‹ L'Espion X. 323 - Volume III - Du sang sur le NilChapitre 30 sur 40 · Chapitre 9 LA MAISON DE LA RUELLE DES POSSEDES-DERVICHES

Chapitre 9 LA MAISON DE LA RUELLE DES POSSEDES-DERVICHES

Cessez d’être fleur !

La phrase convenue tinte, tandis que mon panier est décapuchonné.

Arrow est devant moi. Il me regarde avec un large rire muet, qui lui fend la bouche jusqu’aux oreilles. C’est un homme robuste, courtaud, aux cheveux jaunes, à la face rouge.

– Voilà le gentleman chez lui, dit-il. Je retourne à mon travail. Sur la table, là, un paquet ficelé contient tout ce qu’il faut pour se nourrir durant vingt-quatre heures. Voilà !

Il va sortir. Je le retiens :

– Un instant, master Arrow, je vous prie.

– C’est que j’ai de l’ouvrage en retard, sir, et mon épouse Annie me ferait du tapage. Je ne lui ai pas dit qu’au lieu de plantes je livrais un gentleman… La femme, n’est-ce pas, a des fourmis dans la langue. Inutile qu’elle mette ses fourmis en marche dans tout le quartier.

– Je vous rends la liberté à l’instant, repris-je sans paraître remarquer l’irrespect du jardinier à l’égard de sa douce moitié. Deux questions, deux réponses, et vous êtes libre.

Cet homme joyeux rit de plus belle. Il consent de la tête, du regard, de tout son être.

– Questionnez, sir, je répondrai si vos interrogations ne dépassent pas mes connaissances.

Malgré moi, je souris ; une face rayonnante appelle la gaieté chez qui la contemple.

– Vous pouvez, je pense, me dire où se trouve située la maison dans laquelle vous m’avez amené ?

Il souffla avec satisfaction :

– Oh ! ça, rien ne s’y oppose. La maison donne sur la petite ruelle des Possédés-Derviches.

La ruelle des Possédés-Derviches ! Un nom comme celui-là ne s’oublie pas quand on l’a entendu une fois. Or, précisément, le « journal » de miss Tanagra où la jeune fille contait son retour des Tombeaux des Khalifes avec X. 323, et où elle avait signalé l’apparition d’une femme inconnue d’elle, sortant inopinément d’une habitation en bordure d’une étroite ruelle sise à peu de distance des mosquées Serjidna et El Hakim, m’avait suggéré, au moment où je lisais ce passage, la réflexion :

– Ce doit être aux environs de la ruelle des Possédés-Derviches.

Mais Arrow attendait en se dandinant. Je remis à plus tard mon monologue intérieur.

– Premier point acquis. Je sais où je suis. A présent, quand la jeune dame viendra-t-elle ?

Je reconnus de suite que cette nouvelle demande n’était pas de la compétence de mon interlocuteur. Le jardinier écarquilla les yeux, souffla ainsi qu’une otarie remontant à la surface de l’eau, et enfin d’un ton révélant un complet ahurissement :

– La jeune dame, c’est bien là ce que le gentleman a voulu exprimer ?

– Oui… Et je comprends que vous ignorez à quel moment elle arrivera.

– C’est cela même… J’ignore quand… Il ne faut pas m’en vouloir, sir, car j’ignore même de quelle jeune dame vous avez la bonté de me parler ; je ne suis pas au courant.

Puis se frappant le front :

– A moins qu’il ne s’agisse de miss Aldine ; ce que je ne puis croire, s’empressa-t-il d’ajouter, car les dactylographes du consulat russe ont une conduite irréprochable. Elles se marient toutes très bien. Ainsi Mlle Marfa Sabrakoff, qui a précédé miss Aldine, eh bien, elle a épousé…

La chronique matrimoniale des dactylographes du consulat ne m’intéressait aucunement. J’interrompis donc le pépiniériste.

– Non, ce n’est pas cette jeune fille que j’attends.

Ce à quoi Arrow riposta d’un ton convaincu, prouvant sa haute estime de l’employée :

– Oh ! cela, j’en étais sûr. Mais je me sauve.

Nous étions au premier étage, car j’entendis le gros homme descendre précipitamment l’escalier. Un instant encore et le bruit sourd de la porte de la rue se refermant m’apprit que je demeurais seul dans la maison inconnue.

Seul ? L’étais-je vraiment ? Est-ce que Tanagra ne serait pas arrivée avant moi ?

Et sur cette pensée je me mets en route.

La maison est vide de meubles, sauf deux couchettes de campement dressées dans deux chambres de l’étage où je suis.

Au rez-de-chaussée, même viduité.

Miss Tanagra ne se trouve pas dans cette habitation, que les volets soigneusement clos remplissent de la tristesse de la pénombre.

Je remonte. Si je déjeunais ? Arrow m’a indiqué la présence de vivres.

