‹ L'Espion X. 323 - Volume III - Du sang sur le NilChapitre 16 sur 40 · Chapitre 16 COMME LA FEUILLE AU SOUFFLE DE LA TEMPETE

Chapitre 16 COMME LA FEUILLE AU SOUFFLE DE LA TEMPETE

Embarquez.

Nous sommes au bord du Nil, dont les eaux glissent lentement vers la mer. Je descends de la voiture qui a été ma prison roulante depuis le palais d’Ezbek, ce palais des dormants, des dormants pour toujours.

Le véhicule s’éloigne aussitôt et disparaît derrière la clôture du palais Ksar-ed-Dubbaba, qui borde le quai du fleuve.

A nos pieds sont les embarcadères des sociétés Cook et Gaze ; à notre droite, le grand pont du Nil barre la vue, tandis qu’à ma gauche je discerne la pointe de l’île Gesireh-Roda et sur l’autre rive les lumières électriques, illuminant le musée de Giseh et les avenues du jardin zoologique installé dans le parc qui l’entoure.

Une dahabieh à vapeur se balance au long de l’embarcadère.

– Embarquez, a dit celui qui pense, parle, veut pour moi.

Et je saute sur le pont.

A ce moment, il se produit un incident qui me réjouit. Oui, pour la première fois, depuis que je suis parvenu à la sépulture d’Adj-Manset, pour la première fois j’éprouve une émotion agréable.

Le « capitaine » est prêt à me suivre. Ses complices se sont déjà répandus à l’intérieur du bateau.

Une silhouette grêle se dresse devant lui.

By Jove ! Je rêve, c’est la vieille négresse que nous avons laissée dans sa misérable cahute, accotée au mausolée d’Adj-Manset.

Elle ! C’est insensé ! Pourquoi serait-elle là ? Comment d’ailleurs a-t-elle supposé qu’elle y rencontrerait mon bourreau ?

Eh ! Elle l’explique de sa voix aiguë, stridente, avec des onomatopées gutturales, une abondance de gestes inutiles, qui multiplient pour moi la saveur de son récit.

– Salam au Franc généreux qui accorda le bakchich à Souléma.

Lui la considère avec surprise. Il ne l’attendait pas non plus, paraît-il. Et il n’aime pas être surpris, car je sens que, sous le masque, il fronce les sourcils. Rude est son organe pour questionner :

– Que veux-tu, vieille sorcière ?

– Té dire que les djinns de Mohamed, le prophète, œil droit d’Allah, ont étendu leurs ailes noires sur tes serviteurs.

Son interlocuteur frappe du pied. La phraséologie islamique l’impatiente.

– Allons, tâche de parler clairement. Le bâton suit de près le bakchich.

Elle se pelotonne, effrayée par la menace, et lentement :

– Tu étais venu en pluie d’or chez la pauvre Souléma. Le désir de dormir était chassé par celui de compter et recompter les pièces, tombées de ta main munificente dans celles de la vieille misérable.

– Après, après ! Ma parole, elle se croit obligée à un récit de Théramène !

Oh ! oh ! le chef de bandits connaît la littérature classique française. Ceci confirme mon opinion. Cet assassin appartient au meilleur monde. Je dis meilleur dans le sens figuré, car au propre, il est indubitablement du plus mauvais.

La négresse continue placidement :

– Je m’étais assise devant ma porte et je faisais sauter les piécettes dans les rayons de la lune… Je ne craignais pas les voleurs, puisque j’apercevais à vingt pas de moi les trois serviteurs que tu avais laissés dans la nécropole des Khalifes.

– Après, gronda le « capitaine » avec une impatience fébrile ?

– Tout à coup, l’un des hommes pousse un juron franc et s’affaisse. Les autres se penchent sur lui, mais ils tombent à leur tour.

– Tous les trois, comme cela, c’est invraisemblable. Tu mens…

La vieille étendit les bras dans la direction de l’Orient.

– La langue de Souléma n’est point menteuse. Qu’Allah projette la colère de sa foudre sur son humble servante noire si elle n’a point parlé selon la vérité !

L’interlocuteur de la vieille négresse eut un geste courroucé. Et comme décidé par le désir de savoir, il reprit :

– Enfin, soit. Je tiens pour réel ce que tu me racontes. Achève.

L’ânière s’inclina, joignit ses mains en forme de coupe au-dessus de son front ridé et baissant la voix, une sorte de crainte grelottant en son accent :

– Une ombre a passé, s’est arrêtée auprès des serviteurs immobiles sur le sol.

