L’HOMME AU BON CŒUR
Or Mgr Taché, évêque d’Arath, in partibus infidelium, parcourt son diocèse blanc suivi du fidèle Alexis. Et c’est Noël à Saint-Joachim[15]. C’est la grande manifestation de l’amour de Dieu pour les hommes.
[15] Aujourd’hui une paroisse d’Edmonton.
Noël! Satan s’écroule et la voie du salut s’offre à tous les humains. Noël! C’est l’accomplissement des prophéties, c’est la grâce, c’est le sacrifice et c’est la charité.
Dans ce monde perdu, loin du tumulte des villes, la grâce est plénière, le sacrifice absolu, la charité inépuisable.
Dans ces humbles églises de bois, bâties par les serviteurs eux-mêmes, nues comme l’enfant-roi sur la paille de son étable, on est plus près de vous, mon Dieu! On est sûr que l’iniquité sera effacée de la terre et que, dans la nuit sainte, la vraie lumière apparaîtra.
Les premiers qui accoururent à l’appel mystérieux, ce furent les bergers qui veillaient sur leur troupeau. L’un d’eux tenait dans ses bras une agnelle bêlante.
C’étaient des âmes de bonne volonté.
Ceux-ci, qui sont autour de vous, ce soir, sont parmi vos enfants, les plus humbles, les plus bas; regardez leurs yeux pleins de larmes, leur tendresse et leur humilité. Ils sont pareils aux pâtres de Judée, en vérité, votre ciel de gloire est pour eux, Seigneur, ils sont simples, ils sont bons et pauvres comme vous.
Et Monseigneur voudrait officier pontificalement, mais Monseigneur n’a pas de crosse.
Alors, le Père Lacombe, de son couteau, taille un bois vert, qu’il peinturlure avec de l’ocre jaune[16].
[16] Cette crosse est conservée à la mission Sainte-Anne.
Ne dirait-on pas une de ces imageries primitives, légende du bon saint Nicolas ou les trois Maries sur la nef?
Les sauvages sont là, il y a aussi Michel Normand et sa femme, Rose Plante, et trois Sœurs de la Charité: Sœur Emery, Sœur Lamy et Sœur Alphonse.
Il y a des petits enfants qui balbutient le nom de Jésus et des fillettes qui chantent en cri:
«Chantez au Seigneur des cantiques nouveaux, car il a fait des prodiges.»
Jamais chant n’a monté avec autant de force et de naïveté vers le Trône de Dieu.
Et quand tintent les clochettes annonciatrices, jamais foule ne s’est agenouillée avec plus de foi: le prêtre élevant l’hostie sent que son petit peuple communie avec lui.
«Il n’y a pas de place dans l’hostellerie», mais, entre l’âne et le bœuf, il y a place pour un tout petit être qui tend sa main fragile vers la lumière qui bouge doucement.
Les Indiens Cris et les métis courbent leur front orgueilleux, l’Esprit descend. Et voici que Monseigneur lève sa dextre, dans un geste, il exalte les cœurs; un Dieu est né pour le bonheur des hommes, de tous les hommes, qu’ils aient la peau cuivrée ou blanche, de l’une à l’autre terre il est pareil pour tous. Gloire au Dieu de Toute-Puissance, méritons-le pour partager, un jour, sa gloire et sa béatitude.
Et les grands enfants de la Prairie s’en vont, éblouis, ayant au fond de leurs prunelles un beau rêve infini.
· · ·
Au matin, grand émoi parmi les Cris.
Une clameur monte:
--Les Pieds-noirs! Les Pieds-noirs!
Les enfants terrifiés se cachent, les femmes se lamentent, les chiens hurlent, les hommes se préparent au combat.
Le Père Lacombe accourt. Là-bas, six guerriers dévalent la colline au galop de leurs chevaux bais.
D’un geste, le Père retient les armes.
Ah! l’arrivée magnifique, l’arrêt merveilleux! Les six cavaliers ont sauté. Ils se tiennent debout, immobiles et fiers, devant les naseaux de leurs bêtes frémissantes.
L’un s’approche. Le vent incline les plumes d’aigle de sa tête.
C’est Pied-de-Corbeau, chef redoutable des redoutables Pieds-Noirs.
Il dit:
--J’apporte la paix.
--La paix soit avec toi, répond le Père Lacombe, que veux-tu?
--Des hommes de ma nation racontent que le Grand-chef-de-la-prière est ici, nous voudrions bien le voir.
Mgr Taché s’avance en souriant:
--C’est moi!
Et l’Indien dont le temps a griffé les tempes, au bras fort, au cœur cruel, que rien n’émeut, se sent comme un enfant devant cet homme jeune dont le calme regard fouille le sien.
Prestige de celui qui parle au nom du Maître de la Vie, sérénité des âmes pures, le guerrier tremble comme s’il était en présence d’une vision surnaturelle.
Mais bientôt il se reprend:
--Grand-chef-de-la-prière, je viens te demander, au nom de ma tribu, une faveur.
Donne-nous une Robe-noire pour nous instruire. Je te promets que nul ne la molestera.
Je n’espérais pas avoir le bonheur de te voir. Mon cœur est satisfait de t’avoir rencontré avant de partir vers mes pères.
Donne-nous une Robe-noire pour nous apprendre la Vérité.
Ton envoyé sera notre hôte; par considération pour lui, nous ne porterons pas la guerre dans les camps ennemis.
Nous le respecterons, nous l’aimerons comme le fils de notre sang.
L’évêque dit:
--Je vous donnerai celui qui est déjà venu parmi vous. Celui-là même qui est auprès de moi et que vous appelez arsous kitsi parpi, l’homme-au-bon-cœur.
Et la joie pénètre l’Indien.
--Si le Père Lacombe vient, c’est que le Grand Esprit veille sur ma nation.
L’homme-au-bon-cœur! La belle âme--kamiyo atchakwet--qui aux heures sombres où l’Esprit du mal ravageait la tribu est venue leur apporter la consolation.
A ceux qui voulaient le détourner de sa mission, il répondait:
--Je suis le père de tous les sauvages. Ils m’ont appelé, il faut que j’aille. Ne sont-ils pas dans le chagrin et la misère?
Lamentable tableau, vision d’épouvante, dans les soixante loges le mal est entré. Les fermes, les enfants, les hommes, demi-nus, dévorés par la fièvre, gisent à l’abandon.
Comment faire, ô mon Dieu!
