Chapitre 12 UNE FAMILLE D’ASSASSINS
La journée s’écoula sans incident notable. Tout au plus pus-je m’étonner de l’attitude de miss Tanagra à l’égard de la dactylographe Aldine.
Celle-ci se faisait humble devant ma compagne. Et son humilité n’apparaissait point innée. On la sentait imposée par un effort de volonté. On eût cru que toute sa personne cherchait à rendre perceptible cette pensée :
– Je ne suis pas digne de votre affection ; mais je vous suis dévouée jusqu’à la mort.
Et Tanagra au contraire s’ingéniait à se montrer tendre, je dirais presque fraternelle. Ses gestes, l’accent de sa voix, le charme étrange de la chère créature, protestaient contre l’expression de miss Aldine. Les paroles de cette discussion morale n’étaient point prononcées, mais la mimique disait la réplique de l’esprit :
– Si, vous êtes digne. Le malheur n’est point un abaissement. Vous revivrez heureuse par nous.
Qu’y avait-il donc sur cette jeune fille ? Quel mystère du passé avait tissé le manteau d’irrémédiable désespérance dont la charge l’écrasait ?
Un moment comique, un seul, dans cette journée.
Miss Aldine, jusque-là, a pris ses repas dans sa chambre. Les k’vas de service en ont conclu qu’elle recherchait l’isolement.
Aussi accueillent-ils par des mines effarées l’ordre de dresser une table pour elle et pour nous.
Evidemment ces braves serviteurs se demandent ce qui peut motiver une telle exception en notre faveur.
Moi aussi je me le demande. Tanagra connaît la dactylographe beaucoup plus que je ne l’ai supposé. Tantôt l’une, tantôt l’autre des jeunes filles prononce des phrases incompréhensibles pour moi, des phrases qui font allusions à des faits, à des gens que je ne connais pas.
Par exemple, à l’instant du dîner, les k’vas s’étant retirés après leur service rempli, j’ai noté ces répliques :
– Toujours rien, a interrogé Tanagra ?
L’interpellée a répliqué avec une tristesse poignante :
– Non, rien… Cette attente me tue… Je voudrais tant…
– Ecrire le mot fin au bas de la page de douleur, a repris Tanagra. Du courage, Aldine, le moment est proche. Il est renseigné, maintenant, soyez-en certaine. Ce sera pour demain sans doute.
Des larmes brûlantes ont roulé sur les joues de la dactylographe.
– Oh ! qu’il se décide, qu’il se décide vite ! a-t-elle dit violemment.
Qui il ?… C’est assommant de l’ignorer, d’autant que cet il joue un rôle capital dans la vie de l’énigmatique jeune fille, car elle ajoute :
– Qu’il se décide, afin de me permettre de déserter la vie.
Tanagra lui a pris les mains. Elle l’attire vers elle, enlace sa taille frêle et tout doucement, protectrice et caressante comme une maman apaisant un baby :
– Non point la vie, chère ; mais le chagrin vous déserterez.
Et miss Aldine a jeté ce cri où gémit une suprême désespérance :
– Ah ! détrompez-vous. Vivre sera impossible entre mon sacrifice à la justice et le souvenir du sacrifié.
Oh ! elle se débat dans un dédale moral épouvantable.
J’ai beau observer, me mettre l’esprit à la torture, minuit arrive sans que j’aie découvert quoi que ce soit.
Les deux jeunes filles s’avisent alors qu’il serait temps de dormir.
Elles échangent un baiser avant de se séparer.
– A demain, à demain l’espoir, murmure ma chère compagne de périls.
– Ni demain, ni jamais, soupire son interlocutrice.
Les mots ne sont rien. L’accent dont ils sont prononcés leur donne une valeur tragique.
Tanagra et moi traversons le bureau du consul, puis l’antichambre. Deux portes sont en face de nous. Celles des pièces mises à notre disposition.
Celle que je suis, que je suivrais dans le royaume du laid Satan même, me tend la main ; elle me dit :
– Bonsoir. Vous pouvez reposer sans crainte cette nuit. Il ne se produira rien.
