Chapitre 7 MISS ELLEN S’EXPLIQUE
Miss Ellen fit asseoir sa sœur auprès d’elle, la dimension du créneau le permettait ; elle lui prit les mains, les pressa longuement sur ses lèvres.
– Vois-tu, sœur bien-aimée, on croit que les enfants ne comprennent pas. Et les précautions que l’on prend attirent leurs réflexions… Non, écoute, ne parle pas… Ainsi, notre frère, toi, vous êtes, mon cœur en est sûr, les êtres les plus droits, les plus loyaux, les plus épris de vérité qui soient au monde.
– Chère Ellen ! murmura Tanagra d’une voix attendrie.
– Tais-toi, tais-toi…, je t’en conjure. Ne me trouble pas dès mon début. Je reprends. Etant tels que vous êtes, comment n’avez-vous pas pensé que je m’étonnerais de vos déguisements ?
– Où prends-tu cela ?
– Chez toi-même. A Vienne, tu étais blonde ; à Madrid ton front se couronnait de tes beaux cheveux, les vrais, je l’ai bien reconnu, va, bruns et or, que je suis fière d’avoir, moi, parce qu’ils ressemblent aux tiens. En Angleterre, tu étais redevenue blonde, et bien plus âgée… Ici, je te retrouve au premier blond, celui de Vienne.
Tanagra avait rougi légèrement :
– Mais, ma chérie, la folie de la mode.
– Chut ! ne mens pas à ta petite Ellen… Tu ne sais pas.
Et doucement :
– La mode, d’abord tu es trop intelligente… Si, si… la mode des cheveux teints ou des perruques, c’est bon pour les petites femmes niaises ou laides, ou demi-jolies si tu veux. Mais toi ! Allons donc… Et puis la comtesse de Graben, qui devient la marquise de Almaceda en Espagne et Mistress sans nom en Angleterre, dis, est-ce aussi une mode ?
Et enlaçant brusquement sa sœur, dans un geste d’adorable et câline tendresse.
– Tu répondras tout à l’heure. Il faut que tu me donnes toute confiance. Il le faut… Mais je reprends le fil, je pleurerais si je m’écartais de mon sujet, et je ne veux pleurer qu’après, quand j’aurai tout dit.
Elle eut un sourire mouillé et continua :
– Donc tu te déguisais. Pourquoi ? Ce ne pouvait être que dans un but noble, digne de ton âme de fleur et de clarté. Alors me vint à l’esprit que tu courais des dangers ainsi que notre frère, et que vous vous sépariez de moi pour me les éviter… ; ne réponds pas, je t’en prie… En fouillant dans mes souvenirs, je me souvenais de jours tristes, d’une campagne couverte de neige, d’un voyage de nuit dans un traîneau, de notre passage sur une colline dénudée, en haut de laquelle un pendu se balançait à une potence. Cela avait dans ma mémoire, le vague d’un rêve. Au pied du gibet, un soldat, oui, ce devait être un soldat, tenait une torche allumée, et la flamme poussée par le vent jetait des lueurs rouges sur la neige, sur le pendu, sur nous. Et j’entendis ces paroles qui restèrent gravées dans mon esprit : Le maître couronné est content… Rendez-vous auprès de son Excellence. Il veut récompenser, s’attacher ceux qui furent injustement proscrits… Et la course dans la nuit, sur la terre ouatée de neige recommença… Eh bien, sœur aimée, ceci se mêla à tes cheveux changeants… Une idée s’implanta dans mon cerveau… ; les déguisements étaient la suite, la conséquence de l’homme pendu.
Tanagra avait baissé la tête. Je n’apercevais son visage qu’en raccourci, et il me semblait que ses paupières palpitaient désespérément.
Moi-même, je me sentais emporté dans une atmosphère de rêve. Je fixais sur miss Ellen un regard interrogateur. Oh ! jeune fille, qui eût supposé que tu cachais, sous ton front pur, cette vision sinistre d’un gibet. Elle reprenait cependant d’une voix plus assurée.
– Là-dessus, tu me fais quitter précipitamment mon pensionnat de Madrid. Nous partons en grand mystère, tu me conduis à Londres… Alors, tu vas voir ! Chez mistress Trilny, la fête de mai, la fête du muguet est célébrée par les élèves. Toute l’institution est en révolution. Nous courons de la cave aux combles, à la recherche de fil de fer, de ficelle pour nos guirlandes décorant les classes. Je tombe sur un paquet de vieux journaux… des numéros anciens déjà du Times. Comment ai-je lu, le sais-je… Peut-être la signature de certains articles. A Madrid, ou en route, je ne sais plus, tu avais prononcé un nom… ; ce nom était resté dans mon esprit, ce nom figurait au bas des articles : Max Trelam…
Un faible cri, une plainte étouffée fusa entre les lèvres de Tanagra.
