Chapitre 9 LE « COUP FINAL » DE STREZZI
Voici la dépêche du très puissant seigneur Strezzi :
Et sans tenir compte des mines éplorées de son honorable épouse Amalia, le gouverneur lut :
« Mon cher Logrest, des coupures de journaux vous parviendront presqu’en même temps que cette dépêche. Veuillez en donner connaissance complète, sans retard, aux hôtes que je vous ai confiés. Ils verront que Sa Majesté a étendu sur eux la plus large clémence. Signé : Prince Strezzi. »
Le poussah nous regarda, souffla, glissa le télégramme dans une poche de côté de son veston-dolman, puis prenant une des coupures de journaux, il reprit sa lecture.
Voici ce que disaient mes confrères de la presse viennoise :
« La foudre frappe aux sommets. L’un des plus grands de l’entourage de notre Empereur vénéré, vient d’en faire la cruelle expérience.
« On se souvient de l’ascension du dirigeable Strezzi, emportant à son bord, le comte, son adorable épouse, la comtesse de Graben-Sulzbach. Le navire aérien partait pour une croisière de lune de miel, le voyage de noces traditionnel. Hélas ! Il devait aborder dans les déserts lugubres du drame.
« Comment, par suite de quel enchaînement de faits, cela s’est-il produit ? Nous n’avons pu le découvrir.
« Au résumé, le comte apprit, à n’en pouvoir douter, que celle qui portait son nom, et son frère dont la physionomie slave était si connue dans le monde élégant, avaient une part dans les crimes horribles qui bouleversent l’Europe depuis plusieurs mois… Ils étaient affiliés à ces bandits sinistres qui tuent par le rire.
« Une pareille révélation pourrait jeter un homme dans la folie. Le comte se domina. Une idée survivant au cataclysme sauva sans doute sa raison.
« Il songea que tout étant perdu, il fallait sauver l’honneur de son nom.
« Et prenant le gouvernail de son dirigeable, de cet admirable engin, fruit d’années d’opiniâtre, de patriotique labeur, il conduisit les coupables dans une de nos forteresses d’Etat, les confia au gouverneur de ladite, puis revenant à Vienne, se jeta aux pieds de l’Empereur, le suppliant de faire que le nom de Strezzi ne fût pas traîné devant une Cour criminelle, que ce nom n’éveillât pas les échos du prétoire.
« L’Empereur consentit à ce que les coupables fussent oubliésdans la prison choisie par l’époux outragé.
« Et pour marquer son affection à son serviteur fidèle, dont les loyaux et exceptionnels services sont connus de tous les Autrichiens aimant leur patrie, il le créa prince et Altesse.
« Ah ! aux jours de deuil, le devoir accompli apporte sa récompense aux hommes d’élite qui ont su préférer la voie âpre et difficile, aux sentiers fleuris des inutiles plaisirs.
« S. M. l’Empereur d’Allemagne, informé, a voulu, lui aussi, marquer sa haute estime pour l’homme qui, en matière d’aérostation militaire, a tant fait pour la Triplice, rempart indestructible de la Paix.
« Nous apprenons que le comte, ou plutôt le prince Strezzi, car il a droit à ce titre désormais, est appelé à Postdam aux environs de Berlin, où S. M. prussienne villégiature en ce moment.
« On prête au souverain l’intention d’offrir au nouveau prince le grade de colonel honoraire d’un des régiments de la garde, (honneur réservé jusqu’ici aux seuls souverains) et, d’y adjoindre un présent évalué à un million de marks (un million deux cent cinquante mille francs).
« S. A. le prince Strezzi quittera Vienne sous trois jours, son arrivée à Berlin devant coïncider avec la présence dans cette ville, de S. M. I. l’Empereur d’Allemagne, venant présider une session extraordinaire de la diète des Seigneurs. »
Herr Logrest se tut, et demeura les yeux baissés, évidemment très embarrassé par la communication qu’il venait de nous faire par ordre.
