‹ L'Espion X. 323 - Volume III - Du sang sur le NilChapitre 27 sur 40 · Chapitre 6 CECI NE RESSEMBLE PLUS DU TOUT AUX PYRAMIDES

Chapitre 6 CECI NE RESSEMBLE PLUS DU TOUT AUX PYRAMIDES

Une idée, qui n’est certainement pas courante parmi les hommes, consiste à s’installer tant bien que mal dans un de ces grands trunksde cuir, dont mes compatriotes s’embarrassent en voyage.

Tout le monde sera de mon avis. Ces malles de cuir ont beau être spacieuses, affecter la forme de parallélipipèdes parfaits, être réputées d’une résistance aux chocs supérieure à tous les engins similaires de bois ; il faut avoir un esprit exceptionnellement fantaisiste pour songer à les transformer en logement.

Une malle, n’est-ce pas, n’est ni un cottage, ni même une chaumière.

Toutes ces réflexions se bousculèrent dans ma boîte crânienne, lorsque se dissipa la stupeur provoquée par les lotus verts.

Car je reprenais le sentiment dans une malle de cuir.

Oh ! le couvercle en était levé et maintenu par les tigettes mobiles disposées à cet effet.

Il était évident que l’on avait voulu réduire au minimum les inconvénients de ma situation.

Néanmoins, on comprendra qu’un gentleman, dont le dernier souvenir est de respirer des fleurs en face des pyramides, soit surpris de se reconnaître assis sur le plancher d’une salle circulaire de quatre à cinq mètres de diamètre, et dont le plafond s’incurve en voûte arrondie.

Je me pince, je me fais mal ; donc, je ne rêve pas. Ce que mes yeux voient existe bien réellement.

Mes jambes me font l’effet d’être ankylosées. Je parviens cependant à me lever, et je promène autour de moi un regard investigateur.

Tout un côté de la salle est meublé par une bibliothèque dont les rayons plient sous les livres.

L’autre demi-cercle est complètement nu.

Je distingue une couchette, une table-bureau, des sièges ; mais de fenêtre ou de porte, pas l’ombre.

Quel singulier appartement !

Et puis une autre remarque. Je vois. Une lumière très douce emplit la chambre. D’où vient-elle ?

De la coupole, mais oui. Ce que j’ai pris pour un plafond plein est une coupole vitrée aux carreaux dépolis. Ah çà ! il fait jour au dehors. Impossible que, dans les deux ou trois heures de clarté que pouvait encore dispenser le soleil, à l’instant où les pyramides se sont éclipsées à mes yeux, impossible que nous soyons arrivés au Caire.

Au fait, sommes-nous au Caire ? Je reste coi devant l’interrogation. Je ne saurais répondre. Cette salle ronde peut se trouver à Giseh, à Boulak, aussi bien qu’au Caire.

Si j’explorais d’abord l’endroit où je suis enfermé ? Enfermé, voilà le mot juste, car je le répète, la salle ne possède ni porte, ni fenêtre.

J’enjambe le rebord de la malle. Dans mon saisissement, je n’ai pas encore opéré ce mouvement et suis resté debout sur le fond du trunk.

Un glissement se produit. Un panneau de bois, dressé contre la paroi de la malle, a été frôlé par mon pied et s’est renversé sur le tapis épais, qui couvre le plancher.

Et sur ce panneau, une feuille de papier fixée par des épingles appelle mon attention, l’appelle d’autant plus qu’elle est ornée de caractères énormes.

On a dû écrire avec une allumette pour obtenir une écriture aussi épaisse. Je lis ceci :

« Silence recommandé. Ici est le lieu d’asile annoncé. Personne ne soupçonne votre présence. Vous êtes entré (malle 3) parmi les bagages de miss Aldine, dactylographe. Avoir confiance en elle. X. 323 se porte caution. TANAGRA. »

Tanagra ! Elle, toujours elle ! Présente ou absente, sa pensée veille sur moi.

Oh ! je sais que nous fûmes fiancés, que la tendresse profonde nous attira l’un vers l’autre, avant que le criminel comte Strezzi, le père de Franz qui nous poursuit à présent, eût ourdi la trame qui nous sépara.

Mais qu’est mon affection pour elle auprès de la sienne ?

N’a-t-elle pas voulu, avec une abnégation si haute que tout qualificatif paraît faible, indigne d’elle, que l’agonie de la séparation me fût épargnée, ne m’a-t-elle pas pour ainsi dire fait épouser Ellen ?

