui atteste que le Canada se souvient.

Au nom du Président de la République, en vertu des pouvoirs qui me sont conférés... j’ai prononcé les paroles sacramentelles, le cœur à la fois glorieux et humilié d’avoir à épingler, moi, journaliste errant, sur cette poitrine magnifique, la Croix des hommes auprès de la Croix de Dieu.

Qui est Mgr Grouard?

Ecoutez la simple citation: «Venu au Canada, en 1860, il y a toujours résidé depuis: a fait connaître et aimer le nom de la France en Alberta et jusqu’aux extrémités du Nord; une foule de noms géographiques sont français grâce à lui; prêtre zélé, missionnaire infatigable, navigateur, géographe, explorateur, bâtisseur de villes, architecte, peintre, compositeur, écrivain, agriculteur, il est, à quatre-vingt-cinq ans, le pionnier le plus intrépide du Grand Nord.

«Il a recueilli les orphelins et les orphelines dans les institutions françaises, fondées par lui, a sauvé la vie de Mgr Clut en une circonstance mémorable; a protégé, au péril de sa vie, des femmes indiennes exposées aux brutalités de leurs maris, a soigné les malades et consolé les agonisants, a publié des livres sur la Religion en huit langues indigènes.»

Y a-t-il une chose plus belle?

Et quelle leçon par l’exemple!

Mgr Grouard, évêque d’Ibora, est la pure incarnation du génie de la France; il est pétri de ce limon de la terre gauloise qui a vu naître les Bernard et les Vincent de Paul et les héros qui sont partis pour donner à leur patrie le prestige des grandes nations, les d’Iberville, les Marquette, les Francis Garnier, les de Foucauld.

Il n’est pas de ceux qui passent pour conquérir à la pointe de l’épée, dans le pillage et dans le sang, un empire provisoire, mais il est de ces pionniers qui donnent tout leur cœur à la cause qu’ils servent, nobles, désintéressés, bâtisseurs d’avenir.

Mgr d’Ibora est le premier missionnaire qui sema et récolta du grain dans l’Athabaska; le premier il construisit une école et un moulin à moudre le blé.

Cette école, ce moulin, ce sont les plus belles conquêtes qu’un homme puisse inscrire au livre de sa vie.

Il a, comme saint Paul, beaucoup travaillé de ses mains, comme l’Angelico, il a mis toutes les splendeurs de son âme en des fresques naïves.

Mes mains tremblaient tandis que j’accrochais la croix sur la robe violette. Mais il me semblait que, dépassant ma fonction, et saluant la vérité, c’étaient tous ceux qui ont fait de leur vie un sacrifice quotidien, que je décorais sur la poitrine d’un seul.

Ah! j’aurais voulu, à la fois justicier et poète, avoir au bout des doigts des poussières d’étoiles pour les faire resplendir et rayonner sur tous ces cœurs!

Et maintenant la cérémonie est terminée. Dans le palais épiscopal--maison de bois qu’il édifia lui-même--nous sommes comme des petits enfants autour d’un Patriarche, écoutant sa parole de miel, tandis que dehors la bourrasque fait rage, démon qui ne peut rien contre la Maison du Seigneur, et que la neige tombe, blanche comme l’âme de ces fils de France qui, sous le signe de la Vierge, se sont faits les serviteurs de Marie, pureté première et consolatrice du monde.

CEUX QUI PRÉPARENT LA MOISSON

Le Père Falher s’est offert à moi, sur la belle terre canadienne, par une rude journée de froid. Enveloppé dans une peau de bique, la barbe en bataille, il m’a dit avec un sourire bon enfant:

--Je vous présente la bête dans ses poils.

Puis il m’a tendu sa main loyale.

Celui-là est un homme. Il est entré d’un seul coup dans ma vie et j’ai senti aussitôt qu’il avait tout mon cœur. J’ai appris à le connaître, à l’estimer, à l’aimer. Je lui dois des heures inoubliables.

Par lui, j’ai compris qu’aux moments les plus troubles de l’histoire du monde, il y avait des cœurs assez purs, assez désintéressés, assez sublimes pour se donner sans condition, au rachat du péché des hommes.

A Grouard, il a été l’animateur, après avoir été l’apôtre.

Tout le pays était en fête pour honorer Mgr d’Ibora; c’est lui qui, en quarante-huit heures, a fait surgir guirlandes et oriflammes, réglé les discours et les chœurs. Orphelins, orphelines, religieux et religieuses, métis et indiens, colons venus pour tenter la fortune, tous et toutes l’adorent.

Falher, c’est un drapeau. Falher, c’est un symbole.

Il m’a pris par le bras, ensemble nous avons gravi la colline.

A nos pieds, à perte de vue, s’étend la plaine blanche coupée de bouquets de sapins. Proches les toits de la jeune cité, des fumées mettent des paraphes dans le ciel, des lueurs signalent la vie des hommes.

Avant les Oblats, il n’y avait rien ici, que des solitudes troublées parfois par les tribus errantes, troupeaux que la faim décimait et qui fuyaient, cherchant une terre propice.

Un même mot en montagnais désignait et le chien et la femme. Mais le souffle de l’Evangile est passé, emportant les coutumes barbares, faisant pénétrer dans ces cerveaux enténébrés avec l’amour du prochain l’adorable pitié.

--Dites-moi, père Falher, au début, ça ne devait pas être drôle?

Le missionnaire fait un geste qui embrasse l’horizon, enveloppant la plaine et les maisons rangées au bord du lac:

--Maintenant, ça va.

Je sais qu’il ne me dira rien de ses souffrances ni de celles de ses compagnons, les premiers pionniers de la parole sainte: ceux qui, de Montréal au lac Huron, franchissaient quarante-quatre portages, du Fort William au Fort Garry, quarante-deux, du lac Winnipeg à l’île de la Crosse, trente-six et de là s’enfonçaient dans la forêt, jusqu’alors inviolable et inviolée, s’ouvrant un chemin à la hache, couchant dans le même trou de neige avec leurs chiens, accueillant la douleur comme une bénédiction du ciel, et l’hostilité des hommes avec des mots fraternels. Depuis, ils ont fait leur route.

Ils apportent à tous la civilisation. Avec eux, c’est la France qui marche.

Tomkins, un métis de Grouard, m’a dit, parlant des Pères:

--Ils nous ont donné la lumière.

Ce qu’il a fallu de force, d’énergie, de zèle, de foi, d’intelligence, le Père Falher ne m’en parlera pas. Mais il n’y a qu’à se pencher sur une carte canadienne pour voir les résultats acquis. Ils sont là, nul ne peut les nier.

Les noms sont français dans cet Ouest mystérieux qui s’éveille à la vie. Morinville, Saint-Albert, Millet, Qu’appelle, Portage-la-Prairie, sont la réplique de Jasmin, Claire, Sainte-Anne, Mont-Joli, au pays de Québec.

Si là-bas Maisonneuve et de Levis disent l’épopée de la Nouvelle-France, ici, Legal, Leduc, Lacombe, Girouxville, Grouard, Falher, Végreville, Cochin sont des noms d’Oblats, des noms deux fois français.

Maintenant nous parcourons la plaine, nos pieds écrasent la neige sous laquelle dort la bonne terre prête à s’ouvrir pour accueillir l’espoir des récoltes prochaines.

Cette terre, le Père Falher l’aime jusqu’au fanatisme.

--Quelle belle œuvre que votre œuvre! Œuvre de Dieu, œuvre des hommes, Paroles de l’Evangile et colonisation!

--Ami, les deux vont ensemble: sous le joug de la vie, ce sont les bœufs robustes qui tirent la charrue et creusent le sillon. Il ne faut pas épargner sa peine si l’on veut être béni de Dieu.

Il fallait prouver que ces espaces désolés, où seules vivaient les bêtes de la forêt, pouvaient nourrir les petits des hommes.

Pourrait-on vivre ici? Le nord de l’Alberta était-il colonisable?

