‹ L'Espion X. 323 - Volume II - Le Canon du sommeilChapitre 26 sur 41 · Chapitre 6 OU LA JEUNE FILLE SE METAMORPHOSE

Chapitre 6 OU LA JEUNE FILLE SE METAMORPHOSE

Il y eut un silence pénible.

Moi, je me taisais, car j’avais la conviction que la pauvre chère venait d’exprimer la vérité.

Le gouverneur nous examinait avec l’étonnement d’un homme qui ne conçoit pas que l’on marque tant de tristesse parce qu’un captif est au secret.

Et le mutisme de tous pesait lourdement sur mes épaules, quand… quand se produisit ce que je n’attendais certainement pas.

Ce fut miss Ellen qui reprit l’entretien, et cela avec un calme dont je fus pétrifié.

Jusque là, n’est-ce pas, la jeune fille n’avait à mes yeux d’autre importance que d’être l’effigie absolue de sa sœur. Maintenant, elle força mon attention.

– Voilà qui est net, reprit-elle. M. Strezzi est parti. Notre frère est au secret. Il ne nous reste à apprendre que ce qui a été décidé de nous. M. le gouverneur, dont j’ai pu apprécier la courtoisie depuis quelques jours, peut-il nous éclairer à cet égard.

Et mais ! Elle était décidée, la Tanagra numéro deux.

Logrest s’était épanoui. Sa courtoisie ! Miss Ellen avait proclamé sa courtoisie. Rien ne chatouille plus agréablement la vanité d’un geôlier. Aussi répondit-il avec des révérences souriantes, qui le faisaient ressembler à ces magots, dits de la Chine, que fabriquent les porcelainiers de Birmingham et d’ailleurs.

– Mais certainement, je serai honoré d’éclairer votre honorable personne. Mes instructions à votre égard sont tout à fait aimables et gracieuses, à moins que vous ne repoussiez les avantages que l’on désire vous accorder.

– Quels sont-ils ?

– Voyons, Fräulein très honorable, vous avez passé près de deux semaines, sous ma garde… Je déplore de vous garder, croyez-le, car je devine que vous préféreriez un autre séjour. Quoi que l’on fasse, n’est-ce pas, une cage est toujours une cage. Mais enfin, à l’impossible nul n’est tenu, et le plus galant gouverneur doit, à son grand regret, se montrer quelquefois geôlier.

– Vous l’êtes aussi peu que possible, Herr Logrest.

– Ah ! Fräulein, s’écria le poussah ! Quelle récompense de vous entendre le dire aussi franchement… Vous le reconnaissez, je vous ai permis l’accès du jardin particulier… Oui, je sais… Il y a de hautes murailles à l’entour et des fossés en arrière… Que voulez-vous ? Nous sommes dans une forteresse. Mais être captive parmi les fleurs, c’est moins pénible qu’un cachot. Je vous ai fait prier, par Amalia, mon épouse, de daigner partager nos repas. Enfin toute la bonté compatible avec nos… situations respectives.

La jeune fille approuvait du geste la nomenclature des faveurs dont elle avait été l’objet. Elle fit plus, elle ajouta une nouvelle flatterie à l’adresse du gouverneur, et ceci d’un ton si naturel que je ne devinai point la raillerie.

– Je le répète, Herr Logrest. Si l’on pouvait jamais oublier que l’on est captif, c’est certainement vous qui opéreriez ce miracle.

Le contentement de l’obèse personnage parut augmenter encore.

– Alors vous ne me tenez pas rigueur d’avoir dû vous prier de vous laissez enfermer chaque soir dans la chambre Verte… La nuit, vous étiez vraiment prisonnière. Mais la nuit, on dort et l’on ne songe guère aux verrous.

– Tout cela est on ne peut plus exact. Auriez-vous l’intention d’appliquer à ma sœur et à notre ami, sir Max Trelam, le même traitement favorable.

– C’est cela même, et je dois le dire, je remplirai ainsi les intentions du Très Haut et Excellentissime Herr Comte Strezzi. C’est seulement au cas où vous vous révolteriez contre l’autorité que me confère ma charge…

– Oh ! deux jeunes personnes sont des rebelles peu à craindre.

Le gouverneur fit claquer joyeusement ses doigts.

– Ah ! Fräulein, si j’étais un jeune garçon à marier, je vous jugerais redoutable !

Puis, enchanté de ce qu’il considérait être une galanterie du plus pur talon rouge, comme vous dites, amis français, il reprit :

– Mais contre les murs du château, je suis de votre avis. Je ne pense pas que vous les fassiez tomber comme les fortifications de Jéricho. Toutefois, vous n’êtes pas seules, et le gentleman anglais, lui, à la réputation européenne d’un homme adroit et hardi. L’hypothèse de la rébellion vise surtout sa personne.