Et tandis qu’ainsi elle cicatrisait ma blessure, elle s’en allait, tragique et désolée, inconsolable et inconsolée, vers l’isolement, vers le danger, vers la mort.

En dernier lieu elle avait reparu ; mais n’était-ce pas encore pour défendre mes jours contre l’ennemi révélé, contre moi-même ? Elle était venue pour soutenir mon désespoir, pour parer les coups d’un adversaire redoutable.

– Oh ! Tanagra, murmurai-je, tragique martyre, merci.

Ma voix me fit tressaillir. Je me gourmandai. Il est ridicule de parler haut, quand on ne désire pas avoir d’auditeur. Les répliques intimes avec le moi intérieur perdent à être exprimées mécaniquement par les lèvres.

– Enfin, repris-je, j’avais résolu de reconnaître mon gîte. Mettons-nous à l’œuvre, en attendant la présentation effective de miss Aldine, dactylographe.

La bibliothèque, occupant environ la moitié de la circonférence de la salle, contenait des livres de toute nature : ouvrages scientifiques, documentaires, romans anglais, français, allemands. Le lecteur le plus éclectique pouvait y trouver sa subsistance intellectuelle.

Mais je n’étais pas en humeur de lire. Les aventures imaginaires, de personnages créés par la fantaisie des écrivains, m’eussent semblé insipides auprès de celles que je vivais réellement.

Je poursuivis mon inventaire.

Mais bientôt toute ma curiosité se concentra sur la partie de la muraille, dont j’avais remarqué déjà l’absolue nudité.

Ceci m’intriguait.

L’ameublement coquet, le tapis luxueux, eussent demandé, comme l’on dit de façon si colorée en France, la présence de quelques tableaux sur cette muraille arrondie.

Leur absence déterminait la sensation d’un défaut d’équilibre.

Du moins, j’éprouvai ce sentiment et, d’instinct, sans m’appuyer sur un raisonnement quelconque, je m’approchai du mur afin de l’examiner.

Je ressentis une surprise.

A distance, la paroi m’avait semblé lisse, enduite d’une peinture émaillée légèrement rosée. De près, je distinguai, à hauteur de mon visage, trois petits carrés dessinés par des lignes ténues sur la face polie.

L’un de ces dessins se montrait à l’antipode du diamètre central de la bibliothèque ; les deux autres occupaient la droite et la gauche du premier, dont ils étaient éloignés d’environ deux mètres.

Que signifiaient ces trois carrés ?

En regardant mieux, je reconnus que les lignes, que tout d’abord, j’avais cru tracées au crayon, étaient produites en réalité par des solutions de continuité de l’enduit. Elles avaient été découpées à l’aide d’un instrument acéré.

Qu’était cela ? Des panneaux fermant des cavités ménagées dans le plein de la muraille ?

Je haussai les épaules. Les carrés mesuraient à peine dix centimètres de côté.

Cette dimension réduite excluait l’idée d’armoires ou de placards. Qu’eût-on pu ranger dans si minuscules alvéoles ?

Et tandis que je me donnais mentalement ces explications, l’idée s’implantait en moi que les carrés mystérieux devaient s’ouvrir, tourner sur d’invisibles charnières, et que mon intérêt exigeait que je les misse en mouvement.

Seulement, entre la pensée et le geste, il y avait un abîme.

Ni clef, ni serrure, ni poussoir d’aucune sorte. J’avais beau écarquiller les yeux, je ne discernais rien qui fût de nature à motiver la rotation des damnés carrés.

Pour corroborer le témoignage de ma vue, j’appelai le toucher à la rescousse.

Mes doigts se promenèrent lentement sur le mur, cherchant une protubérance, un dénivellement quelconque, indiquant l’emplacement du ressort actionnant les petits panneaux.

A l’extérieur du carré que j’auscultais, je ne découvris rien.

Alors j’exerçai une série de poussées à l’intérieur.

J’allais abandonner la partie, quand, rrrrrr ! un grincement à peine perceptible se produisit et la plaque, évoluant à la façon d’un volet, démasqua une ouverture conique qui traversait évidemment la muraille dans toute son épaisseur, car à l’extrémité opposée, là où devait se trouver le sommet du cône, je distinguai un petit cercle lumineux.