Le Père Le Serrec, dans sa ferme de la rivière la Paix, Mgr Joussard dans son domaine du Fort Vermillon, les Frères Laurent, Kerhervé, Debs, à Grouard, le Père Giroux dans sa solitude de Spirit-River, tous après cinquante ans d’expériences répondent: Oui.

La démonstration faite par les Oblats est formelle. La terre paie le travail avec l’or blond des blés.

Désormais, la route est ouverte.

--A tous?

--A tous. C’est l’histoire des migrations humaines. Rien ne peut arrêter l’élan que nous avons donné.

Les Anglais de l’Ontario ont suivi, avec quel intérêt, l’effort des religieux, prêts à se gausser s’il restait stérile. Mais, le succès certain, ils sont venus.

Et le Père Falher soupire.

Je comprends sa pensée et je dis:

--Et les nôtres? Nos Canadiens français auront-ils une place au soleil albertain? Laisserez-vous ce pays neuf devenir anglais et protestant?

--Là est la plaie, là est le danger. Dès 1903, Mgr Grouard l’a vu et l’a signalé. Mais nous étions si loin, dans une région si peu connue, au milieu des sauvages. Etait-ce même en Canada?

Le R. P. Desmarais, envoyé par Monseigneur à Montréal et à Québec, prêcha dans le désert et personne ne vint à nous.

Mais le cœur de Mgr Grouard ne connaît pas la défaite; il ne perd pas courage, il s’adresse alors au Gouvernement canadien. Oliver est ministre de l’Intérieur. C’est un self-made-man d’Edmonton, un pionnier du Nord.

Hélas! il ne veut pas se compromettre ni compromettre ses amis. La politique, mon ami, la politique! Ouvrir un pays à la civilisation, c’est se créer une foule de difficultés. Oliver refuse un agent officiel, adieu la colonisation.

En 1911, les libéraux tombent, les conservateurs arrivent au pouvoir. Mgr Langevin, archevêque de Saint-Boniface, rencontre Mgr Grouard, à Montréal. C’est un Canadien français, un esprit clair, lucide, un vrai patriote.

Monseigneur lui dit sa tristesse et ses déboires et son espoir toujours déçu.

--«Mon cher évêque d’Ibora, nous irons à Ottawa. Nous verrons le ministre, c’est un de mes amis.»

Et l’homme d’Etat reçoit la visite de Mgr Langevin, de Mgr Grouard, flanqués de votre serviteur; on lui parle, il accorde un agent officiel de colonisation pour le Nord-Alberta. Mais qui nommer? Qui désigner pour faire œuvre utile? L’interrogation se pose. C’est l’inconnu. Pour réussir, tout dépend du choix de l’homme.

Il fallait un Oblat, il fallait un missionnaire du Nord, il fallait un Canadien français.

La Providence avait tout prévu. Le R. P. Giroux était là.

--Le Père Giroux, le plus français des Canadiens?

--Oui.

--Ah! Père Falher, j’ai rarement vu dans des yeux si clairs, des yeux d’enfant, une volonté si grande.

--Que diriez-vous si vous l’aviez connu aux jours de sa jeunesse, dans l’enthousiasme de ses vingt-cinq ans! Actif, intelligent, et avec cela plus normand à ses heures que les Normands ses ancêtres.

Il est, avec Normandeau, Boucher, Boyer, de tous les agents du Gouvernement un de ceux qui ont le mieux réussi; impossible de chiffrer le nombre de Canadiens français qu’il a ramenés des Etats-Unis. C’est vraiment l’élu de Dieu!

Nommé en janvier 1912, il prend la besogne à bras le corps, il est partout, ici, à Québec, à Montréal, aux Etats. Dès juin, il rentre à Grouard, pasteur suivi d’un troupeau de fidèles.

Nous connaissions, par delà les forêts à quarante milles d’ici, de grasses prairies, dans le bassin de la rivière la Paix.

Là nous avons érigé une croix, sur sa base nous avons gravé le nom des premiers pionniers.

Au pied de cette croix, à genoux sur cette terre encore inculte, nous avons demandé la bénédiction de Dieu.

Elle est venue, toute puissante[4].

[4] Dans la Saskatchewan et l’Alberta, il y a aujourd’hui plus de cent mille Canadiens, presque tous sont agriculteurs.

VERS L’OUEST

La caravane se met en route, comme autrefois, de l’est à l’ouest; wagons bâchés tirés par des bœufs, escortés des hommes, à cheval.

Elle traverse la prairie monotone. Rien ne l’arrête: ni les rivières, ni les marécages, ni la glace, ni les maringouins, ni la neige.

Des semaines, des mois, hommes et bêtes cheminent.

La fièvre les décime, des tombes marquent les étapes, mais l’espérance est avec eux.

Des âmes faibles, moins bien trempées, ploient sous la misère des jours. Le Père Giroux se multiplie, tout zèle et toute charité.

Il va ranimant les cœurs, exaltant les courages: un bon mot, un refrain, et voilà la caravane dans la joie, la route paraît moins pénible et moins longue.

--Allons, mes fils, trois jours encore... plus que deux jours... demain.

Demain, c’est le repos; demain, c’est l’espérance. Demain, c’est la chanson qui berce les hommes au rythme lent des bœufs.

Enfin! c’est la Terre Promise. Là-bas, par delà le lac, se dresse la mission. Sur la colline, voici la Croix.

C’est l’arrivée tumultueuse, dans le cri des cavaliers, le rire des femmes, les appels des enfants, l’aboi des chiens, seuls sont placides les bœufs puissants et doux.

Mais la mission Saint-Bernard n’est qu’une halte. Il y a quarante milles à franchir, les plus durs peut-être, les plus terribles. On les fait dans la joie du but prochain, du désir enfin réalisé.

La terre est là. C’est maintenant que la peine commence.

Rude tour de force d’avoir déraciné des gens de l’Est pour les transplanter dans l’Ouest, miracle de les avoir mis sur la bonne route, miracle de tous les jours de les garder, de les soutenir jusqu’au bout. C’est maintenant qu’il faut persévérer, qu’il faut avoir vraiment l’esprit du sacrifice.

Un home-stead, 160 acres de terre, pour la minime somme de 10 dollars. Un chez soi pour si peu! Oui, mais ce que cela représente de travail, d’énergie, de souffrances morales et physiques!

Tout est à créer: maison, grange, étable, champ, clôture, tables, lits, armoires, chaises, ces mille riens dont l’usage est journalier et que l’on se procure si facilement dans le bourg ou la ville. Mais ici? Dans ce pays neuf, inculte, sauvage?

Il faut tout faire soi-même, avec des moyens de fortune. Un colon doit être charpentier, menuisier, forgeron, bourrelier, vétérinaire, chercheur d’eau[5].

[5] L’eau douce est un des grands problèmes de l’Ouest canadien.

Sur ces 160 acres non défrichés encore, le colon et surtout sa femme, se sent seul, loin de tout, il a la sensation d’être isolé, perdu. Les hivers sont durs, les nuits longues.

Dieu ne l’oublie-t-il pas?

Au début, il n’y a pas d’église; or, l’église, pour le Canadien, est son second «foyer».

La solitude enfante des terreurs: il y a les Indiens, les ours, les loups! Et pourtant les Indiens sont de pauvres Cris, timides et doux, qui, bons voisins, ne demandent qu’à se rendre utiles, ce ne sont plus les Iroquois féroces de jadis qui mettaient en péril Montréal.

Il appréhende aussi la faim; les premières moissons ne sont pas toujours très brillantes; le colon n’a pas l’expérience de l’Ouest. La chasse? Courir après l’orignal? on peut s’égarer, on s’égare dans la forêt et c’est la mort certaine.

Le découragement naît dans son cœur comme un mauvais désir.

Alors paraît le missionnaire.

Dès qu’il y a un noyau de catholiques, Mgr Grouard établit un de ses prêtres, un Oblat.

Au Père Falher, qui m’explique ces choses, je dis:

--Je connais ces installations: une humble cabane de troncs d’arbres, couverte d’écorce, pas de plancher, une table sert d’autel, un rondin de sapin et voilà le siège. Dans un coin, le Père étend une couverture de laine, c’est là qu’il dort, n’est-ce pas?

