‹ L'Espion X. 323 - Volume III - Du sang sur le NilChapitre 22 sur 40 · Chapitre 1 QUELQUES PAGES DU « JOURNAL » D’UNE FEMME QUI PLEURE

Chapitre 1 QUELQUES PAGES DU « JOURNAL » D’UNE FEMME QUI PLEURE

Voici un fragment du journal de sa vie tenu au jour le jour par Tanagra. Il montre la torture morale dont la pauvre sosie de sa sœur Ellen fut déchirée.

« Ellen ! mon Ellen ! Je suis folle de n’avoir pu empêcher ta mort, et à peine la vie s’est-elle éteinte en toi, que je commets ce sacrilège de songer que j’ai aimé, que j’aime de toute mon âme celui dont tu étais l’épouse, celui à qui moi-même je t’ai donnée.

« Ne tressaille pas dans la tombe, ignorée de moi, où notre frère te transporte pieusement. La tendresse que je n’ai pu vaincre ne saurait offenser ton cher souvenir.

« Elle n’éveille pas en moi des espoirs que du haut du ciel, chère sœurette, tu pourrais me reprocher ; elle me trace seulement un devoir cruel pour moi. Je souhaite protéger Max Trelam contre lui-même.

« Je crois qu’il t’aime uniquement, que tu es sa vie ; que la certitude de ta mort le conduirait à s’évader de l’existence par un suicide brutal.

« Et je suis certaine que ton esprit fugitif, que je sens voleter autour de moi, m’approuve de m’opposer à cette conclusion désolée.

« Il faut que, malgré toutes les suppositions, malgré les racontars des journaux qui, au bénéfice de lecteurs indifférents, analysent sans pudeur les désespoirs ou les joies des individus, il faut, dis-je, que Max ne croie pas à ta mort.

« Tu as compris. C’est moi qu’il verra auprès de lui ; moi qu’il appellera Ellen, et cela jusqu’au jour où, le temps ayant fait son œuvre, il me sera loisible, sans crainte pour sa vie, de disparaître, d’aller m’enfermer dans un triste couvent, car je ne me sens plus le courage de vivre.

« Mignonne Ellen, du séjour où ton âme réside, tu lis dans le cœur de ta pauvre Tanagra. Tu sais que dans ma décision n’entre aucun calcul personnel. Je serai l’étrangère, une simple image de toi, image qui s’effacera quand les indécisions, les alternatives d’espoir et de désespérance qui attendent Max, auront usé sa pensée, l’auront amené à cet état de lassitude que l’on appelle la résignation.

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« La lettre qui t’appelait à Alexandrie était un faux. Jamais je n’ai écrit cela. Bien plus, avec X. 323 (ici, comme partout ailleurs, il ne doit pas avoir d’autre nom), nous nous disposions à gagner le Caire, à veiller sur toi, sur Max.

« Je suis demeurée atterrée d’abord. Mais tu sais l’énergie de notre frère. Il m’a prise dans ses bras, m’a étreinte contre sa poitrine, où j’entendais grelotter ses sanglots contenus, et il m’a dit :

– La mort d’une fleur est l’irréparable. Mais notre existence appartient à un devoir. C’est pour lui que nous commanderons à nos nerfs, que nous imposerons silence aux hurlements de notre cœur.

– Max Trelam est perdu, ai-je murmuré. Il se tuera.

« Alors, il m’a considérée avec attention. Son visage a pris une expression très douce, et il a murmuré une phrase que je n’ai pu entendre.

« Après quoi, il a repris à haute et intelligible voix :

– Eh bien, mais il faut le sauver. Max Trelam est un loyal gentleman. Il nous a donné son affection entière. Il est juste que la nôtre s’emploie à son salut !

« Ce fut tout.

« Nous nous étions compris.

« Oh ! chérie, même dans l’au-delà, je me figure que tu n’as pu ressentir l’épouvante qui me tenait lorsque nous sortîmes de la Quarantaine-Neuve.

« X. 323 avait pris toutes ses mesures. Rien ne nous inquiéta dans ce rapt de ton cher corps ; ce rapt qui était la condition sine qua non du salut de Max Trelam.

« S’il t’avait vue ainsi, mon Ellen, le doute que je souhaitais jeter dans son esprit n’eût pas été possible.

« Notre frère avait pris l’apparence d’un nommé Jaspers, valet de chambre du directeur de la Quarantaine. Moi, je m’étais vieillie, je m’étais donné ce visage qui t’amusait jadis, alors que, me présentant comme ta mère, je venais te voir à la pension.

« Cela t’amusait autrefois, et aujourd’hui ! ! ! Ah ! cette pensée m’est venue. Comment ne me suis-je pas trahie ? Comment mes larmes n’ont-elles pas jailli ? Peut-être puisais-je une force insoupçonnée dans les regards de notre frère, fixés sur moi.

« Enfin, je remonte dans la voiture qui m’a amenée à la Quarantaine. Ton cercueil, chérie, est déposé près de moi, ainsi que le paquet contenant ta robe, tes bijoux, ton réticule, ton écharpe.

« La voiture roule.

