‹ L'Espion X. 323 - Volume III - Du sang sur le NilChapitre 29 sur 40 · Chapitre 8 DE MALLE EN PANIER

Chapitre 8 DE MALLE EN PANIER

Demain, prononça-t-elle d’un accent raffermi, qui sonna lugubrement dans la pièce, celui que vous avez nommé estime que miss Tanagra aura vécu.

– Elle !

Je m’étais dressé d’un bond. A l’instant précis où mon cœur venait de décider le devoir d’aimer Ellen en Tanagra, Strezzi préparait la mort de celle-ci !

J’eus une minute d’affolement véritable, d’où me tira la voix douloureuse de mon interlocutrice.

– X. 323 espère la sauver.

– Que ne suis-je auprès d’elle au moment du danger !

Sur les traits amaigris de miss Aldine rayonna un vague sourire. Son regard bleu se posa sur moi avec une douceur lumineuse.

– Justement, je dois vous enseigner le moyen d’être auprès d’elle.

D’un geste inconscient, je lui saisis les mains. Je remarquai qu’elles étaient glacées ; mais emporté par l’espoir né de ses derniers mots, je balbutiai :

– Dites ! Dites !

Elle ne chercha pas à se dégager. Très calme, comme inattentive à mon étreinte, elle continua :

– Nul ne vous sait en cette maison ; nul ne doit apprendre votre sortie. Des yeux surveillent certainement les alentours.

– Des Yeux d’Or vert, plaisantai-je. Comment tromper ces Yeux d’Or vert ?

D’une voix lente, martelant les syllabes, sans doute pour les faire mieux pénétrer dans mon esprit, miss Aldine s’exprima ainsi :

– Le jardinier qui a l’entreprise des fleurs du jardin du consulat russe est Arrow, le pépiniériste de Boulaq. Son magasin du Caire se trouve…

– Auprès du palais de Nubar-Pacha.

– En effet. C’est là que l’on vous conduira tout d’abord.

– Sans être vu par les Yeux à redouter ?

– Sans être vu. Voici comment. Arrow, à chaque saison, vous le savez, change les fleurs qui composent les corbeilles du jardin du Consulat.

– Ainsi procèdent tous les jardiniers.

Sans tenir compte de l’interruption, mon interlocutrice poursuivit :

– Ces fleurs, il les apporte dans sa charrette de livraison. Elles sont rangées dans des paniers longs et peu profonds. Ces paniers demeurent ici, dans le garage aux outils, jusqu’au jour où, le pépiniériste ayant quelque loisir, les enlève pour les rapporter chez lui.

J’ouvrais de grands yeux, ne pressentant pas où la narratrice en voulait venir.

– Vous sortirez dans un de ces paniers, expliqua-t-elle, sans que la drôlerie du procédé amenât sur son visage la moindre trace de gaieté.

Et cependant cela apparaissait résolument comique. Dire à un gentleman, entré dans une malle, qu’il va sortir dans un panier, il me semble qu’il y a là une situation rappelant les facéties burlesques des minstrels.

– Vous vous y tiendrez coi, jusqu’au moment où Arrow, détachant les liens de jonc qui maintiendront le couvercle, vous invitera à… cesser d’être fleur.

Je crus à une plaisanterie et je dis avec un sourire :

– Très joli.

– Joli ou non, répondit-elle sérieusement, l’expression est un signal. Il signifiera que, dans la maison où l’on vous aura conduit, vous pourrez circuler sans crainte, en évitant toutefois de vous montrer aux fenêtres donnant sur la rue.

– Quelle rue ?

– Je l’ignore. X. 323 ne l’a pas dit.

Toute l’abnégation de l’obéissance volontaire sonnait dans cette dernière phrase.

– Il est une heure du matin. Arrow viendra à quatre. Il procède à ses transports au petit jour, car il n’est pas joli de voir un consulat encombré de paniers. Il serait temps de prendre place dans le… véhicule qui vous est offert.

– Conduisez-moi.

Elle approuva la réponse d’un signe de tête, puis elle chuchota :

– Pas de bruit…

Les K’vas dorment. Il faut éviter cependant ce qui serait susceptible d’attirer l’attention d’un serviteur atteint d’insomnie.

En un instant, j’eus pris mon chapeau ; je glissai dans la poche intérieure de mon vêtement le journal de miss Tanagra et je suivis ma conductrice.

La bibliothèque s’ouvrit devant nous.

Nous traversâmes le cabinet de débarras que je connaissais, grâce au judas, puis la chambre de miss Aldine, et nous pénétrâmes dans le bureau du consul.

– A partir de cette salle, redoublons de précautions murmura la jeune fille.

Elle me prit la main et m’entraîna, me donnant à peine le temps de jeter un coup d’œil sournois sur le classe-papiers de paille, où je savais enfoui le brassard aux dix opales.

