Chapitre 19 LA LETTRE MYSTERIEUSE
Tout à coup, par une soudaine projection, ma pensée est ramenée des sphères nuageuses où elle se débat. Le crime qui vient de s’accomplir est brusquement reculé au second plan.
Un grand gaillard effaré, ahuri, a fait irruption dans le laboratoire. Ses cheveux blonds, sa barbe épaisse sont hérissés.
– Quoi, Hermann ? murmure Strezzi.
Hermann ? Je me rappelle. C’est le nom, je l’ai entendu hier, du gardien de l’entrée de l’usine souterraine. C’est lui qui habite dans la logette vitrée et dans la soupente où l’on accède par une échelle. Oui, oui, j’ai remarqué ces détails à notre arrivée.
C’est lui aussi qui surveille la boîte aux lettres, dont la présence m’a paru si bizarre au seuil d’une cahute misérable.
Il brandit un papier :
– Une lettre, une lettre pour son altesse, prince Strezzi.
– Eh bien donne-là, fait rudement ce dernier. Une lettre n’a rien qui puisse justifier l’agitation où je te vois.
– Si, si, altesse, balbutie Hermann… Cela justifie… Votre altesse ne sait pas…
– Ne sait pas quoi, butor ?
– Je parle, je parle, que votre altesse ne s’irrite pas… La boîte aux lettres, vous vous souvenez ; on ne peut y glisser une correspondance, sans établir un contact électrique, cela actionne une sonnerie… Je suis prévenu ainsi, et de l’intérieur, grâce au jeu de glaces, je puis voir celui ou celle qui a déposé le papier.
– Oui, eh bien ?
– Eh bien, la sonnerie n’a pas résonné depuis que Herr Goertz est rentré de permission… Il a sonné, puisque je lui ai ouvert, n’est-ce pas ?… Je l’affirme sur ma tête… Et je viens de trouver cela dans la boîte.
Strezzi hausse violemment les épaules. Evidemment il doute de la vigilance d’Hermann ; pourtant il ne dit rien.
A quoi bon ! Il prend la lettre, l’ouvre ; mais à peine y a-t-il jeté les yeux qu’il a un cri.
– X. 323 !
Tous, nous sursautons. Ce nom, jeté dans le silence, a bouleversé tout le monde.
Mes compagnes et moi avons l’impression que nous serons vengés !
Strezzi et ses acolytes ont peur. Je le reconnais à leurs regards effarés, à leurs attitudes inquiètes de fauves à l’approche de la meute.
Et lui, comme poussé par une force dominant sa volonté, lit les lignes suivantes :
« Tous les atouts semblent dans votre jeu. Ils semblentseulement.
« Comme preuve, je vous préviens, conformément à mes habitudes de loyauté que, ce soir, à minuit, j’entrerai dans votre laboratoire.
« J’espère que vous m’y attendrez avec votre complice Morisky, pour entendre à quelles conditions je consens à traiter avec vous.
« Je vous laisse libre de prendre toutes les précautions que votre terreur vous suggérera. Je vous avertis pourtant que rien ne m’empêchera de faire ce que j’ai résolu.
« Signé : X. 323 ».
Tous courbaient la tête, jetant à la dérobée des regards apeurés autour d’eux. Cela était tragique de constater ainsi la puissance de l’homme remarquable dont le hasard ou la providence m’avait fait l’ami.
Un chiffon de papier, sur lequel sa main avait tracé quelques lignes, et les criminels exceptionnels qui nous tenaient en leur pouvoir frissonnaient d’épouvante.
Enfin Morisky, qui seul a conservé quelque sang-froid, émet cette supposition :
– Pour annoncer aussi affirmativement son entrée à minuit dans le laboratoire, X. 323 doit être assuré qu’aucune précaution ne saurait l’empêcher d’y pénétrer.
– Que voulez-vous dire, Morisky ?
A la question de Strezzi, le savant réplique :
– Je veux dire que, dès maintenant, il est caché, quelque part, dans le méandre des couloirs souterrains.
Et un murmure terrifié accueillant l’hypothèse, le féroce microbiologiste ajoute d’un ton dédaigneux :
– Haut les revolvers, mes enfants. X. 323 est bien habile, mais je n’ai jamais ouï dire que son épiderme fut à l’épreuve de la balle.
Atroce bonhomme. Il souffle sur mes espérances qui s’écroulent comme un château de cartes.
C’est vrai, ils sont… Combien sont-ils ? Neuf ouvriers, le concierge Hermann, Goertz, Morisky, Strezzi… Tiens, ils sont treize exactement… Cela porte malheur, disent les gens superstitieux… Malheur, à qui ? Je tremble que ce soit à mon… beau-frère, seul en face de treize revolvers que les bandits tiennent à présent à la main.
Cela leur a rendu du ton de sentir sous leurs doigts des armes fidèles, incapables de trahir leur maître.