Il y a dix camps dans un rayon de quelques milles, tous sont frappés, la désolation est partout.
Dans une tente close, par dix, par quinze, les morts sont entassés. Les loups rôdent, les corbeaux tournoient.
Un homme tient son enfant dans les bras. L’enfant est mort depuis deux jours et le père lui parle, il lui soulève les paupières, lui ouvre la bouche dans l’espoir insensé de surprendre la vie.
La Robe-noire passe, absolvant les mourants, bénissant les morts, annonçant:
--Ceux qui souffrent verront Dieu!
Il met dans tous les cœurs une longue espérance.
Vingt jours, vingt nuits, sans relâche, sans repos, il va. Et lui-même est frappé.
Que va-t-il devenir? Que vont devenir ces malheureux? Il sent le froid de la mort, la fièvre bat ses tempes.
Toute sa foi est en Dieu.
--Seigneur, vous savez pourquoi je suis venu ici. Si vous m’ôtez la vie, beaucoup de ces pauvres sauvages mourront sans baptême et ne verront jamais votre Face adorable. Ma tâche n’est pas terminée, ne me rappelez pas encore. Seigneur! je veux encore me dévouer de toutes mes forces pour faire connaître et aimer votre Saint Nom...
Dieu a pitié de son fidèle serviteur, le mal recule et fuit.
Le dur hiver s’efface, la neige disparaît, le Renouveau arrive et avec lui des forces nouvelles qui régénèrent la tribu.
Pied-de-Corbeau se souvient, si l’homme-au-bon-cœur revient, un jour, parmi ses frères, Gens du Sang, Sarcis et Pieds-Noirs sont sauvés.
L’Indien, reconnaissant, baise l’anneau du chef de la Prière. Il est heureux, sa mission est remplie.
D’un bond, les guerriers sont en selle. Ils enlèvent leurs chevaux qui partent dans un galop.
On les suit longtemps sur la plaine blanche... ils montent la colline et le rideau de sapins les cache aux yeux des hommes.
· · ·
Cris et métis sont rentrés sous leur tente, les femmes accroupies surveillent le foyer, les enfants jouent avec les jeunes chiens.
L’homme-au-bon-cœur contemple son petit peuple. Il a bâti la maison du Seigneur, et, sur les bords du lac Sainte-Anne, les errants se sont arrêtés.
Mais ici la terre est rebelle aux efforts, elle refuse ses richesses et le Père Lacombe, pasteur qui a le souci du troupeau, expose sa peine à Mgr Taché.
Le sol est avare, ingrat, il a peur que les Cris ne se rebutent, ne se lassent, et qu’un matin, poussés de nouveau par leur instinct, ils ne reprennent leur course à travers la Prairie.
Des bonnes terres, il y en a, là-bas, plus loin, vers le lac Esturgeon.
L’évêque répond simplement:
--Nous irons, mon fils.
Par un matin clair, les deux hommes s’en vont à la découverte. Le Père Lacombe en raquettes «bat la neige» devant les chiens, cependant que Monseigneur maintient l’équilibre de la traîne.
Et les voici au haut d’une colline; le Fort des Prairies est à huit milles de là, une rivière serpente dans la vallée avant d’aller se perdre dans le lac qui miroite.
Les chiens soufflent.
Mgr Taché propose:
--Père, arrêtons-nous un peu.
--Bien des fois je me suis attardé ici. Après les longues courses, j’ai goûté le charme de ce paysage et son repos et son harmonie.
--Mangeons un morceau, fait gaiement l’évêque.
Frugal repas--eau claire et pémikan--mais qu’importe à ces hommes qui ont tout abandonné pour la solitude, l’exil, les privations sans nombre.
Etre Oblat, c’est être le dernier parmi les pauvres et les déshérités, c’est sacrifier les affections les plus chères, c’est renoncer, mais c’est être un porteur de lumière.
Depuis qu’ils ont pris le bourdon de saint Jacques, que de chemin ils ont parcouru.
Ils ont ensemencé les champs incultes et délaissés. Sont-ils payés de leur peine?
--Tu seras évêque, disait affectueusement Mgr de Mazenod à son cher fils Taché, qui refusait l’investiture pour rester Oblat, tu seras évêque et tu resteras Oblat.
Evêque, serviteur et roi!
Mgr Taché, dans le silence blanc qui l’environne, songe à sa destinée.
Il avait tout abandonné pour les missions, et Mgr Provencher, voyant sa jeunesse, murmurait:
--L’on m’envoie des enfants et ce sont des hommes qu’il nous faut.
Mais le vieil évêque discernait vite l’âme de feu qui animait l’apôtre et bientôt «frappé plus du mérite que de la jeunesse», il l’avait désigné pour l’épiscopat.
Cet honneur, il ne l’a pas voulu; pauvre évêque errant dans un diocèse immense, a-t-il atteint la perfection de la charité par la perfection du sacrifice?
Sur la neige, le soleil est éclatant, dans un ciel léger, les oiseaux passent. Et le Prélat sourit aux merveilleuses beautés de la nature, présent de Dieu aux âmes exilées.
Le Père Lacombe souffre en sa chair, les lanières de cuir blessent ses pieds déjà meurtris par des courses lointaines, mais «qu’ils sont beaux les pieds de ces hommes qui viennent annoncer la paix, apporter les vrais biens»[17] et l’esprit du missionnaire garde le souvenir de la scène sublime où, prêtre nouvellement ordonné, il vit Mgr Bourget s’incliner devant lui et lui baiser les pieds[18], symbole admirable... Depuis il a parcouru bien des routes, souffert bien des misères, il est l’homme de la Prairie, qu’il connaît dans ses moindres replis.
[17] Isaïe.
[18] 31 juillet 1847.
Mais sa tâche est loin d’être achevée, à chaque jour suffit sa peine et Dieu le mènera sur bien d’autres chemins.
Tout à coup, Mgr Taché se dresse. Le Paraclet le comble de sa grâce, et, plantant dans la neige son bâton, il prend possession de la terre.
--Ici, sera la nouvelle mission, ici, vous élèverez la chapelle et vous l’appellerez Saint-Albert, en l’honneur de votre saint patron.
... La neige a disparu. Les Indiens disent:
--Nous allons revoir notre bonne vieille mère la terre.
A cette place, le Père Lacombe a planté une croix. Tout autour, il y a des Indiens, des métis, une charrue, des bœufs, des chevaux, des chiens.