– Une ombre ? Quelle ombre ? clama le masque d’or vert.

– Souléma ne sait pas. Cela avait la forme d’un homme, mais n’était pas un homme, car cela plissait sans bruit sur la terre. Aucun pas humain ne sonnait parmi les ruines dont les esprits se réveillent au moindre son.

C’est par cette formule que les fellahs désignent l’écho.

– Après ? se contenta de répéter l’interlocuteur de la vieille.

– Et puis l’ombre s’éloigna, contourna l’une des mosquées voisines et disparut.

Le tremblement de son organe s’accentua. Il n’y avait pas à en douter, la négresse se trouvait en proie à une terreur réelle.

– Alors, Souléma est une femme ; elle a perdu la jeunesse, la force, mais elle a conservé la curiosité dont Allah a affligé son sexe. J’ai voulu voir de près les serviteurs que je supposais paresseux et indignes de ta confiance.

– Tu les croyais endormis. Ne l’étaient-ils pas ?

– Ils l’étaient… si profondément qu’ils ne se réveilleront jamais.

Le « capitaine » eut un sursaut.

– Que prétends-tu me faire entendre ?

– Ils sont morts, lit la négresse d’une voix sifflante. Morts, un kandjar (poignard) leur a tranché la gorge. Un seul vivait encore. Il ne pouvait plus parler à cause, de l’atroce blessure, mais il a tracé ces mots sur un papier, me l’a remis et a rendu le dernier soupir.

Elle présentait un feuillet froissé à son interlocuteur.

Celui-ci s’en saisit, l’exposa à la clarté de la lanterne fixée à la « Coupée » et, dans sa préoccupation, ses lèvres prononçant les mots sans qu’il en eût conscience évidemment, il lut à haute voix :

« Se rendre embarcadère Cook. Remettre au chef.

« Flursal, Norick, morts ; moi, mourant. Rien vu, rien entendu, rien senti. Alors, je crois que c’est lui, X. 323, qui nous a égorgés ; ouvrir l’œil. Salut suprême du dévoué : KLOBULOTZ. »

Durant un instant, le masque d’or vert resta immobile.

Il semblait pétrifié. Soudain il leva les yeux, m’aperçut. Son visage se dérida aussitôt ; son accent redevint railleur pour me jeter cette phrase menaçante :

– X. 323 a supprimé trois hommes obscurs ; moi j’ai précipité dans la mort ses riches alliés du palais Ezbek ; je vous tiens enfin, vous. Il m’égratigne, je le frappe au cœur. Allez, allez, Max Trelam, ne considérez pas cette soirée comme une dispensatrice de victoire. Si tous mes desseins ne se sont pas réalisés, j’ai cependant lieu d’être satisfait des résultats obtenus…, bien plus satisfait encore que vous ne l’imaginez.

Puis offrant à la négresse un bakchich dont l’importance se devina à l’attitude adorante de la vieille femme.

– Je te remercie de ta peine, Souléma. Va-t’en et souviens-toi que je sais récompenser qui me sert.

D’un bond il passa du quai sur le pont de la dahabieh et lança ce seul mot :

– Yalla ! (En avant !)

Aucun de ses acolytes ne se montrait aux alentours, et cependant l’hélice se mit en mouvement, le vapeur s’éloigna lentement de l’embarcadère et gagna le milieu du fleuve, divisant de son étrave le courant paresseux.

Le « capitaine » gagna la « cabine du pont » et disparut, me laissant à mes réflexions.

Pas folâtres, ces réflexions. Se trouver seul, sur un bateau monté par un équipage des bandits, dont on n’a rien de bon à attendre, voilà qui apparaît suffisant pour susciter des pensées moroses.

Le steam avait passé sous le grand pont du Nil, il descendait le bras du fleuve coulant entre les quais de Boulak et la rive de l’île (Gésireh) du même nom.

L’hippodrome de l’île, l’ouverture du canal Ismaïlieh, au bord duquel la villa de l’Abeille avait abrité un bonheur aujourd’hui disparu, sollicitèrent mes regards. Puis ce fut le port de Boulak, l’hôtel de Ghez-Pal, aux toitures pointant parmi les frondaisons de son jardin touffu. Sur la rive gauche, je reconnus la bourgade d’Embabé, au Nord de laquelle s’étendent les vastes plaines où se livra, le 21 juillet 1798, la bataille des Pyramides.