L’Oblat a un sourire:

--Vous ne voudriez pas que le curé soit mieux logé que ses paroissiens!

Tenez, je crois que ce sont les plus beaux jours de sa vie qu’il passe là. C’est dans la pauvreté qu’on fait le bien.

Le premier missionnaire, curé de Falher, est un ancien sergent, s’il vous plaît, qui connaît toutes les sonneries de son régiment et qui vous les siffle... Un Breton de chez nous, un dévoué, un humble, sachant se donner sans mesure. Tout à tous.

Il a compris son sacerdoce.

Tous les jours que Dieu fait, il est en chemin! Il va de ferme en ferme, disant sa messe ici, prêchant là, exhortant les uns, consolant les autres: été comme hiver, sous le soleil, dans la tempête, il va, toujours sifflotant, toujours gai. Il porte la parole qui encourage et soutient, mais aussi des conseils. Le soir, à la veillée, il donne des nouvelles, c’est une gazette errante: à Québec, on dit... aux Etats, on fait... et les enfants... Ah! les enfants! On n’a pas pu les emmener, ils sont à Grouard chez les bonnes Sœurs de la Providence, sœurs maternelles bénies de Dieu.

Grouard est le corps dont Monseigneur est l’âme. C’est là que les colons de Falher sont reçus, gratis pro Deo, en arrivant au pays. On les héberge, on leur prête les premiers instruments aratoires, les semences nécessaires, l’indispensable.

Ce que Grouard et Mgr Grouard ont fait pour Falher, ils l’ont fait pour les autres colonies.

C’est Monseigneur qui a fait bâtir les églises de Slave-Lake, de Kinaseco, de High-Prairie, de Spirit-River, de Grande-Prairie, de Lessmith, de Kleskeenhill, de Peace-River, de Pouce-Coupé. Et comme les colons sont trop pauvres, c’est Monseigneur qui entretient ses prêtres.

--Vous avez laissé le curé de Falher, mon Père, à la veillée.

--Excusez-moi... vous connaissez la veillée canadienne, veillée traditionnelle où revit la France d’autrefois; les parents, les amis sont là, les anciens content de sempiternelles histoires; à l’abri de leurs mains, les femmes chuchotent des secrets connus de tout le monde, les jeunes gens jouent aux cartes, l’on chante aussi les refrains du temps jadis: En roulant ma boule, Suivons le vent, C’est le vent frivolant, Fringue, fringue sur l’aviron, Mon cri, cra, tire la lirette. C’est tout l’Anjou, toute la Normandie, l’Aunis et la Saintonge qui passent... et ma Bretagne aussi, il me semble que le vent souffle sur les genêts:

C’était une frégate, Mon joli cœur de rose, Dans la mer a tombé, Joli cœur de rosier, Joli cœur de rosier.

La voix du Père chevrote un peu, et dans ses yeux une buée monte.

Je cherche un mot affectueux et tendre sans le trouver. Je lui prends la main et nous communions, tous deux, dans la pensée de la France lointaine.

Il se reprend:

--Après les Chansons, la Prière, la prière dite en commun comme autrefois aussi.

Et le Père s’endort dans un coin, roulé dans sa couverture.

Le lendemain, il part... et voilà l’histoire du sergent, pardon, du Père Dréau. C’est bien à lui que l’on doit la réussite de la colonisation dans le district de Grouard.

Il a souffert les maux coutumiers. Il faut toujours se répéter: le froid, la faim, la fatigue... et l’ingratitude des hommes.

Mais il va toujours et c’est pourquoi Falher est une belle paroisse française, avec une belle église «en brique», mon ami, la seule du vicariat. C’est l’œuvre d’aujourd’hui, demain nous ferons mieux.

La vie ici est une longue espérance.

Le Père Falher se tait. Je respecte son silence et nous marchons, côte à côte, pendant quelques instants.

Le vent joue dans sa barbe grise, nos pieds enfoncent dans la neige. Nous revenons lentement.

Voici le cimetière où dorment jusqu’au jour de la résurrection Mgr Clut et le Père Collignon, deux Oblats qui ont fini leur peine.

LA COURSE DU FLAMBEAU

L’évêché de Grouard. Une chambre étroite, un lit de sangle, un escabeau de bois, une table, quelques livres, et, sur le mur, Jésus étend son corps crucifié.

Au loin, la plaine et le lac sous la neige.

Dans l’agonie du jour qui tombe, une ombre passe. C’est le Père Blanchin, l’âme de prêtre la plus haute, la plus sereine, la plus belle qui soit.

Depuis Edmonton, il est avec moi, guide sûr, cœur inépuisable.

Nous entrons, le Père Falher et moi, nous ébrouant comme deux jeunes chiens. Le Père a des glaçons dans sa barbe, j’ai de la neige aux franges de mes cils.

--Eh bien, Père Blanchin, Monseigneur...

--Monseigneur a délaissé son jeu favori, et, cent-trente-deux, comme il dit, savez-vous ce qu’il fait?

--Ma foi...

--... Il se prépare à partir.

--A partir!

--Oui, une randonnée de plusieurs jours à travers son diocèse.

--Non?

--Vrai de vrai.

--Il mourra à la peine.

Le Père Falher--cette chambre est la sienne--va et vient, sous ses pas le plancher crie.

--Allez donc tenir ce diable d’homme. A quatre-vingt-cinq ans, il a l’ardeur d’un néophyte.

Je l’ai toujours connu ainsi, pèlerin infatigable d’une foi passionnée. A sa parole, les âmes les plus rebelles se lèvent et le suivent: d’une terre inculte, il a fait jaillir les épis lourds de grains.

--Par quel prodige?

--Par le miracle d’une volonté chaque jour renouvelée, puisant sa force dans sa propre richesse.

Richesse d’un cœur qui se donne sans calcul, sans arrière-pensée.

Et de l’âme du chef la lumière rayonne jusqu’aux plus humbles, jusqu’aux derniers des serviteurs.

C’est un ruissellement.

Que sont auprès d’eux les héros des épopées éteintes? Les Grecs astucieux, les chevaliers mystiques? Le vent qui passe sur la terre africaine emporte la fumée du bûcher de Didon; sur la mer civilisée la trace est effacée de la barque errante d’Ulysse. L’étrave a fendu le flot, le flot s’est refermé. Rien ne reste, rien ne subsiste.

Dans la marche vers l’ouest, l’histoire du monde se perpétue avec les mêmes douleurs, les mêmes sacrifices et la même espérance.

Dans le fond des bois, la vie s’éveille. L’homme-de-la-prière a passé.

J’ai dit tout haut ma pensée et le Père Falher me répond:

--Ce n’est pas nous qu’il faut citer, mais les colons qui ont eu confiance.

--Mais vous...

--Non, eux, eux seuls sont dignes, eux seuls connaissent la misère absolue et n’ont jamais désespéré. Un exemple? Un entre mille. A Falher, il y a douze ans. C’est la lutte contre une trinité impitoyable: la forêt, le feu et l’eau.

La forêt qui veut se garder impénétrable, l’eau sournoise qui attire et prend les imprudents au bord des marécages, le feu qui arrive à la vitesse d’un cheval au galop. On l’aperçoit du haut d’une colline, à l’horizon, et soudain il saute dans la vallée; poussée par un démon invisible, la grande flamme court, monte, serpente et tout à coup elle est là. Les bœufs et les chevaux, affolés, se jettent dans la fournaise.

On perd tout en un jour.

Mais là n’est pas la question. L’exemple, le voici. Un de nos colons, M. Le Blanc, est venu; pour avoir toutes ses forces actives, il nous a laissé son tout petit garçon. L’enfant est chétif, il a souffert dans la misère des villes; les bonnes sœurs veillent à son chevet, le dévouement est inutile, l’enfant meurt, le père est là-bas. Je l’envoie prévenir. Trois jours après, il arrive, dans son wagon traîné par des bœufs.

Je cours au-devant de lui. A mon salut, il répond:

--«Père, où vais-je mettre l’autre?»