« Je dois envelopper la caisse sinistre d’un étui de toile de tente que nous avons apporté. Comme mon cœur bat durant cette opération ! Lorsque j’ai terminé, j’étreins la bière, je me meurtris à ses angles. Petite sœur bien-aimée, c’est seulement ainsi qu’il m’est permis de te presser sur mon cœur.

« El Mekr est en vue. Le véhicule s’arrête. X. 323 descend du siège, où il s’était hissé auprès du cocher. Il te charge sur son épaule. Il s’éloigne, tandis que, d’après ses instructions, la voiture reprend le chemin d’Alexandrie.

« Nous sommes séparées pour jamais, petite morte adorée. X. 323 n’a plus qu’une sœur désolée, et moi, il me semble que j’ai perdu la meilleure moitié de moi-même, ma plus douce raison de vivre.

« Mais l’approche de la ville me rappelle à la conscience de la situation effroyable que l’ennemi nous a faite.

« La lutte sans merci est engagée. Nous pleurerons plus tard, après le combat. A présent, il faut agir.

« J’ai renvoyé la voiture. J’entre dans un hôtel, je demande une chambre. Tout à l’heure je prendrai le train pour le Caire, j’irai attendre Max dans la villa de l’Abeille. Je dois devenir toi, je dois être Ellen.

« Et j’ai le courage de revêtir la robe sous laquelle tu as expiré, le chapeau qui couvrait ton front, les bijoux dont les montures métalliques ont vibré aux dernières palpitations de ton cœur.

« Il n’existe pas de mots capables de donner l’idéedu chagrin épouvanté qui me tient durant cette toilette.

« J’ai terminé. Mon cache-poussière dissimulera aux yeux curieux ma métamorphose : mes vêtements prennent la place des tiens dans le paquet. Nos chapeaux de paille sont peu différents.

« Ellen sortira de l’hôtel où est entrée Tanagra, sans que la substitution attire l’attention. Je suis toi désormais. Ah ! pourquoi n’ai-je pu l’être tout à fait ? Pourquoi ne suis-je pas dans le cercueil que notre frère emporte à travers le désert Lybique ? Où va-t-il ? Je ne sais pas.

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« Quelle noblesse, quelle foi en l’âme de Max Trelam !

« Il m’a suffi de lui dire :

– Une promesse faite à l’ennemi, dont j’étais prisonnière… Je dois vous demeurer étrangère, ne m’interrogez pas ; il m’est défendu de répondre.

« Et j’ai pu vivre près de lui, Ellen lointaine, presque absente.

« Notre persécuteur inconnu a d’ailleurs facilité ma tâche. Sans lui, j’ai peur de penser au tête-à-tête avec Max. Au début, je n’ai pas réfléchi. J’ai adopté d’enthousiasme le plan qui seul pouvait arracher Max à la mort.

« A présent, près de lui, je comprends que j’aime celui qui fut mon fiancé.

« Oui, je l’aime, et je rougis en face de moi-même.

« Oh ! petite sœur, pardonne, pardonne ! Tu n’as pas connu cette souffrance aiguë et délicieuse d’être deux dans une pensée aimée.

« J’ai failli me trahir à l’instant. Une dépêche du directeur du Times, adressée à Max. Et dans cette dépêche, un papier affirmant la mort d’Ellen. Ton mari m’a tendu ce papier, il y avait une interrogation dans ses yeux. Comprends-tu, je te sais morte, chère petite sœur de mon cœur, et j’ai dû sourire en haussant les épaules.

« On annonce des policiers du Caire.

« J’ai le pressentiment d’un danger nouveau. Je m’esquive. Je cours là où X. 323 m’a promis que je le trouverais en cas de besoin.

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« Oh  ! ces quelques jours au palais d’Ezbek !

« Comme j’attends avec impatience, chaque soir, l’heure où je puis m’enfermer dans ma chambre !

« Seule, je sanglote éperdument. Ceci devient mon unique plaisir.

« Max hors de péril, je m’enfermerai dans un couvent. Notre frère le sait. Il demeurera seul, la tâche accomplie. Il coulera sa vie dans un désert d’affection : toi, morte ; moi, cloîtrée.

« Il n’a cependant fait aucune objection. Il m’a répondu :

– Ce qui est écrit s’accomplira.

« Quelle mélancolie dans son accent ! Il y a quelques jours encore, je lisais en lui-même comme à travers un cristal transparent ; j’ai maintenant l’impression qu’une porte de sa pensée m’est fermée.

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« Enfin, nous allons agir.

« Ce soir, nous irons au tombeau des Khalifes, là où est caché le brassard révolutionnaire aux dix opales. Un article remis à l’Egyptian News, a certainement attiré l’attention de notre Ennemi.

« Il viendra à ce rendez-vous implicitement fixé et nous le connaîtrons enfin.

« Voici l’heure du départ. J’embrasse tendrement Nadia Solvonov. Je murmure :

– Adieu, Max Trelam !

« Il dort sans doute maintenant. Le comte lui a fait prendre du haschich, ainsi qu’à ces braves Tyroliens, les Alsidorn.

« Il dort, et peut-être, lorsqu’il se réveillera, le second exemplaire de celle qu’il a aimée sera-t-il aussi un cadavre !

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