Chapitre 12 L’EVASION DE LA MALADIE
Vous pensez sans peine que l’heure venue de me laisser enfermer dans ma chambre des Madgyars, je n’avais aucunement le désir de dormir.
La pensée que miss Ellen avait un but, qu’elle suivait une ligne de conduite parfaitement définie, m’obsédait.
Que mes confrères en reportage se mettent à ma place. Quoi de plus horripilant pour le « ténor du Times », que de ne pas percer le mystère de la petite cervelle d’une fillette.
Comme pour me rapprocher de l’endroit où se dégusterait le grog froid, accessoire inexplicable de l’inconnu qui me chatouillait impitoyablement, je m’étais assis près de la fenêtre donnant sur la cour.
De là, j’apercevais cette cour sombre, dont la lumière parcimonieusement distribuée par les quatre lanternes occupant les angles, ne parvenaient pas à dissiper l’obscurité.
Je regardais la rigole en caniveau bordant les constructions à deux mètres environ du pied des façades, et aussi les fenêtres de l’infirmerie, la petite voûte d’accès, vaguement éclairée par un lumignon placé à l’intérieur et que je devinais seulement par son faible rayonnement.
A minuit, un roulement de voiture.
C’est le docteur Volsky, fidèle à sa promesse.
Le véhicule s’arrête en face de l’entrée de l’infirmerie. Je reconnais la silhouette du médecin, son grand manteau qu’il revêt toujours dans ses promenades nocturnes.
C’est une vision rapide, car M. Volsky s’engouffre sous la petite voûte de l’escalier de l’infirmerie.
Ce diable de X. 323 va-t-il boire cette fois le grog sauveur ?
L’idée, émise par miss Ellen, a fait du chemin dans mon cerveau, et je me demande sérieusement si, dans la lucidité exceptionnelle du délire, le malade n’a point indiqué le révulsif intérieur qui lui rendra la santé.
J’ouvre ma fenêtre. Oh ! mouvement irraisonné, impulsif. Je supprime l’obstacle des vitres qui me sépare de cette façade noire, derrière laquelle il se passe une chose qui m’intéresse d’une façon outrée, presque maladive.
La soirée est un peu fraîche, mais je n’y prends garde.
Une horloge, probablement celle du clocher de Gremnitz, détaille dans la nuit le quart, le double coup piqué de la demie, les trois coups, un appuyé, deux piqués, des trois quarts après minuit.
Je bous littéralement. Pour que le docteur séjourne aussi longuement, il faut que son client l’ait placé en face d’une imagination nouvelle du délire.
Ah ! une ombre jaillit de la voûte de l’infirmerie, ouvre la portière de la voiture. Le grand manteau, le chapeau, c’est le docteur. Il s’en va.
Un désir fou d’apprendre quelque chose m’étreint. Et avant d’avoir pu mesurer l’incorrection de mon acte, j’ai lancé dans l’espace cette question :
– Docteur ! Docteur ! a-t-il bu ?
Les médecins ont l’accoutumance de l’affolement des proches auprès des lits de douleurs qu’ils visitent. M. Volsky me pardonne évidemment mon appel un peu familier, car il répond par un geste affirmatif et disparaît dans le véhicule qui s’ébranle aussitôt.
J’écoute le roulement qui décroît régulièrement, un instant renforcé, lorsque la voiture passe sous la grande voûte aboutissant à l’ancien pont-levis et à l’extérieur. Un retentissement sourd m’avertit que les lourdes portes du château se sont refermées derrière le carrosse médical.
X. 323 a bu, j’en suis assuré. Le plus sage est de me coucher.
Nous verrons demain si le grog est aussi salutaire que semblait l’espérer miss Ellen.
Nous avons été délivrés, dès la pointe de l’aube, ainsi que chaque matin. Dans la salle à manger, le premier déjeuner nous avait réunis : Tanagra miss Ellen et moi.
Il en était toujours ainsi, Herr et Frau Logrest étant accoutumés à prolonger leur séjour au lit.
Je remarquai que miss Ellen était aussi taciturne que sa sœur.
Aussi taciturne et plus inquiète apparemment, car au moindre bruit, elle tressaillait, regardait vers la porte avec anxiété.
Que craignait-elle donc ? Avait-elle un pressentiment funeste touchant le mal mystérieux qui avait terrassé X. 323 ?
J’allais à tout hasard l’interroger à ce sujet, quand un vacarme insolite arrêta la parole sur mes lèvres, me laissant seulement la faculté de constater qu’un étonnement se peignait sur les traits de miss Tanagra, tandis que miss Ellen devenait blême et que ses grands doux yeux se cernaient brusquement d’un cercle bistre.
On eût dit que tout son sang avait soudainement afflué à son cœur.
Et pourtant que pouvaient au fond, lui faire les cris, les exclamations jaillissant de la chambre à dormir des époux Logrest, dont nous étions séparés par un couloir.
