Chapitre 18 NOUS SOMMES DES MORTS VIVANTS
Vingt-quatre heures ont passé, la sonnerie de chacune nous fouillant le cœur d’une blessure. Chacune me dit que l’instant nous séparant de l’irrémédiable s’est abrégé.
– Oh ! Tanagras ! Tanagras ! sœurs que j’aime en une double silhouette, sur vos têtes adorées plane la lèpre hideuse.
L’infini, le sans bornes, ne se révèle-t-il donc à nous que par notre capacité incommensurable de souffrir ?
On heurte à la porte du petit salon commun, où nous nous sommes réunis en quittant nos chambres respectives.
Et le contremaître Goertz paraît. Sa vue me bouleverse. On dirait que, dans mes veines, mon sang s’est soudainement glacé. Mon cœur ne met plus en circulation qu’un liquide à température polaire. Ce n’est plus un courant calorique qui parcourt mon être ; c’est un ice-ring, c’est l’anneau froid qui amène la mort de ceux qu’ont séduit les Valkyries… Wagner, Schopenhauer, Nietzsche, faut-il que je grelotte pour songer à ces génies réfrigérants !
Mais Goertz est là.
Sa voix rude et sarcastique nous intime l’ordre de le suivre.
Il me semble que ses yeux brillent plus qu’à l’ordinaire sous ses lunettes rouges, découpant des disques sanglants sur sa face livide.
Je suis halluciné, hors du sens exact des choses. Est-ce que je ne me figure pas lire dans ces regards ennemis une pensée de pitié.
La pitié dans cette caverne de la désolation ! Ah ! mon brave Max Trelam, vous baissez ferme. Peut-être est-il temps que vous mouriez, cher confrère, car réellement, si vous rentriez au Times, votre succès y serait médiocre. Vous n’êtes plus en forme, roi des reporters, mais là plus du tout.
Et cependant, si j’étais seul en cause, le courage me serait facile. Dans ma chambre, au fond d’un placard, utilisant une fissure du roc, parmi des lamelles de fer-blanc, des outils brisés, j’ai découvert un Trelesvak,ainsi qu’en Albanie, on désigne par le nom du fabricant, les longs couteaux analogues aux navajas espagnoles.
Une lame d’acier de trente centimètres, un geste résolu, et la lèpre n’est plus qu’une menace vaine.
Seulement un geste résolu ne suffit pas… Il en faut trois, dont les deux premiers devraient frapper mes compagnes.
Oserai-je jamais ? Un sauvage, un barbare n’hésiterait vraisemblablement pas… Mais je suis un civilisé, moi. Les moindres idées affectent en ma personne des complications inattendues.
Ainsi qu’en état de somnambulisme, je suis celles que j’aime… Je ne discerne même plus s’il existe une différence dans l’affection que j’ai vouée à chacune des deux sœurs.
– Entrez !
C’est Goertz qui ordonne. Nous sommes revenus devant le laboratoire. La porte s’ouvre, se referme sur nous, sur notre guide.
Nous faisant face, le prince Strezzi, le formidable Morisky encadrés de leurs sinistres « ouvriers », nous considèrent.
Sur une table derrière eux, un bocal de verre contient un liquide de couleur sépia. A côté, une seringue de Pravaz dans son écrin.
C’est étrange. Malgré le trouble où je suis, je distingue chaque détail avec une surprenante netteté.
Je vois Strezzi. Il est préoccupé, encore qu’il affecte l’indifférence. Evidemment, il ne tient pas absolument à nous inoculer la lèpre. Il préférerait de beaucoup nous voir lui livrer le secret de l’apparence vraie du protée multiforme qu’est X. 323.
Mais nous nous taisons. Il est nécessaire qu’il parle. Ses mâchoires se serrent, il doit grincer des dents. Ce génie du mal ne conçoit pas l’héroïsme de ses victimes, l’héroïsme contre lequel se brise l’arsenal de ses combinaisons.
Et son organe sonne sèchement :
– Le temps que je vous ai accordé pour réfléchir est passé, dit-il.
Machinalement, nous inclinons la tête… Les mots prononcés ont un sens terrible qui fait tressauter follement en nous l’instinct obscur de la conservation.
Il se rend compte que notre volonté est la plus forte.
Sa voix se fait plus sifflante :
– Vous vous souvenez de mon offre. Un portrait de X. 323 ou le don de la lèpre.
Et pointant son regard mauvais dans mes yeux :
– C’est un dilemme, sir Max Trelam, ainsi que vous l’avez certainement appris à l’Université de Cambridge.
La peste étouffe le bourreau qui mêle ma pauvre université à ses malhonnêtes affaires !
Comme Tanagra, miss Ellen et moi continuons à garder le silence, il crispe ses poings et faisant un pas vers nous, il demande :
– Je veux connaître votre décision. Oh ! Je n’ai que faire de longs discours. Répondez par oui ou par non.
Il y a une pause, puis son organe prononce la question qui va décider de notre sort.
– Voulez-vous me remettre la photographie réclamée ?