Et, soulevant la bâche, j’aperçois le corps d’un garçonnet que la mort a pris.

Le bonhomme, à travers ses larmes, m’explique:

--«C’était le fils unique de ma fille aînée... il est mort le même jour, à la même heure.»

Nous les avons placés tous les deux dans le même cercueil.

Le pauvre père s’en est allé, son chagrin bercé au rythme lent des bœufs. Il est parti tout seul, je l’ai suivi des yeux longtemps, longtemps. Oh! comme j’aurais voulu l’accompagner, lui dire toute mon affection et toute ma tendresse.

Un matin, Mgr Joussard arrive, je lui conte la chose. Oh! le brave cœur, il devine ma pensée.

--«A cheval, filons!»

Nous voilà, chevauchant, sous un clair soleil d’août, dans les bois, autour des lacs, sous les peupliers et sous les saules.

Tout là-bas, une lumière, nous approchons. Une tente blanche, tendue sur des poteaux rustiques, quelques planches, c’est le camp.

Des voix montent, harmonieuses, des voix d’hommes, des voix de femmes, des voix d’enfants. A genoux, dans l’herbe, ils chantent la prière du soir.

Un de nos chevaux hennit, tous se lèvent, viennent à nous, nous reconnaissent.

--«Oh! Monseigneur! Oh! Père, vous ici!»

Nous avons campé chez eux, nous avons dormi auprès d’eux; le lendemain, nous les avons laissés pleins d’espérance.

Ils ont semé dans les larmes. Ils sont forts maintenant. Ils ne craignent plus rien de la vie.

Le Père Falher se tait; pendant que je rédige quelques notes, je l’aperçois, lisant son bréviaire. Son profil se détache, précis. Tel il était et tel je le garde désormais dans ma mémoire, comme le plus pur modèle d’abnégation qui soit.

Chercher, trouver, connaître, unir, voilà l’œuvre du Père Falher, et l’œuvre de ses frères, les Oblats de Marie.

La marée monte des éléments cosmopolites qui, drainés par la réclame, se jettent sur le Canada avec l’espoir de miraculeuses fortunes. Terre de Chanaan! dans leur esprit, terre de Cocagne.

Après les Indiens, après les métis, après les Canadiens français, voici de nouvelles âmes qu’il faut gagner à Dieu.

Tous se sont mis à l’ouvrage; le Père Serrand, frère de l’évêque de Saint-Brieuc, dans la Grande-Prairie, le Père Wagner à la rivière la Paix, le Père Le Treste à Peace-River, le Père Pétour à High-Prairie. Il faudrait les citer tous, car tous sont sublimes de travail, d’énergie, de patience, de charité.

Ils vont, créant un pays, paroisse par paroisse, diocèse par diocèse, ils jettent le grain qui se lèvera pour les autres.

Qu’importe! Ils sont les précurseurs, unanimement respectés. Les catholiques les révèrent, les protestants les admirent.

Pour tous, l’oblat est le Father, il est le Père.

Un orangiste me disait un jour:

--Il faut être Français pour faire ce qu’ils font.

Ah! si les politiciens de chez nous savaient!

Mais ça c’est de la politique...

Demain, les Oblats de Marie s’enfonceront davantage dans le Nord; après les Indiens, voici les tribus esquimaudes.

Partout où il y a des âmes à glaner, ils iront, moissonneurs de la cause de Dieu.

Ce qu’ils font, ils l’accomplissent de grand cœur, librement, heureux de suivre la destinée qui est la leur, sur cette terre canadienne si riche en souvenirs, si vaillante dans l’effort.

Non, toute la France n’est pas morte avec M. le Marquis de Montcalm. Elle revit en ses enfants qui ont, à travers le temps, conservé leurs coutumes, leur religion, leur langage.

Que certains Professeurs, de passage, pour quelques heures, dans les universités canadiennes, cessent de traiter ces braves cœurs en parents pauvres. L’un d’eux proclamait, du haut de la chaire, à Montréal--pour la plus grande joie des Anglais--que les Canadiens parlaient «patois».

Patois alors, le français de nos Normands, de nos Berrichons, de nos Picards, de nos Bretons!

Sont-ils moins français, les fils de nos provinces qui parlent notre langue avec le charme de leur intonation?

Allons donc!

Oui, des bords de l’Atlantique à la Saskatchewan, de Québec à Edmonton, c’est le cœur de la France qui bat. Si un jour, par un cataclysme inouï, notre vieille terre gauloise perdait tout prestige et en arrivait à l’oubli de soi-même, nos frères du Saint-Laurent, tenant dans un poing qui ne tremble pas le flambeau que nous leur avons confié, rallumeraient chez nous le pur foyer de la civilisation latine.

Je songe à ces choses dans la chambre aux murs nus du Père Falher où le Christ consolateur offre son corps supplicié, là-haut, dans cette mission Saint-Bernard, à la pointe du Petit lac des Esclaves.

Proches, des voix d’enfants chantent.

Sur la neige, une religieuse passe, tenant un falot, la lumière bouge. C’est la seule étoile de cette solitude.

Une cloche tinte. L’Angélus! Le Père Falher et le Père Blanchin font le signe de la croix.

LA CHANSON DU PAYS

Dans la nuit polaire, si pure, si belle, une nuit bleue et froide, la traîne indienne suit la piste, les chiens tirent à plein collier, l’ongle dur griffant la neige, le museau bas, flairant le «trail».

Sapins et épinettes défilent; où sont les bêtes de la forêt, les caribous et les ours et la harde famélique des loups?

Là-bas, une lueur. Les chiens se hâtent et bientôt la cabane, faite de rondins de sapins assemblés, se détache nette sur l’horizon.

C’est à flanc de côteau, devant le miroir glacé du lac, une demeure humaine. Qui peut habiter ces parages où tout semble tristesse et désolation? Un trappeur, sans doute, un vieux solitaire fuyant la civilisation des villes! Un Oblat, peut-être, venu, selon la parole de l’apôtre, «pour évangéliser les pauvres».

Un chant monte dans la nuit, un chant inattendu et gai:

A Saint-Malo, beau port de mer, A Saint-Malo, beau port de mer, Trois gros navires sont arrivés, Nous irons sur l’eau nous y prom’ promener, Nous irons jouer dans l’île...

Mes chiens arrêtés, j’écoute le chant populaire, le cœur troublé, les yeux remplis de larmes...

C’est toute la vieille France qui s’évoque; disparue la neige, dissipées les angoisses nocturnes, voici dressée devant moi la cité des corsaires, ses remparts, son clocher pointu.

Mon chien de tête aboie. Les voix s’arrêtent; la porte s’ouvre.

L’hôte est debout sur le seuil hospitalier:

--Il ne fait pas bon, garçon, rester dehors. Entrez, entrez.

Puis il se nomme:

--Espérance Lamontagne.

La vision continue, certes, c’est toute la France qui vit sous ces poutres robustes.

Voici la mère, c’est elle qui chantait pour bercer son dernier-né, le petit dix-huitième, les autres dorment déjà; auprès de l’âtre qui flambe, l’ancêtre s’est dressé, le brûle-gueule au coin du bec, il crache dans le foyer, puis il me dit:

--Soyez le bienvenu.

Bientôt la soupe au lard fume. Suis-je dans l’Alberta du nord ou dans une ferme normande?

Voici les objets familiers: la table de chêne, le fauteuil qui tend ses bras âgés comme pour m’accueillir, l’escabeau où le chat sommeille en boule, la glace déteinte autour de laquelle sont les portraits à demi effacés, la cheminée avec sa crémaillère, la boîte en fer où sont les allumettes, la boîte en bois où l’on met le gros sel. Sur le fronton, il y a des pots de grès jaunes où sont peinturlurées des fleurs naïves...

Mais l’homme parle, il m’interroge:

--Ah! vous êtes un Français de France!

La joie illumine ses yeux. Pour lui je suis «du vieux pays».

Et l’on sort une bonne bouteille pour fêter ma présence.

A mon tour, je demande:

--Vous vivez seuls, ici?

--Seuls! Non, il y a les camarades.