Chacun a foi dans les cinq ou six cartouches qu’il a à sa disposition. Chacun se dit que, sa main ne tremblant pas, il tient cinq ou six fois la vie de X. 323 à sa merci.
Malheureusement, moi aussi, je me dis cela… Sur le visage de miss Tanagra, je lis la même impression décourageante.
Je reporte mes yeux sur sa sœur. Etrange ! Miss Ellen sourit.
Elle a confiance, elle… Elle ne doute pas de la victoire de son frère…
– S’il est dans les grottes, il faut forcer X. 323 à se montrer avant l’heure fixée.
Hein ? Qui parle ? Ah ! ma foi, c’est le prince Strezzi. Ses aides le considèrent. On devine que la parole de leur chef a éveillé en eux une espérance.
Il a un ricanement sinistre, en vérité. Est-ce qu’il aurait trouvé le moyen de faire pièce à X. 323 ?
– Eh ! Eh ! plaisante-t-il, X. 323 est stoïque lorsqu’il s’agit de lui-même, mais sa tendresse fraternelle me l’avait déjà livré une fois… Voyons donc si elle a diminué depuis qu’un mariage a uni nos deux familles.
Le revolver au poing, il va vers la porte du laboratoire, l’ouvre brusquement et il clame au dehors, de toute la force de ses poumons :
– Je convie X. 323 au drame qui va s’accomplir.
Sa voix, enflée par les résonnances des salles souterraines, a roulé de crevasse en crevasse. Les ondes sonores s’entrechoquent avec un bruit de torrent bondissant sur un lit rocheux.
Tous les revolvers sont maintenant braqués sur la porte dont le rectangle se découpe sur le noir de la caverne.
Mais rien ne répond à l’appel du prince.
Alors, celui-ci, toujours forçant sa voix, clame :
– Goertz, prenez une pipette d’acide sulfurique. Nous en verserons quelques gouttes dans les beaux yeux de miss Ellen. Voyons un peu si X. 323 laissera aveugler sa sœur.
Un silence de mort accueille cet ordre.
Les bandits peut-être sentent que leur férocité est faible en regard de celle à qui ils sont inféodés.
Je crois bien que le contremaître Goertz, lui-même, a un vague mouvement de recul.
Je n’affirme pas. Je ne suis pas en état d’observer.
Aveugler miss Ellen, éteindre les algues marines de ses yeux… Ah ! mon cœur, mon cerveau, sont emportés dans un tourbillon de haine contre le bourreau, de désir éperdu de sauver la victime.
A cette heure, révélation subite, irrésistible, étoile lumineuse jaillissant d’un chaos, je sens, je crois, je sais que c’est elle que j’aime. Le crime a chassé mes indécisions sentimentales…
Entre les deux épreuves identiques de la fiancée bien-aimée, l’imminence du péril m’a fait choisir.
Et je fouille dans ma poche ; j’en extrais mon couteau albanais. D’un élan furieux, je me rue sur le prince. Je frappe de toute ma puissance musculaire…
Tout cela est rapide comme la foudre, et… je me trouve stupéfait, déconcerté, étreignant le manche de mon arme dont la lame s’est brisée net.
Tandis que Strezzi, lequel a chancelé sous le choc, arrête d’un geste ses complices prêts à se jeter sur moi, il me lance, suprême ironie, cette explication qui m’accable.
– Pensiez-vous donc que je me promenais en votre compagnie sans prendre, les plus élémentaires précautions. J’ai une cotte de mailles, sir Max Trelam, et voyez le bouffon de l’aventure ; cette cotte qui me protégea contre le couteau d’un Anglais, est de fabrication anglaise, made in England, sir Max Trelam.
Qu’allais-je répondre, poussé au paroxysme de l’exaltation par la raillerie de cet exécrable individu… Je ne saurais avoir une idée précise à cet égard.
Il est vraisemblable, toutefois, que j’aurais été ridicule.
On l’est toujours quand on menace l’ennemi que l’on est incapable d’atteindre.
Ce fut le nommé Goertz qui m’évita cette nouvelle humiliation.
– M’est avis, prononça-t-il, que le sieur X. 323 ne se présentera pas avant l’heure indiquée par lui… Remettons donc l’application du collyre au vitriol à ce soir. Cela donnera du mouvement à la conversation… Et puis, si mes chers seigneurs Strezzi et Morisky veulent bien prêter l’oreille à une proposition, je crois que nous serons en mesure de déclarer à ce digne X. 323 que nous lui accorderons notre absolution s’il consent à absorber la lèpre de bonne volonté.
Il riait affreusement, ce répugnant Goertz.
Sans doute ses chefs avaient confiance dans ses facultés nocives, car Morisky approuva du geste, et Strezzi commanda :
– Reconduisez les prisonniers à leur appartement et revenez tous ici.
On nous entraîna au dehors, ainsi qu’il l’ordonnait.
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