Les deux sœurs se tendent la main. Il semble qu’elles veuillent s’assurer contre toute défaillance en unissant leurs forces. S’entre-regardant comme pour se communiquer le courage, elles murmurent :
– Non.
Oh ! les douces voix appelant la mort hideuse sur les deux têtes adorées ! J’oublie que je suis condamné comme elles. Je pleure sur elles seules… Il est vrai que dans ma poche, je sens mon couteau albanais… Une plaisanterie stupide me traverse.
– La lèpre est comme l’anémie ; le fer y porte remède.
Je n’ai pas le temps de m’apitoyer sur la faiblesse de cette intempestive manifestation cérébrale, le prince Strezzi frappe le sol d’un talon furieux. Une teinte rouge de brique envahit son visage à la peau safranée.
– Alors, gronde-t-il d’un accent rauque qui me rappelle le signal du tigre en chasse que j’entendis naguère dans les nuits du Bengale, alors que le Times m’y expédia pour l’affaire passionnante du Diamant bleu de Galkoor. Alors l’injection de la lèpre, l’agonie de plusieurs mois, où le mal rongera lentement votre chair, où votre beauté deviendra hideur…
Les Tanagra ne le laissent pas continuer… Toujours les mains unies, exaltées par le sacrifice, elles disent ensemble :
– La lèpre !
C’est par un cri qui n’a rien d’humain que Strezzi souligne cela :
– Vous l’aurez voulu. Tant pis pour vous. Allez, vous autres.
Les derniers mots sont un ordre qui s’adresse aux ouvriersprésents. Je m’en rends compte, en me sentant saisir, immobiliser par des mains brutales.
Les hommes se sont emparés de moi, de mes compagnes. Ils nous maintiennent. Des cordelettes fixent nos mains, entravent nos chevilles.
– Je vous les remets, Morisky, gronde le prince.
Et le savant, arraché au bagne russe de Sakhaline, exulte, une gaieté farouche contorsionne son visage apocalyptique.
– Goertz, appelle-t-il de sa voix grinçante.
Le contremaître s’avance. Ses yeux brillent derrière ses verres rouges. On croirait que ses orbites contiennent des charbons ardents.
– Herr professor, prononce-t-il avec un respect réel.
Ce criminel respecte le savant qui a mis sa science au service de la destruction.
Celui-ci reprend :
– La seringue de Pravaz… Trente centimètres cubes de sérum ; cela suffira pour les trois.
– Bien, Herr professor !
Et Goertz s’approche de la table où j’ai remarqué le récipient au liquide brunâtre et la seringue dans sa gaine.
Il nous tourne le dos, masquant ces ustensiles, inoffensifs d’apparence et qui vont pourtant jeter dans nos veines, dans nos cellules, le germe de la plus hideuse des morts.
Un petit clapotis de liquide agité parvient à mes oreilles.
Goertz se retourne. Il tend au docteur Morisky la seringue de Pravaz, dont l’ampoule est aux deux tiers emplie de la substance brune.
Il ricane, ce damné contremaître.
– Voyez, Herr professor ; ma promenade de cette nuit n’a pas altéré mes qualités de précision… Je suis rentré depuis vingt minutes et cependant les trente centimètres cubes y sont exactement. On pourrait comparer au microscope la graduation et le niveau du sérum, je réponds de la coïncidence !
Morisky a un sourire amical à son aide… Il le considère ainsi qu’un élève favori, puis il darde le rayon de ses yeux pâles sur le prince Strezzi, qui répond à la muette interrogation par ce seul mot.
– Allez !
Allez… ; cela veut dire : injectez le sérum venimeux à ceux qui sont là, ceux dont la seule faute est d’avoir osé se placer entre l’assassin et ses victimes.
La lèpre ! La lèpre ! A elles, à mes bien-aimées !
Mes muscles se contractent, il me semble que mes forces n’ont plus de limite, que je vais briser mes liens, bondir sur les misérables qui m’entourent, les pulvériser, délivrer les chères petites choses si effroyablement menacées.
Rêve ! Exaltation nerveuse qui se brise à la résistance des cordelettes et qui me laisse anéanti, une sueur froide aux tempes, un brouillard devant les yeux.
Un silence, des bruits de pas, un nouveau silence. Je crois que l’étreinte de mes gardiens se fait plus énergique. Une piqûre au cou… J’ai un cri étranglé… La piqûre, c’est l’aiguille de la seringue de Pravaz qui l’a causée… Mon tour est venu. Instinctivement je cherche à me débattre, à fuir l’instrument empoisonneur.
Effort inutile. On me maintient immobile… Je sens le liquide mortel pénétrer sous ma peau, la gonfler, la tendre.
Et puis, je ne sais plus. Je suis devenu inconscient. Je flotte dans un monde irréel… Tout cela ne peut pas être vrai. La lèpre ! donner la lèpre mathématiquement, de façon raisonnée… A moi, cela passerait encore, mais à miss Tanagra, à miss Ellen.
Je suis à cette limite où la Veille et le Cauchemar se confondent.
On nous délivre de nos liens. Nous reprenons la liberté de nos mouvements. Ce soin démontre, hélas, que le sacrifice est consommé.
q