Sur les rives du lac, des maisons sont rangées, pressées autour d’un clocheton.

Espérance Lamontagne parle:

--Il y a vingt ans. Rien de rien, mon garçon. C’était la grande prairie ondulée avec son foin court et dru et son hiver rude, mais le Père Falher est venu et le Père Giroux, des Oblats de Marie; à leur appel, des Etats, de Québec, des Canadiens français ont répondu. Nous, on était dans le Maine, mais notre cœur était ici. On est allé vers notre cœur. Voilà.

Ah! c’était point folâtre, les premiers jours, pouvez me croire! Mais quoi, on avait confiance, nous tous, les camarades aussi. Puis, notre colonie avait un bon patron.

--Un bon patron?

--Ben oui, Saint Jean-Baptiste de Falher, Jean-Baptiste comme le paysan canadien français, Falher comme le Père.

Et la vie a commencé.

L’homme se tait. Je lis sur sa face l’effort de la race, cette race qui n’a voulu ni mourir ni se laisser assimiler.

Espérance Lamontagne avait ses ancêtres à Carillon, couronnant la défaite d’une immortelle victoire, sauvant l’honneur avec M. le Chevalier de Levis.

Ils étaient 60.000 aux jours endeuillés de 1763. Aujourd’hui, près de quatre millions!

Sous la houlette de leur pasteur, à l’ombre de l’église, la famille canadienne a puisé sa force dans la vieille tradition de la France.

Douze, dix-huit, vingt-deux enfants... ces petits bouts d’homme grandissent et vont se tailler des domaines dans l’Ouest.

L’enfançon réveillé prend le sein de sa mère et tette goulûment, le patriarche s’est levé, il a déposé sa pipe sur la table, il me tend son verre:

--A la France!

Puis il entonne d’une voix cassée, mais qui sonne dans mon cœur comme un chant d’allégresse, l’hymne de foi:

O Canadien, fils de la noble France, Réveille en toi l’ardeur des anciens jours...

... Mon sommeil a été peuplé de rêves familiers. Au matin la marmaille m’éveille.

Les voici tous autour de moi, moineaux vifs et piailleurs.

Le père, le grand-père, les aînés sont en forêt, défrichant à la cognée la terre nordique. Là, demain, le blé viendra, l’orge, l’avoine, les patates aussi.

La gelée, la grêle, qu’importe! A force de labeur, les Canadiens arrachent au sol ses précieuses richesses.

La mère s’active à la maison, préparant la soupe des hommes.

On frappe. La servante va ouvrir, puis revient aussitôt.

--Qui est-ce? demande l’hôtesse.

Et la fille répond:

--Ce n’est rien. C’est un Anglais!

MISÈRE!

--Les Indiens, Monseigneur?

--Les Indiens? Ah! mon bon monsieur, dans quel état étaient ces pauvres gens avant que nos Pères leur eussent apporté l’Evangile. Vous ne pouvez pas le savoir!

Crédules, ils étaient à la merci des hommes de médecine, des sorciers; les pires superstitions, les rites les plus extravagants, ils acceptaient tout.

Une moralité? L’absence absolue de toute moralité, oui!

Et la femme! Elle surtout portait le poids de la malédiction d’Eve. Quand nous prêchions la parole de vérité, les hommes nous écoutaient, assis en rond ou debout près de nous; les femmes se tenaient tout au fond, elles ne pensaient pas que le Verbe de Dieu pût être pour elles.

Miracle de Marie, mère de Jésus, il a fallu qu’elle vînt dans ces contrées sauvages pour relever la dignité de la femme.

La Vierge sur nos autels a ouvert ses bras pour accueillir ses misérables sœurs.

--La stèle de Si-ngan Fou et son inscription chinoise annonçait au VIIIe siècle «la bonne nouvelle de la Vierge qui a enfanté en Syrie».

Bonne nouvelle portée par qui en ces lointains pays?

--Miracle de Marie! Ici rien n’est arrivé de ce qui advint en Judée. Qui saura jamais la voie mystérieuse de la Providence?

Et Mgr Grouard, évêque d’Ibora, vicaire apostolique d’Athabaska, lève ses mains au ciel.

Dans le palais épiscopal de la mission Saint-Bernard, je rassasie mes yeux de la vue de ce vieillard magnifique, de ce héros que j’ai la joie de pouvoir contempler. Il a quitté sa soutane violette et, coiffé d’une toque de castor, en robe noire, simplement, pareil à ses Pères, il vient de battre au piquet, par deux fois, le R. P. Blanchin, et maintenant nous devisons comme deux amis.

Du geste, il me montre la plaine, écrasée par la neige, où rien ne semble vivre.

--Tenez, ne dirait-on pas la plaine du Livre de Job? «Sombre et morne région où l’ombre de la mort, le désordre et une horreur éternelle habitent.»

Le décor n’est rien, croyez-moi, le péché est sur toute la terre. Ici, au moins, ils avaient une excuse, ils ne savaient pas.

Mépris, avilissement de la femme-mère, de la femme-épouse, la bonté et la charité, des mots inconnus. Ils ne savaient pas. Et puis des épidémies s’abattaient, ravageant des tribus entières et la famine passait dans les camps, dévastatrice.

Tableau funèbre dont l’horreur est inscrite dans la prunelle de Mgr Grouard. Il se tait quelques instants, puis, comme s’il pensait tout haut, il poursuit:

--Une année, c’était, je crois, en 1863, j’ai remonté la rude rivière aux Liards, des jours et des jours de halage, les pieds dans l’eau, les portages et l’escalade des falaises à pic; puis la descente vers la rivière des Wahanés, avec, comme toile de fond, la splendeur des Rocheuses.

Le Fort des Liards! Mon Dieu! comme ces choses sont lointaines! Le vieux métis français Houle et sa femme. Une maîtresse femme, ma foi, devant qui tout pliait, son mari, les Indiens, les bourgeois du poste de traite et qui soutenait des thèses religieuses contre le pasteur Hunter... mais cela c’est une autre affaire.

Bonne femme Houle! Si bonne pour le Père Gascon et Mgr Grandin, si bonne aussi pour moi.

Elle entre un jour, exaspérée:

--«Mon Père, voici la femme qui a tué son enfant.»

Cette femme, qui passait pour belle, avait un mari qu’elle abandonna pour en suivre un autre, quoiqu’elle eût déjà une petite fille.

Le mari, furieux, tue son beau-père et sa belle-mère, qu’il accuse d’avoir facilité la fuite de l’infidèle.

Lorsqu’elle apprend cela, celle-ci passe un lacet autour du cou de son enfant au maillot et l’étrangle en disant:

--«Penses-tu que je vais t’élever, après que ton père a massacré mes parents.»

Je la morigène:

--«Qu’as-tu fait, malheureuse? Tu as tué ton enfant? Les bêtes féroces elles-mêmes ont plus de cœur que toi, car elles aiment leurs petits, l’ourse se fait tuer pour sauver son ourson.»

Et je vais, je vais, la menaçant de l’Enfer et de tous les diables fourchus, puis j’essaie de la sermonner, de réveiller en elle quelques bons sentiments. Rien, pas un geste de regret, pas la moindre émotion.

Hors de moi, je la chasse:

--«Va-t’en!»

Elle sort, et, s’adressant à Houle, elle dit:

--«Le Père a l’air furieux contre moi. Peut-être croit-il que c’est un garçon que j’ai tué; mais non, explique-lui, ce n’est rien qu’une fille.»

Insensibilité, cœur de roche? non, non, ils ne savaient pas. Ils ne savaient pas.

Du reste, il y avait parfois des tendresses dans le cœur de ces femmes. L’une d’elles--une Esclave de la rivière aux Liards également--vint un jour me trouver.

Elle pleurait et me dit sa misère, l’éternelle misère, la faim. La poursuite du gibier qui se dérobe, les orignaux, les chèvres, les lièvres polaires, rien, pas ça, pas même une perdrix.

Ils vont, elle et son compagnon, l’espoir les mène, la bête mauvaise ronge leurs entrailles. Ils marchent des milles et des milles et mangent ce qu’ils trouvent, des débris de peaux, et jusqu’à leurs mocassins.

