Chapitre 17 UN COIN DU DESERT LYBIQUE
Durant neuf heures, je n’ai cessé de penser aux navigateurs novices affligés du mal de mer ; subir une semblable obsession en plein désert, alors que l’on parcourt des plateaux dénudés, tantôt sablonneux, tantôt calcaires, et sur lesquels ne se découvre pas trace d’humidité, semble étrange.
Pourtant le mouvement imaginatif s’expliquait aisément. Il était le réflexe de la gymnastique désordonnée que m’imposait le trot allongé de ma monture.
On saute en l’air, on retombe contre le devant de la selle, on est rejeté en arrière. Et tout cela au milieu d’un nuage de poussière impalpable soulevé par les pieds des quadrupèdes.
Au demeurant, nous fîmes énormément de chemin à travers le désert Lybique, partie extrême-orientale du désert du Sahara, lequel, commençant sur la rive de l’Atlantique, s’étend sur toute la largeur de l’Afrique jusqu’à la bande verdoyante arrosée par le Nil, au delà de laquelle le sol désertique reparaît, sous le nom de désert Arabique, enjambe la mer Rouge et occupe les solitudes poudreuses, aux oasis clairsemées, de l’Arabie Pétrée.
Etrange et sinistre pays de la soif.
Comme la veille, la lune brille. Sa clarté blanche atténue les tons fauves du sable, les glace de reflets bleuâtres, qui accroissent encore la tristesse du paysage.
On a l’impression de parcourir une terre morte… ; une terre qui n’a jamais vécu. Ici l’eau a toujours manqué, et l’eau est la vie de la terre !
Dans la partie occidentale du Sahara, on trouve de profondes dépressions, lits desséchés d’anciens oueds (rivières), bus par le sol poreux, mais que les puits artésiens remontent à la lumière, répandant la fertilité aux alentours.
Ici, c’est un haut plateau, ou plutôt une série de plateaux, inexorablement plats, séparés par des pentes raides, transformant le pays en un escalier gigantesque.
De loin en loin, des collines toujours rangées en demi-cercle, massifs de roches résistantes qui ont moins que le terrain environnant subi les effets de l’érosion.
A un moment, le capitaine amène sa monture au flanc de la mienne.
On gravit à cet instant l’une des rampes partageant la contrée. La conversation est possible, car les méharis ont dû prendre le pas.
Mon geôlier en profite, mais je ne lui en ai aucune reconnaissance, car ses paroles ne m’incitent pas plus à la gaieté que le désert lui-même.
– Triste pays, dit-il comme entrée en matière ; triste pays, Max Trelam.
J’incline la tête. A quoi bon exprimer les choses évidentes jusqu’à la torture !
– Je regrette de vous contraindre à si lugubre chevauchée ;– il ricane : – je devrais dire chameauchée, mais le mot n’existe pas, et je ne me sens pas assez littérateur pour accepter la paternité d’un tel néologisme.
Il discourrait dans un salon qu’il n’emploierait pas d’autres termes. Etrange bandit !
Son accent ironique me secoue. Je veux montrer un esprit aussi libre que le sien, et d’un accent aussi railleur que celui qu’il affecte :
– Je ne me plains pas. La tristesse du voyage n’est rien, quand chaque minute rapproche l’instant où l’on goûtera le repos.
– Le repos, redit-il avec une intonation bizarre.
– Eh oui, reprends-je avec une légèreté affectée ; ne m’avez-vous pas promis que je mourrais à l’aube prochaine ?
Il me considère longuement, sans répondre. Evidemment mon attitude l’intrigue. Il se demande quelle pensée se cache sous mon calme. Il ne devine pas et je le sens inquiet.
Mon interlocuteur se penche vers moi.
– A sept milles de distance, se trouve une nouvelle hauteur à escalader. Nous reprendrons là la conversation.
– All right !
Je réponds sans manifester le moindre étonnement, bien qu’un entretien, composé de répliques échangées de sept en sept milles, ne puisse passer pour un dialogue vif et animé.
Le capitaine m’a quitté d’ailleurs. Il cause à voix basse avec l’un de ses complices.
Que disent-ils ? Je ne le puis entendre, mais dans leurs gestes se lit une inquiétude.
J’ai bien vu. L’énigmatique personnage se rapproche de moi.
– Ecoutez, Max Trelam, on m’avertit que peut-être l’on tentera de vous délivrer.
– Ah bah !
L’exclamation échappée à mon étonnement semble l’irriter.
– Dispensez-moi de vos mines stupéfaites. Le renseignement éclaire une chose qui me paraissait inexplicable : votre calme, votre impassibilité. De façon quelconque on vous a prévenu. Comment ? Je ne vous le demande pas, assuré que vous refuseriez de m’informer de ce qui se prépare.
– Cela, vous pouvez en avoir la certitude.
Je n’ai pu retenir la phrase ironique. Avec la meilleure volonté du monde, on ne saurait révéler un secret que l’on ignore, n’est-ce pas ?
