‹ L'Espion X. 323 - Volume II - Le Canon du sommeilChapitre 21 sur 41 · Chapitre 1 DANS LES NUAGES

Chapitre 1 DANS LES NUAGES

J’étais penché sur la balustrade de bronze d’aluminium qui entourait toute la nacelle, n’ayant que deux solutions de continuité, l’une à l’avant, l’autre à l’arrière. Ces « coupées », analogues à celles qui interrompent les bastingages d’un navire avaient pour but de livrer passage aux hommes d’équipage en cas d’avarie aux hélices. Le fond de la nacelle se continuait au delà, jusqu’aux extrêmes pointes de l’enveloppe fusiforme, par une étroite passerelle métallique, pont vertigineux jeté au-dessus du vide, et où l’homme qui s’y engageait, n’avait d’autre point d’appui qu’un filin, tendu à hauteur d’épaules, en main courante.

L’ombre peu à peu avait envahi le ciel. Si haut que nous fussions, sa vague ténébreuse nous avait atteints. Nous flottions à présent dans la nuit. Au-dessus de nos têtes, dans le ciel encore vaguement lumineux, les étoiles s’allumaient ; d’abord imprécises, mais augmentant d’intensité de minute en minute.

En dépit du naufrage intime de mon « moi », je m’intéressais à ces aspects nouveaux, inconnus de l’humanité qui rampe à terre. Le reporter du Times se donnait carrière.

– Que prépare Strezzi ?

Ces trois mots bruissent à mon oreille. Qui a parlé ? Je regarde.

X. 323 est auprès de moi. Sur sa physionomie de Slave désabusé, une inquiétude se marque en rides profondes.

– Pourquoi la question, à laquelle il m’est impossible de répondre ?

– Pour vous avertir. Tant que la lumière du jour a pu permettre aux yeux des « hommes terrestres » de nous apercevoir, le dirigeable a marché vers l’Est.

– Eh bien ?

– La nuit venue, il a brusquement obliqué vers le Sud.

– Comment savoir cela ? Il me paraît impossible de reconnaître la direction.

– La boussole, elle, la reconnaît. Ce disant, mon interlocuteur tirait d’une poche de son gilet, une minuscule boussole d’argent, un petit chef-d’œuvre de construction.

– Elle m’a indiqué ce que je viens d’avoir l’honneur de vous apprendre.

– Puis-je donc vous être utile en quelque chose ?

Il inclina la tête :

– Oui. Soyez reporter, c’est-à-dire curieux. On se défiera certainement de vous beaucoup moins que de moi… Ainsi, il vous sera peut-être plus aisé de découvrir des faits, peu importants en apparence, mais que je coordonnerai. Il suffit d’un bien mince point de départ pour arriver à la vérité.

– Eh ! murmurai-je, à quoi sert la vérité dans notre situation ?

Il me saisit le poignet, fouilla l’ombre d’un regard rapide, et si bas que je perçus à peine ses paroles, que je les devinai pour ainsi dire :

– Pour écraser un ennemi, il convient d’être renseigné sur lui.

Je haussai les épaules.

– L’écraser maintenant !

Certes, j’admirais l’habileté de X. 323, mais à cette heure, au fond des nuages, au milieu d’un équipage dévoué au comte, son affirmation m’apparut comme une inutile rodomontade.

– Vous avez tort d’enchaîner ainsi vos pensées… Max Trelam. Je me mets en opposition avec un homme qui m’a vaincu momentanément, parce que j’ignorais son labeur souterrain contre moi.

Je rougis légèrement. Ce singulier personnage remettait les choses au point, et en même temps, il avait reconquis son influence sur moi.

– Une victoire, reprit-il d’un accent où je crus discerner la douleur, une victoire ne s’achète pas sans sacrifices, il faut les faire tous, tous… pour gagner l’heure de la revanche.

– Oh ! vous les avez faits, prononçai-je avec amertume… Et moi plus que vous peut-être.

– Qui souffre est injuste, Max Trelam, je vous pardonne… et je vous renseigne… Le martyre n’est qu’à son début.

L’accent profond de mon interlocuteur éveilla chez moi une vibration affreuse. Mes nerfs se mirent à trembloter ainsi que des cordes tendues.

Je balbutiai :

– Que voulez-vous me faire entendre ?