Avec une tranquillité qui m’abasourdit, miss Ellen répliqua :

– Sir Max Trelam ne se révoltera pas. Je vous réponds de lui, comme de ma sœur.

– Est-ce vrai, demanda le gouverneur m’interrogeant du regard ?

Et comme miss Ellen fixait en même temps sur moi le rayon vert-bleu de ses yeux, si étrangement semblables à ceux de la Tanagra, je répondis sans avoir la notion bien précise de ce que je disais :

– Certainement, cela est vrai. A aucun prix je ne voudrais faire mentir qui répond de moi.

Du coup, notre épais geôlier se frotta les mains à s’enlever l’épiderme.

Il était réellement très content de la solution amiable obtenue en douceur.

Je tournai les veux vers ma pauvre Tanagra. Elle avait les yeux rivés sur moi, et sur son visage, je lus comme une joie douloureuse. Je courbai la tête. J’avais lu dans la pensée de cette victime, soucieuse de s’immoler encore.

Elle savourait la satisfaction déchirante de constater qu’une première entente venait de s’établir entre miss Ellen et moi.

Si nous avions été seuls, je lui aurais crié sur-le-champ :

– Vous vous méprenez… C’est à vous encore que j’obéis, en obéissant à sa voix qui est la vôtre, à son regard qui semble jaillir de vos yeux.

Lut-elle sur mon visage ces phrases traversant mon esprit ? Je le crois, car ses prunelles allèrent chercher miss Ellen, fixèrent leur rayon sur la jeune fille avec une expression d’immense tendresse, puis elles revinrent sur moi, impérieuses.

Et mon moi intérieur, tout frissonnant, traduisit en dehors de ma volonté même :

– Je veux me fondre en elle… Elle avait tout mon cœur, je lui donne le vôtre… Aimez-moi en elle, je vous en conjure, car elle pourra aimer et se dévouer toute à vous. Elle sera l’épouse… Moi, hélas, je n’aurais été qu’une voyageuse, toujours entraînée par le terrible devoir accepté.

Ma raison approuvait cela. Ma tendresse s’en indignait.

Et dire qu’une heure plus tard… Mais à quoi bon… Je ne cacherai rien. Chaque chose aura son tour… Je continue donc en respectant la chronologie.

Herr Logrest cependant prenait un accent paterne :

– Décidément, il y a plaisir à se trouver vis-à-vis de gens comme il faut. Les relations acquièrent de suite une aisance plus grande. Je souhaite de mon côté vous donner toute satisfaction, dans la mesure de mes moyens, s’entend.

Et la face hilare, (en d’autres circonstances, elle m’eût amusé), il ajouta :

– Si aimable que soit un geôlier, son absence est ce qu’il peut offrir de plus agréable. Je vous l’offre donc, et ce m’est un sacrifice, car je me prive du plaisir de votre compagnie… Vous pouvez gagner le jardin, vous isoler, oublier que, bien malgré moi, croyez-le, je dois être mêlé à votre existence.

Tanagra, comme moi-même, regardait le fonctionnaire. Sans doute, elle songeait à l’ineptie de ce gouverneur, nous accablant de politesses, avec la pensée absurde que nous cesserions de sentir la griffe parce qu’il la gantait de velours.

Mais miss Ellen ne parut pas partager notre manière de voir. Elle remercia avec effusion, puis presque gaiement :

– Je profile de la permission de l’ami, – elle souligna le mot – en qui je ne reconnais pas du tout un geôlier, encore qu’il affecte de se flétrir de ce nom.

Et le poussah bredouillant son contentement, elle glissa son bras sous celui de sa sœur, m’invitant du regard à les suivre.

– Allons au jardin. Je vous en ferai les honneurs. Ce tout à fait charmant Herr Logrest m’en avait déjà permis l’accès en attendant votre arrivée. C’est une merveille de bon goût et d’heureuse utilisation du terrain.

Nous eûmes juste le temps d’entendre le gouverneur, éclatant d’aise sous cette dernière flatterie, flèche de Parthe décochée par la jeune fille, glousser :

– Kolossal ! Kolossal !

Et nous nous trouvâmes dans le jardin, au pied du petit escalier rustique de cinq marches, que je me souvenais avoir gravi, les yeux bandés, deux heures auparavant.

Il était du reste coquet, ce jardin de prison, couvrant trois ou quatre mille mètres carrés entre le pavillon occupé par le gouverneur et l’enceinte extérieure.

