Chapitre 21 JE REJOINS ELLEN
Oui, oui, je veux la voir avant de mourir.
Strezzi s’inclina gravement. Il se tourna vers l’homme qui nous avait guidés dans la nécropole, et d’un accent dont je frissonnai tout entier :
– Tu as entendu, Marko ?
L’interpellé s’approcha des Arabes toujours immobiles. Il leur commanda :
– Roûhou ! (Allez !)
Ceux-ci firent face à l’alvéole surmontée de la croix blanche. Ils allongèrent leurs bras dans le noir de l’ouverture, semblables à de monstrueux nécrophores se livrant à un mystérieux labeur funèbre.
Par mouvements rythmiques, à l’harmonie cadencée par un atavique hiératisme, les êtres revêtus de burnous attirèrent le sinistre cercueil dans le cercle de lumière de la lanterne, puis ils s’écartèrent, se replongeant dans l’ombre environnante, redevenant comme tout à l’heure des formes vagues. Et le comte Franz répéta :
– Regardez, Max Trelam. Elle dort !
J’obéis machinalement. Je l’ai dit, toute résistance était morte en moi. Je regardai, puisque mon interlocuteur voulait qu’il en fût ainsi.
Je restai médusé.
La partie supérieure du cercueil avait été enlevée, remplacée par un carreau de verre.
A travers la vitre je distinguai Ellen.
La pauvre chère petite aimée, enveloppée dans un grand suaire blanc, qui dessinait confusément sa forme immobilisée pour toujours, semblait dormir, ses paupières nacrées abaissées sur ses yeux bleu-vert qui ne me regarderaient jamais plus.
Ses mains, croisées sur sa poitrine, en une attitude de grâce infinie, pressaient un petit bouquet de fleurettes des dunes, et je voyais briller à son doigt l’anneau de mariage que je lui avais donné, à Londres, sous la nef de Saint-Paul’s Church, alors que le prêtre nous unissait.
Oh ! cet anneau portant gravés nos deux noms et la date où ils s’étaient fondus en un seul !
La vue de l’anneau d’or me révélait le scrupule de Tanagra, alors qu’elle avait voulu m’abuser sur le sort de ma chère et douce compagne.
Elle avait dépouillé la morte de son gorgerin, de son réticule, de tous les objets dont la réapparition à la Villa de l’Abeille devaient aider à mon illusion.
Mais elle ne s’était pas trouvé le courage d’enlever à la morte le mince filet d’or de l’anneau nuptial.
A cette heure je lisais dans l’âme de Tanagra. Où était-elle à présent ? Je ne le savais pas.
Et cependant, il me semblait que près de moi voletait une émanation impalpable de l’absente, cette absente vivante, si semblable à la morte, rigide dans le cercueil allongé à mes pieds.
Le comte interrompit mes réflexions.
– Eh bien, Max Trelam, la reconnaissez-vous ?
J’affirmai énergiquement du geste.
– Que vous conseille la souffrance ?
– De sortir de la vie.
Le sourire qui me vint aux lèvres en prononçant cet arrêt de mort lui démontra certainement ma sincérité, car il reprit :
– Le revolver est là, où je l’ai placé tout à l’heure.
Je fis mine de me porter vers l’alvéole à la croix blanche. Il me retint par le bras.
– Un instant ! Votre décision m’est agréable. Vous devez disparaître, mais il m’eût été pénible de vous frapper moi-même. Je n’explique pas ma sympathie étrange, je la constate et la subis.
Il y eut une mélancolie singulière dans sa voix.
– Votre résolution est la plus sage, au demeurant. Mais je répète qu’il m’eût été pénible de vous tuer moi-même, et je veux vous remercier de m’épargner ce souci.
Sur ma parole, le ton de ce meurtrier sonnait presque affectueux.
– Le revolver est là. Vous le prendrez quand nous serons éloignés. Je souhaite vous assurer quelques minutes de tête à tête avec votre chère morte.
Et doucement :
– Nous allons retourner, mes serviteurs et moi, à l’entrée de la nécropole. Quand nous entendrons la détonation, ces hommes reviendront et vous enseveliront auprès de l’aimée. La même tombe vous réunira. Vous le voyez, je vous remets une arme, et je suis certain que vous vous en servirez seulement contre vous.
D’un geste éloquent je désignai le cercueil. Il approuva de la tête.
– Oui, vous avez raison. J’ai tort de souligner ma confiance. Je m’éloigne. Je sais qu’avant d’éteindre à jamais votre voix, vous serez heureux de parler à celle qui vous entendra peut-être… Qui sait ce qui existe dans l’au-delà ; sublime croyance, ou sublime folie de la tendresse, je désire que vous y puissiez sacrifier en liberté, sans que pèse sur vous la gêne de regards étrangers.
Ceci correspondait si exactement à mon sentiment intime, que ma bouche s’ouvrit pour laisser échapper ce mot :
– Merci !
Cette chose paradoxale se produisit. Je remerciai le misérable qui m’avait infligé un désespoir tel que la mort m’apparaissait comme mon unique refuge.
Il me salua profondément, appela d’un signe Marko et les deux Arabes, puis tous quatre s’enfoncèrent dans la galerie accédant au dehors, me laissant seul, en face de la morte, qu’éclairait la lanterne électrique posée par le bandit sur un angle du cercueil.
Je m’agenouillai auprès de la couche funèbre. Quelques mots montèrent de mon cœur, bruissant dans le silence de la nécropole ?
Je ne m’en souviens pas.
Le dialogue avec les morts chéris est un dialogue d’âmes. Notre être physique y demeure étranger.
Mon âme parla ; voilà tout ce que je puis affirmer. Une sorte d’hallucination fit participer mon moi corporel à l’échange d’esprits.
Il m’apparut comme en un songe que les traits d’Ellen exprimaient la joie de se sentir aimée jusque dans la mort.
Et tout à coup je me levai, prononçant avec tant de force ces paroles, qu’elles restèrent gravées dans mon cerveau :
– Adorée petite chose, je vous rejoins.
D’un bond, je fus auprès de l’alvéole à la croix blanche. Le revolver, posé tout au bord de l’excavation, se présenta à mes yeux. Je le saisis.
Je revins auprès de la caisse funèbre.
Je lançai un baiser dans l’espace, j’eus la perception démente que la douce trépassée me souriait, et j’appuyai l’arme sur mon front.
Un dernier regard à l’aimée et je presse la gâchette.
Une détonation dont mon crâne semble éclater : une douleur terrible au front, un jet de sang sur mon visage, une sensation à peine perceptible d’écroulement, puis plus rien.
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