Chapitre 2 LE « JOURNAL » CONTINUE
Oh ! ces quarante-huit heures ! Elles compteront pour moi parmi les plus tourmentées de ma vie.
« A cent mètres du palais d’Ezbek, X. 323 m’attendait. Il me dit :
– L’ennemi espère nous prendre là-bas, au tombeau d’Adj-Manset. Des factionnaires sont apostés tout à l’entour du tombeau. D’autres hommes sont dissimulés dans les ruines et sur la pente de la colline des Moulins.
– Mais alors nous ne pourrons échapper ?
Il eut ce sourire que je connais depuis si longtemps :
– Ils ne réussiront pas. Tu verras.
« Quand X. 323 a dit : Tu verras ! ce qui signifie : Je refuse de m’expliquer en ce moment, il est inutile d’insister. Je n’insiste donc pas.
« Au surplus, il a passé à un autre ordre d’idées.
– Bien longtemps, nous avons cru qu’aucune condition n’était plus triste que celle d’espions.
– Je n’ai pas changé d’avis, répliquai-je.
– Eh bien, fit-il, moi, j’ai changé.
« Et dardant sur moi son regard clair :
– Supposons que l’on te propose ce choix : demeurer ce que tu es, ou bien être la sœur d’un assassin.
– Oh ! me récriai-je, blessée par l’hypothèse.
– Sœur d’assassin te paraît pire, n’est-ce pas ?
– Evidemment.
« Il hocha la tête d’un mouvement lent, avec une tristesse dont je ne comprenais pas le sens, et il laissa tomber ces paroles énigmatiques :
– C’est bien là ce que je pensais.
« X. 323 ne parle jamais sans motif. J’allais l’interroger, le prier de me dévoiler le but de son étrange question. Mais à ce moment, m’étant retournée par un mouvement naturel chez qui craint d’être suivi, je tressaillis.
– Qu’est-ce ? demanda mon frère à qui mon trouble n’avait pas échappé.
« Il suivit la direction de mes yeux, et sans que son organe trahît sa surprise :
– Max Trelam. Il a donc évité le haschich du comte Solvonov.
« Puis, lentement, avec cette clairvoyance de déduction qui le caractérise, il continua :
– J’aurais dû prévoir cela. Un homme de l’énergie de Max, obsédé par le doute, a sûrement examiné ceux qui l’entouraient. Il a surpris le dessein de Solvonov et a trompé le digne gentilhomme. Le comte n’est pas correspondant du Times et il n’a jamais travaillé côte à côte avec des espions.
– Mais, interrompis-je, s’il continue à nous suivre…
– Il sera pris par notre ennemi, car, à moins de nous sacrifier, de sacrifier le devoir auquel nous avons consacré notre existence, je ne saurais le protéger là-bas.
– Alors, il faut l’inviter à nous quitter.
« Mon frère secoua la tête avec impatience.
– Il refusera. Et je ne puis assurer le salut que de deux personnes.
« Puis, plus doucement :
– Nous verrons ensuite à le tirer du mauvais pas où il s’engage bénévolement.
« Il m’avait saisie par le poignet et m’entraînait irrésistiblement. Une pensée me vient :
– Lui sauvé, est-ce que j’aurai la force de me retirer dans un couvent ?
« Elle fait monter à mes joues une rougeur ardente. Par bonheur, mon frère ne la voit pas. Que lui aurais-je répondu s’il m’avait interrogée ?
« Je frissonne. Nous longeons la colline des Moulins. Devant nous les tombeaux des Khalifes se profilent dans la nuit claire.
« Max Trelam nous suit toujours à cinquante mètres en arrière. X. 323 me reprend le bras. Il murmure à mon oreille :
– Attention !
« Ce simple mot chasse les chimères qui bataillent dans mon esprit. Je redeviens l’alliée sur laquelle il faut qu’il puissecompter.
« Une fois de plus nous jouons notre existence.
