‹ L'Espion X. 323 - Volume II - Le Canon du sommeilChapitre 22 sur 41 · Chapitre 2 LE CANON DU SOMMEIL

Chapitre 2 LE CANON DU SOMMEIL

X. 323 avait disparu, jugeant vraisemblablement qu’il m’avait dit tout ce qu’il jugeait opportun de me confier.

Et ce ne fut pas par raisonnement, ce fut d’instinct que je me mis à sa recherche.

Je crois, tout bien considéré, que j’obéissais machinalement à une suggestion de l’inexplicable personnage.

Déjà, à Madrid, j’avais eu l’impression d’agir selon une volonté inexprimée. Je m’étais… aperçu est bien prétentieux et dit plus que ma pensée, mais une vague intuition m’avait averti que l’être de logique déductive qu’est mon « ami espion », calculait avec toute la certitude mathématique que, étant connu mon caractère, j’agirais certainement dans un sens facile à prévoir en une circonstance déterminée, et qu’il me soumettrait à des aventures voulues, pour m’amener fatalement aux actions devant servir ses desseins.

Mes pieds se mirent à effectuer des pas réguliers tout autour de la nacelle.

Oh ! l’on pouvait s’y promener. Longue de vingt mètres, large de sept, affectant la forme d’un bateau effilé aux deux extrémités, elle était occupée dans sa partie centrale par une sorte de rouf aux cloisons démontables, abritant moteur, roue de manœuvre du gouvernail, dans un premier compartiment. Un second contenait des couchettes pour les passagers et se dénommait « la cabine ». Enfin un troisième, plus spacieux que les deux autres, mais rigoureusement clos, m’avait paru être affecté au personnel manœuvrier.

On pénétrait dans le hall du moteur par une porte légère regardant l’avant de l’aérostat, dans la cabine, par deux ouvertures latérales. Enfin le seul accès de la dernière chambre consistait en une baie face à l’arrière.

Or, ayant fait le tour de la nacelle, je me heurtai presque à un groupe, arrêté devant cette baie. J’eus peine à retenir une exclamation de surprise.

Les causeurs étaient le comte Strezzi, X. 323 et Tanagra. Ce me fut pénible de distinguer dans la pénombre, la silhouette gracieuse de celle que j’aimais.

Je fis un pas en arrière, avec l’intention de me rejeter dans l’ombre, d’interposer entre elle et moi un mur de ténèbres ; mais la voix du comte arrêta le mouvement voulu.

– Ah ! Sir Max Trelam, vous arrivez à point. Le reporter du Times ne pouvait manquer à l’événement.

– Et puis, ajouta X. 323, il sera un témoin de notre complicité acceptée volontairement.

Le comte riposta par un rire grinçant :

– On ne peut rien vous cacher, mon cher beau-frère, rien du tout. Craindriez-vous le témoin Max Trelam ?

– Non, non, vous ne le croyez pas ? J’accepte toute la responsabilité de mes actes. Ma conception morale ne saurait être celle des bons et paisibles bourgeois de Vienne, dont la vie s’écoule entre la Grabenstrasse et le Prater. Je conçois votre mentalité, mon cher comte ; je dirai plus, elle m’intéresse. Donc…

– Vous vous joignez à moi pour prier Max Trelam de ne pas nous quitter.

L’interpellé se tourna vers moi.

– Je vous en prie, Max Trelam.

Il me sembla percevoir comme un gémissement étouffé. Tanagra s’était détournée, elle ne regardait pas de mon côté. Les deux hommes ne semblaient point s’occuper d’elle. Je voulus, moi aussi, dire quelque chose. Je demandai :

– De quoi s’agit-il ?

Mais je demeurai bouche bée en entendant le comte me répondre avec l’indifférence d’une maîtresse de maison offrant cake ou salt-lozenges à un visiteur :

– D’assister à une expérience du Canon du sommeil.