Je défais le paquet laissé par le jardinier. Allons ! la collation est abondante. Viandes froides, lentilles du Delta, fruits savoureux, et même, attention délicate pour un palais anglais, une formidable tranche de chester, notre fromage national.

Je n’ai pas à craindre la mort par inanition. Ma soif s’apaisera également, grâce à des flacons de pale-ale portant la marque de la célèbre maison Bass and C°.

Juste au-dessus de la porte accédant à la rue, un moucharabiehs’avance en bow-window, permettant de jouir de la vue des passants.

J’y transporte ma table servie, ma chaise. La rue grouille à mes pieds et elle ne saurait soupçonner que je l’observe.

Tanagra ne va-t-elle pas paraître ?

Je l’appelle de tous mes vœux. Je songe au danger mystérieux planant sur elle. Ce danger que miss Aldine m’a indiqué par ces deux phrases troublantes :

« Strezzi pense que demain miss Tanagra aura cessé de vivre.

« X. 323 veille sur elle. Il espère la sauver ».

Il espère, il espère. Mon expérience propre me rappelle combien est fragile l’espérance. Et à mesure que la journée s’avance, mon anxiété augmente.

J’ai déjeuné, j’ai parcouru vingt fois la maison déserte. Vingt fois j’ai repris mon poste d’observation.

Le jour baisse. La nuit vient. Les rumeurs de la rue s’apaisent.

Neuf heures. J’ai entendu des pas dans la ruelle, silencieuse depuis un grand moment.

Je cours au moucharabieh ; je glisse un regard à travers les lamelles ouvragées.

Je ne vois personne.

Curieux ! On eût cru que plusieurs individus passaient. Seraient-ce des assassins apostés pour attendre ma chère Tanagra ?

La réflexion me traverse comme un coup de stylet. Je m’affole. Mes yeux fouillent l’ombre des façades. Et mon angoisse redouble.

Je discerne des silhouettes humaines blotties sous la voussure des portes des maisons voisines.

Mes soupçons prennent corps. Tanagra est menacée. Comment la sauver, comment la protéger ?

Une idée lumineuse éclaire mon cerveau. Rien ne s’oppose à ce que je meure avec elle. C’est elle, qui est elle-même et qui est aussi l’image d’Ellen, la douce disparue, c’est elle seule qui me rattache à la vie. Il n’y a donc pas d’héroïsme à vouloir vivre ou mourir pour elle.

Mais où trouver une arme dans cette maison vide ?

« Cherchez a dit l’Ecriture, et vous trouverez. » Combien cette maxime m’apparut vraie !

Des armes, mais j’en ai huit à ma portée ; une panoplie, n’est-ce pas ?

Les deux couchettes, dont j’ai indiqué la présence, se composent chacune d’une forte natte tendue entre quatre tiges de fer. Ces tiges, maniées d’une main rigoureuse, représentent de terribles massues.

Seulement il convient de me hâter. Moi qui ai impatiemment attendu miss Tanagra tout le jour, je tremble à présent de la voir arriver avant l’achèvement de mes préparatifs de combat. J’ai couru dans l’une des chambres meublées de couchettes.

Celle sur laquelle je me jette ne résiste pas longtemps à mes efforts.

Avec une joie inexprimable, je brandis deux tiges de fer, d’environ deux pieds de long, tel un paladin prêt à entrer dans l’arène.

Dans l’espèce, entrer dans l’arène consiste à sortir de la maison et à tomber sur l’ennemi à l’improviste. La victoire n’est possible qu’à cette condition. Mes ennemis sont plusieurs. J’ai compté six hommes se dissimulant. Je dois avoir de mon côté l’avantage de la surprise ; sinon il est à peu près certain que je succomberai.

Je ne m’étais pas trompé. Six bandits, les derniers survivants de la troupe de Strezzi, avaient mission d’assassiner Tanagra.

Avant leur départ, leur chef les avait conviés à boire une coupe de champagne à l’heureuse issue de leur entreprise. Le champagne contenait le poison devant agir après un laps de temps déterminé. Strezzi s’était débarrassé ainsi de tous ses autres compagnons. Il supprimait les complices dont il pensait n’avoir plus besoin.

X. 323, on comprendra comment tout à l’heure, avait forcé la dose de poison afin d’avancer le trépas des misérables.

Sa protection se bornait donc à un gain de quelques minutes sur les prévisions de son sinistre adversaire ; mais comme ceci ne lui assurait pas une certitude absolue, il avait tablé encore sur mon immixtion dans l’aventure.

Je me tenais à présent près de la porte de la ruelle.

Un guichet grillagé me permettait de surveiller l’extérieur. J’avais doucement tiré la targette ronde du long verrou égyptien. J’étais prêt.

Onze heures sonnèrent lentement sur la ville silencieuse.

A peine les dernières vibrations du timbre s’étaient-elles éteintes, qu’un bruit nouveau résonna, un bruit qui me sembla palpiter dans mon cœur.

