Chapitre 5 LE PARFUM DES LOTUS VERTS
Le soleil descendait vers l’horizon occidental, quand mes paupières se décidèrent à démasquer mes pupilles.
Mon premier soin fut de chercher ma compagne. J’eus un petit mouvement de mauvaise humeur, en constatant qu’elle avait sacrifié à Morphée moins longuement que moi-même.
Elle n’était plus là.
Machinalement, je me rapprochai de l’ouverture de la caverne ; j’espérais sans doute l’apercevoir. Elle ne m’apparut nulle part.
Et cependant, de mon observatoire, je dominais tout le plateau des pyramides.
Au-dessous de moi, je discernais les Tombeaux des Bédouins, avec leur maigre bouquet de palmiers ; l’ancienne chaussée Sud, les tombeaux ruinés de la cinquième dynastie, les petites pyramides s’étageant entre mon poste et la masse colossale de la grande pyramide de Khéops, dont la diagonale m’amenait à ses sœurs de taille décroissante, édifiées à la mémoire de Khléphren et de Menkeoure.
Et au milieu de ces témoins des âges disparus, toute une bande de touristes se démenaient, pygmées agités dans un décor d’Immuable.
Escortés, tirés, poussés par leurs guides fellahs, ils escaladaient les escaliers gigantesques formés par les assises des tombeaux des pharaons. Ils venaient irrévérencieusement regarder le sphinx sous le nez, donnant l’impression d’inconscience et d’irresponsabilité, que feraient naître des mouches se promenant sur le piédestal du lion de Belfort.
Même petitesse dans la plaine dorée par les rayons obliques du soleil, mêmes mouvements désordonnés, inexplicables, enfantins. Véritablement, dès que l’on observe d’un peu haut l’homme, ce pseudo-roi de la création, on arrive sans effort à la conviction que l’on n’a sous les yeux qu’un infime insecte.
Au demeurant, j’étais peut-être mécontent de ne reconnaître nulle part aux environs celle que je cherchais.
Tout à coup je la vis à côté de moi. J’eus un accent de reproche pour lui dire :
– Je m’inquiétais de votre absence.
Exactement ce que j’aurais dit à ma regrettée Ellen. Toujours la confusion des deux sœurs ?
Et cela lui sembla certainement naturel, car elle expliqua, ainsi que l’eût fait la chère morte :
– La caverne s’enfonce dans la masse rocheuse. Tout près, un couloir accède au sommet du plateau. Je voulais observer le pays environnant sans risquer d’être vue.
Puis doucement :
– Vous êtes reposé ?
– Oh ! moi, un gentleman, j’aurais pu me passer de repos ; mais vous…
Elle eut son sourire mélancolique, qui piquait en ses grands yeux comme une flamme d’émeraude.
– La vie m’a appris à ne pas sentir la lassitude.
Mais brisant la conversation, elle me présenta deux fleurs.
Je regardai avec surprise.
C’étaient deux magnifiques lotus : seulement, au lieu de la couleur bleue des lotus sacrés, ceux-ci présentaient des pétales glauques, d’un vert analogue à celui des lames de l’océan.
– Des lotus verts, murmurai-je un peu surpris ?
– Verts et parfumés, répondit-elle lentement. Ne soyez pas surpris. Ce ne sont pas les lotus des fresques égyptiennes, les lotus d’eau. Ceux-ci appartiennent à un jujubier qui croit sur les plateaux dépourvus de toute humidité. Voilà comment j’ai pu les cueillir là-haut.
Sa main indiqua la partie supérieure du rocher, puis de nouveau elle me présenta les fleurs en répétant :
– Parfumées, rendez-vous compte. Les autres lotus, plus beaux certes, sont dépourvus de cette senteur exquise.
De fait, j’avais cru jusqu’à cette heure que le lotus était privé de tout arôme.
Je pris les fleurs, les considérai une seconde encore avant de les porter à mes narines.
Il me sembla que les sourcils de miss Tanagra esquissaient une légère contraction d’impatience. Je me trompais évidemment.
Et j’aspirai longuement l’âme des lotus verts, pour parler comme notre poétesse Mashcliffe.
J’eus la perception fugitive que la faculté de penser m’abandonnait. Je cessai de distinguer la plaine, les pyramides, les touristes ; de deviner, au delà des sépultures des Pharaons, le Nil et ses rives verdoyantes, cachés par le plateau, support des construction antiques.
J’ai su plus tard que je venais de respirer de l’essence de rose, additionnée d’un protoxyde d’azote quelconque, ce qui m’avait plongé incontinent dans une sorte de léthargie.
Cet état, paraît-il, avait paru nécessaire à X. 323 pour m’introduire sans éveiller l’attention dans la retraite qu’il m’avait ménagée au Caire.
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