Le missionnaire a célébré la Sainte Messe sur la colline. Puis les hommes se sont mis en marche vers la forêt. La cognée sur l’épaule, ils cheminent, les voici arrivés. Le Père Lacombe commande:
--A genoux, prions le Maître de toutes choses de nous bénir et de bénir nos travaux.
L’oraison monte pour la première fois sur ce monde nouveau: «Notre Père... Je vous salue...» et l’invocation: «Saint Albert, aidez-nous à faire la volonté de Dieu.»
Puis la hache haute, l’homme-au-bon-cœur attaque un pin majestueux.
Le Père Lacombe commence la maison du Seigneur.
· · ·
Les années se sont succédé, l’espérance a grandi. Dieu a pris, tour à tour, et l’évêque et son serviteur. Mais autour de l’église une ville a surgi; dans les prairies, il y a des troupeaux par centaines, les granges sont pleines du blé de la moisson.
LE BON SAMARITAIN
Et l’homme-de-la-prière reprend sa course à travers la Prairie où sont les errantes brebis[19].
[19] Février 1865.
La saison est mauvaise, qu’importe! Il gèle dur, la traîne ira plus vite, plus vite on rejoindra les Cris.
Le fidèle Alexis bat la neige devant les chiens, le Père Lacombe est près de lui. Ils vont depuis l’aube, jouant des raquettes sans échanger un mot. La misère pèse sur leur âme, la fatigue les brise. Une trace est là qu’il faut suivre; les Indiens ne peuvent être loin, mais dans le mirage des neiges, le but recule qu’on croit atteint.
Voici la rivière La Biche, sur la rive un maigre taillis se hérisse. On va pouvoir dresser la tente.
Le métis siffle. Les chiens s’arrêtent et secouent leurs harnais.
--Mon Père, je suis content de faire «chaudière».
Le Père Lacombe avoue:
--Je commençais à traîner les raquettes.
Les bêtes dételées s’ébrouent. On prépare un lit de branchages, une brassée de bois sec et le feu pétille sous la marmite.
Les chiens ont croqué leurs poissons, ils creusent un trou dans la neige et s’endorment en boule. Les hommes mangent. La flamme éclaire leurs visages, visages rudes où se mêlent l’effort, la sérénité et la foi.
Ils ne parlent pas, suivant chacun un rêve différent.
Le Père, son espoir des âmes enfin conquises, le métis, l’unique désir de plaire à celui dont il s’est fait le serviteur.
Alexis porte en lui la double hérédité: blanche et crise, il a couru la terre du nord au sud, il connaît tous les secrets de la Prairie, il a vécu la belle vie de liberté, chassant le buffle, traquant le caribou, il a été «engagé», au service de l’Honorable Compagnie, relevant la piste des renards, des castors et des martres. Il a eu un foyer, mais la sauvagesse aimait les rubans et les perles multicolores, un commis passait, elle est partie. Alors il a suivi l’homme-de-la-prière, mettant sa confiance en lui.
Depuis, en toutes saisons, il l’accompagne! A pied, à cheval, en canot, à travers les prairies et les bois; sur la glace incertaine des lacs, dans les sentiers de la forêt, il oriente sa route.
Il se lève, ravive le feu, il reprend sa place et son rêve.
Rêve simple, rêve primitif, l’homme qui est là représente la miséricorde divine: le servir c’est servir Dieu.
Le Père est tout à son apostolat. Il a tout quitté pour les «missions sauvages» et la vieille maman attend, dans l’antique maison de Saint-Sulpice, le fils qui peut-être ne reviendra pas.
Vieille chère maman! Vieille chère maison! C’est là qu’un soir de 1695, Duhamel, dit «Sans-façon», revenant des champs, trouva son foyer saccagé, les petits enfants fous de terreur, sanglotant; les Algonquins étaient venus, puis ils étaient partis, emmenant la sœur aînée impuissante.
Vieille chère maison où l’aïeule maternelle a connu la joie du retour!
Il a joué tout enfant sur ces pierres polies par l’âge et sa jeunesse fut bercée par le récit tragique qui, à la veillée, passait de bouche en bouche.
Brrou! Il ne fait pas chaud! Si la poitrine est grillée, le dos gèle.
Le Père dit les Grâces, Alexis répond.
Sous la peau de buffle, les membres se détendent, le sommeil pèse sur les paupières. On va pouvoir dormir. Repos de la bête lassée. Enfin!
Un gémissement.
Le Père Lacombe se dresse. Plus rien. Le bruit du vent sans doute qui passe dans les épinettes. Il se recouche. La plainte reprend.
Il appelle:
--Alexis, entends-tu?
--Il me semble.
--Ce n’est ni un lièvre, ni un hibou.
Le métis claquant des dents murmure:
--Père, c’est un revenant.
Puis il enfouit sa tête sous la couverture:
--Mon brave Alexis, je t’assure que messieurs les revenants restent chez eux par un froid pareil.
La plainte se prolonge, elle monte plus grande, plus forte.
--Allons, debout, viens avec moi.
Le métis hésite.
--Il fait si noir.
--Soit, j’irai seul.
Et le Père se lève, à tâtons dans la nuit, les mains tendues.
On gémit, certes, mais où?
Il va, se heurtant aux arbres, ses pieds enfoncent dans la neige, s’enchevêtrent dans les broussailles.
Tout bruit cesse; le silence dans les ténèbres. Et malgré sa bravoure, le prêtre sent l’effroi qui pénètre son cœur.
Ah! aaaa... Le râle déchire la nuit.
L’homme se penche, une femme est étendue, pressant contre son sein un enfant qui semble n’avoir plus de souffle.
Elle gît sur la cendre encore tiède d’un foyer. Pour trouver un peu de chaleur et de vie, la malheureuse s’est couchée là.
--Que fais-tu? Qui es-tu?
--Ils m’ont abandonnée.
--Lève-toi.
--Je ne puis.
--Essaie.
--J’ai les deux pieds gelés. Je vais mourir, je vais mourir.
Le Père Lacombe crie.
--Alexis! Alexis! Viens vite, une femme, un enfant... apporte un peu de lumière, vite, vite.
Le métis retrouve toute son énergie. Il s’agit de vivants, il accourt, il est là. Le tison éclaire une face exsangue, un corps à moitié nu. Pour préserver l’enfant du froid, elle s’est dépouillée. La lueur éveille l’enfançon qui tette goulûment le sein épuisé de sa mère. Avec d’infinies précautions, les deux hommes transportent l’Indienne jusqu’au camp.