« Nous pénétrons dans le tombeau d’Adj-Manset. D’une voix légère comme un souffle, mon frère ordonne.
– Etends-toi sur le sol.
« Lui-même s’allonge à terre, puis s’étant assuré d’un regard que j’ai obéi :
– Rampe lentement auprès de moi. Pas de bruit !
« Dans cette position fatigante, nous nous glissons par la brèche de la muraille faisant face à la porte d’entrée.
« La lune est levée. Mais, au pied du mur, une bande d’ombre nous dissimule. Nous la suivons, toujours rampant. Où allons-nous ainsi ? En avant de nous, je distingue une cabane de fellah, appuyée au tombeau. Elle dépasse quelque peu la façade nous barrant le passage.
« Une fois là, il nous faudra bien nous risquer en pleine lumière, si nous devons progresser plus loin.
« Pourquoi ces réflexions sans portée ? Ne suis-je pas avec X. 323 ? Ne m’a-t-il pas dit que l’ennemi inconnu ne nous trouverait pas ?
« La cahute, que je considérais comme un obstacle, va devenir notre refuge.
« Une planche tourne lentement sur d’invisibles gonds, créant une ouverture, par laquelle nous nous glissons à l’intérieur. La planche a repris sa place. Impossible de reconnaître celle qui a opéré le mouvement heureux pour nous.
« Une vieille négresse s’empresse dans la salle unique, au sol caché sous une épaisse couche de paille Je l’entends marmotter des paroles dont la signification ne m’apparaît que par les gestes de mon frère, gestes qui les soulignent.
– Sidi, Souléma tout faire quoi toi dire.
– Bien, la peau d’âne ?
– Ici, là, par terre.
« Mon frère se tourne vers moi. Ses lèvres touchent mon oreille.
– Au lieu de ceux qu’ils cherchent, nos adversaires ne trouveront ici qu’une pauvre vieille et un âne endormi.
« J’ai compris, la peau de l’animal sera notre cachette.
« Un instant après, je suis dissimulée sous la fourrure, X. 323 est accroupi près de moi. Il dit encore :
– Silence ! J’ai tout préparé dans la journée. Il faut qu’aux yeux de nos ennemis, notre disparition prenne une apparence fantastique.
« Oui, oui, c’est souvent notre tactique : Impressionner l’adversaire par un fait qui semble inexplicable. X. 323 reprend :
– La vieille Souléma a disposé la paille de la litière autour de nous. A présent, plus un mot, plus un mouvement. Je puis voir d’où je suis. Ce renseignement pour te rassurer.
– Auprès de toi, je ne connais pas l’inquiétude, prononçai-je.
« Je dis vrai. Mon anxiété s’est envolée. J’ai la placidité confiante que mon frère impose en quelque sorte à mon esprit, à mes nerfs.
« C’est heureux, car presque aussitôt une voix étrangère m’arrive.
« Le son est quelque peu assourdi par la peau de l’âne, mais cet organe, coupé par les clameurs furieuses de la vieille Souléma, provoque chez moi une émotion étrange.
« J’ai l’impression bizarre que j’ai déjà entendu celui qui parle, et en même temps que la voix qui résonne dans la cahute est plus jeune que celle dont je me souviens.
« Où, quand, ai-je perçu ce timbre métallique, sec, autoritaire ?
« Paroles, tintement de pièces de monnaie, exclamations reconnaissantes de Souléma, bourdonnent dans l’air, vibrant sur mon tympan. Et puis le silence, des pas qui s’éloignent.
« Accroupis dans la peau qui nous a dissimulés aux regards de nos ennemis, la position devient pénible.
« Avec impatience j’attends l’instant où il me sera permis d’étirer mes membres qui s’ankylosent. Ah ! ces minutes dans le noir, dans le silence ! Comme cela est long !
« Et brusquement, la peau d’âne est soulevée. J’aperçois l’intérieur du taudis, la porte ouverte sur la plaine, semée de pierrailles, toute blanche sous la lumière de la lune, et devant nous la silhouette maigre de la vieille Souléma.