Pour moi, je demeurai immobile, médusé de voir mon nom apparaître ainsi.
Miss Ellen, elle, serra plus étroitement sa sœur contre elle, et l’accent abaissé :
– C’était l’histoire de ce vol de documents, de l’affaire de Casablanca, de l’espion X. 323 … Pas d’autre nom pour lui ; et cependant, je reconnus des phrases de mon frère… Vous savez, sir Max Trelam, dans le passage où vous vous trouvez tous les deux dans la petite maison de gardien de la rue Zorilla… Ses réponses me rappelaient des idées déjà entendues dans les instants trop rares où j’ai vécu auprès de lui… Et puis il y avait une femme aux cheveux bruns et or, dont vous ne disiez pas le nom. Seulement, vous êtes un écrivain de race, sir Max Trelam… ; on voit ce que vous décrivez… ; et elle, elle, je la reconnaissais aussi… Oh ! je ne pouvais pas me tromper, tes grands yeux où se mêlent le bleu du ciel et le glauque de la vague, l’incomparable mélancolie de ton visage que le rire ne pouvait pas effacer… Tout, tout… C’était toi, sœur chérie.
Et tendre, sa voix baissant en inflexions de harpe éolienne :
– Ainsi, vous étiez espions.
Un nouveau gémissement sonna, douloureux.
Mais comme je restais là, pétrifié en quelque sorte, miss Ellen me tendit la main.
– Merci à vous, sir Max Trelam, qui avez compris que des espions comme eux sont dignes de toutes les affections, de tous les honneurs.
Je ne saurais dire ce qui se passa en moi au contact de cette main fine secouant la mienne. Oh ! les deux sœurs avaient bien le même pouvoir d’influence. La petite miss, la petite fille de tout à l’heure, me parut avoir démesurément grandi.
Je l’avais qualifiée in petto de quantité négligeable… Maintenant je me surprenais à me traiter de quantité stupide. Pour un peu, j’aurais dévoué au bourreau, mes yeux qui n’avaient pas su voir, mon cerveau qui n’avait pas su comprendre.
Déjà, miss Ellen baisait les paupières de Tanagra, elle séchait de ses lèvres les larmes perlant au bout des longs cils, et elle parlait.
– Espions… Oui, tout devenait clair… Une tâche terrible vous tenait ; vous aviez voulu à tout prix m’épargner son horreur… Vous aviez voulu, frère et toi, que je pusse aimer, que je ne fusse pas condamnée comme toi aux terribles besognes qui brisent le cœur.
Et Tanagra ne pouvant retenir un sanglot :
– Pleure, chérie, pleure, continua miss Ellen, nous sommes deux à présent, deux… Tu n’as rien à m’expliquer du passé ; que m’importe ce qu’il fût, il t’a liée. Maudit soit-il ce passé, qui torture la sainte et pure créature que tu es.
Jamais, non, jamais, prêtresses des îles sacrées de notre mer d’Irlande, saluant la divinité parmi les mugissements de la tempête, ne durent être plus impressionnantes que cette jeune fille disant sa foi profonde en cette sœur si bien aimée.
Elle allait toujours, m’entraînant peu à peu à un sentiment d’admiration.
– Seulement, je ne veux plus être l’égoïste petite créature que l’on tient en dehors des peines, des dangers, des soucis… Oh ! je sais tout, va… Cet homme, ce comte Strezzi qui t’a amenée ici, je l’ai reconnu, lui aussi. A Madrid, c’était lui qui, l’avant-veille de notre départ précipité, s’était présenté au parloir sous couleur de voir une autre élève, mais je l’avais bien remarqué, va ; ses yeux ne m’avaient pas quittée… Et quand j’ai été sa prisonnière, dans ce ballon qu’il dirige à son gré, j’ai compris. C’était toi, c’était notre frère qu’il voulait frapper en ma personne si chère à votre adorable bonté… Et tout à l’heure, alors que, dans nos chambres voisines, tu as eu beau me raconter qu’un ordre de l’Empereur de Vienne t’avait obligée à accorder ta main à ce Strezzi… Je savais que tu t’étais dévouée pour sauver la petite prisonnière enfermée à Gremnitz… Mais je suis avec toi, auprès de toi maintenant… Je connais ton ennemi… Il me semble que Dieu approuvera la jeune fille qui tuera le misérable et rendra ainsi à sa sœur chérie, la possibilité d’épouser l’homme de cœur, qui l’a aimée en dépit de l’étiquette honteuse d’espionne… Chère aimée honorée espionne, ta petite Ellen te délivrera !