La mère porte un jeune enfant, le sein est tari, le petit affamé meurt.

L’homme est parti tenter une dernière chance. Il revient, accablé:

--«Nous sommes perdus... je n’ai rien trouvé et je n’ai plus de force.»

Et voici qu’il aperçoit le misérable corps que le froid et la mort ont bleui: la mère l’a déposé dans un berceau de feuilles.

Les yeux de l’Indien luisent de convoitise:

--«Mais voilà de la viande! Allons, femme, coupe-moi ça.

--«Oh! Père, Père, me disait-elle, je ne voulais pas; mais il avait un regard si mauvais, j’ai eu peur pour ma vie: alors j’ai découpé les membres de mon enfant et je les ai mis dans la chaudière.

«Il m’a ordonné:

«--Mange aussi...

«Je n’ai pas voulu, je pensais: «C’est la chair de ma petite fille», et je pleurais, et je pleurais.

«Hélas! Père, me pardonnerez-vous, je n’ai pas mangé, mais j’ai bu le bouillon.»

Dans la salle où le crépuscule qui descend met des ombres, il y a un silence peuplé de fantômes.

Misère de ces pays abandonnés, infortune de ces tribus sauvages livrées à elles-mêmes, souffrance de ceux qui sont autour de moi et qui tous sont venus librement pour partager la peine de ces réprouvés!

Mgr Grouard se lève, il marche à petits pas, on l’entend murmurer:

--Venez, les bénis de mon Père, j’avais faim et vous m’avez donné à manger.

Puis il redresse sa taille et le lutteur réapparaît, le vieux lutteur qui a regardé, maintes fois, la vie et la mort face à face, qui, à quatre-vingt-cinq ans, n’a rien abdiqué de sa force et de sa volonté.

Dans ses yeux pétille toute la malice de sa race, cette race de paysans manceaux, fidèle, loyale et brave jusqu’à la témérité.

Il s’arrête, frappe ses mains l’une contre l’autre:

--Cent-trente-deux! Père Blanchin, je vous dois une revanche; Père Falher, une lumière, je vous prie.

Les mains du prélat battent les cartes, allumant une lueur à l’anneau d’améthyste.

DANS LA PRAIRIE

La Robe-noire, l’homme-de-la-prière, n’est pas venu.

Dans la prairie immense, l’Indien est roi.

Cris de la forêt, pacifiques et doux, errants de la Saskatchewan au petit lac des Esclaves.

Cris des prairies, libres, farouches et fiers.

Les jeunes filles chantent en cadence les fastes de la tribu. Les guerriers sont partis sur leurs chevaux rapides. Les Pieds-Noirs ont été surpris; à l’arçon de la selle pendent les chevelures. Gloire à ceux qui reviennent victorieux!

Mais les Sikxikakowea sont cruels. Gens du Sang et Gens du Butin, tout ce qui n’est pas Pied-Noir a été exterminé.

Les Assiniboines, alliés des Cris, ont du sang de Sioux dont ils parlent la langue. Ils ont leur terrain de chasse depuis la rivière Souris jusqu’à la rivière Athabaska.

Les Montagnais-Chippeweyans ne connaissent pas la guerre. Leurs canots glissent sur les eaux du lac Caribou. Ils vivent, paisibles, de chasse et de pêche.

Dans la prairie immense, le Grand Esprit charitable a fait naître le Buffalo.

Les ancêtres ont transmis aux anciens les lois de la Prairie. Les chasseurs doivent s’y soumettre.

Les guetteurs s’arrêtent. Leur haute silhouette se détache brune sur le ciel clair. Ils sont hiératiques et beaux, chevaux et cavaliers sont des groupes de bronze. La main haute, le regard fouille l’étendue.

Rien ne bouge dans la prairie immense et rien ne vit.

Si, là-bas, à plusieurs milles, une tache noire sur l’herbe courte et jaunâtre.

Les bisons formidables paissent en sécurité.

Un geste et la ruée commence: dans un galop furieux, les chevaux s’enlèvent.

C’est un horrible carnage dans le beuglement éperdu des bêtes traquées, l’aboi des chiens et le cri des chasseurs.

Les naseaux fumants, l’œil rouge, la langue pendante, battant la prairie d’un sabot affolé, les grands bœufs sauvages veulent fuir...

Lugubre boucherie, inutile hécatombe!

L’Indien et le bison, fils de la liberté, qui dira vos combats dans la prairie immense?

Sur l’herbe rouge, les bêtes sont dépouillées et puis c’est le retour de la tribu. Longue ripaille autour des feux, dans l’insouciance du lendemain.

Demain! A quoi bon! Le Soleil-Dieu nous éclaire, les rites ont été accomplis, le fagot sacré, l’ékestokisim a brûlé au moment même où l’astre est monté au ras de l’horizon; la vierge a dormi le sommeil de guerre cependant que les sorciers haranguaient la nation; les sept ordres de guerriers ont dansé et vanté leurs exploits; les jeunes hommes se sont mutilés; par les plaies béantes, le sang ruisselle.

Pardonnez-leur, Seigneur, ils ne savent ce qu’ils font. Personne n’est venu leur donner des paroles de paix. Que savent-ils?

Il y a par le monde un esprit bon et un mauvais esprit.

Manitou et machi manitou. Yédarié néson et yédarié slim.

L’un parfois domine l’autre, tissant les jours de joie ou de peine.

Indiens de la forêt ou de la plaine apaisent les mauvais esprits par des sacrifices sanglants.

Une morale existe: ne pas tuer, ne pas voler, ne pas se mettre en colère, mais la vengeance est un droit sacré.

Le ciel est un pays de chasse où les buffles vont en troupeaux.

L’enfer, une gorge dans la montagne, où règne un froid éternel, sans un brin d’herbe, sans une bête errante. On a faim sans pouvoir se rassasier, on a soif sans pouvoir se désaltérer et personne ne peut mourir!

La force seule compte. La pitié n’entre pas dans le cœur des humains. Le vieillard, la femme, l’enfant? Faiblesses inutiles.

Le grand-père rôde autour du foyer, cassé, les paupières rougies, les mains tremblantes se tendent...

--Va-t’en, il n’y a rien pour toi. Que fais-tu parmi nous? A quoi sers-tu? Tu ferais bien mieux de mourir...

Sa mémoire vacillante lui rappelle que ces mots, lui-même les a prononcés alors qu’il était un guerrier valeureux; résigné, il se retire, essayant de disputer aux chiens de quoi subsister jusqu’à demain... demain on verra, aujourd’hui seul importe.

Mais aux beaux jours ont succédé les heures de détresse, le renne manque, l’orignal a fui, les jeunes hommes sont revenus ayant en vain battu les bois. La faim mord la tribu aux entrailles.

Il faut partir, aller plus loin, ailleurs... et la horde se met en marche. Les vieux alors sont des fardeaux dont il faut s’alléger.

Au petit jour, on a levé le camp. L’ancien se réveille. Quoi, plus de bruits autour de lui? Où sont les marmots piailleurs, pourquoi n’entend-on pas la voix criarde des femmes? Où est l’errance fouineuse des chiens? Qui a replié la loge en peau de caribou? Il n’y a plus que la cendre dispersée, des os calcinés et des tisons éteints. Il est tout seul, tout seul.

Suivre la piste, comment le pourrait-il? On lui a laissé des branchages sous lesquels il pourra se blottir lorsqu’il se sentira mourir. Ainsi les bêtes de la forêt ne dévoreront pas son corps abandonné.

Il sait que la tribu repassera dans un nombre déterminé de lunes et ses os alors seront ensevelis. Son esprit est en paix.

Et le vieillard attend la mort. Les heures de cette agonie sont longues, ses doigts décharnés se crispent sur son ventre parcheminé. La nuit amène sa terreur, l’ombre est peuplée de bêtes voraces... et déjà luisent les prunelles des loups.

La femme vit dans l’abjection la plus complète. Bête de somme, souffre-douleur, esclave.