– Ce que je sens être logique. Si ma sœur, moi-même, étions seuls, Strezzi pourrait craindre nous voir préférer la mort, solution simple, rapide. Mais il tient Ellen. Il est donc assuré que ses ordres seront exécutés… quels qu’il soient. Nous avons à gravir une échelle de honte.

– Laquelle ?

– Celle qui, à son avis, nous rendra aussi vils que lui-même.

– Et vous parlez d’accepter, d’obéir ?

– Oui.

Je le regardai avec stupeur… Je me comprenais stupide… Le sens de cette déclaration devait m’échapper. Mon intellect ne s’assimilait pas la pensée de X. 323.

Il s’aperçut évidemment de mon trouble cérébral, car il reprit :

– Nous accepterons, Elle et moi, parce que l’espoir de vaincre finalement nous donnera le courage nécessaire… Des heures sonnent où il faut savoir se rouler dans la boue. Il sait le point faible de notre armure, il sait comment nous frapper au cœur, mais il ignore qui nous sommes en réalité.

– S’il vous ordonnait de le lui enseigner pourtant ?

– Ceci n’est pas à redouter. Il est trop clairvoyant pour n’être pas certain que nous le tromperions… Dans ce cas notre obéissance ne saurait être contrôlée. Au surplus, la chose lui est indifférente. Il estime nous avoir réduits à l’impuissance ; il estime pouvoir nous y maintenir. Cela lui suffit.

Et avec un ricanement discret :

– Il a tort peut-être.

Je tressaillis. La conclusion inattendue m’ouvrait un horizon insoupçonné.

Il me sembla que la pensée de mon « ami » s’éclairait. Non que j’entrevisse avec netteté un projet d’avenir, mais je concevais que l’ignorance du véritable état civil de mes « associés en tribulations » constituait une lacune fort dangereuse, alors que celui dont on ignore une chose aussi capitale, est un gaillard comme celui qui me parlait en ce moment.

Il se pencha vers moi et ses lèvres frôlant mon oreille :

– S’il savait cela, fit-il lentement, il connaîtrait, ou il pourrait connaître mon visage naturel. Quand on sait ce que la nature a fait d’un homme, on démêle toujours l’être vrai sous l’être déguisé… Je parle bien entendu de ceux qui ont la pratique des transformations. L’obscurité conservée sur ce seul point est l’atout de la partie engagée… Pour utiliser cet atout, il faut se courber jusqu’au moment venu de le jeter sur le tapis.

Je le regardais… Ses yeux luisaient dans l’obscurité. On les eût crus phosphorescents.

– Actuellement, prononçai-je niaisement, dans ce désordre des idées nouvelles nées de la confidence de mon interlocuteur, votre visage n’est donc pas…

– Le vrai ?… Il eut un nouveau rire d’une discrétion menaçante. – Vous m’avez déjà adressé la même question, naguère, à Madrid, dans la petite maison de la rue Zorilla, et je vous répondis alors.

– Tout n’est qu’apparence. – La réalité est un jeu d’optique comme le faux, comme l’imaginaire, m’empressai-je de compléter, pour marquer que, moi aussi, je me souvenais.

Sa main, qui emprisonnait mon poignet, le serra plus étroitement.

– Aujourd’hui, je vous connais davantage, Max Trelam, et je vous dirai : Mon meilleur déguisement est mon être vrai. Quand je le revêts, je deviens réellement introuvable pour qui me cherche. Celui-là ne peut donc exister que lorsque j’ai échappé à mes ennemis… quand j’ai échappé, répétât-il en accentuant ces quatre syllabes. Je ne puis donc pas être l’homme qu’a créé la nature, alors que je suis captif ainsi qu’à cette heure, ou que je suis libre, comme je l’étais avant votre arrivée à Vienne. La vérité de mon moi est une arme suprême dont je serais impardonnable d’user en dehors de circonstances exceptionnelles.

J’avais courbé la tête. La proposition paradoxale énoncée par X. 323 m’avait causé un étourdissement. Tout le mystère de la vie de cet homme résidait en cet aveu, qu’il ne pouvait consentir à être lui-même qu’en des occasions d’exception.

Et en même temps, je mesurais le prodigieux ressort de cette nature d’élite, que les plus terribles épreuves ne parvenaient point à abattre.

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