« Elle ne parle pas, mais tout son corps frétille, ses bras grêles se lèvent, s’abaissent ; on dirait qu’elle mime la joie d’une monstrueuse araignée.
« Elle se couche brusquement vers la terre, écoute, puis se redresse, chuchotant :
– Partis, sidi. Toi l’es bien content.
« Et mon frère répond :
– Très content. Souléma a gagné les cent livres turques (plus de 2.000 francs).
« Et les manifestations gesticulées de la vieille redoublent.
– Quoi toi besoin encore, sidi ?
« X. 323 ne réplique pas. Il s’est traîné vers la porte. A vingt pas, trois hommes sont debout, éclairés en plein par l’astre de la nuit. Ils causent, leurs voix prudentes n’arrivent pas jusqu’à nous ; mais leurs mouvements trahissent l’animation de l’entretien.
– Li, espions laissés par le masque d’or vert, bredouille la négresse.
– Ils ne nous gêneront pas longtemps.
« Ce disant, mon frère porte à ses lèvres une sorte de tube. Je reconnais la sarbacane aux projectiles de curare.
« Avant cinq minutes, les bandits auront cessé de voir. Pourtant je ne sens aucune joie d’être délivrée du danger qui nous a menacés.
« Un mot de Souléma m’a fait pressentir que notre expédition a été inutile.
– L’homme au masque d’or vert, a-t-elle dit.
« Si l’ennemi portait un masque, mon frère n’a pu voir ses traits.
« Mais la sarbacane remplit son office, tandis que je rêve tristement. J’en ai conscience parce que X. 323 me presse fortement le bras :
– Debout, il s’agit à présent de sauver Max Trelam qui est leur prisonnier.
« Il n’a pas besoin de répéter. Je me dresse d’un bond.
« Max Trelam prisonnier des dix yeux d’or vert ! Pensée atroce !
« Mon frère donne des ordres à Souléma, qui incline respectueusement la tête. Quand il a terminé, elle lui saisit la main, y appuie ses lèvres ridées :
– Allah le grand conduire ti, sidi. Li étendre sur ton front sa main puissante !
« Il me reprend par le bras et m’entraîne.
– Où allons-nous ? fais-je dans un murmure.
– Nous le saurons en chemin, est la réponse stupéfiante que je perçois.
« Cette fois encore, le ton de mon frère m’avertit qu’il refuse de s’expliquer davantage.
« Nous marchons vite, très vite. Nous contournons la colline des Moulins, le long des pentes opposées à celles par lesquelles nous sommes venus.
« Nous rentrons dans les ruelles du Caire.
« Il me semble que nous tournons dans le labyrinthe de voies s’étendant entre les mosquées Seyidna et El Hâkim.
« Cette promenade à travers ce dédale tortueux, promenade dont je ne m’explique pas le but, me fait trembler d’impatience. Un moment même, dominée par une pensée lancinante, je ne pus me tenir de dire :
– Nous aurions pu délivrer Max Trelam de suite.
« Mon frère me regarde avec un sourire mélancolique. J’ai craint de le fâcher ; il me dit doucement :
– Oui, nous avons nos revolvers. On tuerait l’homme au masque d’or vert ; seulement, ses complices, trop nombreux pour nous deux, nous assassineraient.
– Qu’importe !
« Ce cri désolé m’a échappé. Lui me couvre d’un long regard où je sens sa tendresse profonde ; et il reprend, d’une voix caressante mais ferme :
– Je ne veux pas que tu meures, pauvre petite sœur. La rançon d’honneur de notre nom est déjà assez lourde.
« Il pense à Ellen et me ramène au souvenir de ma chère petite disparue. Il continue :
– J’ai la promesse que cette expédition est la dernière. Son succès réhabilite nos morts. Comprends-tu ? Le gouvernement russe n’ose pas donner l’ordre de détruire le brassard aux dix opales. Il craint les critiques de la noblesse, de l’armée. C’est moi qui, secrètement, dois accomplir cette destruction.