On marchait dans la ruelle. Un pas léger, vif, décidé, que je reconnaissais. Le souvenir de la démarche d’Ellen, de Tanagra, s’éveilla, violent et tendre.

Tanagra approchait. L’instant d’agir était venu. J’entre-bâillai la porte et je restai là, dans l’ombre protectrice de la voussure, serrant convulsivement les tiges de fer dont je m’étais muni.

A vingt pas, s’avançant au milieu de la chaussée, la silhouette aimée se montra.

Elle progresse. O vaillante jeune fille ! Tu sais cependant que la mort guette toute proche, avide de frapper ta beauté, ta jeunesse, et cependant tu viens au-devant d’elle, sans que rien en ta démarche trahisse l’émotion.

Un coup de sifflet strident déchire la nuit. La ruelle, déserte d’apparence un instant plus tôt, s’anime brusquement.

Des ombres semblent jaillir des murailles. Elles se ruent vers Tanagra.

Elle s’est arrêtée net. Sa main s’est levée. Je devine plus que je ne vois un revolver braqué sur les assaillants. Deux détonations éclatent. Un homme tombe. Mais les autres précipitent leur course.

L’un d’eux arrive sur la jeune fille, la renverse en arrière. Il lève le bras, un éclair bleu trahit la lame d’acier prête à fouiller la gorge de celle qu’à cette heure tragique j’aime, oui, j’aime totalement, uniquement, non plus comme une dualité figurant Ellen et Tanagra, mais comme l’exemplaire unique de mon amour.

Je me lance dans la mêlée, furieux, hors de moi-même. Mes tiges de fer s’abattent sur le crâne de celui qui va égorger miss Tanagra. Ses os craquent sous le coup ; mais son bras armé du poignard des dix yeux d’or s’est abaissé en même temps.

Tanagra a poussé un gémissement :

– A moi ! A moi !

Tout en frappant, je l’enlace de mon bras gauche, je l’entraîne vers la porte de la maison.

L’attaque s’est ralentie. L’élan des assassins semble soudainement coupé. By Jove ! Ils chancellent… Ils étendent les bras en des gestes stupéfaits et implorants, puis ils s’affaissent sur la chaussée.

Victoire ! Je comprends ! Le poison a complété son œuvre !

Victoire ! Ah ! Ai-je raison de clamer ce mot triomphant ?

Tanagra s’est abandonnée dans mes bras et le long de mes mains qui soutiennent son corps inerte, un liquide chaud coule, traçant sur mon épiderme des lignes rouges.

Du sang ! Elle est blessée, à mort peut-être ?

Alors je m’affole. Je me précipite dans la maison avec la jeune fille que j’ai défendue trop tard. Je referme la porte d’un coup de pied, j’escalade l’étage, je l’étends sur la couchette demeurée intacte, j’allume une bougie. Là, là, au cou, une longue estafilade, à hauteur de la carotide.

Et comme, éperdu par cette constatation, je gémis, perdant la tête : « Tanagra ! Tanagra ! Mon aimée, ma toute aimée ! » elle ouvre les yeux, me regarde avec une expression étrange d’épouvante, de remords, de bonheur, et sa voix chantante, faible ainsi qu’un écho lointain, murmure :

– Ce n’est rien… Vous avez fait dévier le coup… Mon réticule, du diachylum, une demi-heure de repos…

Deux larmes roulèrent sur mes joues. Je fis ce qu’elle ordonnait. Je l’aidai à brider la plaie à l’aide d’une bande de diachylum.

Ceci terminé, elle me regarda longuement, une expression indéfinissable dans ses grands yeux verts de mer, sa main se tendit vers moi. Elle murmura comme se parlant à elle-même :

– Sauvée par lui. Pourquoi cela s’est-il passé ainsi ?

– C’était écrit, fis-je impétueusement, écrit depuis notre voyage à Munich, à Vienne.

Cette allusion au passé, ce passé décevant où elle était ma fiancée, amena une teinte rosée à son front. Presque sévèrement elle prononça :

– Et Ellen ?

– Ellen est avec nous, elle est en vous.

Je dis cela sans que ma volonté y fût pour rien ; je traduisais ma conviction avec une sincérité inconsciente, dont Tanagra fut impressionnée sans doute, car ses yeux se levèrent vers le ciel, semblant implorer le secours de lumières supérieures.

Puis son visage s’adoucit, douleur et extase s’y peignirent successivement.

Dans un frisson de ses lèvres passa une phrase chuchotée :

– Est-ce possible !

Ses paupières s’abaissèrent, éteignant la radiation émeraude de ses prunelles. Elle dit encore :

– Du repos… Du repos… Je veux dormir !

Et je restai là, emplissant mon regard de sa chère présence. J’étais heureux. En l’arrachant à la mort, il me semblait avoir reconquis le droit de l’aimer !

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