Alexis ranime le feu et prépare le thé; cuillère par cuillère la femme boit.
La Robe-noire se penche sur cette misère. Il faut ramener la circulation du sang vers les extrémités. Hélas! il est trop tard, la décomposition a déjà fait son œuvre.
Quelle pitié! Ne rien pouvoir, être impuissant devant une telle infortune.
Et la femme conte son histoire. L’éternelle histoire, toujours vraie, toujours pareille sous toutes les latitudes du monde.
--J’ai vingt ans, je suis mariée. Mon mari est devenu un méchant homme. Il ne m’aime plus. Il me bat. Je l’ai accompagné, comme les autres femmes, à la chasse, il m’a repoussée; je suis allée à l’aventure... puis j’ai voulu revenir, le camp était levé et j’ai marché pendant des heures, j’avais faim, j’avais froid, et mon enfant a pleuré. Il voulait vivre, lui. J’ai couru, j’ai couru, mes pieds devenaient de plus en plus insensibles. J’ai retrouvé un autre campement. Les hommes étaient partis. Aller plus loin, ailleurs, je n’ai pas pu... alors, je me suis traînée sur ces cendres chaudes pour y mourir.
Dans la nuit, il y a des bêtes... la mort est là... Grand Esprit, si tu veux sauver mon enfant, envoie quelqu’un à mon secours avant que je meure.
Le Maître de la vie m’a exaucée, puisque tu es venu. Maintenant, je puis mourir.
Et la malheureuse tombe, épuisée. Le Père la recouvre de son unique couverture. Il passe la nuit accroupi devant le feu, pleurant sur l’infortunée et priant.
Comment rejoindre les Indiens? Avec le faible traîneau comment transporter une aussi lourde charge? Mais Alexis s’active, il coupe, taille, coud et lorsque l’aube chasse les affres de cette épouvantable nuit, on peut installer la malade et son petit sur la traîne agrandie, transformée.
Les chiens tirent, le métis aide les chiens, le Père pousse à l’arrière et maintient l’équilibre. Et tout le jour, on va.
Enfin! Voici les tentes au bord de la rivière.
--L’homme-de-la-prière arrive, l’homme-de-la-prière est là.
Et les sauvages accourent, empressés.
Mais la Robe-noire est courroucée.
--Où est le monstre qui a abandonné sa femme et son enfant?
--Il est là, dans la petite tente.
--Qu’il vienne.
L’Indien paraît, il se dandine, il fait le beau, il rit, bravant le prêtre:
--Tu aurais mieux fait de la laisser mourir, je n’en veux plus, j’en ai une autre. Fais d’elle ce que tu voudras.
--Ah! méchant homme. Tu es pire qu’un vil animal. Les animaux ont plus de pitié pour leurs petits, ils les défendent. Va-t’en, tu es indigne de rester avec tes frères, regarde, tous ils ont honte de toi.
Le Père est pareil à l’ange du châtiment et comme l’homme à sa première faute, l’Indien part, accablé sous la malédiction de Dieu[20].
[20] La malheureuse femme survécut, amputée des deux pieds. Elle vécut à Saint-Albert, où elle reçut le baptême. L’enfant, une fille, fut recueillie par les religieuses.
DE L’OCÉAN A L’OCÉAN
--Ho! Hisse!
--Attention!
--Ho! Hisse!
--Ho!
Au commandement, les seize garçons soulèvent le rail, le portent quelques pas.
Un coup de sifflet.
Le rail retombe avec un bruit sourd. La terre tremble.
--Prends garde, Patrick!
--A toi, Arnold!
--Hé là! La Montagne!
De Mandeville, Johan Johnson, Piccoli, Hans, Rodriguez, Jim...
Toute la vieille Europe est là. Ils sont là les aventuriers du monde, les chercheurs d’horizons nouveaux; tous ceux qui surgissent on ne sait comment, on ne sait d’où, lorsqu’il y a des coups à donner, de l’or à prendre, de la misère à recevoir.
Ils ont suivi Cabot, Pizzaro, Pinçon, Cartier, Vespucci, Colomb, Champlain, Gama, Cavelier de la Salle, tous les grands découvreurs de terres inconnues, tous ceux qui, pas à pas, dans la douleur et dans la joie, enfantaient un monde, reculant toujours plus loin les limites des connaissances humaines.
Ils accompagnaient le Père Marquette sur le Mississipi, de Querguelen aux mers du Sud, de Lesseps à Suez, Lyautey au Maroc.
Les charniers de Chagres et de Colon ont vu finir leur course.
Ils ont péri dans les ravins de la Sierra.
Leurs os blanchissent dans les déserts de l’Utah et du Colorado.
Ils sont partis, un jour, dans la Pampa, et ne sont jamais revenus.
La jungle s’est ouverte devant eux qui les a dévorés vivants.
La forêt guyanaise a mélangé leur poussière aux chaudes pourritures amassées par les siècles.
Ils ont disparu dans l’énigme religieuse des Indes, dans les passes du Thibet, dans les steppes mongols.
Ils ont eu le vomito-négro à Caracas, la fièvre jaune à Rio, la peste à Malacca.
Francis Garnier les menait au Tonkin, Dodds au Dahomey, Gallieni à Madagascar. Ils suivaient à la piste de Brazza au Congo et Mangin au Chari.
Ils ont été payés par Alexandre, par Rome et par Carthage, Napoléon leur a donné l’Europe, du Guadalquivir à la Bérésina.
Ils ont erré sur la mer des Tropiques.
Ils ont forcé la Vera-Cruz et Saint-Domingue.
Dans l’île de la Tortue, ils ont joué aux gentilshommes, et leur bourse vidée, ils ont guetté les galères de Sa Majesté Catholique, pillé les galions du Roi-Soleil.
Surcouf les connaissait, et Jean Bart et Forbin.
Ils ont ramé sur les barcasses barbaresques, sous la chiourme des pirates salétins. Ils ont fini dagués, arquebusés, la hart au col.
Toutes les ruées, tous les rush les ont vus, alertes, maigres, noirs et gais, francs compagnons et joyeux drilles, sacrant et massacrant.
Pour du pétrole ou pour de l’or, pour rien aussi, pour le plaisir, ils ont donné leur vie, mais toujours comme le phénix fabuleux, ils ont ressuscité d’entre les morts.
Ils sont ici présentement.
