Chapitre 8 TANAGRA DEVIENT PRINCESSE
Les esprits les plus nets, les plus précis, les gens qui, à l’habitude montrent la conception la plus pratique de la vie, sont précisément ceux qui, englobés dans une situation anormale, subissent avec le plus de force, l’emprise de l’inaccoutumé et s’agitent alors désespérément en un brouillard de rêve, tels une mouche que la destinée, cruelle aux insectes autant qu’aux hommes, a fait entrer dans une bouteille.
Les jours suivants devaient encore accentuer cette espèce d’effritement de ma personnalité. Je devenais un fétu dans le vent, un petit bâton flottant au gré de la rivière.
Vous autres, Français, je pense que cela vous amuserait, car vous possédez cette précieuse faculté de rire de tout, même de vous ; mais pour nous, Anglais, qui nous critiquons avec gravité, je vous assure que rien n’est plus pénible.
Une semaine s’écoula.
Oh ! sans incidents notables. Nous passions, Tanagra, miss Ellen et moi, nos journées dans le jardin. Comme intermèdes, nous avions les repas, pris à la table de Herr Logrest, en sa compagnie, agrémentée de celle de son épouse Amalia.
Une bonne femme, encore qu’elle eût emprunté à notre obèse Falstaff des dimensions véritablement surprenantes.
Ah ! si les charmes s’évaluaient en kilos, cette dame eût été reine mondiale de beauté. Quel volume ! Quel épanouissement grandiose. On eût dit un monument élevé à la gloire des divinités qui président aux destinées des concours agricoles.
A titre de document, je dirai que sa ceinture… Non, je ne veux pas insister, un chiffre effraierait peut être… Pour encercler sa taille, c’est un chemin de fer de Ceinture qui eût été nécessaire.
Sa conversation se divisait en deux parts : Apprendre quelle nourriture nous convenait le mieux, nous enseigner la confection de « délicatessen » (chatteries) spéciales, affirmait-elle, à la seule Galicie.
C’est ainsi que je fus obligé de noter la formule du sanglier aux pruneaux et pommes de reinette ; des crevettes frites et pilées dans de la marmelade d’abricots, et de je ne sais quel poisson du Danube aux mirabelles piquées de clous de girofle.
Miss Ellen, elle, avait trouvé le moyen d’utiliser cette obsession gastronomique.
La jeune fille, décidément, montrait un sang-froid qui me conquérait sans que je pusse m’en défendre.
Grâce à d’adroites flatteries, décochées à la brave « gouverneuse », elle parvenait à se faire renseigner sur notre ami X. 323, toujours au secret dans sa tour.
Il se portait bien, paraissait calme. En récompense de sa sagesse, Herr Logrest avait consenti à lui prêter quelques volumes de sa bibliothèque. Cela était contraire au règlement, mais bah ! Quand un prisonnier ne crée pas de tracas à son gardien, celui-ci peut lui consentir une petite distraction.
Et quand, après cela, nous nous retrouvions seuls, tous trois, au fond du jardin, miss Ellen murmurait en pressant les mains de sa sœur.
– Espère, chère aimée. Espère. Notre frère est calme, paisible, mais sa pensée bouillonne… Tu vois bien qu’il a commencé à tromper ses geôliers, puisque l’on enfreint le règlement pour lui. Espère !
J’avoue que l’argument me semblait faible. Un volume prêté n’est pas un acheminement bien marqué vers la liberté, mais je me gardais d’exprimer cette pensée décourageante.
J’aurais craint d’attrister l’une ou l’autre de mes compagnes.
Elles s’étaient en quelque sorte fusionnées dans mon cerveau.
Mon aimée s’y était cristallisée en forme double et quand, le soir, enfermé dans ma chambre, car on nous enfermait dans les salles Rouge, Verte et des Madgyars ; quand, dis-je, je songeais à mes compagnes de captivité, j’en arrivais à me confier des choses ahurissantes, celle-ci par exemple :
– J’épouserai miss Ellen, cela est sûr. Elles le veulent toutes deux et je me sens incapable de résister à une seule. Donc mon mariage est chose virtuellement faite. Alors, ce sera terrible. Certainement Tanagra s’en ira. Que deviendrai-je en face d’un seul exemplaire de sa figure si douce ?…
Cependant miss Ellen semblait, elle, rapprocher son cœur du mien.
Durant ces journées, les deux sœurs avaient causé longuement entre elles, et je crois bien que le soir, les chambres qui leur servaient de prison communiquant entre elles, elles poursuivaient leurs confidences.
En ce qui me concerne, la jeune fille savait comment j’étais entré en relations avec X. 323, la sympathie subite, démontrée depuis par tous mes actes. Elle prenait plaisir à m’interroger, à me faire préciser les détails même insignifiants.
Le huitième jour, un dimanche, nous avions assisté à la messe, dans la chapelle du château. De fort beaux vitraux anciens m’avaient procuré une réelle satisfaction, bien que l’espoir exprimé par miss Ellen, la veille, ne se fût pas réalisé.
Elle avait supposé, la chère courageuse enfant, que X. 323 demanderait de son côté à être conduit à la chapelle et que nous l’apercevrions aussi.
L’avait-il fait ? Lui avait-on refusé l’autorisation ? Nous n’en sûmes rien, et l’office terminé, nous regagnâmes notre jardin passablement déconfits.
C’est si ennuyeux de ne pas jouer ses geôliers, quand on se l’est promis.
Notre conversation s’en ressentait et ma foi, si nous n’avions craint de mécontenter Mrs. Amalia Logrest, nous n’aurions pas répondu à l’appel de la cloche sonnant le déjeuner.
Mais en arrivant dans la salle à manger, une surprise nous attendait.
La grosse dame, habituellement assise, car ses jambes s’indignaient sans doute de supporter son poids exorbitant, se montra debout, appuyée, dans un mouvement de très grasse grâce, au bras de Herr Logrest, gouverneur.
Tous deux nous saluèrent cérémonieusement, et le fonctionnaire s’adressant à notre pauvre Tanagra, murmura avec un mélange de respect et d’ennui :
– Je dois, je suis obligé…, enfin, je vais faire une communication qu’il m’est ordonné de ne pas différer. Je vous prie de ne voir en moi qu’un porte-paroles indispensable, que je suis heureux, certes, de votre compagnie, mais que je me rends compte que vous ne sentez pas au même degré le plaisir de la mienne.
Et comme nous le considérions, surpris par ce préambule.
– Princesse, dit-il, princesse, voici la dépêche que je reçois et les pièces que je dois vous lire.
Il montrait un télégramme et des coupures de journaux.
Mais ce ne fut pas là ce qui frappa Tanagra, ce fut le titre dont son interlocuteur la saluait :
– Princesse… Ce n’est pas à moi que s’applique ce titre, auquel je n’ai aucun droit.
– Pardon, pardon, je ne saurais vous désigner désormais autrement. Un décret de Sa Majesté l’empereur François-Joseph a conféré le titre princier à S. E. le comte Strezzi.
La jeune femme eut un faible cri, une rougeur ardente envahit son visage, et d’une voix dont le tremblement m’étonna, car je n’en devinai pas la cause, elle murmura :
– L’empereur l’a nommé prince !
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