Et aimablement ironique :

– Je pense aller au-devant de vos désirs, car, si je ne m’abuse, vous avez quitté Londres à cette intention…

Et comme je demeurais muet, troublé au delà de tout ce que l’on peut, croire, il continua :

– Voyez-vous, chez moi le sentiment de la confraternité est excessif. Nous fûmes confrères durant quelques heures, et je souhaite épuiser en votre faveur, tout le bon vouloir que ma situation m’interdit de répandre sur la presse en général.

Cet Autrichien avait autre chose dont il ne se rendait pas compte. Il avait la science de me consoler.

En l’écoutant, j’oubliais mon chagrin, pris tout entier par une colère formidable. Ses railleries m’exaspéraient. Des injures m’eussent été moins insupportables. Vous savez le proverbe : C’est la mouche qui affole le lion. Or, sans me comparer au lion, et sans invectiver Strezzi du vocable : mouche, je concevais, avec une clarté aveuglante, la vérité de l’adage.

Il est probable que j’allais répliquer vertement ; mais X. 323 veillait sur moi.

La nuit avait beau être complète, il lisait dans ma pensée. Il coupa net la phrase cinglante déjà sur mes lèvres.

– Quoi, Max Trelam, vous ne demandez pas ce qu’est le Canon du Sommeil ? Avant l’expérience, quelques explications sont de mise pourtant.

Après quoi, sans me donner le loisir de me reconnaître :

– Le Canon du Sommeil, cher Max Trelam, est une sorte de couleuvrine qui expédie par le simple mouvement d’une manette, ce projectile, déjà expérimenté à diverses reprises, et que M. le comte Strezzi, l’inventeur ou presque, dénomma pittoresquement « une pilule hilare… » Celui qui tue par l’hilarité a forcément le mot pour rire, n’est-ce pas ?

La voix de mon « ami » était calme, et cependant elle sonnait étrangement dans le silence.

– Eh bien ! il paraît que dans quelques minutes, nous arriverons au-dessus d’un village, occupé par des troupes de Serbie… Là, se trouve le quartier général d’un commandant de corps d’armée, dont la compétence militaire exalte les espérances des patriotes serbes… Si cet homme vit, la guerre est presque inévitable contre l’Autriche ; des milliers de jeunes soldats périront. Eh bien, au-dessus du logis de cet homme dangereux, M. le comte Strezzi m’accorde l’insigne honneur d’actionner sa manette du Canon du Sommeil… Le général meurt de rire, et une charmante petite épidémie de choléra asiatique donnera satisfaction à ces Serbes remuants, qui ne rêvent que mort et batailles. Ceci est tout à fait intéressant. Ne trouvez-vous pas ?

Il me fut impossible d’énoncer un mot. La signification de la phrase prononcée tout à l’heure à mon oreille par ce même X. 323, se précisait terriblement.

– Nous aurons à gravir une échelle de honte, avait-il dit.

De honte, ah oui ! Mais d’horreur aussi.

C’est égal, on a raison de dire que les circonstances font l’homme. A Londres, en temps normal, je me fusse récrié ; vous avez de moi une opinion suffisamment honorable pour n’en pas douter. J’aurais flétri sans pitié l’être assez dépravé pour collaborer à une expérience criminelle, alors qu’il est toujours possible de sauver l’honneur en renonçant à vivre.

A ce moment, aucune idée de ce genre ne me vint.

Peut-être aussi, ma conversation précédente avec mon « ami » m’avait-elle suffisamment extériorisé, pour me permettre de partager la conception de son esprit. Toujours est-il que j’admirai son calme courage, que je sentis clairement l’héroïsme qu’il allait montrer en commettant le crime imposé par le vainqueur, et cela dans l’espérance problématique de délivrer un jour le monde du fou cruel, capable d’avoir imaginé le Canon du Sommeil.

O, brave Université de Cambridge ! Dire que je te maudissais jadis, quand je me débattais dans le maquis de la morale relativeet de la morale absolue, des concepts contradictoires du fini et de l’infini, du particulier et du collectif. Et maintenant, c’était grâce à ce fatras que je parvenais à comprendre ce qui se passait en moi.

Pour une fois, la philosophie secourait son disciple !

Au sens pratique, j’admirais, si l’on peut employer ce mot à l’égard d’un être qui inspire le maximum de répulsion, le comte Strezzi.