Au même instant, je perçus un froufrou au-dessus de ma tête, et une obscurité opaque m’enveloppa.

Je n’en ressentis aucune inquiétude. L’explication du phénomène s’était présentée à mon esprit. L’ouverture démasquait un judas, permettant de voir dans la pièce voisine sans que l’occupant s’en doutât.

Or, pour voir sans être vu, il ne faut pas être trahi par une clarté intempestive. La mise en marche du volet déclanchait un vélum épais qui se tendait sous les vitres dépolies de la coupole.

J’avoue que je fus très satisfait de ma découverte.

Séquestré de par les volontés amies de X. 323 et de Tanagra, pour une période que j’étais incapable d’évaluer, il m’agréait d’être en mesure d’entrer incognito en relations avec les autres habitants de la demeure ignorée qui m’abritait.

Aussi ne perdis-je pas de temps à appliquer l’œil à l’ouverture.

J’y trouvai une déception.

Mon regard traversait bien le mur, mais il ne distinguait qu’une sorte de grand cabinet de débarras, contenant une garde-robe couverte de rideaux à arabesques, comme en produit par milliers l’usine de Boukhéris. Sur le plancher s’entassaient quatre trunks semblables à celui dont j’étais sorti tout à l’heure.

Peut-être qu’en interrogeant les autres carrés, je serais plus heureux.

Et clac ! je refermai.

Aussitôt le vélum de la coupole se replia et le jour reparut, me démontrant que mes prévisions étaient exactes.

Le second judas, celui du milieu, manœuvré à son tour, me permit de pénétrer du regard dans une chambre à coucher, élégante et simple. Divers objets de toilette éparpillés sur une table m’indiquèrent que la propriétaire du lieu devait appartenir au sexe gracieux.

Mais comme elle ne se montra pas, que d’ailleurs il me sembla qu’un gentleman correct ne pouvait prolonger l’examen de la résidence d’une dame, je passai au troisième et dernier carré.

Cette fois je fus récompensé de mes efforts, récompensé à ce point que j’eus toutes les peines du monde à étouffer un cri de surprise.

Je reconnaissais le cabinet de travail du consul de Russie, ce cabinet où, lors de mon arrivée au Caire, avec ma pauvre chère petite Ellen, j’avais été présenté au fonctionnaire slave par le représentant britannique.

Je pouvais d’autant moins me tromper que, près de la grande fenêtre, j’apercevais le consul lui-même, avec sa chevelure grisonnante, ses sourcils épais et sa barbe à la Souworof.

Ainsi un premier point était acquis. Mon refuge se trouvait dans l’hôtel du consulat de Russie, et la fenêtre du dignitaire s’ouvrant sur l’avenue ou Charia Imâd-ed-Dîn, je savais qu’il m’abritait à sept ou huit cents mètres, à vol d’oiseau, de la villa de l’Abeille, où le plus doux bonheur et le malheur le plus grand de ma vie m’avaient atteint.

Mais le consul n’était pas seul. Il dictait un rapport à haute voix. Le cliquettement d’une machine à écrire appela sur mes lèvres ce nom : miss Aldine.

Je la trouvai de suite au bout de mon rayon visuel. Assise à une petite table supportant le clavier de la machine à écrire, la dactylographe « tapotait » avec dextérité, levant la tête après l’impression de chaque phrase dictée, comme pour dire au fonctionnaire russe :

– J’attends que vous daigniez continuer.

Cela dura un bon moment : le consul parlant, miss Aldine pianotant ; le cliquetis des leviers à lettres sur le rouleau, la sonnerie des lignes, le choc du taquet interlinéaire scandant les paroles.

J’en profitai pour examiner celle à l’égard de qui Tanagra m’avait prescrit la confiance.

Elle pouvait avoir vingt à vingt-deux ans. Autant que j’en pus juger, miss Aldine était grande, très mince, presque maigre. Jolie cependant, avec ses cheveux blonds, d’un blond pâle et doré à la fois, le blond des épis mûrs. Son visage juvénile était grave ; pour être juste, je devrais dire triste.

De prime saut on devinait un être sur qui s’est abattue la fatalité.

Pour l’instant, mes pensées suivirent un autre cours. La dictée avait pris fin. Miss Aldine s’était levée et présentait au consul les feuilles dactylographiées.