Pour la première fois depuis notre arrivée au consulat, elle semble m’admettre dans le secret dont j’ai été écarté tout le jour. Et encouragé soudain, je me hasarde à chuchoter :
– Qui est donc miss Aldine ?
Mon interlocutrice ne peut réprimer un tressaillement. Elle me regarde, semble se consulter, puis comme prenant une résolution :
– Je ne veux pas avoir de secret pour vous, Max Trelam. Non, je ne le veux pas. Mon frère l’avait ordonné ; mais cela serait au-dessus de mes forces.
J’ai porté sa main à mes lèvres dévotieusement, elle n’a pas paru s’en apercevoir, et elle a repris, la voix tremblante :
– Aldine est la cousine germaine de Franz Strezzi.
– Oh !
C’est un rugissement effaré qui gronde dans ma gorge.
Miss Tanagra continue, vite, comme ayant hâte d’en finir :
– Cousine pauvre, recueillie et élevée par le père de Franz…
– L’inventeur de la Mort par le rire était donc capable de sentiments humains ? bégayai-je totalement désemparé par l’explication inattendue.
Elle hocha pensivement la tête.
– Cela doit être. Il fut bon pour elle, en fit la personne accomplie que vous avez vue. Succombant dans sa lutte contre nous, il a trouvé en son fils un vengeur. Celui-ci a menti à Aldine, il nous a représentés comme des bandits sans scrupules, ayant assassiné et injustement déshonoré son père. Aldine l’a cru ; elle a consenti à s’associer à la vengeance de son bienfaiteur.
– Mais alors, elle nous est ennemie ?
– Elle le fut ! Savez-vous pourquoi Ellen s’était penchée à la portière lorsqu’elle fut frappée, la pauvre petite victime ?
Mon cœur cessa de battre à cette sinistre question. Incapable de parler, je secouai la tête.
– Eh bien, reprit miss Tanagra, une jeune fille, accoudée à la portière du compartiment voisin, lui avait adressé la parole, lui demandant des renseignements sur le pays traversé par le chemin de fer. Distraite par cette conversation, Ellen n’entendit pas Strezzi pénétrer dans son compartiment, elle ne vit pas s’abaisser sur elle le stylet aux dix yeux d’or.
– Mais cette Aldine est une misérable !
Tanagra essuya furtivement une larme, et doucement, grandie par la puissance de justice émanant de toute sa personne :
– Elle pensait agir justement ; elle se dévoue à notre cause pour réparer et, vous l’avez entendu, elle prétend mourir ensuite. Je lui pardonne et, ainsi que mon frère, je vois en elle une victime, plus douloureuse qu’aucun de nous.
Etre juste à ce point confine à la sublimité. Je fus près de plier le genou, mais toute ma nature de combatif, tout le sens pratique de ma race se révoltaient.
Et Tanagra lisant en mon esprit, murmura, penchée sur moi :
– Le crime réside seulement dans la volonté mauvaise. Quand la fatalité passe, il y a des victimes, des martyres, il n’y a pas de criminelles.
Ce qu’un long raisonnement n’eût pu obtenir, cette image y parvint et je répondis :
– Ma pensée est vôtre. Elle sera ce que vous souhaitez.
J’entrai dans ma chambre en titubant.
Je remarquai qu’en dehors de l’entrée, il existait une autre baie, actuellement fermée et qui, de par sa position, me parut accéder dans la salle occupée par miss Tanagra.
– En cas d’alerte, pensai-je, je pourrai aisément me porter au secours de ma compagne.
Puis, comme en état de somnambulisme, je me mis au lit.
Selon l’avis de miss Tanagra, aucune alerte ne troubla mon repos.
Je me levai tard. Tanagra guettait ma sortie, car elle m’arrêta au moment où j’allais gagner le cabinet du consul, m’obligea à réintégrer ma chambre et, à l’aide des pinceaux et des liquides ayant servi la veille à me grimer en X. 323, elle fit les retouches nécessitées par vingt-quatre heures vécues sous ma nouvelle apparence.