Elle n’est pas la compagne, c’est la chose dont on peut disposer à son gré. Battue, humiliée, ravalée aux pires besognes, elle doit s’estimer heureuse de vivre.

Souffrances, privations, travail, c’est sa part la meilleure avec pour récompense les coups, la mutilation ou la mort.

Impure, elle doit se frayer une route hors des sentiers de la tribu. Elle doit dormir hors de la tente et hors du camp, elle met bas comme une bête de la forêt, sans parents, sans amis, toute seule. Aussi, les petites filles, le plus souvent, on les tue, la mère les étrangle elle-même ou les abandonne, parfois le père les dévore.

Ainsi la femme expie la chute de l’homme.

La faute originelle n’a-t-elle pas été commise par une femme! N’est-ce pas elle qui a dérobé la vessie pleine de graisse de moelle, cette graisse si douce et si appréciée?

Et le Grand-Esprit a puni les hommes qui souffrent désormais tous les maux de la vie. L’aventure est certaine.

Ecoutez, c’est la tradition qui parle:

«Aux premiers âges du monde, deux guerriers sont partis et se sont égarés... Après des journées de marche, ils arrivent sur une montagne où demeure un géant. Il y a dans ce lieu beaucoup de flèches. Le géant leur en donne deux très puissantes et leur dit:

«--Quand vous tuerez un animal, ne reprenez pas la flèche, elle vous reviendra d’elle-même.

«--Oui, disent-ils.

«Or, le plus jeune avise un écureuil, lui décoche sa flèche... puis il court la reprendre.

«Dès qu’il l’a saisie, la flèche s’élève dans les airs, entraînant le chasseur.

«La flèche ne s’arrête qu’au ciel. Là est une terre en tout semblable à notre terre. L’homme y rencontre une vieille femme dont les deux filles n’ont qu’un dessein: faire mourir l’imprudent qui est entré dans leur loge.

«Elles ont le sein rempli de bêtes malfaisantes. Elles trompent l’homme qui, pour se venger, déchire leurs vêtements.

«Alors toutes les bêtes immondes se sont répandues sur le monde. C’est depuis ce temps-là qu’il y a des méchants sur la terre. Mais la vieille dit à l’homme:

«--Fie-toi à moi! Je vais te faciliter le moyen de retourner vers ta tribu.

«Elle attache le jeune homme à une longue lanière en peau de caribou et le fait descendre par un trou.

«--Dès que tu auras touché le sol, lâche la corde.

«L’homme ayant pris pied, obéit, la lanière remonte au ciel.

«Mais il se trouve dans l’aire de l’orepalde, le grand aigle qui se nourrit de chair humaine. Le rapace dort.

«En ravissant les plumes de l’aiglon, l’homme parvient à s’évader et retrouve son camp. Mais la vengeance est dans son cœur et, depuis lors, il porte en lui la traîtrise des femmes.»

... Tout ce qui est faible et sans défense est méprisé, bafoué; la femme, l’enfant, le vieillard, ne sont plus des créatures de Dieu.

La Bête de l’Apocalypse est lâchée dans la Prairie immense où seule la force est orgueil.

Dans ces âmes frustes, il n’y a pas de place pour la tendresse, pour la pitié et pour l’amour.

La dissolution règne dans tous les camps.

Les hordes chevauchent de l’est à l’ouest la terre vierge, cette terre où demain surgiront les cités. Là où naîtront Winnipeg, Edmonton, Kamloops, Saskatoon, Prince-Albert, Calgary, l’herbe pousse courte et drue. Les Indiens passent, la mort en croupe. La souffrance et la misère règnent sur la Prairie.

Mais l’heure de Dieu va sonner.

De l’Orient vient la lumière. La Nouvelle France conserve le prestige affectueux des découvreurs français, de là comme aux temps héroïques vont partir les premiers pionniers.

Et la vieille terre de France va donner les meilleurs de ses fils.

NATOYA NIKOWAN, L’HOMME DIVIN

Sous la pluie, c’est la chevauchée dans la Prairie.

Depuis deux jours, Saint Boniface a disparu de l’horizon.

Hier, c’était la halte du Cheval-Blanc, sur la rivière Assiniboine et maintenant c’est le désert, si grand, si vaste.

Le brouillard s’ouvre et se referme sur les chevaux et sur les hommes. L’averse tombe, oblique. Alexis Cardinal, métis, et Mgr Taché, évêque d’Arath, le dos rond, le cou rentré, vont au pas, les chevaux secouent les oreilles et font tinter les mors. Le métis songe au printemps disparu, aux courses dans l’herbe parfumée qu’animent l’anémone, l’aster, le tournesol, la rose, aux nuits étoilées dans le camp, aux récits des chasseurs; à l’aube, aux départs joyeux, dans le piaffement des coursiers et l’impatience des hommes.

Ils vont, du Sud au Nord et de l’Est vers l’Ouest, mobiles dans la Prairie comme les nuages dans le ciel; on marche des jours et des jours sans changer d’horizon. L’air emplit les poumons, la vie est belle, on a un cheval, une tente, des armes et la liberté. Et l’on va, errant, de la Rivière Rouge à la Saskatchewan.

Mais la majesté de l’infini l’obsède, une redoutable puissance ploie son âme et l’émeut. L’idée de Dieu se lève comme un lys sauvage dans son esprit troublé.

Ces Cris qui l’entourent sont ses frères par le sang, mais il perçoit en lui des affinités lointaines, des fils ténus qui le relient à la race venue de l’Est. Il est brave à la guerre, intrépide et résolu, il est beau, il est grand, il est fort.

Mais son cœur a des réminiscences, il sait, par tradition, que son père a couru les bois; tous les pays d’en haut, il les a foulés de ses pieds chaussés de cuir souple, ouvrant la route aux voyageurs, à tous ceux que hantaient les mirages du Nord et la mystérieuse attirance de l’Ouest.

Le père de son père lui a dit, un soir, tandis que les hautes flammes s’élevaient du foyer:

--«Un jour, des hommes viendront. Ils auront une robe noire, une croix à la main. Ils te diront ce qu’il faut faire pour servir Dieu comme il veut être servi.»

Il sait donc, ses frères savent, que le prêtre existe. C’est Natoya Nikowan, l’homme divin. On ne l’a jamais vu encore mais il viendra.

Il est venu.

C’est pourquoi il a mis tout son dévouement et toute son intelligence au service du missionnaire, de l’homme qui apparut un matin devant les Indiens étonnés, disant:

--«Je suis l’Amour, je suis la Charité, je suis la Rédemption.»

Et c’est pourquoi le fidèle Alexis Cardinal suit Mgr Taché, l’homme-qui-porte-Dieu.

Mais le Prélat sent dans son cœur peser la solitude.

Sa Sainteté dans Rome a fait de lui un chef de la prière. Son jeune front[6] est lourd sous la mitre épiscopale. Sera-t-il maître de la tâche qu’on lui a dévolue? Obscur Oblat, il allait, de l’île de la Crosse au lac Sainte-Anne, servant son idéal d’obéissance. Maintenant, il faut commander!

[6] Mgr Taché a été sacré évêque à 27 ans.

Sous la pluie qui fait rage, il croit qu’il va faiblir. Il est seul, il est triste, il a laissé tous ceux qu’il aime sur la rive du Saint-Laurent, au loin, par delà les Grands Lacs.

Mais la tendresse maternelle, invisible et présente, exalte son âme qui se reprend.

Il est de la race des premiers conquérants, en lui revivent de la Vérendrye, le découvreur de l’ouest canadien, du lac Supérieur aux Rocheuses, qui donna à la France un pays merveilleux[7]; Pierre Boucher de Boucherville, qui défendit Trois-Rivières contre les Iroquois[8] et vint à Versailles porter au Roi-Soleil les doléances de ceux qui vivaient en Canada; et la Sainte Mère d’Youville, qui était toute amour et toute charité. Comment n’être pas fier d’une telle lignée?

[7] Huit fois la superficie de la France.

[8] En 1651.