Mais décidément, le bandit n’est point un être ami du rire, rien d’étonnant à ceci étant donné le métier plutôt dramatique qu’il exerce. Il riposte donc sèchement :
– Inutile d’affirmer, je ne doute pas ; seulement, continua-t-il, en scandant ses paroles, moi je suis moins discret que vous, et je veux vous apprendre ce qui se produira si une tentative se dessine en votre faveur.
– Je vous écoute de toute mon attention, soyez-en persuadé.
– Vos gardiens ont ordre, en cas d’attaque, avant de riposter à leurs ennemis, de tirer chacun un coup de revolver dans celle de vos oreilles la plus proche de lui.
– La guérison de la migraine, m’exclamai-je en riant.
Oh ! ma gaieté ne provenait pas de ma plaisanterie, assez niaise, je le reconnais ; mais bien de l’expression des yeux, du geste de mon interlocuteur.
Fermé à la plaisanterie, bouché à l’émeri, selon la locution parisienne. Vous ne devineriez jamais la conclusion qu’il tire de ces neuf syllabes.
– Vous pensez que mes ordres ne seront pas exécutés.
– Non, non, ce n’est pas cela. Vous êtes trop persuasif pour n’être pas obéi. J’espère seulement que l’attaque, la tentative dont vous me menacez, n’aura pas lieu.
– Pouvez-vous donc l’empêcher ?
– On peut empêcher ce que l’on connaît.
– Qu’entendez-vous par cette phrase sibylline ?
– Que je vous prie de me confier ce que vos éclaireurs vous ont rapporté.
Il me regarde fixement. Je conserve l’air le plus innocent. Il se décide.
– Après tout, vous le verriez au passage. L’un de mes hommes est parti en avant, non pas pour éclairer ma troupe, mais pour transmettre des ordres à de fidèles serviteurs qui m’attendent en un point déterminé.
– En quoi cela me touche-t-il ?
– En quoi cela vous touche ? Nous y arrivons. L’homme a été tué au moyen d’un lasso.
– D’un lasso… Je croyais que cette corde manœuvrée à distance n’était employée que par les vaqueros et cow-boys d’Amérique.
Il approuve de la tête.
– Vous avez raison. C’est pourquoi je m’inquiète de la chose, qui prouve que l’agresseur a voulu éviter le bruit. Un coup de fusil eût simplifié sûrement sa tâche ; mais on l’eût perçu à grande distance. Le meurtrier ne le voulait pas.
Je remarque que le capitaine redevient tout à fait perspicace dès que l’on parle sérieusement.
– Le lasso indique que ce n’est point là le fait d’un bédouin pillard. Dès lors qui peut s’attaquer à mes compagnons ? Je vous laisse le soin de répondre.
– Je n’en sais rien.
Je dis l’exacte vérité, n’est-ce pas. Aussi mon interlocuteur ne me croit pas.
– Vous refusez ; à votre aise, grommelle le bandit ; je ne suis pas tenu à la même réserve. Je crois que la main de X. 323 était au bout du lasso.
– Je ne suis pas en situation de vous démentir ; seulement je ne saisis pas le rapport que vous prétendez établir entre ce lasso et mon évasion.
– Si je le voyais moi-même, j’aurais déjà paré le coup. Je vous ai averti ; vous avez vu la nuit dernière, à Ezbek, que je ne reviens pas sur mes décisions.
Ezbek. J’eus un grelottement intérieur à la pensée des morts, des poignards, des dix yeux d’or.
Cependant je m’efforçai de prendre un ton indifférent.
– Bah ! mourir cette nuit ou au lever du jour, cela aurait quelque intérêt dans une ville… ; j’y appellerais peut-être un notaire, afin de lui dicter mes ultimes volontés. Mais ici, en plein désert, l’heure n’a aucune importance. Croyez cependant que je suis reconnaissant de la bonne grâce avec laquelle vous m’avez renseigné.
Il a un geste de rage. Son poing se crispe menaçant.
Non décidément, il déteste qu’on le plaisante.
Il rend la main à sa monture et va se placer en tête de la colonne.
Aussitôt je recommence à bondir sur ma selle. La course folle a repris.
A mes côtés trottent mes gardiens ; fidèles à la consigne donnée, ils tiennent le revolver à la main et leurs regards pèsent sur moi.
Tous les bandits ont du reste l’attitude de gens redoutant une surprise.
Les carabines ne sont plus à l’arçon. Les hommes les gardent à la main, la crosse appuyée à la cuisse. C’est ainsi que déambulent les escadrons en reconnaissance.
By Jove ! Malgré ses affirmations aux tombeaux des Khalifes, le capitaine se montre impressionné par les procédés de X. 323.
Ma foi, je pense comme lui que X. 323 a manié le lasso.
Pourquoi par exemple ? Voici ce dont je ne me doute pas.
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