Quel itinéraire suivons-nous à travers le Consulat ? Je n’en ai pas la moindre idée.

Nous progressons lentement dans une obscurité complète.

Tout à coup, nous nous trouvons dans une pièce carrée, où pénètre un rayon de lune. Je cherche par quelle issue se glisse la clarté. Je l’aperçois, c’est un trou rond, un œil-de-bœuf perçant la muraille au-dessus d’une porte que je devine dans la pénombre.

– La remise aux outils, chuchote la dactylographe à mon oreille.

Ah ! parfaitement. Maintenant que je suis prévenu, je distingue des bêches, des râteaux, des pelles, alignés le long des parois. Voici le rouleau à gazon et les tuyaux d’arrosage arrondis en couronne.

Au fond, de longs paniers s’entassent, accotés aux murs.

Miss Aldine en attire un à terre, elle se baisse. J’entends criqueter sous ses doigts les liens de jonc fixant le couvercle qui se soulève.

Et elle reprend :

– A travers le clayonnage, vous respirerez facilement. Le moment est venu.

Elle n’a pas à insister. Je m’étends dans le panier.

Bon, je n’y serai pas mal. On a poussé la précaution jusqu’à garnir le fond d’un capiton.

Et puis je songe qu’à cette minute même commence la promenade, au bout de laquelle je reverrai Tanagra ; Tanagra à qui je dirai :

– J’ai lu les pages qui ne m’étaient pas destinées, ces pages ayant reçu la confidence de votre tristesse, ces pages embaumées du parfum de votre âme aimante. Vous qui fûtes ma première fiancée, Tanagra, reprenons le rêve où la fatalité l’interrompit. Plus de désespoir, plus d’épouvante devant l’âme qui fleurit sur une tombe. La tombe ne saurait être jalouse de vous, car Ellen et vous n’êtes qu’une même aimée.

Miss Aldine s’est agenouillée pour rattacher le couvercle.

Elle reste ainsi une minute, sans mouvement. Ses yeux bleus sont fixés sur l’ouverture qui livre passage au faisceau argenté des rayons lunaires. Quelle prière monte de ses lèvres vers le ciel sur cette échelle de clarté ?

Mais ses mains se portent sur le couvercle. Elle se penche un peu et, d’une voix si faible, si éperdue, que je la perçois à peine et que je frissonne de l’entendre, elle dit :

– Vous leur répéterez que mon rêve, mon vœu, est de mourir pour eux. Finir en me dévouant à eux ; c’est la seule solution possible, la seule.

Je voudrais répondre, interroger, oindre du baume des paroles d’espérance la détresse infinie que je sens en la jeune fille.

Je n’en ai pas le loisir.

Avec un grincement le couvercle tourne sur ses charnières de jonc. Il se rabat, m’isolant du monde extérieur. Je ne dois plus révéler ma présence jusqu’à l’heure où le jardinier Arrow m’invitera à cesser d’être fleur.

Tout d’abord ma pensée suit celle qui vient de me quitter.

Ses ultimes paroles bourdonnent dans mon cerveau :

– Mourir en me dévouant pour eux. C’est la seule solution, la seule !

Quel drame pèse sur la malheureuse ?

Mais bientôt une autre image se substitue à celle de miss Aldine. C’est une autre miss, aussi tragique, aussi douloureuse. Et pour celle-ci, mon cœur a battu aux mêmes souffrances ; j’ai été emporté sur la même route aimante et fatale.

Celle-ci, enfin, je me l’avoue avec une joie douloureuse, je l’ai toujours aimée, je l’aime.

Rrran ! Vlan ! Rrrran ! Une porte qui s’ouvre avec fracas ; des pas lourds claquant sur le sol ; des voix rudes échangeant des paroles laborieuses.

– En retard. S’agit de débarrasser rapidement les paniers.

– Cinq minutes, master Arrow.

– Mettons-en dix, mais pas davantage. Il est quatre heures vingt. Il faut qu’à la demie nous soyons en route.

– On y sera, master Arrow.

Je comprends. Le jardinier et ses aides viennent reprendre leurs mannes d’osier. Ils vont les charger sur la charrette de livraison. Mon panier mêlé aux autres n’attirera l’attention d’aucun espion.

Ah ! il faudrait véritablement une dose d’astuce surhumaine pour deviner cette façon originale de sortir d’un consulat.

La manne est ballotée un instant, on la pousse sur d’autres, cela je le reconnais au crissement du jonc sur le jonc. Un instant de tranquillité, puis une série de cahots provoqués par le roulement de la charrette sur la chaussée.

Hurrah ! Nous voici en marche. Chaque tour de roue m’éloigne du consulat, me rapproche de Tanagra.

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