Les missionnaires ont dit:
--Il y a dans les pays de l’Ouest des terres fécondes. Mais pour les atteindre, il faut traverser des grands lacs, s’aventurer dans la Prairie jusqu’au pied des Rocheuses.
Il n’y a pas de routes? On en tracera une de l’Océan à l’Océan.
De Montréal à Fort-Gary, de Fort-Gary à Vancouver[21].
[21] Il y a de Montréal à Vancouver 4.679 kilomètres.
C’est pourquoi Rodriguez, Piccoli, Hans, Johnson, Jim, de Mandeville sont là.
Hier ils étaient à la Rivière Rouge saluant de «hurrahs» frénétiques la première locomotive qui arrivait, sur une goélette remorquée par le Selkirk.
Le carillon de Saint-Boniface sonnait à la volée.
Hymne de joie, cantique d’allégresse! C’est la civilisation qui vient et le progrès; une ère nouvelle commence.
Aujourd’hui, ils sont sur la rivière de l’Aigle, à 67 milles du portage du Rat[22]. Il y a vingt camps et quinze cents hommes; alors, au milieu des chantiers, le Prêtre est venu[23].
[22] Kenora.
[23] Le Père Lacombe.
Apostolat difficile, patience de tous les instants! Blasphème, profanation, ivrognerie, grossièreté, brutalité, qu’importe! la Robe-noire est là, prête au pardon de toutes les fautes, à l’absolution de tous les péchés.
Dieu habite une hutte rustique et le miracle s’accomplit.
Après la rude journée, des hommes viennent, ils entrent, un à un, ou par groupe de trois, le bonnet à la main, en habit de travail, faces hâlées, têtes hirsutes, barbes broussailleuses, mentons blancs-becs, les gros souliers cloutés râpent le plancher. Assis sur le bord des bancs, ils chantent.
Au fond du limon des âmes, il y a des réminiscences enfantines. Noël! Noël! Peu à peu, le passé remonte de l’ombre.
Une note, un air fugitif, c’est toute une époque qui revit. C’est l’église du village aux murs blanchis, aux saints naïfs, la bonne grosse voix du curé, les fillettes aux tresses blondes, le fichu des grand’mères, la blouse bleue des paysans.
Le banc du catéchisme et, sur l’autel, la Vierge qui tient dans ses bras un tout petit enfant.
Cet enfant lui ressemble comme un frère, il est pareil à lui, ils ont joué tous deux, sur la place, sous les platanes feuillus.
Et deux grosses larmes hésitent aux bords de ses paupières et roulent sur les joues; du revers de sa main calleuse, il les efface.
Panis Angelicus Fit panis hominum...
Il chante... il chante, lui, l’homme qui a roulé sur toutes les routes de la terre, et dans quels bouges, Seigneur!
Dat panis cœlicus...
Il chante, sa voix est éraillée, les mots roulent comme des graviers, et ses lèvres inhabituées retrouvent des paroles anciennes.
Il chante... N’est-il pas ridicule? Mais non, son regard aperçoit tous les visages, tendus vers le même effort, dans une même attention.
O res mirabilis.
Et son chant monte à l’unisson, emportant toutes les souillures de son âme.
Mais le Prêtre sait comment il faut parler, comment il faut agir. Et l’office terminé, il entonne à pleine voix des refrains populaires.
Alouette, gentille alouette, Alouette, je t’y pleumerai...
Et les grands gosses, amusés, reprennent en chœur:
Et le cou, et le cou, Et le bec, et le bec, Et les yeux, et les yeux, Et la têt’, et la têt’, Alouett’, alouette...
Dans la nuit, sous un ciel étoilé, les hommes rentrent meilleurs. Leurs pas sonnent plus hardiment sur la route, cette route qu’ils construisent eux-mêmes, et qui demain ira, comme eux, vers l’avenir, vers l’inconnu.
Une à une, les lampes s’éteignent. Dans l’ombre, une bête s’ébroue.
Dans la hutte, une lueur. Dieu veille sur le salut des hommes.
LA CHANSON DU TRAVAIL
Au matin, les gars s’en vont, l’outil sur l’épaule, les mules font tinter leurs grelots, les ânes aux pattes grêles trottinent, les bœufs tirent de lourds chariots bâchés. Une jument rue, un cheval piaffe.
Il y a des cris, des appels et des rires.
Tous saluent la Robe-noire, debout sur le seuil de sa porte.
Pour chacun, le prêtre a un mot, il les reconnaît tous. Ce gamin aux yeux rieurs, c’est Sylvestre L’Heureux, un Canadien français de Saint-Hyacinthe.
--Buenos dios, padre.
Celui-ci, au teint couleur d’olive, c’est Rodriguez, un Espagnol qui prouve que le Maure occupa les Espagnes.
Goodtag, c’est Johan Johnson, un Islandais de Reykiavik.
--Bonjour, Patrick, gare au brandy!
Et l’Irlandais lève la main pour perpétuer son serment: serment d’ivrogne? Peut-être... mais le Père est si indulgent.
Ils vont, pour une piastre et demie, faire sauter les rochers qui ferment l’horizon, combler les ravins, assécher les marécages et les lacs, ils vont œuvrer dans l’eau, dans le froid, dans la neige ou dans le soleil.
Les pics sonnent sur cette terre qu’ils ouvrent au progrès des hommes et le long de la voie monte la chanson énorme du travail.
--Bonjour, bonjour, mes enfants.
Le camp est vide, dans les baraquements des femmes préparent du café.
Des Sauteux timides arrivent avec des couffes pleines de poissons.
Ils sont vêtus, déjà! de défroques civilisées; dans les manches du veston, leurs mouvements sont moins souples, leurs gestes malhabiles. Oh! les hilares couvre-chefs!
Et le Père Lacombe voit, dans un tourbillon de poussière qui les suit, les hommes en marche vers l’avenir.
Ceux qui sont là devant ses yeux, c’est tout le passé, la gloire d’être libre, la fierté d’être soi. Une tristesse courbe son âme. Qu’est-ce qui est mieux? Ceux-ci ou ceux-là?
Pour ces derniers, il a peiné, il a souffert mille misères, Sauteux, Gens du Sang, Cris de la plaine ou des bois, ils ont accepté la parole divine.
Et la civilisation s’est abattue sur eux comme un vol de sauterelles. La transition ne sera-t-elle pas trop forte? Comment la supporteront-ils?
Déjà l’alcool et les maux inconnus vont en croupe des trafiquants.