Des allées sinueuses, des rocailles, une minuscule « Serpentine » dont l’eau claire bondissait en torrent miniature, parmi de lilliputiennes prairies.

Et puis des massifs de buissons enchevêtrés, copie adroite de la nature sauvage, créaient des réduits où, comme l’avait indiqué Logrest, il devenait possible d’oublier la prison, masquée de tous côtés par les feuillages.

D’instinct, je marquai le désir de m’y arrêter, mais miss Ellen avait une idée autre.

Elle refusa d’un simple mouvement de tête et poursuivit sa marche, entraînant sa sœur.

Etrange chose qui me surprenait. La jeune fille, protégée jusqu’alors par sa sœur Tanagra, mise, comme nous exprimons la gâterie à Birmingham, dans le coton première quality de la Caroline du Sud, semblait avoir pris la direction de notre trio. Positivement, elle protégeait Tanagra.

Et pour qui avait pu apprécier la volonté de celle-ci, il y avait vraiment, dans la situation actuelle, quelque chose de déconcertant, de contraire à tout ce que l’on aurait supposé.

Nous avions traversé le jardin dans toute sa profondeur.

Devant nous, masquée en partie par des espaliers, la muraille extérieure dressait sa crête de pierres noirâtres à sept ou huit mètres au-dessus de nos têtes. Un escalier raide, des mêmes pierres, laves refroidies d’un volcan éteint des Carpathes, analogues à celles que l’on extrait des puys, aux environs de Clermont-Ferrand, un escalier collé au rempart en permettait l’ascension.

– Montons, prononça miss Ellen en s’engageant sur les premières marches.

Sans résistance, Tanagra la suivit. Que pouvais-je faire, sinon imiter ce mouvement.

En haut, la muraille, crénelée sur sa face regardant la campagne, formait terrasse ou chemin de ronde plutôt, car la plate-forme mesurant exactement l’épaisseur de la construction, ne dépassait pas deux mètres en largeur.

Miss Ellen voulait-elle nous montrer de quel point une évasion serait possible ?

Je me penchai par un créneau. Non, ma pensée était folle. Le mur, dont l’élévation sur cette face se trouvait augmentée de toute la profondeur du fossé qui le bordait, plongeait, à douze ou quinze mètres plus bas, ses assises dans une eau verdâtre, plus proche de l’état boueux que de la forme liquide. Descendre par là eût été s’enliser volontairement, sans compter que la pente à remonter ensuite pour gagner la campagne était garnie de piquets disposés en losanges et reliés par des fils métalliques, dits « ronces », entre lesquels le plus expert des clowns professeurs en dislocation, n’eût pas réussi à se glisser.

Du reste, elle comprit ma préoccupation, car elle murmura :

– Au delà du glacis succédant au fossé, se trouve une falaise rocheuse verticale surplombant la route de Gremnitz à Grodek et à Lemberg… Si je vous ai conduits ici, c’est que, en cet endroit, je suis certaine qu’aucun espion ne saurait se dissimuler pour surprendre nos paroles.

– Ah !

L’exclamation fut tout ce que je pus formuler. Elle me stupéfiait, miss Ellen, la veille encore petite pensionnaire de Trilny-Dalton-School. Voici que maintenant, elle s’occupait à dépister les espions.

J’allais d’ailleurs marcher de surprise et surprise. J’allais comprendre quelle âme courageuse peut se dissimuler sous le masque candide d’une jeune fille. Une jeune fille allait consentir à s’expliquer.

Elle s’arrêta, s’assit dans un créneau, le dos tourné au vide et doucement :

– Maintenant, causons… ou plutôt, écoutez-moi tous deux. Ne parlez pas, sauf pour répondre si j’interroge… Ne croyez pas que je veux vous régenter, non… Mais j’ai à dire… des choses qui ne sont pas d’une jeune fille, je le sens. J’ai besoin de tout mon courage. Si vous m’interrompiez, il m’échapperait peut-être.

Je regardai la triste Tanagra. Sur son visage je lus une stupeur au moins égale à la mienne.

Ah ça ! Est-ce que miss Ellen se révélait à sa sœur autant qu’à moi-même ?

– Vous promettez, reprit la jeune fille. – Et sur un signe affirmatif de notre part : – Bien, alors je commence. Des prisonniers sont susceptibles d’être dérangés à tout instant, je ne me perds donc pas en préambule ; je vais droit au but… Croyez seulement qu’en temps normal, je n’aurais jamais l’audace que la situation me contraint à montrer.

Ceci s’adressait à moi. Pourquoi ? Et j’écoutai de toute mon attention.

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