‹ L'Espion X. 323 - Volume II - Le Canon du sommeilChapitre 31 sur 41 · Chapitre 11 LE COURS DE LA MALADIE

Chapitre 11 LE COURS DE LA MALADIE

Trois jours… Ce furent peut-être les plus longs de ma carrière de reporter.

Au matin du premier, Martza revint de l’infirmerie. Evidemment, miss Ellen guettait son retour, car, au lieu de nous entraîner dans le jardin, où nous avions l’impression d’une liberté relative, elle s’était installée dans le salon du gouverneur, voisin de la salle à manger, et s’était absorbée dans la lecture d’une revue polonaise.

Comme elle parlait assez mal cet idiome, il était permis de supposer que son plaisir de lecture devait être mince.

Mrs. Amalia ne nous gêna pas. L’opulente dame se levait tard, et, comme le dit votre auteur dramatique Donnay, qui a tant d’esprit : Vu sa dimension, Amalia se levait vraisemblablement en plusieurs actes.

Enfin Martza parut. Alors ce fut un interrogatoire en règle. Le mal demeurait stationnaire, mais X. 323 ne reconnaissait personne. Il ne paraissait comprendre aucune des paroles prononcées devant lui.

Pourtant, quand la brave fille lui avait répété, de toute la force de ses poumons, la leçon apprise la veille au soir, elle avait cru un moment qu’il reprenait conscience.

Il avait répété à plusieurs reprises :

– Médecin ! Médecin !

Mais ce n’était qu’une illusion. Sa bouche avait prononcé machinalement un mot qui l’avait frappé. Peut-être Martza avait-elle élevé la voix sur ces syllabes.

Miss Ellen écouta ce rapport avec un visage impénétrable.

Elle força la servante à accepter une gratification, accompagnée de remerciements chaleureux et de l’espoir qu’elle consentirait, pour tranquilliser une pauvre petite sœur bien chagrine, à s’imposer encore la fatigante veillée.

Cette grande Martza n’était pas méchante. Et puis il est toujours flatteur d’entendre priser haut ses services. Je crois qu’elle eut les larmes aux yeux en promettant de se décarcasser pour faire plaisir à la Fräulein, gentille et bonne comme un frais oiseau blanc.

Sur quoi la jeune fille demanda qu’on l’avertît dès que Frau Amalia serait visible, et, prenant le bras de Tanagra, qui assistait à l’entretien, elle nous entraîna dans le jardin aux petits sentiers couverts de gravier.

J’ai su depuis que Tanagra assistait avec un étonnement égal au mien, aux évolutions de sa jeune sœur.

Celle-ci du reste, montrait à présent un pessimisme outrancier. Elle redisait toutes les paroles de Martza, les commentant dans le sens le plus défavorable à la guérison de ce pauvre X. 323.

Nous nous efforcions de la rassurer.

Mrs. Amalia nous surprit au milieu de nos discussions peu folâtres.

La grosse personne était tout essoufflée ; habillée à la diable, ce qui d’ailleurs ne l’amincissait aucunement, elle s’était hâtée en apprenant que la chère petite fille Ellen avait du chagrin.

Véritablement, elle était excellente cette monumentale épouse du gouverneur. Et de la sentir si désireuse d’adoucir les peines de ses hôtes, on se prenait à l’aimer, à ne plus voir le côté caricatural de sa silhouette.

Et quand, avec une émotion communicative, miss Ellen eut gémi :

– Seul, sans médecin, mon frère va-t-il mourir ainsi qu’un être abandonné de tous ?

Amalia jura par la Couronne et par le Sceptre, par la Croix de Pologne et l’Aigle bicéphale d’Autriche, que le prince Strezzi, dût-il cracher le feu comme le madgyar Satanas lui-même, elle obtiendrait de son cher époux que l’on appelât en consultation le docteur Volsky du bourg de Gremnitz, ce qui parut remplir Ellen d’espérance.

Elle baisa les mains de Mrs. Amalia Logrest, qui s’en défendait de son mieux. Elle eut de ces cris du cœur qui bouleversèrent la grosse dame :

– Je vous dis qu’il sera sauvé, sauvé grâce à vous… Ah ! Frau Amalia, je vous aimerai comme une sœur nouvelle.

Tant et si bien qu’à midi, durant le déjeuner, entre un plat de morue au gingembre et un goulache, ragoûts nationaux, le gouverneur, pressé par sa chère moitié, supplié par ses hôtes, décida d’envoyer Martza à Gremnitz, au logis du médecin, afin de prier ce dernier de venir donner ses soins à l’infortuné X. 323.

Et même, miss Ellen obtint sans discussion que le praticien, après l’auscultation du malade, serait invité à passer au logis Logrest afin de faire connaître son avis aux sœurs éplorées de son client.