Autour des clochers, à l’ombre de la Croix, des villages se sont établis. La moisson des âmes a mûri malgré les bourrasques et malgré la tempête.
Mais la marée monte de l’immigration: Ruthènes, Galiciens, Irlandais, Petits Russiens, Piémontais et Lombards, tout ce qui souffre dans les bas quartiers de Rome, de Londres, de Paris, dans les ghettos de Pologne, de Hollande, ou d’Autriche, tout ce qui aspire à la lumière, à l’air pur, traverse l’Océan.
Ils avancent vers les plaines du Manitoba, de la Saskatchewan, ils arrivent, ils sont là.
Les ministres protestants ne craignant plus d’être scalpés les suivent; ils ont de l’or, des présents, une morale plus souple et plus facile.
--Que va devenir votre peuple, Seigneur?
La lune affamée[24] roule toutes les nuits dans le ciel morne et le bison a disparu.
[24] Epoque à laquelle disparaissent les bisons pour quelques semaines.
La dernière expédition, quelle tristesse, quel désastre!
Une chaleur torride, les orages qui balaient la Prairie, emportant tout sur leur passage. Hélas! la Prairie est morte. Des cavaliers passent qui ont perdu la fierté de jadis; dressés sur les étriers, ils fouillent du regard l’horizon, mais rien ne bouge, rien ne vit.
Autour des missions, à Saint-Albert, à Sainte-Anne, les sauvages se pressent, la faim les ravage.
Arsous kitsi parpi, l’homme-au-bon-cœur, que pourra-t-il pour eux?
--Mon Dieu, rendez-moi mes sauvages, laissez-moi souffrir et mourir avec eux.
Et quittant les chantiers, le Père Lacombe reprend sa besace et son bâton de pèlerin. Il a cinquante-six ans, toute son énergie et toute sa jeunesse. Mais il ne reconnaît pas sa route. Dans le district de Castor, sur la colline, le Fort de traite a disparu, le Fort qu’il a sauvé au cours d’une nuit mémorable de l’assaut des Pieds-Noirs[25]. Il y a une rue, des maisons, des marchands; le fil du télégraphe court de poste en poste.
[25] Janvier 1870.
La Robe-noire est revenue. Kamiyo-atchakwé, l’homme-à-la-belle-âme! Et de toutes parts les Indiens accourent, ils lui baisent la main avec des larmes dans les yeux.
--Père, le buffle a disparu, et plusieurs de notre nation sont morts de faim! Toi, qui nous a toujours aimés, prends pitié de notre détresse.
Les sauvages sont désormais parqués dans une réserve, ils ne sont plus libres, ils vont s’anémier, ils vont mourir.
Tout change, tout se transforme.
Plus au sud, aux confluents des rivières de l’Arc et du Coude, Calgary se dresse orgueilleuse. Mais là-bas, au pied des Monts-Rocheux, les Pieds-Noirs attendent, maîtres de l’heure qu’ils ont choisie.
Ils guettent la Bête monstrueuse qui mange du feu et crache de la fumée. Ils la guettent et ils l’abattront. Les anciens exaltent déjà le courage des jeunes hommes et ceux-ci ont hâte de montrer qu’ils sont aussi des guerriers valeureux.
Les ouvriers ont conduit le rail jusqu’aux portes du territoire, ils vont franchir le gué de la rivière de l’Arc. Ils sont insouciants et gais. Ils chantent et la mort est en embuscade.
--Les sauvages! Ils peuvent venir, on les recevra!
Au chant des blancs répond le chant de guerre, toute la nation est debout, et Pied-de-Corbeau est son chef.
Tout a échoué auprès des Pieds-Noirs. Le désarroi est complet dans les sphères gouvernementales, on s’attend aux pires événements. C’est alors que les hauts fonctionnaires de la Compagnie du Canadian Pacific, connaissant le prestige et la grandeur de l’apostolat du Père Lacombe, le supplient d’intervenir. Il accepte, il part, il arrive porteur des présents d’amitié, mais un présent n’est rien à côté de son cœur qu’il apporte.
--Maintenant que j’ai la bouche ouverte[26], je vous prie de m’écouter. S’il y a quelqu’un parmi vous qui puisse dire que je lui ai donné un mauvais conseil, que celui-là se lève et parle sans crainte.
[26] Pour pouvoir prendre la parole dans une assemblée indienne on doit faire un présent.
Personne n’a bougé.
Alors la Robe-noire poursuit:
--Eh bien! mes amis, j’ai un conseil à vous donner, aujourd’hui; laissez passer les blancs sur vos terres. Ces blancs ne sont que des travailleurs, ils obéissent à des chefs, c’est avec ces chefs qu’il faut traiter. Dans quelques jours, le gouverneur viendra lui-même, il entendra vos plaintes et, si l’arrangement qu’il vous proposera ne vous convient pas, il sera temps alors de garder vos terres et de les défendre.
Pied-de-Corbeau prend la parole et déclare:
--L’homme-de-la-prière a dit des choses sensées. Ecoutons-le[27].
[27] On donna aux Pieds-Noirs des terres plus au sud de leur réserve. C’est ainsi que le Père Lacombe, Oblat de Marie-Immaculée, en juin 1883, évita le massacre des blancs et gagna l’estime des directeurs du chemin de fer du Pacifique. Ceux-ci, par la suite, le reconnurent «pour un jour» directeur de l’Honorable Compagnie, ce qui lui valut une «passe» gratuite sur tous les trains, passe «Father Lacombe and secretary» qu’il donnait très généreusement à ses collaborateurs, lui-même voyageait «sur sa mine». Ce qui fit un jour un étrange quiproquo.
La Supérieure des Sœurs Grises, accompagnée d’une jeune converse, se rendait à Edmonton munie de la fameuse passe; arrive un contrôleur. On lui montre la carte. L’homme, suffoqué, demande:
--Well! Who is Father Lacombe?
La Supérieure répond:
--I suppose it ought to be me.
--All right, sisters.
Et maintenant, de l’Océan à l’Océan, sur le rail qui luit, la Bête humaine passe, amenant la prospérité et la vie. Les ranchs succèdent aux ranchs, les villes aux villes. Le train roule au milieu des épis sous le soleil de Messidor.
Les clochers grêles dans un ciel opalin attestent l’effort des serviteurs de Dieu, des précurseurs, de ceux qui ont montré la route.
Quelques totems sont les témoins des races disparues. Aujourd’hui dévore hier. Le Passé? Des crânes de bisons blanchis dans la Prairie et quelques chaussées de castors.