Il est né de cette famille canadienne-française, dont les mœurs patriarcales sont une bénédiction de Dieu qui, établie sur une glèbe en friche, à force de labeur et d’opiniâtreté, a su imposer le respect et forcer l’admiration du monde.

On l’a choisi, lui, l’humble serviteur de Marie. Il faut donc qu’il aille, par tous les chemins, chercher la brebis égarée, ramener le troupeau épars.

Il est le pasteur de ces âmes, proies du Malin, qu’il faut éveiller à la Foi. Il faut arracher l’ivraie et le pur froment germera. Il est sûr que la récolte sera généreuse, cette terre que foule le sabot des chevaux est nourricière, elle est grasse, depuis des milliers d’années un riche humus la féconde.

Demain, elle enfantera prodigieusement dans la splendeur du renouveau. Alors qu’importe la souffrance d’une heure!

Un galop chasse les mauvaises pensées. Et bientôt le brouillard se fond, la pluie cesse, là-bas, c’est le repos, là-bas, c’est l’oasis.

Le vent courbe la cime des peupliers dont le feuillage argenté frissonne sur les rives de la Rivière-aux-Castors.

Puis, c’est la marche, de la montagne de Tondre au Fort Carlton. Pendant dix-sept jours l’évêque va, de tribu en tribu, de camp en camp, de loge en loge. Hélas! la civilisation se manifeste: l’eau de feu des traiteurs ronge et fauche. Comment faire, Seigneur, pour reconnaître vos élus?

Le 23 octobre, la neige tombe, il faut marcher quand même, il faut marcher toujours.

A l’île de la Crosse, son cœur est dans l’allégresse. Pères et frères, il y a huit Oblats et c’est une joie enfantine.

Maintenant, les chevaux sont inutiles. Alexis Cardinal attelle les quatre chiens et le traîneau court sur la piste.

Dès une heure du matin, on part, la neige est peu profonde. La route pénible, on mange sur le pouce, comme on peut, ce qu’on a, et le soir c’est la halte auprès d’un maigre feu.

L’évêque a froid, il a faim, il est fatigué. Il tend ses mains gourdes à la flamme. Le vent siffle dans les sapins. Un désespoir l’accable et un pressentiment déchire son cœur.

Pourquoi, Seigneur, pourquoi[9]?

[9] A la même heure, le même jour--14 décembre--à trois cents lieues de là, son église, l’église de Saint-Boniface, si péniblement édifiée, flambait.

Perdu dans la forêt, souffrant dans sa chair, pleurant de misère sous l’unique couverture qui le recouvre, il grelotte et prie.

Etendu au pied d’un arbre, Monseigneur regarde mourir lentement le foyer: une lueur qui s’avive et s’éteint.

Il n’y a plus rien que le grand silence troublé par le pas feutré des bêtes.

«JE ME SOUVIENS»

En ce temps-là, un noble lord entreprit d’établir, au confluent de l’Assiniboine et de la Rivière Rouge, «une oasis de civilisation au milieu des prairies et des forêts où erraient les tribus sauvages».

Mais, «pour civiliser, pour coloniser, il faut le sentiment chrétien», et lord Selkirk, protestant, s’adressa au représentant de l’Eglise catholique.

Gloire impérissable de Norbert Provencher[10] et du jeune séminariste Sévère Dumoulin, qui partirent de Montréal-Ville-Marie--sur un canot d’écorce pour aller vers l’ouest porter la parole du Christ et ouvrir aux Indiens le Royaume de Dieu[11].

[10] Mgr J. Norbert Provencher, premier évêque de Saint-Boniface, 1787-1853.

[11] 19 mai 1818.

Premières heures si pénibles d’un apostolat qui devait être si fécond.

Comme saint Paul, ils devaient éprouver la faim, le froid, la soif, l’hostilité de la nature et l’ingratitude des hommes.

Œuvre admirable édifiée avec amour, mais œuvre trop vaste pour les épaules de quelques-uns. Les collaborateurs, rebutés, épuisés ou vaincus, regagnaient Québec, la douce ville. Le prélat était un chêne robuste, seul debout au milieu de la plaine où l’orage a tout ravagé.

Alors Mgr Provencher appelle les Oblats et Mgr de Mazenod, l’homme au grand cœur, envoie ceux que Dieu a choisis pour être «la lumière des nations et pour porter le salut jusqu’aux extrémités de la terre[12]».

[12] Isaïe, XLIX. 6.

· · ·

A soixante-quatre kilomètres à l’ouest du Fort des Prairies[13], un lac que les Cris appelaient lac du diable, avant que l’homme-de-la-prière l’eût consacré à sainte Anne, protectrice du Canada.

[13] Aujourd’hui Edmonton.

Mission de Sainte-Anne, première étape vers le Nord, d’où va partir la pensée divine.

Longues courses du fidèle J.-B. Thibault, chez les Sauteux, les Cris et les Dénés.

J.-B. Thibault, compagnon de Mgr Provencher, âme ardente, cœur valeureux, esprit inébranlable, d’une humilité si grande.

A sa parole, toutes les races accourent, toutes les tribus se lèvent.

La Robe-noire est là; Loucheux, Peaux-de-lièvres, Couteaux-jaunes, Castors, viennent à lui. Il est lumière et son passage est un rayonnement. Ah! les joyeuses pâques de l’an de grâce 1845 sur les rives du lac Sainte-Anne.

Le Christ sans tache a réconcilié les pécheurs avec son Père. C’est la résurrection d’un peuple qui renaît à la grâce divine.

Et l’apôtre, vêtu d’étoffe grossière, vit dans une pauvreté primitive, jeûnant quatre jours alors qu’il se rend à l’île de la Crosse.

L’île de la Crosse qui va devenir «un berceau d’évêques»[14], verte oasis sur les eaux vertes du lac. C’est l’espérance qui se lève et c’est la joie qui vient.

[14] Quatre grands évêques: Mgr Laflèche, Mgr Taché, Mgr Faraud et Mgr Grandin.

--Hâtons-nous, disent les sauvages, nous allons peut-être mourir et nous n’aurions pas le bonheur de voir Dieu.

Jean-Baptiste Thibault, celui-là, était une modeste Robe-noire, une de ces humbles fourmis de l’armée régulière de Dieu, un membre de ce clergé canadien-français si admirable, qui multiplie les œuvres, qui au lendemain des heures douloureuses du traité de Paris, sut, au milieu des dangers, rassembler le troupeau autour de l’autel et garder dans un même espoir, son Dieu, son verbe, son origine.

La France jadis sur nos bords Jeta sa semence immortelle.

Immortelle parce qu’elle a germé dans la persécution et qu’elle a su affirmer sa volonté de vivre.

Ecoutez! De Québec à Montréal, c’est tout autrefois qui subsiste et qui passe avec la voix des cloches.

Et de clocher en clocher, de cime en cime, le vol de la race s’élargit; c’est le parler du vieux pays que l’on entend de Winnipeg à Edmonton, de Calgary à Grouard; au bord des lacs, sur la rive des fleuves, au cœur de la prairie en fleurs, sur la pente des monts, c’est la civilisation française qui vibre et qui vit, gesta Dei per Francos!

Honorons ceux qui ont pris à Québec sa devise: Je me souviens. C’est la gloire des premiers pionniers catholiques d’avoir porté l’Evangile dans le Nord et dans l’Ouest. C’est à eux, c’est à leur souffrance--auréole qui les grandit--que l’on doit la conquête d’un pays aux ressources immenses, ce qui est bien, et le rachat des âmes, ce qui est mieux.

Je me souviens, c’est Jacques Cartier, c’est Champlain, c’est Maisonneuve et ces messieurs de Ville-Marie, c’est le sang précieux de Jogues, de Brebeuf, de Lallemand, de La Lande, de Messager et d’Aulneau, coulant sur la terre nouvelle et la fécondant.

C’est le chemin du martyre montré aux Pères Le Roux et Rivière, o. m. i. Aux temps héroïques? Non, en octobre 1913. Ce passé est d’hier, et plus que jamais tous ces morts sont vivants.

Je me souviens. C’est le Canada qui chante un hymne de confiance et d’amour.

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