– Pourquoi ne l’avoir pas détruit au tombeau d’Adj-Manset ?
– Il n’y est plus.
– Comment ?
– Le consul de Russie, croyant entrer dans les vues de son gouvernement, l’a fait prendre hier, dans la journée. On ne saurait le détromper ; le secret professionnel politique, les raisons dynastiques s’y opposent. Nous devons donc vivre.
« Un instant il a suspendu sa phrase ; il l’achève enfin :
– Vivre au moins jusqu’au devoir rempli !
« Quelle désespérance a fait trembler sa voix… J’interroge son visage. Il a repris son habituelle expression de flegme que rien ne saurait troubler.
« Nous suivons une ruelle étroite, où, je le jurerais, nous avons déjà passé plusieurs fois.
« Brusquement une porte s’ouvre à notre droite. De l’ouverture jaillit une forme féminine ; elle se précipite vers nous. Qu’est-ce ?
« Mon frère attendait cela, car il ne manifeste aucune surprise. Mais comme son accent est doux lorsqu’il interroge :
– Eh bien, pauvre enfant ?
« Elle balbutie, une angoisse étranglant ses paroles dans sa gorge :
– Ouadi Natroun… ; allez… ; empêchez le meurtre… Oh ! tout ce sang, tout ce sang me fait horreur !
« Mon frère lui a saisi les mains. Il la regarde sans doute bien en face. La ruelle est si obscure que je distingue seulement les deux silhouettes immobiles.
« Mais ces mots, prononcés d’une voix abaissée, m’arrivent cependant :
– Silence, mademoiselle, silence… Devenez forte, vaillante, jusqu’au jour où vous aurez à choisir entre la vie et la mort.
« Elle est dominée certainement, car elle réplique avec plus de calme :
– Croyez-vous réellement que je puisse jamais être libre d’opter ?
– Je vous en donne ma parole d’honneur.
« Elle a un sanglot, mais je comprends que ses larmes soulagent son âme oppressée.
– Rentrez et croyez à ma parole, murmure encore mon frère.
« Elle s’incline dévotieusement et disparaît à l’intérieur de la maison dont la porte est restée entrebâillée.
– Au Nil ! ordonne alors mon frère.
« Et comme je ne bouge pas, tout interloquée encore par l’apparition de cette femme, de cet agent au service de mon frère, et que je ne connais pas, lui reprend :
– Le masque d’or vert conduit Max Trelam à la vallée de Natron, là où j’avais espéré dissimuler le corps de notre douce Ellen, jusqu’à l’heure où nous le pourrons transporter dans la tombe où dorment nos aïeux. Il conduit Max, là.
« Et nous reprenons notre marche précipitée. Seulement, à présent, nous n’errons plus au hasard dans le lacis des ruelles ; nous marchons vers le Nil par le chemin le plus direct…
« L’action commencée me restitue la faculté de penser. La curiosité se réveille en moi. Je désire savoir qui est la femme inconnue, cette femme à qui X. 323 croit pouvoir offrir le choix entre l’existence et le trépas. J’interroge :
– Frère, qui est cette femme ?
« On dirait qu’il hésite à me répondre, puis sa voix sonne si grave que tout mon être frissonne :
– Elle n’a pas de nom, prononce-t-il ; on n’a plus de nom quand on repousse de toute sa volonté une appellation odieuse. Ses amis ne doivent jamais prononcer les syllabes qu’elle hait.
– Tu es donc son ami ?
« On croirait que sa voix défaille sur cette affirmation troublante :
– Oui !
« Puis comme se reprochant une seconde de faiblesse, il achève avec une énergie qui me surprend encore :
– Sois aussi son amie, petite sœur d’espion, petite sœur torturée dans tes affections. Sois son amie, parce qu’elle est plus malheureuse que toi !
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