UN SOUVENIR PARMI MES SOUVENIRS
--Freddy, mon garçon, vous êtes bien le plus insupportable Français de France que je connaisse, et Dieu sait si j’en ai rencontré, au cours de ma vie, des Français.
Quand vous aurez fini de courir le cali-mailla avec ce chien?
Un chien, d’abord, ça doit coucher sur la dure et non dans une maison d’chrétien.
--Sulpice La Berge, mon ami, vous êtes un sans-cœur. Si vous vouliez lever votre honorable personne, vous constateriez que le thermomètre marque 33° sous zéro et que la sagesse des nations proclame qu’il fait un temps à ne pas mettre un chien dehors.
--Oh! J’sais ben, avecque vous on n’a jamais le dernier. Enfin, je préfère vous voir faire l’chicoteux que d’vous voir avec des chimères.
Et, renfrogné, Sulpice La Berge, Canadien de Montréal, en-dessus de Québec, tire sa pipe et ne dit plus mot.
Le chien heureux de sentir mes doigts lui gratter le crâne, s’est couché à mes pieds, devant le feu. Il étend ses pattes et dort, le museau allongé.
J’ai raconté ailleurs[28] mes randonnées et ma vie au cœur de la Forêt nordique, vie dure et saine dont je garde le souvenir parmi les souvenirs de ma jeunesse errante.
[28] La Bête errante, le Grand Silence blanc, 2 volumes. Ferenczi, éditeurs.
Sulpice La Berge et Gregory Land! Fidèles compagnons, amis sincères; mes courses de Dawson à Eagle, de Circle-City au placer de Last-Chance. La descente du Yukon, la Porcupine et la rivière Plumée où j’ai failli mourir; les Barren Grounds, les terres désolées et le delta du Mackenzie: les chiens courent sur la piste, un halo monte dans la transparence du ciel, ses hachures descendent comme une pluie de feu, flammes rouges et vertes, dans une circonférence se forme une croix.
La croix de mort qui veille sur les champs de l’éternel repos? ou la croix d’espérance qui mène les hommes vers Dieu?
Faut-il renoncer?
Faut-il croire?
J’ai posé l’interrogation à mon âme civilisée. Cette âme qui était si fière d’un peu de science amassée, qui se croyait «pas comme les autres» et souvent «plus que les autres».
Dans la faim dévorante de savoir, dans la folie de ses vingt ans, elle était allée aux extrêmes, hurlant avec les loups.
Quelle misère!
Mais dans les solitudes du grand silence blanc, j’ai senti peser sur moi l’angoisse du problème à résoudre. Et, dans ma détresse, devant l’immensité qui m’entourait, seul à seul avec Dieu, j’ai retrouvé ma route.
Je suis sorti meilleur, exalté de l’épreuve et si je suis revenu dans le tumulte des villes, j’ai du moins la paix religieuse du cœur.
Magie des aurores boréales, longues nuits polaires, secondes où ma vie coulait peu à peu, misère, dénûment, privations, j’ai tout connu sans jamais regretter.
Je vous ai rencontrés, hommes-de-la-prière, sur les pistes glacées, souffrant de notre souffrance, pleurant sur nos péchés.
Et c’est depuis que je vous aime, Mgr Grouard, Mgr Breynat, Père Falher, Père Lefèbre, Père Moulin, Père Pétour, Père Blanchin, tous ceux, tous ceux, tous ceux qui ont sacrifié les forces vives qui les animaient pour le salut des mauvais garçons que nous sommes.
Depuis lors? Non, après, bien après. La germination a été lente, l’assimilation longue, l’élaboration secrète.
Lentement, le grain de sénevé est sorti de sa gangue. Ce fut longtemps une tige fragile avant d’être un épi.
Il me souvient, j’entends la voix de mon ami:
--Freddy, mon garçon, vous êtes bien le plus insupportable Français de France que je connaisse...
J’ai joué avec mon chien. Mon chien dort. Sulpice La Berge fume sa pipe et crache.
Puis sa pipe meurt, il la tapote sur le talon de son mocassin, la fourre dans sa poche et dit:
--Du reste, les Français de France, c’est tous des drôles d’corps, turluro-turlurette, ça piaille comme de la volaille et ça crie à la liberté, la liberté pour soi mais pas la liberté des autres. Déplante-toi de là que je m’y mette. Ça veut crâner même avec le Bon Dieu. Ça naît, pour le moins, socialiss’ et révolutionnaire, mais dès que ça a quatre ans, ça joue au soldat. Ça trépigne: «Je veux de la poudre et des balles...»
Je souris:
--Permettez, Sulpice, notre civilisation...
Le grand mot est lâché qui fait bondir mon homme.
--Vot’ civilisation, du propre, hein! parlons-en!
A ce moment, la porte s’ouvre, une ombre entre à tâtons: c’est Layellé, le vieil aveugle Peau-de-lièvre.
Il va s’asseoir auprès du poêle et tire son chapelet.
Sulpice La Berge poursuit:
--Vot’ civilisation, plus de Bon Dieu, plus rien de rien, des bêtes et pis.
On ne croit plus à saint Joseph ni à saint Antoine, mais le trèfle à quatre, ça c’est sûr et certain, et les couteaux en croix et le treize et le vendredi qu’je te dis, demain vous adorerez un âne, yes, sir, un âne.
Sulpice s’est oublié jusqu’à parler anglais, sa colère est au paroxysme.
Il sort sa pipe, la bourre du pouce, prend un tison, tire trois bouffées et demande:
--Voyons, quoi qu’elle a fait, vot’ civilisation?
--Mais, Sulpice, l’électricité, le radium, les automobiles?
--A quoi qu’ça sert d’avoir des «chars»? On arrive toujours au but. Ma chandelle me suffit pour voir les lettres de mon Evangile, et vot’ radiquoi, radico, radi, que les cinq cent mille diables l’emportent: j’sais-t’y ce que c’est, moi, et d’abord à quoi qu’ça sert?
Sous sa grosse malice, je sais, parbleu, qu’il a raison et notre pauvre humanité n’est ni meilleure ni pire,--pire peut-être, puisqu’elle se crée sans cesse de nouveaux besoins.
Des progrès techniques, certes, mais des progrès moraux? Oserai-je soutenir à Sulpice La Berge, Canadien français, que sur la machine ronde nous en ayons accompli un?
Et la dispute dure des heures. Soudain, Layellé parle, Layellé dont nous avions oublié la présence auprès du poêle.