Maintenant je comprenais l’émotion de Tanagra. Elle s’était souvenue de suite des paroles cyniques de l’immonde Strezzi :
– X. 323 réduit à l’impuissance, je suis prince, et je vends un million de marks pour commencer, mes services à l’Allemagne.
Ah ! le misérable ! On le couvrait de fleurs ! On lui tressait des couronnes !
Il faut reconnaître qu’il avait magistralement mené son affaire. X. 323, la comtesse de Graben, déshonorés aux yeux de la foule stupide, seraient oubliés dans le château de Gremnitz.
Miss Ellen et moi-même, je n’en parle pas. Nous étions plus oubliés encore, puisque dans l’article, évidemment inspiré par le traître, on ne mentionnait même pas notre présence.
Certes, vis-à-vis des deux premiers, sa conduite était atroce. Mais enfin, eux, avaient été ses adversaires. Il avait la vague excuse des représailles. Miss Ellen n’avait point fait, elle, d’hostilité. Il l’avait arrachée brutalement au pensionnat paisible où elle attendait le retour de ceux qu’elle aimait.
Et cette innocente enfant finirait ses jours en captivité.
Je m’arrêtai net dans mes considérations rageuses.
Celle qui me troublait ainsi, avait conservé son sang-froid, car elle demanda d’un ton admirablement calme :
– Est-ce que vous avez déjà entretenu mon frère de cette bizarre communication ? Je dis bizarre, pour ne pas employer une épithète plus juste, que vos fonctions vous défendraient d’entendre.
– Oh ! Fräulein, s’exclama l’énorme Amalia Logrest. Mon mari est fonctionnaire. Il ne peut évidemment blâmer les décisions de ses supérieurs ; mais on peut les blâmer devant lui. Ecouter n’est point manifester une opinion, c’est simplement exercer une fonction naturelle… Ah ! s’il était sourd, et s’il se servait d’un cornet acoustique pour percevoir vos paroles critiques, il ferait acte de volonté, il deviendrait blâmable. Mais il n’est point atteint de surdité, le ciel en soit remercié, on ne saurait en aucune façon l’inculper de lèse-majesté.
Et l’énorme unité d’un sexe généralement moins majestueux, se prit à rire, gloussant ainsi que poule d’Inde appelant le regard d’un coq de même espèce. Elle était apparemment très satisfaite du remarquable esprit de conciliation dont elle venait de faire étalage.
Miss Ellen fit écho à son hilarité. Courageuse jeune fille. Elle devait pourtant souffrir autant que nous-mêmes en ce moment.
Et puis elle réitéra la question demeurée sans réponse.
– Avez-vous déjà entretenu mon frère à ce sujet ?
Herr Logrest secoua la tête.
– Non, bien certainement, Fräulein Ellen. Je me propose de remplir ce devoir après le déjeuner, que je vous prie humblement, comme chaque jour, de partager avec mon Amalia et moi-même.
Il décocha un regard attendri à sa compagne, dont la silhouette rappelait plutôt la silhouette d’une coupole, que celle d’une frêle créature féminine.
Ceci l’empêcha de remarquer le sourire fugitif qui se posa sur la bouche de la jeune fille. Il est vrai que s’il l’avait vu, il n’en aurait pas été plus avancé pour cela, Je le voyais, moi, et ma tête eût-elle été en jeu, il m’eût été impossible d’en déterminer le sens.
– Dans les jours d’épreuves, psalmodia avec une étonnante conviction Miss Ellen, il est doux de s’appuyer sur des amis pitoyables et bons. C’est vous dire combien nous serons heureux de nous trouver en compagnie de Frau Amalia Logrest et de vous-même.
Les deux obèses personnages s’inclinèrent, évidemment ravis, et le déjeuner commença. Il m’a laissé le souvenir d’un certain poisson fumé, genre haddock, à la gelée de groseilles, qui me tourmenta depuis, apparition horrifique, dans mes nuits de cauchemars.
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