Je pense même, si j’en juge par mes impulsions personnelles, qu’ils étaient comiques et l’événement sembla d’abord me donner raison.
La porte de la salle à manger fut poussée violemment. Deux rotondités gesticulantes firent irruption dans la pièce, suivies par une troisième personne, tout aussi agitée, quoi que beaucoup moins volumineuse.
C’étaient Herr Logrest, mistress Amalia et Martza.
Ils roulaient des yeux furibonds, poussaient des clameurs étranglées, étaient cramoisis.
Mais surtout, les époux gouverneurs apparaissaient totalement grotesques. Dans leur émoi, ils se montraient, ce qu’ils évitaient soigneusement à l’ordinaire, en toilette de saut de lit, et cela était inénarrable.
Jamais les caricaturistes du Punch, notre « Rire » anglais, n’eurent inspiration aussi funambulesque que ces deux obésités en pantoufles, camisole, jupon court, pyjama, madras ou bonnet sur le chef, se livrant à la gymnastique la plus hétéroclite !
Quelques soient mes habitudes de convenabilité, je crois que je me pris à rire, sans pouvoir dominer cette hilarité véritablement déplacée en présence de l’émotion qui agitait indubitablement nos hôtes.
Et puis quelques paroles perceptibles dans le flux de leurs exclamations emportées, me ramenèrent à plus de gravité.
– X. 323 … Le docteur Volsky dans son lit… Krisail et Martza endormis…
Une buée rose monta aux joues de miss Ellen. Dans ses grands yeux palpita comme un éclair, puis redevenue aussi étonnée d’apparence que sa sœur, que moi-même, elle demanda :
– Que vous arrive-t-il donc, me chère dame Amalia ?
Interrogation qui amena une nouvelle explosion de mots sans suite, accompagnés d’une mimique échevelée.
Les époux se rendirent compte que leur désarroi les mettait dans l’impossibilité de s’expliquer clairement, car d’un commun accord, ils dirent à la servante :
– Martza, racontez, car en vérité, le diable est sur notre langue.
Et Martza avec des mines effarouchées, nous régala de ce récit :
– Le diable ! Oh oui ! Il est dans tout ceci. Cette nuit, le docteur Volsky est venu. Le malade était toujours fou… ; il se prenait pour le médecin. Il nous a forcés à boire chacun un grog. Nous l’avons bu, car il avait promis de boire après nous… Quand nous avons eu absorbé nos verres, lui n’a plus voulu. Il a dit : dans une demi-heure, je boirai tout ce que vous voudrez…, dans une demi-heure, sans faute… Il a obtenu du docteur qu’il plaçât sa montre sur la table… Trente minutes c’est peu de chose, n’est-ce pas, pour guérir un fou… Alors, on a attendu… Je me rappelle très bien avoir compté jusqu’à dix sept minutes… Après, ça se brouille… Je ne sais plus qu’une chose. C’est que, ce matin, je me suis réveillée dans le fauteuil où je m’étais assise, que Krisail dormait dans un autre… Le docteur, lui, avait dû s’en aller, car sa place était vide. Le malade, couvert jusqu’aux yeux, semblait dormir.
La grande fille leva les bras au ciel en un geste rageur.
– Tout d’un coup, voilà que les couvertures s’agitent et du fouillis des draps, qu’est-ce que je vois sortir : la tête du docteur, Meinherr et Fräulein…, la tête du docteur avec les cheveux ébouriffés, la barbe hérissée, hurlant comme un démon : Qu’est-ce que je fais là ?… Une servante ne peut pas répondre comme elle le voudrait à un Herr doktor ; sans cela, j’aurais dit : Apparemment que vous dormiez… Vous avez même eu une idée bizarre de prendre le lit du fou… Du reste, ce furieux docteur ne me laissa pas le temps de répliquer. Il m’invectiva comme si moi, une fille sérieuse, j’avais pu avoir l’idée de le mettre au lit… On ne joue pas à la poupée avec un doktor. Et puis, voyez la bizarrerie des savants, voilà qu’il me demande ce que j’ai fait du prisonnier… On n’a jamais vu cela ! Qu’est-ce que vous voulez que j’en fasse, moi… Un prisonnier, ça n’est pas un ruban, ni une bague, ni aucune des jolies choses qui font battre le cœur d’une Fräulein, en âge de songer au mariage.
Et comme je ne répondais pas à son idée, il recommence à m’injurier… Il saute à bas du lit, devant une personne de mon sexe. Je jette le cri de ma pudeur alarmée, mais je le fais suivre d’un cri de ma pudeur rassurée… Le docteur était habillé, il avait même ses souliers… Quelle idée de se coucher comme cela… Il ne lui manquait que son manteau, son chapeau et son parapluie.