--Depuis le jour où le Fils a aperçu la petite île[29], et où il a dit en chantant--les Peaux-de-lièvres ont conservé ce chant:
[29] La terre, que les Indiens croient une île ronde.
«O mon Père, assis en haut, allume donc le Feu céleste car les hommes sont malheureux.
«Le Grand Esprit a donné le Feu, mais les hommes n’ont pas eu le bonheur.
«Ils n’auront jamais le bonheur.
«Ils sont tous pareils au corbeau.
«Au temps où l’homme parlait comme le chien, le corbeau était le plus bel oiseau qui jamais ait volé dans le ciel. Il avait la plus belle voix et son chant charmait la terre.
«Mais l’orgueil lui vint de ses plumes et de sa voix.
«Il disait partout: «Je suis le plus beau des oiseaux.» Et cela irrita, à juste raison, les autres oiseaux: la gelinotte, l’alouette, le linot, la buse, le faucon et le grand aigle qui vit au creux des monts. Et comme le corbeau chantait, ils se précipitèrent sur lui, le prirent par le cou et, le tenant ainsi, ils le plongèrent dans le charbon.
«Le corbeau se débattait, il essayait de crier, mais sa gorge était trop serrée.
«Enfin, ils le lâchèrent et le corbeau, traînant ses ailes, regagna son nid, sur le haut d’un peuplier, mais, depuis ce jour, il est tout noir et sa voix ne pouvant sortir, il fait «croa, croa, croa».
Et Layellé s’arrête de parler.
Doucement, un à un, les grains glissent sous ses doigts.
Le vieil aveugle indien prie pour le salut des âmes.
SOLITUDE
Le blizzard s’est levé, balayant le lac et la plaine et heurtant la maison. La maison? Une hutte de bois, recouverte d’écorce, surmontée d’une croix. Une lanière de cuir ferme et ouvre le loquet.
Sous la porte, la bise siffle. Le thermomètre marque 40 sous zéro.
Autour de la «mission», quelques loges sauvages. On n’entend pas un bruit: hommes, femmes, enfants, vieillards, se sont terrés.
La Robe-noire est seule en cette solitude. Depuis trois ans, elle vit dans cette pauvreté. Depuis trois ans, l’homme de la prière n’a rien reçu. Le steamboat qui portait à York le ravitaillement a fait naufrage. Il faut compter sur soi si l’on veut vivre.
Et c’est la pêche sous la glace, la visite des filets et des lignes, la capture problématique de la loche ou de la truite grise.
En dix jours, soixante-dix hameçons ont rapporté quatre poissons.
Mon Dieu! Mon Dieu! quelle misère!
Etre tout seul, tout seul, sans espoir, sans ami. Une angoisse l’étreint. S’il allait mourir là!
Sa main passe devant ses yeux et retombe accablée. Les doigts ont rencontré la croix, sa croix d’Oblat, sa croix de missionnaire.
Et le courage lui revient.
N’a-t-il pas accepté ce long et lent martyre? N’a-t-il pas lui-même choisi cette vie pénitente, cette vie humiliante?
La souffrance est son apanage mais il a la consolation de la foi.
Oui, mais là-bas, par delà l’Océan, c’est le séminaire ensoleillé, les bons maîtres, les condisciples. Une route s’offre à lui; la vie paisible dans la campagne, le village assoupi dans la ceinture verte des vignes, la garrigue odorante où les troupeaux s’en vont, tintillants de clochettes, la ligne bleue de la mer et les voiles blanches à l’horizon.
Des ouailles paisibles, une église coquette, une cure ombreuse, le bréviaire est lu; à l’abri de la treille, des abeilles font une ronde autour des grappes, un grillon chante dans l’herbe drue, la bonne herbe parfumée où les bêtes à bon Dieu processionnent. Le vin est frais, la chère savoureuse, les cuivres étincellent, dans la cuisine voûtée où la servante s’active.
L’Angelus! Déjà? Je vous remercie des grâces de ce jour.
--Pourquoi me tentez-vous, Seigneur?
La porte s’ouvre sous un coup plus violent, la bourrasque entre qui chasse la vision. La réalité est là qui s’impose.
Personne ne verra sa douleur ni sa joie. Pauvre joie, douleur si grande d’être seul.
Il a la sensation certaine d’une présence autour de lui. Quelqu’un est là qui rôde. La chandelle de suif agrandit les ombres, une flamme plus haute met une lueur sur les pieds saignants du Christ, la flamme monte encore, elle éclaire le flanc troué par le fer de la lance, et maintenant voici la belle face résignée.
Jésus en croix a posé ses yeux calmes sur son fils malheureux. Les lèvres bougent. Il va parler, il parle:
--Venez dans la solitude et reposez-vous un peu.
C’est la parole qu’il disait aux apôtres, à ceux dont il avait marqué d’avance le destin.
--Pardon, Seigneur, d’avoir douté.
Un pitoyable sourire anime le visage où les épines pleurent des larmes de sang.
--Pierre a douté et moi-même n’ai-je pas voulu éprouver l’abandon de mon Père?
Alors, l’homme-de-la-prière tombe à genoux, remerciant Dieu de la part qui lui est faite.
Il est seul, oui, mais la présence du Maître anime sa solitude.
C’est le blizzard qui hurle? Non, ce sont les démons déchaînés, furieux de voir, debout devant la porte, un bel archange protecteur.
O solitude, paix inaltérable du cœur. Il a exclu à jamais les biens de la terre. S’il le fallait, à nouveau, il dirait:
--Ecce ego, mitte me. Me voici, envoyez-moi.
Il sort purifié de son angoisse, son sacrifice n’est pas accompli. Il n’est rien par lui-même qu’un pauvre être souffrant dans sa chair misérable, mais l’esprit de la Toute Puissance, le Paraclet le dirige, il est la manifestation de Dieu.
La bonté, la charité, sont les sœurs jumelles, nées de la douleur, douleur, source de l’héroïsme. Qui n’a pas souffert ne peut se pencher sur la souffrance des autres.
Et la Robe-noire accepte son destin. Lui, comme les autres, comme tant d’autres, il a souffert, il souffre, il souffrira: la vermine, le froid, la faim, l’affreux isolement.
Il use sa force dans un labeur sans gloire, dans l’obscurité et dans l’abjection.
Cette mission, Seigneur, vous la lui avez donnée. Dans elle, il a mis tout son cœur.