J’étais incapable de manifester de l’impatience auprès d’elle. Je considérais son travail comme un jeu. Je devais sans retard constater l’utilité pratique de cette réparation de mon masque actuel.
A peine l’opération terminée, nous songeâmes à saluer l’excellent consul qui nous hospitalisait.
Un coup discret frappé à la porte de l’antichambre fut salué par un Entrez ! retentissant.
Nous obéîmes et nous restâmes interdits sur le seuil.
Le fonctionnaire, miss Aldine, se trouvaient là, chacun à sa table habituelle. Leur vue ne pouvait nous surprendre, mais ils n’étaient point seuls.
Deux inconnus : un homme de condition intermédiaire, aux cheveux fournis, grisonnants, ainsi que sa barbe épaisse, vêtu à la façon d’un négociant aisé, mais dépourvu de ce je ne sais quoi d’impalpable qui fait reconnaître le gentleman ; une jeune femme maigre, brune, drapée de noir, le visage troué par des yeux noirs énormes, quelque peu hagards, causaient amicalement avec le consul.
Je crus m’apercevoir qu’ils nous examinaient de côté. Pour moi, je ne quittai plus du regard la jeune femme brune. Elle me rappelait ces étudiantes libres des cours de Cambridge, ces laborieuses et pauvres filles venues de Russie pour s’instruire, ardentes au labeur scientifique, qui pourraient aspirer à de hautes situations dans la médecine, le barreau, etc., si tous leurs efforts n’étaient frappés de stérilité par une étrange et démente déviation intellectuelle, laquelle, chez ces malheureuses déséquilibrées, ramène toute chose à des fins nihilistes.
Celle-ci m’apparaissait inquiétante, comme celles dont ma carrière d’étudiant m’avait laissé le souvenir.
Au surplus, le consul ne me permit pas de m’appesantir sur ce sentiment, car il s’écria à notre apparition :
– Le consulat devient un lieu d’asile très couru. Je vous présente M. et Mme Stephy Neronef qui, taquinés par des ennemis nihilistes, me prient de leur accorder une hospitalité de quelques heures.
Nous saluâmes les nouveaux venus, lesquels s’empressèrent de s’incliner avec une obséquiosité de mauvais ton et tinrent à nous apprendre que le mari répondait au prénom de Stephy, la jeune femme ayant pour patronne la bienheureuse Catherine.
Puis, tandis que tous deux exprimaient au consul le plaisir qu’ils auraient à jouir de la présence de compagnons tels que nous, miss Tanagra se pencha vers moi et d’une voix à peine perceptible :
– Soyez sur vos gardes. Ces gens-là sont des ennemis.
– Des ennemis ? fis-je sur le même ton.
– Je pense qu’ils sont chargés de nous tuer, vous, X. 323, et moi.
– Un ménage d’assassins… Qui vous fait croire ?
La jeune fille sourit et plus bas encore :
– Regardez le poignet droit de Catherine Neronef ; son gant s’est replié, le laissant à nu.
– Eh bien ?
– Distinguez-vous un petit tatouage bleu ?
– On dirait une tête de mort.
– Eh bien ! ce signe est celui des adeptes de la secte criminelle des Effacistes, dont la devise cynique se passe de tout commentaire.
– Et elle est, cette devise ?
– Toute création doit avoir pour origine le néant.
– Ce qui signifie ?
– Que la société étant mal comprise, on ne pourra songer à la réformer qu’après avoir tout détruit.
Malgré moi j’eus un petit frisson désagréable.
Mais ce frisson accordé à l’instinct de la conservation, je songeai qu’un Anglais, sain de corps et d’esprit, était de taille à dompter deux fous nihilistes, et souriant à ma chère Tanagra, je murmurai :
– Je ne vous quitterai pas…
Je pris un temps, hésitation plus que calcul, avant d’achever :
– Ce qui me sera certainement tout à fait le plus agréable.
Ceci la fit rosir autant qu’une rose de France et l’amena à oublier sur ma personne un regard tout empli de reproche et de reconnaissance.
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