Il m’injuriait toujours. Alors, je me suis sauvée, le laissant avec Krisail que tout ce vacarme avait fini par éveiller… Deux hommes, ils s’expliqueront, je pense. On ne peut obliger une honnête personne comme moi à supporter les invectives d’un vieux maniaque de docteur qui vole le lit des malades !
D’une attitude très digne, Martza ponctuait la conclusion de son récit, quand un nouveau personnage se montra sur le seuil.
Grisonnant, légèrement voûté mais robuste tout de même, l’allure militaire sous l’uniforme gris à boutons d’étain soigneusement astiqués, le nouveau venu fut salué par un triple cri :
– Krisail !
L’infirmier, c’était lui, salua en portant la main à son front.
Ah ! lui était calme, calme comme un brave marchant au feu, et de fait le digne militaire remplit une corvée qui, dans la vie d’un homme, peut apparaître aussi pénible que monter à l’assaut.
– J’ai démérité, M. le gouverneur, dit-il d’une voix rauque… Le prisonnier s’est enfui… Il nous avait endormis, je sais comment. Il manque de l’opium dans la pharmacie… Il a pris la voiture du docteur, et à présent, il est loin… Je vous apporte ma démission.
Nous écoutions.
J’étais stupéfait pour ma part. Ainsi X. 323 avait accompli cette chose que j’avais crue impossible. Il s’était évadé. Libre, il trouverait peut être l’occasion de cette revanche, dont il avait parlé naguère.
Mais les époux Logrest poussaient de véritables meuglements de désespoir.
– Que dirait le prince Strezzi… ? Et l’Empereur ? Et la Cour ?
La confusion fut à son comble quand le cocher du docteur survint très inquiet du sort de son maître.
Celui-ci, racontait-il, s’était fait conduire, en quittant le château, jusqu’à l’entrée du bourg de Gremnitz. Là, il était descendu. Le cocher avait supposé un malade en danger à proximité. Il avait attendu jusqu’au jour. Alors, il avait poussé jusqu’au logis de M. Volsky, et ce dernier n’étant pas rentré, le serviteur venait conter ses alarmes au Herr gouverneur.
Tout devenait clair à présent. L’homme qui, cette nuit, avait répondu à mon appel par un geste affirmatif, n’était autre que X. 323 en personne.
Tanagra avait relevé la tête… Evidemment tout son être se tendait en une action de grâces vers les Forces Inconnues, qui avaient permis à son frère d’exécuter son audacieux dessein.
Et puis, miss Ellen rappela brusquement mon attention sur elle. Elle s’était approchée de mistress Amalia, et d’un accent irrité, elle disait :
– J’aime profondément mon frère ; mais je dois reconnaître que sa conduite est inexcusable.
Cette déclaration si inattendue coupa court aux lamentations des époux Logrest, elle me fit sursauter et amena sur les traits de la sœur de la jeune fille, une expression d’indicible étonnement.
Miss Ellen continuait imperturbablement.
– Rencontrer, non des gardiens, mais des amis… et mésuser de leur bonne grâce pour le plaisir de dérober sa liberté, quelques jours peut-être avant qu’on nous la rende, c’est mal, car il aurait dû songer aux ennuis qui vont résulter pour vous, chers amis Logrest, de cette équipée.
– Oh oui ! gémirent les deux obèses avec une touchante conviction.
– Or, poursuivit la jeune fille, je veux que vous sachiez bien que nous désapprouvons le fugitif. Télégraphiez au prince Strezzi, avisez-le de suite. Tout retard peut favoriser de nouvelles entreprises de ce malheureux frère… Voyez-vous qu’il se soit mis en tête de nous enlever de ce château. Oh ! il réussirait, voyez-vous. Il a le génie de l’inattendu.
Que signifiait cela ? Véritablement, elle me semblait raisonner comme raisonnerait Strezzi lui-même. Ce fut également le sentiment de mistress Amalia, car elle s’écria :
– Ah ! chère petite fille, comme mon cœur a bien fait d’aller à vous. Je n’aurais jamais espéré pensées si raisonnables et si affectueuses de votre part. Soyez remerciée, gentille colombe de neige… Et nous, Logrest, suivons le conseil de l’aimée gracieuse enfant. Adressons un télégramme au prince.
– Mais il doit être en route pour Berlin aujourd’hui, hurla le gouverneur.
– Qu’est la distance de Vienne à Berlin pour l’électricité, s’empressa de répondre miss Ellen… La dépêche à « faire suivre », lui parviendra deux heures plus tard, et voilà tout.
Conclusion qui amena les époux, Martza, Krisail, le cocher du docteur, à se ruer vers la porte en une course éperdue, dominée par ces cris.
– Au télégraphe ! Au télégraphe ! Et nous, restés seuls, comme miss Tanagra et moi allions demander à la jeune fille l’explication de son étrange conduite, elle se laissa tomber sur une chaise, en proie à une crise de rire, si violente, si contagieuse, que nous nous prîmes à rire avec elle, sans deviner la cause de cette joie débordante.
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