La dahabieh marchait à grande vitesse. Son maître devait avoir hâte d’arriver et il lui communiquait son impatience.

Continuant sa course nocturne, la lune se rapprochait de l’horizon et les premières clartés de l’aube blanchissaient l’orient du ciel, quand le vapeur stoppa un peu en avant d’un village que j’ai su depuis être Katâtébé.

On me fit débarquer, on m’enferma dans une cabane, sous la garde des drôles qui m’avaient escorté déjà, et le « capitaine » me laissa là sur ces paroles :

– On va vous apporter à déjeuner, Max Trelam. Nous séjournerons ici tout le jour. Reposez-vous, car nous aurons à fournir une longue étape la nuit prochaine.

Chose singulière, en dépit de mes préoccupations, je m’endormis aussitôt que j’eus pris quelque nourriture.

Au demeurant, le traitement auquel je m’étais trouvé soumis depuis vingt-quatre heures justifiait pleinement le besoin physique de repos.

Quand je repris conscience de vivre, la journée était avancée. Mes gardiens jouaient aux six dés.

Le choix du jeu m’étonna. Les six dés sont spéciaux aux provinces nord de l’Autriche, c’est un jeu essentiellement slavo-tchèque.

Tandis que je me faisais ces réflexions, mes gardiens s’aperçurent que j’étais sorti de l’engourdissement du sommeil. Leur partie s’interrompit aussitôt et l’un d’eux, s’approchant de moi, prononça d’une voix rauque :

– Le gentleman agira sagement en « soupant », car rien n’est fatigant comme une étape dans les sables.

Souper, ce mot encore est une indication. En pays germain, on nomme souper le repas du soir, que les Français désignent par l’appellation de dîner.

Je demandai à mon interlocuteur :

– Une étape dans le désert ? Où donc allons-nous ?

– On ira devant soi, jusqu’à l’heure où le chef commandera halte !

La phrase parut aux deux bandits d’une drôlerie irrésistible, car ils éclatèrent de rire.

Toute insistance eût excité la verve grossière des lourds personnages. Je me renfermai donc dans un silence prudent et, suivant le conseil qui m’avait été donné, j’expédiai les reliefs de mon repas du matin.

Je terminais quand le « capitaine » pénétra dans la baraque me servant de prison.

– Vous êtes prêt au départ, Max Trelam ? demanda-t-il.

– Prêt à tout, répartis-je en accentuant les mots prononcés.

Il comprit le sens étendu qu’il convenait de leur donner ; il répliqua en effet :

– Je vous en félicite. Prêt à tout ! Heureuse formule qui facilitera ma tâche, dès que nous aurons atteint le but vers lequel nous allons marcher.

Il ne persiflait pas à ce moment. Sa gravité m’encouragea à questionner.

– Est-ce bien loin ?

– Vers la fin de la nuit nous serons arrivés. Toutefois la route est longue ; aussi allons-nous partir de suite. Ma présence n’avait d’autre but que de vous prier de venir.

– Je vous suis.

Encadré par mes deux gardiens, je quittai la cabane sur les pas de cet homme.

L’annonce que l’aube prochaine nous verrait au but inconnu, vers lequel j’étais irrésistiblement entraîné, me causait un sentiment que je n’oserais appeler de la joie. Qu’était-il au juste, je ne saurais le préciser. Mais j’avais l’impression que ma dépression morale s’atténuait.

Dès les premiers pas au dehors, je me rends compte que mon geôlier ne m’a pas trompé. L’étape sera rude. Le mode de transport choisi me le démontre.

Une bande de méhara (chameaux de course), dominés par la selle bédouine, sont tenus en mains par des fellahs.

Les animaux sont agenouillés sur le sol, afin que l’on puisse prendre place sur leur dos. Ils se relèveront quand nous serons en selle.

Le capitaine lève la main. C’est le signal sans doute, car, en un clin d’œil, chaque méhari est chargé de son cavalier. Je me suis juché moi-même sur un de ces vaisseaux du désert, comme les appelle drolatiquement je ne sais plus quel fantaisiste auteur français.

Les gredins chargés plus particulièrement de la fonction d’empêcher de ma part toute tentative d’évasion se sont eux-mêmes perchés sur deux braves montures à bosse et, de ce poste élevé, ils me désignent, par des gestes expressifs, les revolvers fixés à leur ceinture et les carabines accrochées à l’arçon.

Je leur fais comprendre par signes que leur pantomime m’apparaît claire ; cela semble les réjouir infiniment.

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