Alors, oh alors, j’assistai, témoin muet et sans mouvement, à la lutte de générosité la plus émouvante.
Aux dernières paroles de sa sœur, Tanagra s’était dressée brusquement.
– Non, ne parle pas ainsi, Ellen.
– Pourquoi donc ?
– Parce que quoi qu’il arrive, je n’épouserai jamais sir Max Trelam.
Je subis une commotion. La jeune fille regarda sa sœur d’un air questionneur. Evidemment, le sens de cette phrase lui échappait.
Oh ! elle ne doutait pas de sa sincérité.
Le ton dont Tanagra avait parlé annonçait la résolution irrévocable.
J’avais senti passer la fatalité à laquelle on ne résiste pas.
– Ce qui vient d’arriver, reprit la malheureuse, m’a dessillé les yeux. Je suis comtesse Strezzi alors que j’aurais donné mon sang pour être la digne et dévouée mistress Trelam. Je ne suis donc pas libre de moi ; je ne puis donc donner ma vie à ce loyal gentleman… Il mérite la compagne qui soit toute à lui… Vois-tu, petite sœur, la seule joie que tu sois à même de me donner aujourd’hui, c’est de ne pas rendre inutile ma longue et inquiète tendresse pour toi, c’est de permettre que je sois seule à souffrir et que, lui au moins, soit consolé.
Et comme nous restions sans voix devant cette abnégation de soi-même, si simplement exprimée, miss Tanagra ajouta doucement :
– Etre triste, je suis accoutumée à cela. Va, c’est moins dur pour moi que pour une autre… Ce qui me torture, c’est de penser que toi tu éprouveras les mêmes déceptions… Et puis, tu sais à présent que tu es sœur d’espions. Trop loyale pour le cacher…
– Trop loyale et trop fière de vous, interrompit la jeune fille avec éclat.
– Si tu le veux… Et alors, tu te heurteras aux préjugés humains, stupides, barbares, mais indéracinables…
Elle appuya la main sur mon épaule.
– Lui est plus haut que ces conventions mensongères… Petite sœur, fais qu’il m’aime en toi.
Je ne pense pas qu’un gentleman se trouve souvent en pareille posture.
J’étais là, entre ces deux femmes, si identiques que, si elles l’avaient quelque peu souhaité, je n’aurais pu les distinguer l’une de l’autre.
Et elles disposaient de mon cœur, de ma main, absolument comme si mon avis eût été indifférent.
Et elles avaient raison d’agir ainsi, car je n’avais aucune velléité de révolte, de résistance.
Je me laissais entraîner par la situation véritablement fantastique, et dans mon trouble, il ne me semblait plus qu’il y eût une miss Tanagra et une miss Ellen.
Non… il n’y avait plus en moi qu’une miss Tanagra dédoublée. Celle-ci était Tanagra, comtesse de Graben, marquise de Almaceda, et celle-là l’était encore.
Oh ! je sens combien il est difficile de rendre perceptible, avec un peu d’encre, l’état tout à fait curieux dont j’étais envahi.
La chose est si en dehors des incidents courants, que les mots, destinés à exposer ces incidents, manquent de la force, de l’originalité nécessaires.
Et pourtant, je voudrais donner une impression, si vague fût-elle, du mouvement de la pensée d’un homme qui croit dormir alors qu’il est en état de veille, ou bien qui pense veiller, alors qu’il dort à poings fermés.
Et les deux sœurs continuaient l’inoubliable entretien.
Elles s’étaient étreintes ; face à face, les yeux dans les yeux, leurs haleines se confondant, aussi semblables que deux répliques d’une même statue, elles échangeaient ces phrases :
– Ainsi, sœur chérie, ta résolution ne saurait changer ?
– Non, mon Ellen aimée.
– Et la solution que tu indiquais…
– Est la seule qui puisse me donner encore une joie.
– Alors, qu’il soit fait ainsi que tu en as décidé.
Et brusquement, les quatre yeux vert bleu des deux Tanagra se posèrent sur moi, tous quatre distillant en leurs rayons la même prière. Chacune semblait me dire :
– Aimez-moi en ma sœur.
En même temps, elles mirent leurs mains dans les miennes. Je les réunis toutes deux avec une angoisse bizarre, tenant de l’agonie des ruptures et de la douceur d’un aveu, me sentant au cœur l’ombre sinistre d’un crépuscule et les roses d’une aurore, je murmurai :
– Je suis à vous. Faites de moi ce que vous jugerez convenable.
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