Comme il enveloppait ses adversaires dans le réseau inextricable de ses combinaisons.

Miss Ellen était son otage. Tanagra portait son nom ; X. 323 se courbait captif, sous sa volonté. Cela ne lui semblait pas assez… Il supputait les lendemains moins heureux. Et il rivait la chaîne des vaincus en les associant au crime.

Certes, il y avait en lui un esprit atroce, un esprit du mal justifiant les mépris, les représailles les plus violentes, mais je devais reconnaître que c’était un esprit d’une certaine envergure.

Un léger froissement métallique me rappela à l’attention.

Le comte venait d’ouvrir la porte du compartiment n° 3 ; le compartiment, je le savais à présent, du Canon du Sommeil.

– Veuillez entrer, fit-il d’un ton poli où néanmoins on sentait percer l’ordre.

Il s’était effacé. Nous défilions devant lui. Tanagra détournant toujours la tête, comme si elle avait craint de rencontrer mes regards.

Pauvre chère victime !

– N’avancez pas plus loin, prononça encore Strezzi. Je referme avant de donner de la lumière. Il est inutile de signaler notre présence par un rayonnement électrique.

Le glissement de la porte, frottant contre les obturateurs de caoutchouc, puis une clarté intense. Des ampoules fixées aux parois, répandent sur nous les rayons blancs de la fée électricité.

Je promène autour de moi, un regard investigateur. En dépit de mes émotions, la curiosité qui est décidément la caractéristique du reporter, persiste.

La salle a vingt mètres carrés, cinq sur quatre. Les parois sont complètement nues ; elles sont revêtues d’un enduit noir, mat, sur lequel les rayons lumineux ne se réfléchissent pas.

Brrr ! le cadre est lugubre.

Mais au centre, fixé sur un bâti de bois, que des pattes boulonnées rivent au plancher de la nacelle, un canon est pointé vers la terre, ce qui lui donne l’apparence la plus hétéroclite.

On n’a jamais vu de canon dans cette situation sur un affût. Il mesure à peine une mètre de hauteur, son diamètre ne dépasse pas cinquante millimètres et à la partie supérieure, la culasse ouverte, rabattue autour de sa charnière, permet de constater que l’épaisseur de l’arme est à peine d’un demi-centimètre. Evidemment cette pièce d’artillerie n’a pas à résister à des pressions considérables comme ses similaires des armées de terre et de mer.

Cela a l’air d’un jouet un peu volumineux, et je frissonne en songeant que le « joujou » va lancer le choléra, plus terrible projectile que les obus les plus redoutables. Mais Strezzi parle.

– Veuillez regarder au plafond.

J’obéis comme mes compagnons. Bizarre le plafond, un rectangle blanc se découpe dans un encadrement noir. On croirait voir une gigantesque lettre de deuil.

Et des manettes cliquettent sous les doigts du comte. Je le considère. Sa taille s’est redressée de toute sa hauteur, une expression féroce crispe diaboliquement sa figure. Il me semble être le génie des ténèbres, qui commande aux désastres.

Il a surpris mon coup d’œil. Du doigt, il me désigne le plafond. J’y reporte mon attention.

Stupéfiant ! Le plafond s’anime. Sur l’écran blanc se dessinent des formes. Oui, voici un village, un joli cours d’eau, des vergers, le lavoir. Cela donne l’impression d’un plan en relief.

Et lui, d’une voix où vibre le triomphe :

– Ne vous étonnez pas… Une transformation heureuse de la phototélégraphie, expérience réalisée entre Berlin et Paris, vous vous souvenez, Herr Max Trelam, le Times en a rendu compte.

J’incline la tête. Mais l’explication ne satisfait pas X. 323.

– La phototélégraphie transmet et reproduit les images à grande distance, monsieur le comte, seulement, elle ne les transmet que si elles sont éclairées.

– Très juste, d’où vous inférez…

– Que ce que nous voyons étant sans doute le pays sur lequel nous planons…

– Sur lequel nous stationnons, rectifia Strezzi.