Ladite visite m’apporta, à moi personnellement, le tracas d’un dialogue, dont la conclusion, je le sentis, importait vivement à miss Ellen, et dont malheureusement je ne comprenais pas du tout le but.

Au surplus, je rapporte les répliques échangées.

M. Volsky, un homme sec, petit, grisonnant, de mouvements prestes autant qu’une souris, dont il avait les yeux noirs et vifs et l’air futé, en dépit de la redingote noire, de la cravate blanche, sans lesquelles on ne saurait administrer un julep en Galicie, M. Volsky donc, raconta en termes médico-techniques ce que l’auscultation lui avait révélé.

En langage clair, l’Esculape n’avait absolument rien deviné en ce qui concernait la nature du mal. Tout au plus lui avait-il donné à tout hasard un nom. Il diagnostiquait gravement une atonie du réseau nerveux, intéressant le cérébro-spinal moteur et le grand sympathique circulatoire.

Sous le roi de France, Louis le quatorzième, les médecins de Molière discouraient déjà dans ce genre.

Mais personne ne parut mettre en doute la sagacité du brave et important morticole. Et c’est ici que se placent les questions de miss Ellen auxquelles je faisais allusion tout à l’heure. Les voici :

Miss ELLEN. – N’a-t-il pas prononcé une parole indiquant où siège plus spécialement la souffrance ?

LE DOCTEUR. – Non, non, aimable Fräulein. Durant toute ma visite, il n’a cessé de répéter un mot.

Miss ELLEN. – Est-il indiscret de vous demander lequel ?

LE DOCTEUR. – Pas du tout. Il disait : Froid ! Froid !

Miss ELLEN. – Cela n’indiquait-il pas chez lui l’impression inconsciente de la fièvre froide ?

LE DOCTEUR. – Peut-être. Mais on ne saurait l’affirmer vu l’état délirant du malade… Qui sait même si, par un phénomène d’amnésie ou d’aphasie, le malheureux ne dit pas des mots traduisant une pensée toute différente.

Miss ELLEN. – Mais à l’examen vous avez pu constater sa température ?

LE DOCTEUR. – Je l’ai fait… Elle m’a paru sensiblement normale.

Miss ELLEN. – Alors, ne pensez-vous pas…, pardonnez-moi, monsieur le docteur. J’ai l’air de vous conseiller. Telle n’est pas mon intention, je sollicite humblement l’avis d’un homme que ses lumières scientifiques désignent comme devant statuer sans appel.

LE DOCTEUR (visiblement flatté). – Parlez, parlez sans crainte, Fräulein.

Miss ELLEN. – Si par hasard il souffre d’une sensation de froid, sa température étant normale, il n’y aurait aucun danger à l’élever un peu.

LE DOCTEUR. – Aucun, si l’on procédait par révulsifs… Et même l’action réflexe de la révulsion pourrait être bienfaisante pour le système nerveux.

Miss ELLEN (très candide). – Qu’appelez-vous révulsif, monsieur le docteur. J’avoue mon ignorance, car je souhaite tout comprendre.

LE DOCTEUR (tout à fait paternel). – Le révulsif est le corps qui amène une réaction subite dans les tissus organiques.

Miss ELLEN. – Ah ! comme les compresses d’alcool lorsqu’on a la migraine.

LE DOCTEUR (souriant). – Justement, Fräulein, vous comprenez très bien.

Miss ELLEN. – Alors, vous seriez d’avis que des lotions d’alcool sur tout le corps…

LE DOCTEUR. – Seraient évidemment toniques. En tout cas, elles ne sauraient faire de mal.

Miss ELLEN. – Ah ! si j’étais auprès de mon cher frère, j’essaierais… C’est affreux de se dire que l’on ne lutte pas corps à corps contre la maladie.

LE DOCTEUR (conciliant). – Je veux vous donner le plaisir de la lutte… j’ordonne donc trois lotions alcoolisées par jour.

Sur ce, Volsky se répandit en compendieuses explications sur l’art de lotionner un être humain ; Herr Logrest et Mrs. Amalia se mirent de la partie… Confier l’alcool au vieil infirmier Krisail, un ivrogne invétéré, leur semblait imprudent. Ce soudard évidemment en profiterait pour lotionner son propre gosier.

Mais alors Ellen proposa de donner à Martza la garde des clefs de l’armoire aux alcools et éthers de la pharmacie de l’infirmerie.

La solution, conciliant tous les intérêts, fut adoptée, et le docteur se retira en promettant de revenir le lendemain. Il ne manquerait pas du reste, ajouta-t-il aimablement, de se rendre, après sa visite, dans cet honorable logis du non moins honorable gouverneur du château fort de Gremnitz, pour rassurer ces gracieuses dames…

Le soir donc, Martza, très flattée de la confiance qu’on lui marquait, reçut la clef de l’armoire aux alcools, jura que Krisail n’en distrairait pas une goutte, et s’en fut occuper son poste de garde-malade.