Le Consul, après avoir examiné les feuillets que lui présentait la jeune fille, murmura avec satisfaction :

– Très bien. Je crois que nous avons eu la main heureuse. La maison Leithaw, d’Alexandrie, qui vous a adressée à moi, est une maison sérieuse.

Puis, affable :

– J’espère que vous-même vous vous plairez ici.

Il consulta sa montre :

– Onze heures trois quarts… Nous avons fini pour aujourd’hui. Chaque jour, je viens au bureau de neuf heures à midi environ. Ensuite, bonsoir, je pars à ma maison de campagne de Choubra. Vous, miss, vous déjeunez dans votre chambre ; ensuite vous dactylographiez au net les notes que j’ai pu vous laisser pour cet objet.

Il eut un gros rire.

– Ne tremblez pas. Il n’y en a ni beaucoup ni souvent. Ensuite vous êtes libre. Aujourd’hui, par exemple, après la sieste, je vous conseille de parcourir un peu la ville.

La jeune fille secoua la tête :

– Je ne pense pas sortir… Le voyage m’a laissé une fatigue…

– Oh ! je ne vous force pas… Pourvu que le travail du consulat soit fait, vous agirez comme vous l’entendrez. Vous êtes arrivée au milieu de la nuit ?

– A près de deux heures.

– Oui, oui, je comprends la fatigue… Et puis, vous n’avez pas défait vos malles sans doute… Si vous voulez que l’on vous aide, les k’vas (serviteurs interprètes) sont à vos ordres, vous savez. Votre titre de secrétaire vous confère autorité sur eux.

– Je vous remercie, monsieur le consul, mais je n’aurai besoin de personne.

– Comme il vous plaira.

Si je rapporte cette conversation, c’est que je venais d’y puiser un nouvel indice.

Le consul ne se doutait aucunement que son toit abritait ma tête. Il ignorait m’avoir pour hôte, et je comprenais la sagesse de l’avis inscrit sur la pancarte que j’avais lue tout à l’heure :

« Silence recommandé ».

En effet toute proportion gardée, le bruit m’était interdit comme à un véritable gentleman cambrioleur.

En vérité, je crois que jamais correspondant du Times ne connut d’aussi déconcertants avatars que moi ! Le consul était sorti. Aldine restait seule. Elle passa derrière le bureau du fonctionnaire.

Au mur était accroché un de ces classe-papiers en pailles multicolores, tressées par les femmes des Bédouins nomades des oasis.

Elle y fouilla un instant, dans un bruissement de papiers.

Puis sa main quitta la grande pochette rectangulaire et je demeurai stupéfait.

Entre ses doigts se balançait une sorte de large bracelet de cuir, dans lequel s’encastraient des opales de toute beauté.

Et ce fut avec stupeur que je perçus ces paroles de l’étrange jeune fille :

– Oui, la théorie d’Edgar Poë. Les cachettes les plus simples sont les plus difficiles à découvrir. Je me refusais à croire que le brassard aux dix opales, le vrai, pût être abandonné au milieu de ces lettres sans importance. Et pourtant mon scepticisme même me démontre l’excellence du choix.

Ses traits se contractèrent ; sa voix trembla pour achever :

– Dire que ces pierres feraient couler tant de sang… et ce gouvernement qui s’obstine à les conserver… Lui, dont j’ignore le nom, cet homme qui se donne cette appellation bizarre de X. 323 ne peut pas les détruire ; on lui refuserait peut-être la réhabilitation qu’il désire, s’il désobéissait aux ordres du gouvernement. Alors, alors, il faut que la destruction ne lui puisse être imputée.

Elle eut un geste douloureux et laissa retomber le brassard dans le classe-papiers.

Il y avait en miss Aldine un désespoir que je ne comprenais pas.

Mais elle appuyait sur une sonnerie électrique. Au k’vas qui se montra aussitôt, elle dit doucement :

– Veuillez faire apporter le déjeuner dans ma chambre. Je n’aurai besoin de personne pour le servir.

Et le serviteur s’étant retiré, elle-même ouvrit une porte communiquant avec son logis particulier et disparut.

J’aurais pu sans doute me poster au judas de la salle où elle venait de passer ; mais, je l’ai dit déjà j’estime inconvenable d’espionner ainsi une jeune dame. Aussi, fermant le volet de mon observatoire, je rétablis le jour dans ma retraite et allai m’asseoir dans un fauteuil, où je me pris à rêver à tout ce que je venais de voir.

q

Page 1