– Soit… planer ou stationner peu importe. Le pays est dans la nuit…

– Et vous ne songez pas aux rayons N, à ces rayons obscurs dont l’illustre savant français Curie avait deviné la transformation possible en rayons lumineux. J’ai réalisé ce qu’il avait soupçonné, voilà tout, et dès lors, je fais du jour avec des ténèbres.

Dire l’orgueil de cette affirmation est impossible. Mais ceci n’eut que la durée d’un éclair, et s’évapora comme la bouffée bleuâtre s’échappant d’une cigarette. Le comte redevint maître de lui, puis du ton froid qui lui était habituel :

– Ces renseignements vous suffisent-ils ? questionna-t-il.

Et X. 323 s’étant incliné, il reprit, l’index pointé vers le plafond :

– Vous discernez cette maison plus importante que ses voisines, située à peu près au milieu du village, à côté de l’intersection des deux routes coupant l’agglomération ; c’est la demeure qu’a choisie celui dont nous allons débarrasser le monde. Un dispositif ingénieux va nous permettre de pointer avec une certitude absolue.

De nouveau le cliquetis des manettes tapote mon tympan.

L’image du plafond semble se déplacer lentement. La maison désignée tout à l’heure par le comte, se rapproche du centre de l’écran où se dessine un petit disque rouge immobile. Maison et disque coïncident à présent.

– L’image et l’objet visé, murmure Strezzi, occupent les deux extrémités de l’axe de la pièce. Il me reste à charger.

Le support de bois de l’étrange canon, soutient des croisillons formant planchettes.

Sur les lames sont alignés des cylindres hauts d’une dizaine de centimètres. Ils sont recouverts d’une enveloppe blanche que l’on croirait être du papier. Je les ai pris un instant pour ces étuis de pastilles de menthe que débitent les pharmaciens.

– Voici les projectiles, énonce lentement le comte, qui en choisit un, le glisse dans le canon, puis referme méthodiquement la culasse.

Après quoi, il a encore un regard vers le point rouge de l’écran. Un sourire grimace sur son visage. Il désigne un levier qui dépasse l’affût et actionne à l’intérieur un invisible mécanisme.

– Mon cher X. 323, veuillez rabattre cette tige. Oh ! le mouvement est très doux, un enfant n’aurait point à faire d’effort.

Je tourne les yeux vers mes « amis ». Il me semble que X. 323 est très pâle, que ses lèvres tremblent, mais ses yeux dardent un éclair. Ma malheureuse Tanagra s’est appliqué les mains sur les yeux.

Oh ! le geste tragique et enfantin ! Elle craint de voir son frère devenir meurtrier !

Elle craint de me montrer son cher visage désolé.

Le comte lui aussi, les observe. Il y a une joie sinistre en lui. Ce n’est pas seulement la satisfaction d’annihiler des ennemis ; non, c’est autre chose de plus vil, de plus bas. Au fond de ce grand coupable, il y a une imagination détraquée ; il est heureux d’abaisser des êtres de noblesse, de courage, de bonté… Il est de la race de ces individus qui cueillent des roses pour les traîner dans la boue.

Mais le drame s’accomplit avec une rapidité étonnante.

X. 323 s’est ressaisi : Il s’est approché de l’affût. Il a saisi le levier que lui a montré Strezzi, et d’un mouvement brusque, net, décidé, il l’a abaissé vers le plancher.

Il se produit un petit crépitement. Ceci ressemble au choc contre les vitres du grésil poussé par le vent. C’est tout.

Instinctivement, nous levons les yeux vers l’écran. Rien n’a bougé. Rien n’est changé.

– Le « rire » est parvenu à son adresse, plaisante le comte. Ceci le prouve.

Et comme Tanagra, les traits toujours voilés de ses mains tremblantes, fait un pas vers la porte, il la retient par ces paroles dont mon cœur se serre affreusement.

– Inutile de vous éloigner, dans dix minutes, ce sera votre tour.

L’écran est redevenu blanc. La sourde trépidation de l’hélice nous avertit que le navire aérien s’est remis en marche.

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