La grande fille, tout à la joie d’être dans les honneurs,ne songeait plus au surcroît de fatigue qui en résultait pour elle.

Et, ainsi qu’elle nous le raconta le lendemain matin, elle avait mené la vie dure au vieux soldat Krisail, ce guerrier altéré qui rôdait sans cesse autour de la bonbonne à alcool, comme un furet autour d’un petit lapin sans défense.

Toutefois, à une question de miss Ellen, demandant à la robuste fille comment elle pouvait supporter ainsi la privation de sommeil, les coquelicots, fleurissant soudain ses joues, me donnèrent à penser qu’elle avait bien pu ne pas être éveillée constamment.

Cela me rassura au sujet de Krisail… Le pauvre militaire avait sans doute pu se permettre une accolade amicale avec le récipient d’alcool.

Le malade répétait toujours : Froid ! Froid !

Quand le docteur Volsky arriva à son tour, le délire de X. 323 s’était fait différent.

Ne se figurait-il pas à présent qu’il était le médecin et que ceux qui entouraient son lit étaient des malades confiés à ses soins.

Il leur tâtait le pouls, décrivant tous les symptômes de sa propre affection, et invariablement ordonnait des grogs froids.

Miss Ellen écoutait pensive, sans doute aussi désolée que miss Tanagra qui, depuis le commencement de la maladie de son frère, vivait un songe éveillé, ne prenant plus part aux conversations, séparée du monde extérieur par une atroce angoisse que je lisais sur son visage défait.

Sa jeune sœur avait décidément un impérieux désir de s’instruire.

– Docteur, dit-elle, ne croiriez-vous pas qu’il se produit un phénomène de lucidité délirante. J’ai ouï dire que certaines personnes, en état d’excitation nerveuse, peuvent exprimer avec précision ce qui les sauverait. Ce grog froid, ne serait-ce pas le salut ? Je vous questionne, enseignez une ignorante… Mais cette intuition si remarquable qui vous a fait appliquer les lotions révulsives comme vous dites, n’est-ce pas, ont amené une telle transformation… Peut-être que le grog…

A ma grande surprise, M. Volsky accepta sans sourciller « l’intuition remarquable » dont la jeune fille le gratifiait.

Véritablement, cette petite miss Ellen semblait connaître à fond les méandres de la vanité humaine.

Et il fut entendu qu’il ordonnait les grogs froids.

Le lendemain, nouvelle complication. X. 323, toujours médecin imaginaire, refusait obstinément de boire le grog préparé par Martza.

– Je ne puis pourtant absorber tous les remèdes que j’ordonne à mes clients, exposait-il gravement… Pour un grog, je veux bien faire une exception ; mais je veux que mes trois malades soient réunis et qu’ils absorbent le remède en même temps.

Les trois malades, pour le pauvre délirant, étaient, on le devine, le docteur Volsky, Martza et l’infirmier Krisail.

Très patiemment, dans son désir d’être agréable à la chère attristée jeune Fräulein, le médecin, lors de sa visite, avait consenti à se prêter à la fantaisie de l’hôte de l’infirmerie.

Alors X. 323 avait été pris d’une nouvelle lubie :

La lune, avait-il déclaré, joue un rôle prépondérant dans les phases morbides. Il convoquait donc les trois malades pour minuit exactement, l’influence sélénitique devant, à cette heure, se combiner à celle de l’esprit alcoolique pour atteindre au maximum de résolution morbide.

Alors, Ellen eut les larmes aux yeux.

– Oh ! docteur, docteur, supplia-t-elle, comme je l’ai compris à votre physionomie, miroir si expressif de votre pensée, ce grog sauvera mon frère. Oh ! je vous en supplie, vous avez été si bon déjà pour nous…

M. Volsky se défendit ; mais on se défend mal contre une adorable petite miss Ellen qui vous implore (moi-même je la trouvais adorable maintenant) et le médecin céda.

Il viendrait donc à minuit, mais à une heure du matin, que le malade eût bu ou non, il repartirait, car il avait le lendemain une opération chirurgicale à pratiquer, et en pareille occurrence, il importe de dormir pour avoir l’œil clair et la main sûre.

L’expression de la gratitude de la jeune fille fut particulièrement abondante. Les paroles louangeuses coulaient de ses lèvres sans arrêt. C’était un fleuve de reconnaissance qu’elle faisait défiler devant le docteur qui, de toute évidence, ne s’était jamais vu à pareille fête.

Et miss Ellen devait être bien heureuse de penser que son cher frère boirait enfin son grog froid, car un quart d’heure après, je la surpris sur le chemin de ronde du mur crénelé où, quelques jours plus tôt, elle avait décidé de ma vie… Elle regardait la campagne environnante d’un œil avide, si absorbée qu’elle ne m’avait pas entendu venir.

Et miss Ellen fredonnait un air de rythme joyeux !

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